--Je me suis rencontrée, sire, avec une personne sans doute de votre

connaissance, là-bas au bout du parc. Nous nous sommes coudoyées. C'est

une femme.

--Une femme! pensa le roi: une troisième? Mes amis ont eu trop de zèle.

Chacun d'eux aurait dû prendre son jour.

--Ne pensez pas à cela, dit le roi à la duchesse, n'écoutez que ma

reconnaissance. Vous êtes divine d'avoir consenti à vous promener ce

soir dans ce parc; que je vous remercie et que je vous aime!

--Encore une qu'il aime! dit tout bas la comtesse de Mailly.

--Encore une qu'il aime! disait aussi tout bas à quelques pas plus loin

la première dame par qui Louis XV avait été abordé en pénétrant dans le

parc.

--Sire, dit ensuite la duchesse de Lauraguais, vous m'aimez moins que

vous ne me l'assurez.

--Et pourquoi cela, je vous prie, belle duchesse?

--Vous avez promis la place d'honneur à ma soeur Louise, la comtesse

de Mailly; on le dit du moins dans le monde.

--Le monde est dans l'erreur.

--Et l'on ajoute que vous la donnerez pourtant à ma soeur Félicité.

--Autre invention!

--On connaît déjà ma chute, pensa douloureusement madame de Mailly: on

me remplace publiquement dans le coeur du roi par ma soeur!

--Voilà qui est loyal de la part d'une soeur cadette, dit à elle-même

celle que madame la duchesse de Lauraguais désignait sous le nom de

Félicité.

--Et qui donc aura la place de dame d'honneur? demanda la duchesse de

Lauraguais, qui, avec infiniment moins de beauté et d'esprit que ses

deux soeurs, avait toute l'étourderie de son extrême jeunesse.

--Devinez, répondit le roi en lui enlevant une épingle d'or de sa petite

perruque galamment poudrée.

--Et votre majesté voudrait-elle bien me dispenser de deviner le motif

pour lequel il m'a été fait violence? s'écria tout-à-coup une quatrième

femme en se jetant sur le passage du roi, renversé par cette apparition.

On devine que la duchesse de Lauraguais n'était plus là.

--Oui! votre majesté serait-elle assez généreuse pour m'expliquer le

motif de ma présence ici, quand rien, j'ose le dire, ne m'a fait

solliciter cet honneur?

--Encore un zélé maladroit, pensa Louis XV. Il paraît qu'on m'aura

entendu louer les attraits de la marquise de Flavacourt, et voilà qu'on

la conduit par force à mon souper de Petit-Bourg! Je suis trop bien

servi aujourd'hui.

--Madame la marquise, répondit le roi, peu habitué à se déconcerter dans

les aventures de ce caractère, on aura commis une erreur dont je

rechercherai la cause, quoique, je l'avoue, il me soit pénible de m'en

plaindre.

--Des hommes ont renversé mon cocher, un d'eux s'est emparé du siége, et

j'ai été menée à ce château, dans ce parc. Je suis une de Nesle,

marquise de Flavacourt!

--Je vais vous faire reconduire chez vous, madame la marquise, avec tous

les honneurs respectueux dus à votre personne. Mes valets vous

escorteront avec des flambeaux.

--Ces marques de respect, sire, me touchent beaucoup; mais ce trop

d'honneur obtenu pourrait m'en faire perdre davantage. Permettez que je

me retire sans bruit, et satisfaite de la réparation que votre majesté

daigne me donner.

--Je vous dois encore quelque faveur plus grande, charmante marquise,

reprit Louis XV, qui, revenant à la galanterie malgré sa dignité

affectée, ignorait qu'auprès de lui la comtesse de Mailly, et ses deux

soeurs, celle qui devait être bientôt la comtesse de Vintimille et la

duchesse de Lauraguais, trois femmes! l'écoutaient avec un égal dépit et

un désir égal de voir comment le roi et la marquise de Flavacourt se

sépareraient.

--Sire, je n'attends de votre majesté qu'une grâce, celle de me

permettre de ne point accepter la proposition qui m'a été faite

aujourd'hui par la reine.

--Parlez!

--Depuis long-temps, sire, j'avais renoncé à paraître à la cour, et vous

savez pour quelle raison je n'ai pas déguisé ma répugnance. Ma soeur

la comtesse de Mailly n'est pas votre femme. Aujourd'hui la reine

m'offre la place de dame d'honneur, et je me trouve brutalement traînée

à Petit-Bourg: souffrez que je n'interprète pas cette double

circonstance. Je penserais que le choix de la reine a été mis à prix par

certains favoris, sans consulter ni votre majesté, ni la reine, ni moi.

Maintenant je profite de votre permission, et me retire.

Et les trois autres femmes cachées dans l'ombre de dire:

La comtesse de Mailly: C'est fini! On conspire contre moi. Me remplacer

par ma soeur Hortense! Et le roi qui a de l'affection pour toutes les

trois?

La future duchesse de Vintimille murmurait: Si ma soeur, la comtesse

de Mailly, entendait cela!

Et si mes soeurs les comtesses de Vintimille et de Mailly étaient ici!

disait madame de Lauraguais.

--Adieu donc, madame la marquise! dit le roi à madame de Flavacourt, et

croyez bien en partant que c'est moi qui ai couru le plus grand danger.

Cette dernière conversation avait ramené le roi et madame de Flavacourt

tout près du château. Tandis que celle-ci allait regagner la grande

allée qui aboutit à la grille placée sur le chemin de Fontainebleau, et

que le roi foulait déjà les marches du perron, des hommes portant des

flambeaux paraissent au seuil de la porte, et au milieu d'eux ils

laissent voir tous les gentilshommes et toutes les dames du souper. On

venait lui présenter la belle duchesse de Châteauroux, qui accourait de

Paris pour remercier le roi d'avoir contribué à la faire nommer dame

d'honneur de la reine.

Et les cinq soeurs se trouvèrent en présence: la comtesse de Mailly,

sa soeur Félicité, plus tard comtesse de Vintimille, la duchesse de

Lauraguais, la marquise de Flavacourt et la duchesse de Châteauroux,

toutes les cinq filles du marquis de Nesle.

Louis XV aima les cinq soeurs. On dit qu'il ne fut aimé que de quatre;

la cinquième, la marquise de Flavacourt, résista au roi. C'est la seule

dont l'histoire ne se soit pas occupée.

La possession de Petit-Bourg par madame la duchesse de Bourbon se

rattache à une date peu éloignée de 1750. Jusqu'à la révolution

française, cette princesse, aussi douce, aussi bonne qu'aimable et que

jolie, ajouterons-nous, si nous nous en rapportons à la mémoire fort

complaisante pour nous de quelques gentilshommes du temps, résida

fréquemment dans ce château, où sa piété mystique s'exaltait sans

obstacles jusqu'aux plus profondes sphères de la rêverie.

Fille du duc d'Orléans, le petit-fils du régent, elle avait épousé le

duc de Bourbon, celui dont la fin tragique n'a cessé d'être un problème

que pour la justice des tribunaux. La vie de cette femme élevée exercera

un jour la plume curieuse de ces bons esprits investigateurs qui

relèvent tous les passés de quelque prix et les remettent en honneur. Sa

jeunesse ne serait pas la page sérieuse. En 1778, on était peu sérieux

encore, et la duchesse n'avait pas vingt ans. Un excès de jalousie lui

souffle la mauvaise pensée d'aller au bal de l'Opéra, le mardi gras de

1778. Elle y va pour railler sous le masque madame de Can..., aimée

autrefois, aimée encore peut-être du duc de Bourbon. Ce soir-là, M. le

comte d'Artois donnait le bras à madame de Can... Tous trois étaient

masqués; tous trois se reconnaissent pourtant. Double jalousie au

coeur de la duchesse, qui avait été favorablement remarquée, il y

avait peu d'années encore, par le comte. Elle poursuit madame de Can...,

l'embarrasse, la mortifie, la torture si bien, que la victime du bal

abandonne de honte le bras de son cavalier et se perd dans la foule. La

partie ne resta plus engagée qu'entre la duchesse de Bourbon et le comte

d'Artois. Poussant l'esprit un peu au-delà des bornes permises, la

duchesse s'oublia au point d'enlever le masque au sérénissime

interlocuteur. Irrité, le comte d'Artois arrache alors celui de madame

de Bourbon et le lui lance tout broyé au visage. C'était un soufflet.

Les suites de ce scandale remuèrent la cour et la ville. La cour fut en

apparence pour le comte d'Artois, la ville ouvertement pour le duc de

Bourbon. Un moment eut lieu où la bravoure du frère du roi fut

cruellement mise en doute; affront immérité, ainsi que l'événement le

prouva.

«Contez-moi donc comment cela s'est passé.--(Mémoires du baron de

Besenval.)

»Ce matin, me répondit le chevalier de Crussol, avant de partir de

Versailles, j'ai fait mettre en secret, sous un coussin de la voiture,

sa meilleure épée. Quand nous sommes arrivés à la Porte-des-Princes

(bois de Boulogne), où nous devions monter à cheval, j'ai aperçu M. le

duc de Bourbon à pied, avec assez de monde autour de lui. Dès que M. le

comte d'Artois l'a vu, il a sauté à terre, et allant droit à lui, il lui

a dit en souriant: _Monsieur, le public prétend que nous nous

cherchons_.

»M. le duc de Bourbon a répondu en ôtant son chapeau: _Monsieur, je suis

ici pour recevoir vos ordres_.--_Pour exécuter les vôtres_, a repris M.

le comte d'Artois, _il faut que vous me permettiez d'aller à ma

voiture_; et étant retourné à son carrosse, il y a pris son épée;

ensuite il a rejoint M. le duc de Bourbon.

»Les éperons ôtés, M. le duc de Bourbon a demandé la permission à M. le

comte d'Artois d'ôter son habit, sous prétexte qu'il le gênait. M. le

comte d'Artois a jeté le sien, et l'un et l'autre ayant la poitrine

découverte, ils ont commencé à se battre. M. le duc de Bourbon a

chancelé, et j'ai perdu de vue la pointe de l'épée de M. le comte

d'Artois, qui apparemment a passé sous le bras de M. le duc de Bourbon.

_Un moment, messieurs_, leur ai-je dit, _en voilà quatre fois plus qu'il

n'en faut pour le fond de la querelle_.

»_Ce n'est pas à moi à avoir un avis_, a repris M. le comte d'Artois.

_C'est à M. le duc de Bourbon à dire ce qu'il veut: je suis ici à ses

ordres_.

»Monsieur, a répliqué M. le duc de Bourbon en adressant la parole à M.

le comte d'Artois et en baissant la pointe de son épée, _je suis pénétré

de reconnaissance de vos bontés, et je n'oublierai jamais l'honneur que

vous m'avez fait_.

»M. le comte d'Artois ayant ouvert ses bras, a couru l'embrasser, et

tout a été dit.»

Les préliminaires de ce duel royal entre le duc de Bourbon et le comte

d'Artois sont la plus agréable partie des Mémoires du baron de Besenval,

qui s'y montre du reste fort peu partisan des opinions philosophiques de

la duchesse de Bourbon.

Ce furent ces opinions, mais passées à l'état mystique le plus éthéré,

qui lièrent d'une sympathie tendre le Swedenborgiste Saint-Martin et la

duchesse de Bourbon. Leur intimité commença avant la révolution, la

traversa malgré les distances et l'exil, et se rétablit après la grande

tourmente. Le sublime métaphysicien, cet homme rare dont les écrits ne

sont pas connus de cent personnes en France, et qui aura un jour une

impérissable célébrité, allait répandre dans le parc silencieux de

Petit-Bourg ses harmonieuses doctrines, que recueillaient le marquis de

Lusignan, le maréchal de Richelieu, le chevalier de Boufflers, et

surtout la duchesse de Bourbon. C'est là que fut expliquée pour la

première fois en France la parole apocalyptique de Jacob Boehm. Ainsi,

il était écrit que les gens de qualité faciliteraient le passage à tous

les grands courans d'idées affluant de toutes parts vers Paris. Un

marquis protégeait le magnétisme, des barons et des ducs allaient

transformer les états-généraux en constituante, c'est-à-dire la

monarchie en république; une duchesse, un chevalier, un maréchal, se

passionnaient pour les plus larges écarts de l'instinct religieux.

Parmi les milliers de formes politiques enfantées par les exubérantes

imaginations de l'époque, on ne doit pas oublier celle de la duchesse de

Bourbon: 1º Rendre les hommes vertueux et libres; 2º qu'ils aient tous

le nécessaire pour vivre; 3º qu'il n'y ait de distinction parmi eux que

celles que doivent établir la vertu, l'esprit, les talens et

l'éducation; 4º donner à chaque homme les moyens de parvenir au degré

que ses facultés naturelles pourraient lui permettre; 5º qu'il y ait

liberté de religion; 6º _qu'il soit honteux d'être riche et de se

mettre au-dessus des autres_; 7º que celui qui reçoit salaire doive

obéissance à celui qui le paie; 8º que la vieillesse soit honneur pour

les jeunes gens; que la convenance des coeurs dicte les mariages; 9º

que tous les états soient également honorables et honorés; 10º que la

loi punisse le crime sans donner la mort; 11º que les juges soient

irrécusables; 12º que tous les citoyens soient nés soldats; 13º être

frugal et simple; 14º pour y parvenir, que ceux qui gouvernent donnent

l'exemple de toutes les vertus; 15º que le choix des magistrats soit

fait par le peuple d'après une liste faite par les ministres du culte,

que je suppose des êtres divins; 16º quant au mode de gouvernement, je

n'ai point d'idée sur cela; mais en mettant en vigueur les règles que je

viens d'établir, il serait bon, quel qu'il puisse être[E].

Voilà ce que pensaient, à l'extrême fin du dix-septième siècle, et ce

qu'osaient écrire les gens de cour, une duchesse de Bourbon, une

princesse de sang royal.

Soit qu'en se rapprochant de la funeste réalisation de son système, la

duchesse de Bourbon finît par en comprendre les dangers, soit que

Saint-Martin eût pris de plus en plus de l'empire sur ses idées, elle se

renferma dans son mysticisme derrière ses beaux arbres de Petit-Bourg,

d'où la révolution ne devait pas tarder à l'exiler, et tête-à-tête avec

le grand, l'immortel illuminé d'Amboise, elle écrivit sur la religion et

le monde invisible. C'est à cette série d'écrits que Saint-Martin

répondait de Lyon en 1793, par la publication de son _Ecce homo, ou le

nouvel homme_; réfutation aimante, tendre, pleine d'inspirations

voilées, mais allant au coeur et à la persuasion par on ne sait quel

chemin; c'est par ces mots, adressés comme tout le reste du livre à la

duchesse de Bourbon, que Saint-Martin termine son Ecce homo:

«Ne te donne point de relâche que cette ville sainte ne soit rebâtie en

toi, telle qu'elle aurait dû toujours y subsister, si le crime ne

l'avait renversée, et souviens-toi que le sanctuaire invisible où notre

Dieu se plaît d'être honoré, que le culte, les illuminations, qu'enfin

toutes les merveilles de la Jérusalem céleste peuvent se retrouver

encore aujourd'hui dans le coeur du nouvel homme, puisqu'elles y ont

existé dès l'origine.»

Rien n'est plus clair que ces paroles quand on s'est un peu brisé au

langage des illuminés, hommes sur lesquels le dernier mot n'a pas été

dit. Ils auront encore un jour dans les siècles; mais qu'on juge de

l'attachement plus qu'humain qui s'était formé entre la duchesse de

Bourbon et Saint-Martin par cette réflexion du saint Jean de

l'illuminisme:

«Il y a deux êtres dans le monde en présence desquels Dieu m'a aimé;

aussi, quoique l'un fût une femme (M. B.), j'ai pu les aimer tous deux

aussi purement que j'aime Dieu, et par conséquent les aimer en présence

de Dieu, et il n'y a que de cette manière-là que l'on doive s'aimer, si

l'on veut que les amitiés soient durables.» Tout est mystérieux dans la

vie et dans la mort de cet homme extraordinaire. Il prédit la minute de

sa mort, quoique en parfaite santé au moment de sa prophétie; sûr de ce

qui devait arriver, il alla déjeuner chez un de ses amis, ancien

sénateur, causa jusqu'au dessert; puis il se leva pour se reposer dans

une autre pièce; là, il s'assit dans un fauteuil, regarda le ciel et

mourut. C'était le 13 octobre 1803.

Si nous n'avons pas cité les marquis de Poyanne et de Raye, l'un et

l'autre possesseurs de Petit-Bourg avant madame la duchesse de Bourbon,

ce n'est point par oubli, mais bien à cause de la stérilité des

recherches que nous avons faites. Nous avons découvert seulement que le

marquis de Raye réunit à la seigneurie le domaine de Neufbourg.

La révolution ayant dépouillé la duchesse de Bourbon de ses propriétés,

le château de Petit-Bourg fut acquis à la nation, terrible châtelaine.

Il est juste cependant de constater que la république ne mit, contre son

usage, aucune filature de coton dans les salons à chicorée et à

coquilles d'or.

Un acquéreur se présenta dans ces temps orageux, et sauva Petit-Bourg

d'un abandon qui, en se prolongeant, eût été aussi funeste qu'une

dégradation violente. M. Perrin, fermier des jeux, acheta le château à

la nation. Sans porter une curiosité indiscrète dans ce dernier contrat

de vente, il faut croire aux bons souvenirs que M. Perrin a laissés dans

la commune. C'est à ce propriétaire que M. Aguado acheta Petit-Bourg en

1827.

En 1814, Petit-Bourg fut occupé par le prince de Schwartzenberg,

commandant en chef des armées alliées, réunies contre la France. Il y

établit son quartier-général; de cette position, il observait les

mouvemens de Paris et de Fontainebleau, où se faisaient et se

défaisaient les grands événemens historiques du moment; on avait logé

dans les propriétés voisines les principaux officiers autrichiens,

bavarois et prussiens. Les soldats s'étaient établis dans les bourgs et

villages des environs, et en si grand nombre, que beaucoup de familles

avaient été forcées d'en recevoir jusqu'à vingt; impôt écrasant,

inévitable, odieux; mais c'était la guerre. Quelque sévère que fût la

discipline en vigueur parmi les troupes coalisées, il se commettait

chaque jour, chaque heure, des actes de violence. Un jour, un champ

était dévasté par le pas des chevaux; un autre jour, des arbres étaient

coupés dans un parc, afin d'avoir du bois en quantité suffisante pour

faire cuire ces énormes morceaux de boeuf encore présens à la mémoire

de la génération envahie. Et que de légumes volés! que de fruits

emportés avant la maturité, luxe dont se moquaient les cosaques! que de

petits pillages autour d'une ferme! oeufs, poules, poulets; rien n'est

filou comme un vainqueur. Tout est égal d'ailleurs; un royaume conquis,

c'est un gros oeuf volé; une poule volée, c'est un petit royaume

conquis. La campagne de France fut mortelle à nos propriétés rurales;

tantôt livrées sans défense à la rage affamée des alliés, tantôt

occupées par les Français reprenant l'avantage ou battant en retraite.

Telle ferme de la Champagne a été deux fois en un jour prise par les

Français et par les Prussiens.

Il vint un moment, pendant l'occupation étrangère, où les habitans

n'osaient plus se plaindre aux chefs, tant la législation militaire

était terrible contre le soldat délinquant: le fouet jusqu'au sang,

jusqu'aux os, pour un léger vol; la mort pour une faute plus grave. Par

humanité, on aimait mieux endurer la perte d'un mouton ou de quelques

livres de fruits que de faire passer par les armes le malheureux

maraudeur.

Cependant un vol fut commis si audacieusement, que la victime ne put

empêcher sa colère d'éclater: c'était un fermier des environs de

Soisy-sous-Étiolles. Obligé d'aller passer avec sa famille trois ou

quatre jours à Villeneuve-Saint-Georges, il confia sa ferme à

quelques-unes de ces femmes de la campagne dont l'emploi est d'aller

vendre au marché deux fois par semaine le beurre et le fromage.

Instruits du voyage du fermier, des soldats allemands s'introduisirent

la nuit dans son cellier; ils lui emportèrent le premier jour tout son

vin en bouteilles, et, le second jour, les quatre ou cinq cents

bouteilles de vins fins réservées pour les solennités patronales. Le

déménagement se fit en silence et comme une reconnaissance de nuit.

J'ignore si les oeufs et les poules n'eurent pas un peu à souffrir de

l'invasion; la grande affaire n'a pas laissé de place au retentissement

des coups de main.

Quand le fermier rentra chez lui, de quel douloureux spectacle ne fut-il

pas frappé? D'un saut, mais d'un saut de loup, car la colère est une

bête fauve, il franchit les terrains qui le séparaient de la Seine,

traversa la rivière, et se rendit au quartier-général du prince de

Schwartzenberg, à Petit-Bourg; car il ne doutait pas que les voleurs ne

fissent partie des régimens campés dans les différentes communes du

canton. Les preuves abondaient, clous de souliers, pompons, boutons

d'habit, mille et une pièces de conviction. Un Allemand est trop naïf

pour ne pas oublier derrière lui autant de preuves qu'en exige une

sentence.

Le prince, avec son affabilité ordinaire, donna audience au fermier. La

plainte écoutée, il lui demanda s'il savait à quelle peine seraient

infailliblement condamnés les soldats allemands contre lesquels il

demandait justice. «Je le sais, répondit le fermier; mais ils l'ont

mérité.--Réfléchissez bien, ajouta le prince, et revenez me voir demain;

si vous persistez, il y aura jugement et condamnation à mort, cela va

sans dire.

--Ma résolution est toute prise, pensa le fermier en se retirant. Je ne

vois pas pourquoi ces pillards seraient épargnés; ce n'est pas ma faute

si leurs lois les condamnent à mort; je me serais contenté de la prison.

--Eh bien! dit le prince de Schwartzenberg en recevant le lendemain le

fermier de Soisy-sous-Étiolles; qu'avez-vous décidé?

--Que je ne renoncerai pas à les poursuivre devant le conseil de guerre,

répondit celui-ci.

--Auriez-vous été soldat, par hasard? lui demanda encore le prince.

--Nous avons tous été soldats, à mon âge, dans le pays.

Le prince s'arrêta pour penser.

--Les trois soldats allemands qui ont volé votre vin, reprit-il, me

seront livrés ce soir; on les connaît. Je vous prie de venir encore

demain ici avant l'heure où le conseil s'assemblera pour les juger.

Soyez au château à dix heures du matin.

Le fermier fut exact; rien jusque alors n'avait ébranlé sa détermination

d'être vengé. Ancien soldat, comme il l'avait dit, il avait dans le

coeur la colère bruyante du paysan pillé et la colère silencieuse du

soldat vaincu. La raison et la pitié étaient fort à l'étroit entre ces

deux passions.

--Voilà les trois soldats dont vous avez à vous plaindre; ce sont trois

frères, Saxons tous les trois, dit le prince au fermier.

--Je ne m'attendais pas à voir trois frères dans mes pillards, se dit le

fermier; c'est dur de les faire fusiller; mais c'est leur faute.

--Avant de les envoyer devant leurs juges, il m'a plu, dit le prince, de

vous réunir vous et eux à ma table. Messieurs, nous allons déjeuner tous

les quatre. Asseyons-nous.

Quand les trois autres invités, assez embarrassés d'abord de leur

position respective, eurent bu les deux ou trois coups de vin vieux que

leur avaient versés les domestiques, ils commencèrent à s'habituer à

leur propre présence.

--Où avez-vous fait la guerre? dit ensuite le prince au fermier.

--En Italie et en Allemagne, mon prince.

Comprenant parfaitement le français, les trois Saxons écoutaient de

toutes leurs oreilles.

--Étiez-vous à la prise de telle ville? lui demanda le prince.

--Sans doute.

--Et de telle autre?

--Oui, prince, et c'était chaud; nous débusquâmes l'ennemi de derrière

une ferme, nous incendiâmes la ferme; puis tout fut à nous.

--A votre santé, dit le prince en versant un verre de bordeaux au

fermier; continuez.

Les trois Saxons écoutaient toujours.

--Dame! nous fîmes ensuite comme en pays conquis; nous mangeâmes, nous

bûmes, nous nous logeâmes chez le bourgeois. J'étais logé chez un

prêtre, moi. Pendant deux mois, je puis dire que les poulets ne

quittaient pas la broche.

--A votre santé, monsieur le fermier.--Le prince versa de nouveau.

--Son vin était fameux, si ses poules étaient grasses. Je bus jusqu'au

dernier flacon.

--Il vous avait sans doute prié de l'en débarrasser.

--Ah! que non, le vieil avare! Mais j'aurais voulu voir qu'il m'eût

empêché de saigner sa cave!

--Et s'il n'eût pas consenti à vous en livrer les clefs?

--J'aurais enfoncé la porte.

--A votre santé, monsieur le fermier. Ah! vous eussiez enfoncé la porte;

et le conseil de guerre?...

--Bah! bah! le conseil de guerre en pays conquis! Eh bien! oui: j'eusse

été peut-être condamné à être mis à la queue du régiment.

--Une plume et du papier, dit le prince à ses domestiques.

«Moi, fermier à Soisy-sous-Étiolles, écrivit le prince, ancien soldat,

ayant fait la guerre en Allemagne, où j'ai quelquefois bu, sans leur

permission, le vin des personnes chez lesquelles j'étais logé, et

n'ayant jamais été puni pour cela, consens à ce que les trois soldats

saxons qui ont pillé mon cellier soient, pour cette faute, condamnés à

mort sur-le-champ.»

--Signez donc, monsieur le fermier.

Le fermier prit son chapeau et son bâton pour gagner la porte.

Les Tourelles: Histoire des châteaux de France, volume II · 第 15 / 17 段