avantages réels sur l'intelligence des autres ces concessions
complaisantes, renouvelées sous mille formes autour de lui.
Le duc d'Antin, devenu, par cette première flatterie, surintendant des
bâtimens, la reprit souvent avec succès. Dans les _pièces relatives au
siècle de Louis XIV_[D], de Voltaire, on lit (pages 390-391): «Les
chefs-d'oeuvre de sculpture furent prodigués dans ses jardins. Il en
jouissait et les allait voir souvent. J'ai ouï dire à feu M. le duc
d'Antin que, lorsqu'il fut surintendant des bâtimens, il faisait
quelquefois mettre ce qu'on appelle des cales entre les statues et les
socles, afin que, quand le roi viendrait se promener, il s'aperçût que
les statues n'étaient pas droites, et qu'il eût le mérite du coup
d'oeil. En effet, le roi ne manquait pas de trouver le défaut. M.
d'Antin contestait un peu, et ensuite se rendait et faisait redresser la
statue, en avouant avec une surprise affectée combien le roi se
connaissait à tout. Qu'on juge par cela seul combien un roi doit
aisément s'en faire accroire.
»On sait le trait de courtisan que fit ce même duc d'Antin, lorsque le
roi vint coucher à Petit-Bourg, et qu'ayant trouvé qu'une grande allée
de vieux arbres faisait un mauvais effet, M. d'Antin la fit abattre et
enlever la même nuit; et le roi, à son réveil, n'ayant plus trouvé son
allée, il lui dit: Sire, comment vouliez-vous qu'elle osât paraître
devant vous? elle vous avait déplu.
»Ce fut le même duc d'Antin, qui, à Fontainebleau, donna au roi et à
madame la duchesse de Bourgogne un spectacle plus singulier, et un
exemple plus frappant du raffinement de la flatterie la plus délicate.
Louis XIV avait témoigné qu'il souhaiterait qu'on abattît quelque jour
un bois entier qui lui ôtait un peu de vue; M. d'Antin fit scier tous
les arbres du bois près de la racine, de façon qu'ils ne tenaient
presque plus; des cordes étaient attachées à chaque corps d'arbre, et
plus de douze cents hommes étaient dans ce bois prêts au moindre signal.
M. d'Antin savait le jour que le roi devait se promener de ce côté avec
toute sa cour; sa majesté ne manqua pas de dire combien ce morceau de
forêt lui déplaisait:--Sire, lui répondit-il, ce bois sera abattu dès
que votre majesté l'aura ordonné.--Vraiment, dit le roi, s'il ne tient
qu'à cela, je l'ordonne, et je voudrais déjà en être défait.--Eh bien,
sire, vous allez l'être.--Il donna un coup de sifflet, et l'on vit
tomber la forêt.--Ah! mesdames, s'écria la duchesse de Bourgogne, si le
roi avait demandé nos têtes, M. d'Antin les ferait tomber de même.»
La plaisanterie de la duchesse de Bourgogne sur les formes expéditives
du duc d'Antin rappelle singulièrement le bon mot de madame de
Maintenon, le jour où l'allée fut aussi coupée au pied au château de
Petit-Bourg; conformité qui autorise à douter de l'une ou de l'autre
anecdote, si elle n'invite pas à les rejeter toutes deux, malgré le
témoignage de Voltaire.
L'art de courtisan, dont on s'est moqué avec plus de haine que de
raison, n'était pas, comme on a le tort habituel de le croire, une
infirmité dégradante, un abaissement de l'âme. Sans doute Dangeau était
parfois ridicule par l'excès de son adoration pour Louis XIV, quoique
Dangeau, et son journal même le prouve, fût un écrivain tout aussi
agréable pour son temps qu'il est utile à consulter dans le nôtre; sans
doute le duc d'Antin et le duc de la Feuillade, l'un en sciant au pied
un rideau d'arbres, l'autre en érigeant au roi, au milieu de la place
des Victoires, une colossale statue équestre autour de laquelle des
flambeaux brûlaient toute la nuit, poussèrent trop loin le dévouement
domestique et l'affection privée; mais le sentiment qu'ils gâtaient par
l'exagération mérite une étude, et non du mépris. Cette étiquette, dont
ils se montraient si jaloux et si heureux, n'était pas chose vaine
alors. Comment se classaient les hommes? est-ce par l'intelligence ou
par le rang? Puisque c'est par le rang, rien ne pouvait être inviolable
comme le rang; et l'on ne voit pas pourquoi on n'aurait pas dû avoir
autant de juste vanité à offrir à Marly le bougeoir à Louis XIV qu'on en
a eu plus tard à réclamer dans un plat d'argent les cheveux de Napoléon
quand il se les faisait couper. Or le rang représentait plus de la
moitié du courtisan; le respect et l'affection personnelle, si
nécessaire sous une monarchie absolue, faisaient le reste. Cette
affection valait à la couronne des officiers dévoués au moment de la
guerre et des amis dans le malheur. Le courtisan Turenne se faisait
emporter par un boulet; le courtisan d'Antin envoyait toute son
argenterie à la fonte pour que les soldats de Louis XIV ne mourussent
pas de faim pendant les si désastreuses campagnes de la fin de son
règne. N'altérons pas les idées en déshonorant les noms; ne pas aimer
la monarchie absolue n'oblige pas à méconnaître le fond de son
institution, le caractère de sa langue, la sincérité de son culte.
Qu'eût été Louis XIV sans courtisans? Se le figure-t-on au milieu des
sujets d'un stathouder? A cet esprit de cour, à ce fanatisme pour la
monarchie personnifiée, à cette tendresse, qui ne rougissait pas de
baisser la tête devant le roi, à la condition de la laisser tomber pour
lui dans l'occasion, la France doit une flexibilité de langage
impossible à surpasser, une variété de charmantes formules de
conversation, qui sont à la pensée ce que les feuilles sont au bois d'un
arbre, c'est-à-dire un ensemble touffu, gazouillant, inépuisable,
harmonieux. Sans ces fous de marquis, ces vicomtes débraillés, sans ces
chevaliers galans, dans lesquels nous ne voyons que des courtisans, nous
serions, comme nation civilisée, au niveau des Hollandais pour la
finesse de manières, et des Anglais pour l'élégance du langage: un
siècle en arrière. Quand le roi est la patrie, le monde c'est la cour.
En 1717, à l'époque de transformation où les hommes d'esprit
commençaient à détrôner, en politique comme en littérature, les fortes
capacités du siècle précédent, un homme de génie, dans toute l'exigeante
acception du mot, Pierre Ier, czar de Moscovie, eut une seconde fois
l'envie de connaître la France. On sait que ce désir avait été
antérieurement éludé par Louis XIV, peu jaloux, dans sa vieillesse
inquiète et sans faste, d'accueillir à sa cour un souverain venant
exprès du fond du nord pour voir de près les magnificences qu'on lui
avait racontées de la cour du grand roi. Mais Louis XIV était mort,
Louis XV était encore enfant, le régent ne haïssait pas la
représentation, et d'ailleurs le czar avait depuis Louis XIV étendu une
illustration sans exemple d'un bout de l'Europe aux extrémités de
l'Asie: son projet devait se réaliser. Après avoir voyagé en Hollande,
en Allemagne et en Angleterre, il ne pouvait trouver d'obstacle sérieux
à voir la France, alors plus fermement qu'aujourd'hui encore placée à la
tête des nations civilisées.
Pour la première fois peut-être, un monarque sortait de ses états
lointains, non par un vain désir de voir et d'être vu, mais pour
s'instruire dans les arts utiles au commerce et à la navigation, deux
grandes, deux fécondes passions du fondateur de l'empire russe.
Dunkerque fut le port où, le 21 mai 1717, descendit Pierre Ier,
accompagné de sa suite. Pour le recevoir dignement, le régent avait mis
à sa disposition des fourgons, des carrosses en très-grand nombre, les
plus riches équipages du roi, avec ordre de traiter le czar comme le
roi lui-même. Le marquis de Nesle se présenta à lui à Calais pour lui
faire les honneurs du voyage jusqu'à Beaumont, d'où le maréchal de Tessé
devait l'escorter jusqu'à Paris. Cette déférence parut naturelle au
czar; et, pendant toute sa résidence dans la capitale, il ne se montra
jamais surpris du cérémonial outré dont on usa envers lui.
«Ce prince, dit une relation historique dédiée au czar lui-même, et
écrite par l'auteur du nouveau _Mercure François_, arriva à Paris entre
neuf et dix heures du soir, le roy étant déjà couché. Il fut surpris de
voir les rues Saint-Denis et Saint-Honoré toutes illuminées, avec un
peuple infini qui occupoit les fenêtres et les passages.»
Quoique ses appartemens eussent été dressés au Louvre avec une
somptuosité digne de son rang, on jugea, et ce fut fort à propos, de lui
tenir prêt l'hôtel de Lesdiguières, appartenant au maréchal de Villeroi.
On supposa que le czar serait plus à l'aise qu'au Louvre dans un hôtel
exclusivement dévolu à lui seul. Ainsi qu'il avait été réglé, le
maréchal de Tessé, qui avait rencontré Pierre Ier à Beaumont,
l'accompagna jusqu'à Paris, et lui servit d'introducteur au Louvre le
soir du même jour, vers neuf heures. Les marbres, les lumières répandues
à l'excès dans les appartemens, les girandoles de cristal, jouant,
tournant et miroitant à ses yeux, les dorures des plafonds et des
portes, les couleurs cramoisies des tapisseries, le fatiguèrent à tel
point, qu'il voulut s'en aller tout de suite à l'hôtel de Lesdiguières.
«Étant entré dans la salle (une des salles du Louvre), où il trouva deux
tables de soixante couverts chacune, en gras et en maigre, il les
considéra, et demanda un morceau de pain et des raves, goûta à cinq ou
six sortes de vins, but deux gobelets de bière, qu'il aime beaucoup, et
jetant les yeux sur la foule de seigneurs et autres personnes dont les
appartemens étoient pleins, il pria M. le maréchal de Tessé de le faire
conduire à l'hostel de Lesdiguières, proche l'Arsenal.» On avait encore
trop richement orné cet hôtel pour ses goûts d'une simplicité austère.
Dédaignant les meubles opulens placés par l'ordre du régent, et surtout
le lit d'or et de soie qui lui était destiné, il fit porter et préparer
son lit de camp, et s'y coucha à demi habillé, comme il en usait à
l'armée. C'était à cet empereur sauvage que le seigneur le plus délicat
de la cour avait prêté son riche, son magnifique hôtel.
Sa personne était en analogie parfaite avec son esprit; la rudesse et
l'intelligence marquaient sa physionomie et ses actions. Grand, maigre,
mais bien pris, l'oeil noir asiatique, le teint animé, rougeâtre
comme la glace au soleil, il avait par momens des irritations nerveuses
dont tous les angles et les muscles faciaux étaient émus. S'il
s'apercevait de sa contraction, il la domptait et l'effaçait sous un
sourire affecté, mais plein de grâce.
«Le même jour, le czar étant sorti à cinq heures du matin dans un
carrosse à deux chevaux seulement, il alla à l'Arsenal, à la
Place-Royale, dont il fit le tour; ensuite à la place des Victoires,
qu'il dessina, et y lut les inscriptions; et de là à la place de
Louis-le-Grand, dont il admira la statue équestre. Il s'arrêta chez le
charpentier du roi, vit travailler ses ouvriers, et travailla avec eux,
s'informant du nom et de l'usage des outils différens; il descendit
aussi chez le menuisier du roi, où il fit ses observations. Ce monarque
avoit prié le jour précédent M. le duc d'Antin de lui fournir une
description de tout ce qu'il y avoit de plus curieux à Paris: deux
heures après, ce seigneur lui apporta un cahier proprement relié, qui
contenoit toutes les raretés de cette grande ville; il le reçut sans
l'examiner; mais, l'ayant ouvert, il fut agréablement surpris de le voir
traduit en langue esclavonne, et s'écria qu'il n'y avoit qu'un François
capable de cette politesse.
»M. le duc d'Antin accompagna le czar à l'académie royale de Peinture et
de Sculpture, où M. Coypel, peintre célèbre, eut l'honneur de lui
expliquer tous les sujets différens qui méritent quelques observations.
»Le 16, le czar se rendit aux Invalides à l'heure du dîner. Il salua en
particulier tous les officiers, et leur fit l'honneur de les nommer ses
camarades.»
On connaît son costume: perruque sans poudre, habit sombre, point de
dentelles; jamais de gants.
Son appétit était primitif comme ses manières: il mangeait énormément,
buvait davantage; il buvait toujours. Sa suite aurait cru lui faire
injure en affectant de la sobriété. Son aumônier seul le surpassait en
intempérance.
Et cependant ce prince, trivial jusqu'à passer des journées entières
avec des maçons, à partager leurs travaux, méprisant à un degré presque
puéril l'éclat du luxe, la mollesse de notre vie intérieure, le
relâchement de nos habitudes, était d'un despotisme presque raffiné sur
l'étiquette, d'une tyrannie subtile sur les questions de préséance.
C'était un ours tombé dans l'habit d'un marquis; un ours poudré.
On est émerveillé de la docilité du régent à condescendre à toutes les
servilités d'une étiquette qui, apparemment, voulait que le prince
visité fût le laquais du prince visiteur. Le czar prétend ne mettre le
pied hors de son hôtel de Lesdiguières qu'après avoir été salué par le
duc d'Orléans, et le duc d'Orléans s'empresse de se rendre au caprice du
czar, lequel fait deux pas en avant, tourne le dos, et passe le premier
dans un cabinet où il s'assied au haut bout. A l'Opéra, le czar a soif,
le duc d'Orléans se lève, va chercher de la bière, et en offre un verre
dans une soucoupe; quand le czar a bu, il prend une serviette des mains
du duc d'Orléans et s'essuie les lèvres. Le czar nous coûtait six cents
écus par jour, y compris le service du duc d'Orléans.
Nous passons sur une foule de traits qui décelèrent le caractère du czar
pendant son séjour à Paris, pour mentionner un événement de la fête dont
il fut le héros chez le duc d'Antin à Petit-Bourg.
«Le 30 de mars, M. le duc d'Antin engagea ce prince à aller dîner à
Petit-Bourg, d'où il a dû se rendre à Fontainebleau, tout étant disposé
pour l'y recevoir, et pour lui donner successivement le plaisir de la
chasse du loup, du cerf et du sanglier.
»Il s'en faut beaucoup que les voyages des empereurs Charles IV,
Sigismond, et Charles V, en France, aient eu une célébrité comparable à
celle du séjour qu'y fit Pierre-le-Grand. Ces empereurs n'y vinrent que
par des intérêts de politique, et n'y parurent pas dans un temps où les
arts perfectionnés pussent faire de leur voyage une époque mémorable;
mais quand Pierre-le-Grand alla dîner chez le duc d'Antin, dans le
palais de Petit-Bourg, à trois lieues de Paris, et qu'à la fin du repas
il vit son portrait, qu'on venait de peindre, placé tout d'un coup dans
la salle, il sentit que les Français savaient mieux qu'aucun peuple du
monde recevoir un hôte si digne.» (_Histoire de Russie_, part. II, chap.
VIII, p. 336, édition Delangle.)
Ni Voltaire, que nous citons, ni Saint-Simon et Dangeau, à qui nous
empruntons souvent, ne parlent de ce voyage du czar en France avec la
minutieuse fidélité du _Mercure_, quoique tous les trois affectent
l'ordre chronologique le plus absolu dans leur récit. A notre avis, _le
Mercure_ est la meilleure source où l'on doive puiser quand on a besoin
de connaître les événemens du temps de Louis XIV, du régent et de Louis
XV. Ce mérite, il n'est pas besoin de le dire, n'est relevé ni par celui
du style ni par celui d'un esprit de critique même au niveau de la
liberté fort restreinte de l'époque. Père du journalisme, _le Mercure_ a
débuté par la naïveté, et le journalisme est, je crois, maintenant assez
éloigné de son origine.
Nous détacherons encore de cet excellent recueil quelques lignes
instructives parmi celles qui sont consacrées au séjour du czar à Paris.
«Le dimanche, 30 du passé, le czar arriva de bonne heure à
_Petit-Bourg_, où M. le duc d'Antin lui fit servir un dîner magnifique,
après lequel il alla coucher à Fontainebleau. Le lendemain, il courut le
cerf avec l'équipage du roi, et monta les chevaux de M. le comte de
Toulouse, qui se trouva à cette chasse; elle fut si vive, que le cerf
fut forcé en moins d'une heure et demie. Le czar, qui n'avoit jamais
pris ce plaisir royal, en parut fort content, et fit à M. le comte de
Toulouse toutes les honnêtetés imaginables.
»Il revint coucher à Petit-Bourg, où M. le duc d'Antin le reçut aussi
magnifiquement que la veille, quoique ce retour fût imprévu. Après avoir
parcouru les jardins et la terrasse qui sert de barrière à la Seine, il
entra le 1er juin dans une gondole, qui le ramena à Paris avec toute
sa cour, qui le suivoit dans d'autres bateaux. Il s'arrêta à Choisy, où
il fut accueilli par madame la princesse de Conti, douairière, qui doit
y séjourner tout l'été; il vit les jardins et les appartemens: s'y étant
rafraîchi, il continua son chemin en gondole, et ayant traversé tous les
ponts de Paris, il vint descendre à l'abreuvoir, au-dessous de la porte
de la Conférence; il monta en carrosse, et, passant sur les remparts de
la ville, il alla chez un artificier où il acheta une grande quantité de
fusées et de pétards qu'il voulut tirer lui-même dans le jardin de
l'hôtel de Lesdiguières.»
Quelque curieux que soit le reste du récit, il s'éloigne trop de notre
sujet pour que nous le transcrivions ici. Nous ne racontons pas la vie
du czar Pierre, mais un jour, quelques heures de sa vie, passées au
château dont nous nous sommes constitué l'historien.
Louis XV ne fut pas moins porté que son grand-aïeul à combler les
vacances du trône par le plaisir, la variété des fêtes, les petits
soupers, créés sous son règne et dans son palais même, et par mille
voluptés dont les raffinemens augmentèrent avec sa vieillesse. Entre
autres goûts, il avait aussi le goût de la chasse, à l'exemple de
presque tous ses prédécesseurs. Ce plaisir était pour lui d'autant plus
vif qu'il était l'occasion de deux autres auxquels il tenait beaucoup.
Quand il avait chassé, il mangeait mieux, il aimait davantage, ou bien
il mangeait davantage et il aimait mieux. Cette manière d'être étant
passée en habitude chez Louis XV, et en principe chez les courtisans,
serviteurs discrets de ses désirs, il trouvait toujours, après la
chasse, au château où il daignait descendre, un souper des plus fins, et
pour convives les plus jolies et les plus spirituelles femmes de la
noblesse française; et ceci se prolongeait sans lacune jusqu'à l'heure
de quelque sérieuse maladie arrivant avec son cortége noir de médecins
et de prêtres. Alors la favorite était congédiée pendant tout le règne
de la fièvre, ce qui à beaucoup de gens ne paraîtra pas un grand
sacrifice fait à la religion.
La forêt où Louis XV aimait le plus à chasser était celle de Sénart;
c'est du moins dans la forêt de Sénart que le _Mercure galant_, ce
journal si précieux à consulter, nous le montre le plus souvent à la
poursuite du chevreuil et du cerf. Deux châteaux le recevaient de
préférence aux autres sur la rive droite et sur la rive gauche de la
Seine, celui de Soisy-sous-Étiolles et celui de Petit-Bourg.
Heureux d'y prolonger un délassement plein de charmes, il n'en partait
qu'aux deux tiers de la nuit, quand il n'y restait pas jusqu'au matin,
circonstance plus rare; car il fallait traverser Paris au milieu des
interprétations indiscrètes des bons bourgeois éveillés.
Parfaitement dociles aux caprices de Louis XV et récompensés selon leur
zèle spécial, plus facile à définir qu'à justifier, les courtisans d'un
certain esprit et d'un certain naturel avaient la haute direction des
plaisirs clandestins du roi. La peine n'était pas perdue; il s'est créé
beaucoup de duchés-pairies à cette époque dont le faubourg
Saint-Germain sait l'origine. Ces amis du roi ne laissaient jamais
manquer ses repos de chasse des objets d'affection qu'il avait contracté
l'habitude d'y rencontrer. Tous d'ailleurs n'affectaient pas les mêmes
facultés ingénieuses. Les uns, le précédant de quelques heures, savaient
donner aux mets du festin une physionomie nouvelle, séduisante,
irrésistible; leurs mains savantes plaçaient les bougies dans l'endroit
le plus favorable à l'éclat des beautés cueillies pour la soirée.
D'autres excellaient dans le mystère; leur science était profonde à
faire paraître sur les pas du roi, et comme par le plus grand des
hasards, quelque jeune paysanne oubliée comme une fraise au bord d'une
allée du bois. Le roi prenait et savourait la fraise. Le lendemain,
c'était une moissonneuse égarée loin du sillon, ou une batelière
endormie au fond de son bac. La fraise, la batelière et la moissonneuse
n'avaient pas toujours une naissance fort rurale, mais les rois n'y
regardent pas de si près; d'ailleurs Louis XV ne perdait pas le temps en
observation.
Or, un soir d'automne, Louis XV, en revenant de la chasse, alla souper
comme de coutume au château de Petit-Bourg. La nuit était belle sans
être éclairée par la lune; c'était la pureté sombre d'un ciel étoilé.
Malgré la licence acidulée des propos, le piquant des anecdotes, la
douce ivresse du vin de Champagne, le roi se leva pour sortir. Un signe
avait averti ses compagnons de chasse de ne pas se déranger pour le
suivre. Apparemment il souhaitait d'être seul. On eut l'air de ne pas
comprendre le motif de cette absence, expliquée cependant par une foule
d'absences semblables. C'était le moment où d'ordinaire le roi se
heurtait dans l'ombre à quelque délicieuse surprise.
Les joues en feu, le pied leste, l'oreille pourpre, il traversait la
dernière pièce qui ouvre sur la terrasse, quand il vit se lever d'un
fauteuil où elle était soucieusement assise une dame qu'il n'avait pas
aperçue au souper. C'était la comtesse de Mailly, sa favorite, une des
cinq charmantes filles du marquis de Nesle. Le roi fut fort étonné de sa
présence, qui n'était pas assurément pour lui la rencontre désirée.
Depuis quelques années, madame de Mailly pouvait difficilement
surprendre Louis XV.
Sans donner au roi le temps de l'interroger, elle lui dit, avec le ton
d'autorité que les femmes emploient d'ordinaire lorsqu'elles n'ont plus
aucune autorité, qu'elle avait appris avec étonnement (avec indignation,
elle aurait voulu dire) que la place vacante de dame d'honneur de la
reine allait être accordée à une autre qu'elle, comtesse de Mailly,
aimée du roi. Cela était douloureux à penser, honteux à croire, absurde
à supposer.
Poli autant que la comtesse de Mailly était sourdement irritée, le roi
lui répondit que la reine n'avait encore rien décidé à cet égard.
C'était une chose prématurée ou plutôt remise. A coup sûr, ses droits ne
seraient pas oubliés dès qu'on songerait à donner l'emploi à quelqu'un.
Après avoir égrainé quelques autres phrases gracieuses, le roi baisa la
main à la comtesse.
Il veut être seul, pensa madame de Mailly; la trahison s'achève. Une
femme l'attend dans le parc. Mon règne est passé.
Elle ne se trompait guère. Le roi n'avait plus pour elle que
l'attachement banal de l'habitude, si aisé à rompre, surtout à la cour.
La comtesse de Mailly marcha prudemment derrière les pas du roi en
frôlant les premières haies du parterre; bientôt elle fut comme lui dans
l'épaisseur du parc. Sa curiosité ne tarda pas à être satisfaite: ses
prévisions l'avaient bien servie.
Bientôt elle entendit dans l'allée voisine des pas doubles sur le gazon
et deux voix qui se répondaient sous l'ombre des tilleuls. Elle écouta
de toutes les forces concentrées de son attention, le coeur palpitant,
l'oreille collée au mur de feuillage qui la cachait.
Le roi disait: Vous êtes bien belle, mademoiselle: pourquoi ne
brilleriez-vous pas à la cour, où vous seriez l'admiration de tout le
monde et mon adoration secrète? Venez-y! votre place y est marquée. La
reine a besoin d'une dame d'honneur; l'emploi vous sera offert demain,
acceptez-le pour l'amour de moi.
Il y eut un silence et le froissement d'un baiser sur un gant.
Madame la comtesse de Mailly fut blessée au coeur par le dard de
l'ambition et de la jalousie. Honte et douleur! elle avait reconnu la
femme à qui le roi avait ainsi parlé.
Après d'autres dialogues de plus en plus vifs, le couple se sépara
brusquement: un bruit s'était fait entendre. Le roi passa d'un côté, sa
compagne de l'autre. Madame de Mailly suivit les pas du roi.
La surprise est charmante, en effet, pensa le roi; mais quelle est cette
ombre qui se dirige vers moi en agitant un éventail? C'est jour de
bonheur aujourd'hui. On dirait madame de Lauraguais à sa démarche.
--Madame de Lauraguais! s'écria le roi. Excusez mon étonnement, madame,
je n'aurais jamais osé compter sur une aussi ravissante rencontre.
--Madame de Lauraguais! murmura la comtesse de Mailly en déchirant la
petite dentelle de son gant. Elle aussi!
--Je suis effrayée, sire...
--Remettez-vous, madame la duchesse, reposez-vous sur mon bras; qui vous
trouble ainsi?