--Je ne veux pas que vous partiez ainsi, dit le prince en riant: estimez

votre perte, et nous réglerons ensuite tous les deux. Faites comme si je

vous avais acheté votre vin.

--Sortez! dit-il ensuite aux trois Saxons. Je vous condamne à boire de

l'eau pendant trois mois.

C'est aussi au château de Petit-Bourg que se conclurent plusieurs actes

de haute politique dont le souvenir ne se perdra jamais. Là, le général

en chef des troupes coalisées contre la France, le prince de

Schwartzenberg, traita avec le duc de Vicence et le prince de la Moskowa

des deux abdications de Napoléon. On n'apprendra à personne que la

première de ces deux abdications fut rejetée par le gouvernement

provisoire, à cause de l'article additionnel où l'empereur disait ne

résigner le pouvoir qu'en le déléguant à son fils, et que la seconde fut

enfin acceptée en ces termes par Napoléon: «Les puissances alliées ayant

proclamé que l'empereur Napoléon était le seul obstacle au

rétablissement de la paix en Europe, l'empereur Napoléon, fidèle à son

serment, déclare qu'il renonce, pour lui et ses héritiers, aux trônes de

France et d'Italie, et qu'il n'est aucun sacrifice personnel, même celui

de la vie, qu'il ne soit prêt à faire à l'intérêt de la France.» On

sait qu'avant même ce moment de déchéance difficile, impossible à

éluder, quoi qu'on en ait dit, Napoléon avait vu s'éloigner de lui la

plupart de ses plus pompeux compagnons d'armes. Le soleil impérial

s'éteignait; il s'était éteint. De Fontainebleau à Paris, la longue

chaussée était couverte d'équipages fugitifs, qui se hâtaient de gagner

au galop les riches hôtels du Roule et de la Chaussée-d'Antin. La

victoire brûlait de rentrer dans ses meubles, d'accrocher le glaive sous

les couronnes, de jouir du repos enfin. On a beaucoup trop blâmé la

conduite des généraux de l'empereur, à cette époque de démembrement

définitif. Leur rôle était fini comme celui de Napoléon; seulement

Napoléon ne voulut pas comprendre cette poignante vérité, lui qui, à la

rigueur, ne disputait avec tant d'acharnement le terrain incendié devant

et derrière lui que pour reprendre ce qu'il avait conquis; position

exactement semblable à celle de ses capitaines. Sans être vieux, ils

avaient vieilli; ils étaient blessés; tous étaient mariés; beaucoup

d'entre eux avaient des enfans à élever. Après tout, l'heure était venue

pour eux, comme elle vient pour les hommes d'obscure condition, de jouir

des fruits de la peine prise dans la jeunesse. On a dit que, Napoléon

les ayant créés ducs, princes, maréchaux, ils ne voulaient plus du jeu

de la guerre. Le motif nous paraît plus que suffisant. N'est-il pas

parfaitement fondé en raison? Pourquoi objecter que c'était peu

patriotique? Est-ce que Napoléon était rigoureusement encore la patrie

en 1814?

Cet événement historique de l'abdication de Napoléon, convenue au

château de Petit-Bourg, se relie à un autre fait sur lequel la

génération prochaine aura peut-être à revenir et à se prononcer. Nous

voulons parler de la défection du sixième corps, commandé par le duc de

Raguse. C'est de Petit-Bourg à la rue Saint-Florentin que la mémorable

dépêche fut transmise par le prince de Schwartzenberg. On connaît le

résultat foudroyant qu'elle eut au milieu du conseil des princes

coalisés, qui avaient hésité jusque là s'ils accepteraient ou

repousseraient l'abdication de Napoléon en faveur de son fils. L'opinion

monarchique, par l'organe d'un de ses bons écrivains, M. F.-P. Lubis,

présente à vingt-cinq ans de distance ce grand événement de la défection

du duc de Raguse, dans les termes que nous lui empruntons, _Histoire de

la Restauration_, pages 214 et 215, 1er volume: «Le roi de Prusse se

prononça contre la régence. L'empereur de Russie hésitait toujours. Il

n'y eut qu'une voix pour renverser Napoléon. L'avis fut même ouvert de

marcher sur Fontainebleau, de lui livrer une dernière bataille, et de

faire les plus grands efforts pour s'emparer de sa personne. Le désir

d'éviter une nouvelle effusion de sang empêcha de prendre ce parti. Le

conseil se sépara, au surplus, sans rien conclure, Alexandre ayant remis

au lendemain pour se décider.

»Peu d'instans après, cependant, les commissaires de Napoléon trouvèrent

le czar dans des dispositions bien différentes de celles dont ils

avaient conçu un si favorable augure. La conférence languissait sans

qu'il eût fait connaître sa décision, lorsqu'un aide de camp vint lui

remettre une dépêche, en ajoutant quelques mots en langue russe, qui

furent compris du duc de Vicence. «Mauvaise nouvelle!» dit celui-ci

d'une voix concentrée aux maréchaux, étonnés de sa soudaine pâleur.

«Messieurs, reprit Alexandre après avoir lu, je résistais avec peine à

vos instances, voulant donner une marque de mon estime particulière à

l'armée française, que vous représentiez. Mais cette armée, dont vous

faites valoir le voeu unanime, se met en opposition avec vous. Sa

volonté, en effet, la connaissez-vous bien? Savez-vous ce qui se passe

au camp? Savez-vous que le corps de M. le duc de Raguse s'est rangé tout

entier de notre côté?»

»Les plénipotentiaires s'écrièrent que cela était impossible. «Lisez,»

repartit Alexandre en mettant sous leurs yeux la dépêche signée de la

main du prince de Schwartzenberg. Ils regardèrent d'un air interdit le

duc de Raguse: le maréchal était au désespoir.

»Ainsi fut perdue la cause de la régence.»

Sans regretter les jours à jamais éteints de puissance seigneuriale,

plus chers à l'imagination qu'au coeur de la génération vivante, il

faut leur rendre la part de justice qu'ils méritent. Remplacera-t-on au

sein de la population des campagnes, condamnée à être long-temps encore

nécessiteuse, malgré tous les essais de la politique, l'ascendant

généreux des riches familles titrées? Je sais que leur générosité

n'était pas gratuite, et qu'il n'était pas toujours difficile aux

seigneurs d'être magnifiques une fois l'an, quand ils grossissaient

leurs revenus d'une foule d'impôts vexatoires. Mais l'état n'est-il pas

aussi de nos jours un seigneur exigeant? Et n'est-ce pas la dîme,

n'est-ce pas la corvée sous d'autres noms moins flétrissans, que

l'octroi, les portes et fenêtres, le personnel, la garde nationale et la

conscription? On dit qu'au bon plaisir du maître a succédé l'égalité

devant la loi. Il y aurait beaucoup à écrire sur cette égalité et cette

loi. Enfin, serait-il vrai, et je pourrais l'admettre, que la commune

eût détrôné avec avantage pour les masses l'antique féodalité, la

commune n'en demeurerait pas moins un être froidement de raison, opérant

le bien sans chaleur, sans enthousiasme, et surtout sans amour. La

commune a-t-elle une figure, une voix? Qui la connaît? Qui l'aime? Soyez

réduit à la misère, la commune est une maison lugubre où l'on vous donne

un morceau de carton que vous échangez contre un pain; soyez malade, la

commune, sous les traits d'une autre maison, vous jette une carte qui

vaut un lit de fer dans un hôpital; mourez sans laisser cent sous pour

le fossoyeur, la commune délivre à votre frère ou à votre ami un autre

morceau de carton avec lequel il a la faveur de vous couvrir d'un peu de

terre sans frais. Ceci est à peu près toute la commune. Il n'y a rien à

reprendre à son humanité; mais qu'elle est triste et glacée! Qu'est-ce

qu'une générosité inaccessible à la reconnaissance? N'aimez-vous pas

mieux, dans un autre ordre d'organisation sociale, ce seigneur matinal

qui frappe à chaque chaumière, se fait ouvrir, entre, invite chacun à

lui dire son désir ou sa plainte? Si ce n'est lui, sa femme ou sa fille

parcourent le bourg au milieu de la nuit, pendant l'hiver, et voient à

travers les fentes de la porte le lit sans couverture, ou le foyer sans

feu. Pourquoi avoir constamment oublié l'immense contre-poids que

faisaient les femmes à la dureté, à la violence, au despotisme de

quelques seigneurs? Et la considération est grave à peser. Quand chaque

village avait pour patronne terrestre une femme attentive et humaine, il

restait peu de place en France pour l'absolue misère. Eh bien! voilà les

visages adorés, les mains connues et cherchées dans l'ombre, voilà la

reconnaissance dont nous parlions. Baisez donc la main à la commune:

grande cause de pitié et d'amélioration retranchée du trésor moral de la

nation. Entre le bien qui émane de la commune et celui que faisaient

autrefois les habitans des châteaux, il y a à observer la même

différence qu'entre l'oeuvre produite par une mécanique et l'oeuvre

conçue, exécutée par la main de l'homme. La première est exacte, nette,

irréprochable; mais elle est sans vie; la seconde ne vient pas toujours

à point, elle pèche par de grands défauts, des oublis et des

incertitudes, mais le sang et la pensée y ont mis du leur. La commune

est l'imprimerie du bienfait, et la libre indépendance de bien faire

qu'elle a remplacée en était l'autographe.

Si le propriétaire actuel de Petit-Bourg n'a heureusement à revendiquer

aucun des privilèges de ses prédécesseurs, et il est trop de son siècle

pour s'en plaindre, il n'a pas renoncé, lui, plus riche que la plupart

des premiers possesseurs de son château, au droit de se faire aimer,

non pas de ses vassaux, mais de ses voisins de Ris, de Soisy, d'Évry, et

des villages environnans. On laissera dans la chasteté du silence et de

l'ombre ce qu'il y a mis; il n'est pas d'éloges, si mérités qu'ils

soient, qui fassent pardonner de les avoir écrits, quand nul n'en

réclamait la publicité. Les belles actions sont aussi de la vie privée;

et la presse n'est déjà plus une confidente assez digne pour lui

permettre d'en entendre le récit.

Nous ne rapporterons d'une foule de traits honorables gravés dans le

coeur des habitans des communes placées sous le regard du château de

Petit-Bourg, que celui-ci, qui ne doit pas être perdu pour l'histoire du

temps.

A l'époque fatale où le choléra fit pleuvoir son venin sur Paris et les

départemens voisins, la terreur s'étendit partout. Les riches battirent

en retraite; c'était à qui irait le plus vite en sens inverse, des

nuages chargés de peste et des équipages fuyant Paris. Les riantes

résidences arrosées par la Seine et la Marne se vidèrent; la peur fit

oublier le printemps, qui venait chargé de plumes d'oiseaux, de feuilles

d'arbres et de petites fleurs. Chaque convoi funèbre se croisait avec

vingt voitures haletantes. De tous ces châteaux d'où la mollesse et

l'oisiveté s'étaient envolées, il n'en resta qu'un seul habité; le

château de Petit-Bourg. Ce n'étaient pas les moyens de fuir qui

manquaient au propriétaire; mais partir! fermer brutalement sa porte à

tant de visages attristés! Il attendit. Le mal pourtant grandissait de

jour en jour, d'heure en heure; M. Aguado attendit encore; il resta seul

exposé à toutes les chances du mal, qui allait être sans pitié pour les

communes voisines du château. Enfin, quand on l'eut persuadé que sa

présence ne retarderait pas d'une minute les progrès du fléau, il se

décida à rejoindre sa famille. Mais avant de quitter Petit-Bourg, il se

rendit dans chaque village déjà largement décimé, franchit le seuil de

chaque maison, et il donna à chaque habitant malheureux tous les objets

réclamés par un bien-être sans lequel la mort ne pardonnait à personne:

de la flanelle, des couvertures chaudes, et les meilleurs moyens

curatifs indiqués par la médecine, sans oublier le moyen qui les

comprend tous. Puis il établit une pharmacie au château, y laissant deux

médecins uniquement destinés à soigner les malades du canton. De tels

actes honorent un nom; et fût-il déjà chargé d'une couronne de marquis,

il s'élèverait plus haut encore.

Aucun village n'a de fête aussi joyeusement colorée que celle de

Petit-Bourg; il en a même deux, l'une en l'honneur du saint de la

localité, l'autre en l'honneur de la patronne de madame Aguado. Toutes

deux font époque dans le souvenir des invités habituels, qui sont

traités ce jour-là aux frais de la maison. Des contentemens sont ménagés

à tous les âges. Aux jeunes filles, une main gracieuse distribue des

mouchoirs aux vives couleurs, des bonnets de dentelles, des croix d'or,

et même des montres. Aux jeunes gens, le sort ou l'adresse réserve des

fusils ou des couteaux de chasse. Indispensable auxiliaire, le vin ne

cesse pas de couler sous les tentes dressées au milieu du parc, tandis

que la danse confond toutes les joies, dans une seule et même joie. Le

château est ouvert à tout le monde, et des tables chargées de gâteaux

arrêtent de loin en loin avec bonheur une circulation intarissable. Si

l'inégalité des fortunes n'avait pas ses abus cruels, c'est dans de

pareils momens qu'on serait tenté d'y faire grâce, et de se dire tout

bas, bien bas, avec la liberté d'esprit la plus absolue, qu'il est

peut-être plus de véritable bonheur possible dans un assemblage de

conditions haut et bas placées, mais s'aimant toutes en soeurs, de la

nécessité de ne pas rompre une harmonie peut-être providentielle, que

dans la violente situation d'une société toujours préoccupée de garder

le niveau. Si l'égalité et le bonheur étaient deux choses distinctes? Si

l'une ne renfermait pas l'autre? Avant un siècle la question sera

éclaircie, et c'est la France encore qui la résoudra. Mais que le

syllogisme lui coûtera horriblement cher à établir!

Il nous reste à dire l'intérieur du château tel qu'il est aujourd'hui.

Dans la première pièce, qui est, je crois, une salle à manger, on voit

deux tableaux de sainteté d'Annibal Carrache et de Herrera el Viejo

(l'ancien). Nous ne tomberons pas dans le singulier oubli de louer

pompeusement deux peintres dont personne ne voudrait mettre en question

le mérite. Nous nous bornerons à dire que ces deux tableaux, ainsi qu'un

autre de Juan del Castillo, représentant une belle Vierge, sont

parfaitement conservés. Leur éclat n'empêche pas d'apercevoir de

charmans paysages de Demarne et de Dubucourt, et de s'arrêter long-temps

devant de petits poissons peints par Velasquez. Ils frétillent encore;

on a peur de les voir tomber de la toile. C'est d'un goût délicat

d'avoir égayé et adouci les reflets splendides des grandes peintures de

cette salle par les spirituels éclairs d'une série de petits tableaux

flamands signés de Corn-Hagen, Winans, de Van Kessel; je n'oublie pas de

gracieuses fleurs d'Arellano. Il n'y a pas de jouissance plus

intelligente et plus complète que d'avoir sous les yeux tant de

peintures si achevées, et, par les croisées ouvertes, une campagne

inondée des flammes ardentes et douces du mois de mai: ce que Dieu et

les hommes ont créé de beau et de bon. Que Dieu est un grand peintre

flamand!

A la gauche de cette première salle, où sont les portraits de madame

Aguado et de M. Aguado, peints par M. Lacoma, artiste sans doute aimé de

la maison, car son nom revient souvent, et ceux des principaux ancêtres

du marquis de Las Marismas, s'ouvre, sur le même prolongement, le grand

salon enrichi des peintures de Lucas Jordano, de Domenico Brandi, de

Pietro de Cortona et del Bassano. Il faut se croiser les bras et admirer

en présence de l'oeuvre de ces demi-dieux. Rien n'est beau comme cela,

si ce n'est ce ciel, ce soleil, cet océan d'herbes et ce fleuve qu'on

voit en se retournant. Quels peintres, ceux qui soutiennent la

comparaison avec le printemps!

Cristobal Lopez est aussi un artiste délicieux. Quels charmans tableaux,

ceux qu'on voit de lui à Petit-Bourg! Que ses vierges et ses anges sont

aimables! C'est la coquetterie fantasque de Decamps, sa couleur, avec

plus de franchise et de perfection. C'est Decamps avec six pas

d'avantage sur lui. Lopez est beau à toutes les distances, comme les

pierres fines.

La troisième pièce est le salon d'étude; ainsi que les précédentes, son

unique ameublement se compose de tableaux de maîtres de l'école

espagnole et flamande. C'est _un Ermite_ de Meneses Osorio, c'est _une

Communion de la Vierge_ par Théodore Aderman. Il faut hâter le pas,

cependant, car le temps manquerait même pour saluer, ne fût-ce que d'un

regard furtif, les autres créations semées dans d'autres salles. A

l'opulente oisiveté du maître, il est permis seulement de savourer les

paisibles émotions que donnent un _Christ au poteau_, par Alonzo Cano,

cet homme de génie à peine connu en France, et un autre _Christ sur la

croix_ du triste et monacal Zurbaran. Lui seul, le sévère Zurbaran, a

cette couleur affligée et touchante: il est le Job de la peinture. Ce

Christ n'est pas un de ses moins beaux ouvrages. Ne refusez pas une

halte attentive à un _Samson_ de Vander Kabel.

Il est facile de s'apercevoir que les noms affectés aux diverses

distributions du château n'ont qu'une valeur fort conventionnelle;

chacune d'elles est un cabinet de tableaux, et rien de plus. On a déjà

vu que la salle à manger, le grand salon et le salon d'étude sont des

travées d'une galerie de peintures; on n'y remarque pas plus de meubles

qu'au Louvre et au Luxembourg. Dans la salle de billard, qui est la

quatrième, nous n'avons pas vu de billard, mais une délicieuse _Vue de

Venise_, par Canaletti et qui peindrait Venise si ce n'est Canaletti?

Un Primatice d'une couleur virginale, deux Velazquez, un _Martyr_ de

Zurbaran, et une _Petite vache_ de Vander Burg. Le Musée espagnol du

Louvre a peu de tableaux de sainteté signés du nom de Zurbaran aussi

remarquables que celui de Petit-Bourg. Nous ne nous exposons guère

qu'aux reproches des faiseurs d'inventaires, en omettant de petites

peintures françaises semées comme des coquelicots importuns à travers

ces belles moissons. Elles sont là, à l'exception de quelques-unes,

cependant, comme une protestation polie du propriétaire; pure courtoisie

castillane.

S'il est dans tout le château une pièce qui réponde à sa destination

nominale, c'est la dernière de l'aile gauche; une petite bibliothèque,

bourrée de livres espagnols et français. Nous avons été heureux d'y

rencontrer Lopez de Vega et Calderon à côté de Corneille. Une place

d'honneur est réservée au grand ouvrage de l'Égypte, ce beau livre,

exclusivement destiné, par son prix, à ceux qui n'ont pas le temps de

lire.

On ne doit pas s'attendre à voir plus de meubles dans l'aile droite où

nous entrons, que dans l'aile gauche, dont nous avons épuisé les

distributions peu nombreuses. Elle s'ouvre par une salle à manger, où

rien ne rappelle l'acte qu'on est censé y accomplir; point de buffets,

point de tables, mais une incroyable bataille de Salvator Rosa, un Rose

de Tivoli, les Quatre Saisons par Lesueur, de beaux chiens de Sneyders,

une Naissance et un Baptême de Cristobal Lopez, une Vue de Venise de

Guardi, un charmant Intérieur de Hemskerk, et une collection de petits

tableaux flamands de Van Kessel, de Ferg et de Snaver. Quelle fougue,

quelle rage, et quelle couleur dans le Salvator Rosa! J'ignore si l'on

s'est jamais battu de cette manière-là dans aucun temps, mais

qu'importe? Que n'avons-nous beaucoup de mensonges semblables! Encore un

regard d'adoration pour Cristobal Lopez, et passons dans le cabinet

suivant. C'est la chambre à coucher de M. Aguado. Puisqu'on la désigne

ainsi, et qu'on y a mis un lit, il faut croire que le domestique qui

nous renseigne ne s'est pas trompé. Voici les meubles spéciaux de cette

chambre à coucher, qui n'a pas dû coûter grands frais d'imagination au

tapissier. Un petit Berger d'Albert Kuyp, un de ces petits bergers comme

il n'en existe pas; enfant de roi et de reine, ayant pour vis-à-vis une

bergère de son rang; un Anachorète d'Alexandre Albini, un Christ de

Moya, un Amour fouetté de Luca Jordano, une Vénus de Pomponio di Vito,

un Antoine Moro, un Carlo Maratto, et un Wouvermans comme il y en a peu

au Louvre. Ce serait un crime d'oublier un Annibal Carrache, et un beau

Vander Does, et une impolitesse de ne pas mentionner deux Lancret, qui

vengent à Petit-Bourg notre peinture française, si malencontreusement

fourvoyée là. Que ces deux Lancret sont gracieux et fins! quel berger

fleuri et quelle bergère coquette! Le berger semble sortir d'un bain

parfumé et la bergère aller à l'Opéra. Je donnerais bien des écoles

françaises pour cette bergère et ce berger, excepté l'école de Watteau,

une des premières du monde.

J'ai dit la chambre à coucher de M. Aguado, sans omettre un seul meuble;

l'omission eût été difficile, j'ai aussi dit pourquoi. N'oublierais-je

pas une petite pendule de quarante francs? On n'a jamais poussé plus

loin le mépris pour les meubles, si ce n'est dans la chambre voisine,

celle de madame Aguado. J'aime ce dédain poussé jusqu'à l'héroïsme: deux

ou trois cent mille francs de tableaux, et pas quinze cents francs de

papier peint et de bois doré. J'appelle cela du goût, de l'esprit, du

bon sens, quand je songe qu'un secrétaire ou une glace eût pris la place

d'un Carrache ou d'un Zurbaran sur la surface de ces murs d'un

très-faible développement. La glace de la chambre à coucher de madame

Aguado est en bois peint en gris. On pardonnera aisément ce défaut de

luxe. Ce Sultan à qui l'on présente une Esclave pour la nuit est

d'Eugène Delacroix, cette Vision de la Vierge est de Cristobal Lopez;

ceci est un Carrache, cette Adoration est de Stella, et cette Religieuse

d'Offemback. Vous ne vous souvenez déjà plus, je pense, de la glace

peinte en gris: serait-elle en or massif et en diamant, vous en

souviendriez-vous davantage? Le boudoir attenant n'est pas plus un

boudoir que la chambre à coucher n'est une chambre à coucher. C'est la

dernière travée où vous attendent des fleurs d'Arellano et de Prevost,

un beau paysage de Van-Berg, un Tiepolo, un Guérin et un charmant

Offemback. Là finit l'aile droite. L'une et l'autre, comme on le voit,

sont moins les deux grandes divisions d'un château que la double galerie

d'un riche musée.

Le premier et unique étage du château de Petit-Bourg ne sortant pas de

la banalité utile des chambres d'amis, nous en respecterons l'obscurité.

Sauf erreur, nous pensons avoir cité les beautés intérieures de la

propriété de M. Aguado; elle ne sera jamais mieux entretenue. Elle est

fastueuse, et son faste, quoique d'une date récente, fait honneur à

l'intelligence du maître. Sans la bouleverser de fond en comble, il ne

lui était guère permis d'en changer le caractère. Il y aurait de

l'ingratitude à oublier qu'étranger à notre histoire, il a pris soin de

conserver un monument dont les traditions sont sans parenté avec celles

de son pays. Là où, sur un signe de sa main puissante, car il est plus

riche que beaucoup de souverains, il pouvait faire élever un palais à sa

fantaisie, il a mieux aimé laisser subsister un bâtiment dépassé par

l'art moderne, insuffisant, incomplet, mais plein à jamais de

l'immortelle grandeur de Louis XIV. Si, pour perpétuer le souvenir d'une

visite de ce grand roi, qui était le sien, le duc d'Antin abattit une

allée d'arbres, M. Aguado, entendant mieux ce qu'on doit à un tel

honneur, a conservé le château tout entier.

C'est par la porte qui s'ouvre sur le parc qu'on découvre les

indescriptibles richesses d'un paysage déroulé sur tous les points du

ciel; et du perron, auquel s'oppose une terrasse tracée dans le goût de

celle de Chantilly et de toutes celles qu'a dessinées Le Nôtre, on

parvient sans fatigue aux premiers arceaux du parc. Caprice que

ratifiera la postérité, les noms des principales allées de cette

élégante forêt sont empruntés aux opéras de Rossini, l'hôte illustre,

fréquent et bien-aimé de Petit-Bourg. Voilà l'allée _Guillaume Tell_,

l'allée de _Sémiramis_, l'allée de _la Pie voleuse_. Nous avons l'espoir

qu'il reste encore beaucoup d'allées à nommer, et que Rossini retournera

un jour en France.--Connais-tu M. Rossini? ai-je demandé à une petite

fille de huit ans qui longeait le mur du parc en se rendant à l'école de

la paroisse.--Oui, monsieur, je connais M. Rossini; c'est un monsieur

qui rit toujours.

Les Tourelles: Histoire des châteaux de France, volume II · 第 16 / 17 段