marche, qu'elle croit saisir une ressemblance. Cet escalier est
exactement le même que celui de Saint-Cyr, sa fondation orgueilleuse et
chérie. C'est bien la même rampe en fer doré. Elle monte, redoublement
de surprise: les portes d'appartement sont, comme à Saint-Cyr, toutes
guillochées de dorures délicates, s'enlaçant en ceps de vignes sur un
fond blanc et mat. Elle entre, mêmes cheminées en marbre pâle, mêmes
flambeaux à branches élancées et courbées en rameaux. Cette première
pièce ne diffère en rien de celle de sa maison religieuse. Nombre égal
de petites et de grandes glaces; exacte tapisserie d'Aubusson,
représentant, ainsi qu'à Saint-Cyr, l'histoire d'Esther et d'Assuérus.
Madame de Maintenon, émerveillée, passe dans la pièce destinée à être sa
chambre pour une seule nuit. L'enchantement continue. C'était à croire
qu'une fée avait transporté de Saint-Cyr à Petit-Bourg les siéges, les
tapis, les pendules, les tableaux, les livres; les livres même dont
madame de Maintenon faisait sa lecture habituelle sont là; et rien qui
trouble cette ressemblance magique: les livres ont le caractère
extérieur, la forme distincte, la physionomie fatiguée, les plis, les
taches des livres de Saint-Cyr. Elle les retrouve dans la position où
elle les a laissés sur sa table de méditation. Elle s'assied, c'est son
fauteuil; elle prolonge son regard, ce sont ses rideaux; elle l'élève,
c'est le Christ d'ivoire au pied duquel elle prie. Pas une couleur, pas
une nuance, pas un trait, qui soit une dissemblance. Elle sourit, et
remercie le duc d'Antin, qui a pleinement réussi dans son miracle de
courtisan.
Comme elle était arrivée de bonne heure au château de Petit-Bourg, elle
put encore entendre la messe dans une galerie pratiquée près de sa
chambre. Autre prévoyance pieuse du duc d'Antin. A Saint-Cyr, madame de
Maintenon assistait à la messe dans une pareille galerie. L'attention la
flatta extrêmement; et comme tout ce qui semblait lui plaire était du
goût du roi, il n'y a pas de termes assez justes pour peindre le bonheur
de leur hôte. Il n'est sorte d'amusemens qu'il ne leur procurât; et les
amuser était très-difficile alors. Le roi et madame de Maintenon étaient
déjà bien vieux. Cependant la musique, les promenades, les scènes de
divertissement arrangées sur le passage de la cour, le plaisir des
personnes de la suite, l'ordre qui accompagnait ces coups de théâtre
calculés avec beaucoup d'art, parvinrent à distraire les royaux
visiteurs, malgré leur âge, leur infirmité, leur profond ennui.
Lorsque le roi se fut retiré un instant dans l'appartement de madame de
Maintenon, il fit appeler d'Antin, qui commençait à recevoir par la
faveur de cette audience le prix de son zèle. Le duc profita de cette
entrevue pour soumettre au roi le plan du château de Petit-Bourg. Tout
fut approuvé par le roi, dont le goût était très-sûr et très-distingué
en matière de jardins. Cependant il fit remarquer au courtisan
respectueux qu'une longue allée de marroniers masquait la perspective
précisément en face de la chambre qu'il occupait, lui, le roi,
d'ailleurs ravi de tout le reste. L'observation fut accueillie par le
duc d'Antin avec reconnaissance. Il convint que cette allée de
marroniers n'avait pas été heureusement plantée.
Le lendemain matin, quand le roi s'approcha de la croisée, quel ne fut
pas son étonnement![C] l'allée de marroniers avait disparu.
Le roi se montra fort touché des efforts que le duc avait faits pour
lui rendre agréable son séjour au château; mais, toujours moqueuse
malgré ses grands dehors de piété, madame de Maintenon dit à d'Antin, en
présence des courtisans, au moment de quitter le château: «Il est
heureux, monsieur le duc, que je n'aie pas déplu au roi; vous m'eussiez
envoyée coucher sur le pavé du grand chemin.»
Ceci était peut-être de la jalousie: le duc d'Antin eut le tort de
n'avoir pas deux allées de marroniers à abattre, une en l'honneur du
roi, l'autre en l'honneur de madame de Maintenon.
Le célèbre jardinier Le Nôtre avait dessiné une grande partie des
jardins de Petit-Bourg, à l'époque de l'élévation de madame de
Montespan. Quel nom que celui de Le Nôtre! C'est le Louis XIV des
jardins. Il n'est pas un château dont les échos ne répètent son nom; il
mériterait une histoire.
La vie de Le Nôtre fut une des plus occupées, comme elle fut une des
plus heureuses. Une fois couvert de la protection du roi, on se le
disputa à la cour ainsi qu'à la ville pour avoir un parc dessiné par
lui. Le frère du roi, le duc d'Orléans, l'employa dans ses jardins de
Saint-Cloud; le prince de Condé lui commanda le tracé de ses parterres,
les plus délicieux du monde, et la division de la forêt de Chantilly, le
boudoir des forêts; il laissa aussi tomber sa règle et son compas sur
les parcs de Villers-Cotterets, de Meudon, de Chaillot, de Livry et de
Sceaux.
Voilà l'artiste; voici l'homme. Voulant connaître l'Italie, préjugé
éternel de ceux qui vont chercher au loin des images et des pensées
qu'ils ont chez eux et en eux, Le Nôtre alla à Rome pour y visiter les
jardins dont on lui opposait la riche ordonnance. Son goût n'y puisa pas
beaucoup; ses idées s'y agrandirent. Son voyage eût peu mérité d'occuper
l'attention de ses biographes, sans la connaissance qu'il fit à Rome du
chevalier Bernin, et sans sa présentation au pape Innocent XI, événement
où la familiarité de son caractère se mit si singulièrement à nu, que
cette présentation devint depuis un épisode de sa vie à raconter.
Au lieu de s'humilier avec une ferveur religieuse devant le chef de la
chrétienté, Le Nôtre s'écria en sa présence: «Non, je n'ai plus rien à
désirer, j'ai vu les deux plus grands hommes du monde, votre sainteté et
le roi mon maître.--Il y a une grande différence, reprit le pape; le roi
est un grand prince victorieux, et moi, je suis un pauvre prêtre,
serviteur des serviteurs de Dieu; il est si jeune et je suis si vieux!»
Encouragé à laisser parler son coeur, Le Nôtre frappa sur l'épaule
d'Innocent XI, en lui disant: «Mon révérend père, vous vieux! Vous vous
portez bien, et vous enterrerez tout le sacré collége.» Le mot fit rire
le pape, au cou duquel Le Nôtre finit par sauter, tant était vive sa
joie de pouvoir parler au pape comme il parlait à Louis XIV. Aussi libre
au Louvre qu'au Vatican, Le Nôtre embrassait Louis XIV toutes les fois
qu'il revoyait ce prince après quelque absence.
Le roi était du reste habitué depuis long-temps à cette familiarité de
Le Nôtre. Lorsqu'il alla, pour la première fois, à Versailles, examiner
les progrès des travaux, il s'arrêta devant les deux pièces d'eau qui
sont sur la terrasse. Le Nôtre fut complimenté. L'éloge enhardissant
celui-ci, il confia au roi son projet de construire la double rampe,
différens bosquets et une foule d'autres parties exécutées plus tard.
Émerveillé des vues de Le Nôtre, le roi lui coupait à chaque instant la
parole pour lui dire: «Le Nôtre, je vous donne vingt mille livres.» A la
quatrième interruption, Le Nôtre se tourna brusquement et dit au roi:
«Sire, votre majesté n'en saura pas davantage, je la ruinerais.»
A quatre-vingt-cinq ans, sentant ses facultés s'affaiblir, et voulant,
comme cela se disait alors, s'occuper de son salut, il demanda sa
retraite, que Louis XIV ne consentit à lui accorder qu'à la condition
qu'il se présenterait de temps en temps à la cour.
Un peu avant sa mort, étant allé à Marly pour se promener sous les
allées qu'il avait plantées dans sa jeunesse, il y rencontra le roi
monté dans sa chaise couverte traînée par des Suisses. Louis XIV exigea
que Le Nôtre montât à côté de lui dans une chaise à peu près semblable.
L'émotion étouffait le vieux jardinier; ayant aperçu Mansart, le
surintendant des bâtimens, qui marchait à pied à quelque distance, il
s'écria, les yeux pleins de larmes: «Sire, en vérité, mon bonhomme de
père ouvrirait de grands yeux, s'il me voyait dans un char auprès du
plus grand roi de la terre. Il faut avouer que votre majesté traite bien
son maçon et son jardinier.»
* * * * *
Sorti de la classe la plus obscure, il s'éleva, par son génie, sa belle
conduite et la pureté de ses moeurs, au grade de chevalier de l'ordre
du roi, de contrôleur des bâtimens de sa majesté et dessinateur de tous
ses jardins.
* * * * *
Les honneurs n'altérèrent jamais la naïveté de sa bonne nature. Louis
XIV lui ayant accordé, en 1675, des lettres de noblesse et la croix de
Saint-Michel, il voulut aussi lui donner des armes. «Sire, dit-il, j'en
ai déjà: trois limaçons couronnés d'une pomme de choux.» Ajoutant:
«Pourrais-je oublier ma bêche? Combien doit-elle m'être chère! N'est-ce
pas à elle que je dois les bontés dont votre majesté m'honore?»
Il mourut à quatre-vingt-huit ans.
Quoique Louis XIV aimât passionnément l'étiquette, il était heureux dans
beaucoup d'occasions de ne revêtir que le simple costume de marquis de
cour et de se promener sans le cortége solennel des gentilshommes de sa
maison. A la campagne surtout, il tenait à jouir de cette liberté si
précieuse. Dès qu'on devinait son désir d'être seul, on restait peu à
peu en arrière, on s'arrêtait par petits groupes; enfin, on le laissait
isolé sur le chemin de sa promenade. Le jour de sa visite à Petit-Bourg,
il sembla manifester l'intention de parcourir sans le fastueux embarras
de sa suite les diverses parties de la propriété du duc d'Antin.
Aussitôt ses officiers se retirèrent, se repliant vers le château, où,
parmi les divertissemens infinis préparés pour eux par le duc, les
tables de jeu, on le suppose, n'avaient pas été oubliées.
Grand amateur de jardins, Louis XIV s'arrêta au milieu des potagers de
Petit-Bourg, qui devaient leur célébrité aux soins d'un horticulteur de
génie, d'un homme dont le nom est resté, comme celui des peintres et des
sculpteurs illustres du même temps. Ce jardinier, fécondé par un regard
de Louis XIV, était La Quintinie, qui devait le premier perfectionner
en France la culture des fruits et des légumes, et asseoir son
illustration à côté de celle de Le Nôtre.
Jean de La Quintinie débuta par être avocat à Paris, où il était venu de
Poitiers, son berceau natal. Il obtint même de grands succès au barreau,
avant que des rapports de profession ne le fissent connaître de M. de
Tambouneau, président en la chambre des comptes, au fils duquel il fut
attaché en qualité de précepteur. Dans Virgile, qu'il expliquait à son
élève, il admirait moins une poésie tendre et délicate qu'il ne tenait
compte des préceptes de jardinage dont il abonde. La description de la
tempête dans l'_Enéide_ le laissait froid, tandis qu'il suivait avec
passion la manière d'élever les abeilles dans les _Géorgiques_. Grâce
aux vastes propriétés de son protecteur, M. de Tambouneau, il eut la
facilité de résoudre par la pratique ses théories horticulturales. Il
planta, sema, greffa avec une liberté si illimitée et si heureuse, qu'il
en oublia le barreau pour écrire un livre où puiseront éternellement les
faiseurs de traités du jardinage et de manuels de l'agriculteur. Ce
livre fut intitulé: _Les Instructions pour les jardins fruitiers et
potagers_. Il lui attira d'unanimes éloges, et lui valut la gloire
d'avoir pour élève en jardinage le grand Condé, nom illustre, toujours
resplendissant à côté de celui de Louis XIV, toutes les fois que la
postérité reconnaissante se souvient d'un encouragement accordé aux
artistes du dix-septième siècle. De La Quintinie donna aussi à Londres
des leçons de son art au roi d'Angleterre; à son retour en France, il
entretint avec des seigneurs anglais une correspondance rendue publique
après sa mort.
Quand la réputation de La Quintinie fut consacrée par de beaux travaux,
Louis XIV, qui avait l'instinct de ne jamais laisser s'égarer une
supériorité à l'étranger, alla chercher cet homme, dont tout le mérite
était de donner une saveur plus douce à une pomme ou à une cerise, un
éclat plus vif à une rose, et quelques feuilles de plus à un oeillet,
seules fleurs, pour le dire en passant, que la botanique du temps
daignât remarquer; et il créa en sa faveur une charge de
directeur-général de tous les jardins fruitiers et potagers de toutes
les maisons royales. La Quintinie fit produire à Versailles des fruits
et des légumes dont l'excellence ne fut pas seulement appréciée de Louis
XIV; après avoir orné la table de tous les successeurs du grand roi, ils
sont encore de nos jours en haute estime à la cour du roi régnant.
Au retour de son excursion dans le verger, le roi ne manqua pas de
remercier le duc d'Antin d'avoir fait contribuer aux travaux d'utilité
et d'embellissement de Petit-Bourg ceux dont il avait le premier
découvert et honoré le mérite. Autant Louis XIV était jaloux de la
gloire téméraire des courtisans qui, avant lui, mettaient en lumière le
talent d'un homme supérieur, autant il aimait qu'on ratifiât les arrêts
de son goût en employant les artistes de sa prédilection particulière.
Ainsi on s'explique pourquoi on rencontre dans tous les châteaux de
quelque valeur les ouvrages des sculpteurs et des peintres qui ont orné
Versailles, Marly, Fontainebleau et les autres demeures royales. Il est
inutile de faire remarquer que ces artistes célèbres multipliaient leurs
tableaux et leurs statues autant dans le but de doubler les échos de
leur renommée que pour élever les avantages acquis à leur position.
Le roi éprouva une nouvelle satisfaction en voyant les statues placées
sur son passage. C'était encore un hommage rendu à son discernement. Les
frères Keller les avaient signées, et l'on sait que la part prise par
les frères Keller aux ornemens de Versailles est immense. Il est peu de
bassins pour lesquels ils n'aient fondu quelque divinité accroupie,
versant des nappes d'eau de son urne inclinée. Quoiqu'ils eussent à
maîtriser des matières aussi rebelles que le bronze et le fer, ils
parvinrent à des résultats incroyables de perfection, et avec des
procédés bien moins sûrs que ceux d'aujourd'hui. Il est douteux que les
sculpteurs qui leur confiaient leurs modèles eussent poussé aussi loin
qu'eux la correction unie à la vérité des mouvemens, et la science des
muscles, sans tomber dans la sécheresse de la dissection. Ils jouèrent
avec le feu et le cuivre liquide comme les figurations pétries avec ce
bronze figé jouent avec l'eau. Toutes ces allégories humides, qui
représentent les principaux fleuves du royaume, la Garonne, la Dordogne,
la Seine, la Marne, se fondent avec une harmonie grave dans le plan
sévère du parc; elles y sont mieux à leur place, si on ose le dire, que
de frileuses statues si malades d'être nues. Le bronze est d'une nudité
moins absolue que le marbre, et il va bien à notre ciel sans soleil et
sans lune: ciel aveugle.
Nés à Lyon l'un et l'autre, les frères Keller moururent tous les deux à
Paris.
On a d'eux à Versailles:
Dans le parterre d'eau, Bacchus, Apollon, Antinoüs, Silène; ensuite, et
placés au bassin à droite dans le parterre d'eau, la Garonne, la
Dordogne, la Seine, la Marne et quatre nymphes; placés dans le bassin à
gauche, toujours dans le parterre d'eau, le Rhône, la Saône, la Loire
et cinq nymphes. Ils fondirent encore, sur la composition de Vanclère,
un lion sur un lion; et, d'après de Raon, un lion sur un sanglier. Ces
deux groupes sont aussi dans un des bassins du parterre d'eau.
Les frères Keller reproduisirent, dans les châteaux des riches favoris
de Louis XIV, leurs principaux ouvrages, mais sur une échelle moins
royale et moins coûteuse.
Louis XIV poursuivait ainsi sa promenade au milieu des travaux pleins de
goût semés avec intelligence sur la riche surface du château de
Petit-Bourg, s'admirant dans les efforts de ses favoris, qui le
prenaient en tout pour exemple et pour guide, s'applaudissant de
reconnaître, quelque endroit où il allât, la superbe influence de
Versailles et de Fontainebleau. Mais tout-à-coup son orgueilleuse
préoccupation est absorbée; il s'arrête en face d'une statue qui se
dresse au point final d'une allée du parc. Ses sourcils se froncent, il
penche la tête tantôt à droite et tantôt à gauche, il s'avance, il
recule, il avance encore; sa canne à pomme d'or est posée
perpendiculairement près de son oeil droit, tandis que sa main gauche
parée de dentelles ne cesse de s'agiter en manière d'étonnement. Cette
scène muette se prolonge jusqu'au moment où le roi, ayant acquis la
certitude qu'il a raison, se prend à dire à haute voix: Cette statue
est fort belle; c'est un Girardon admirable; mais elle n'est pas
d'aplomb! non, elle n'est pas d'aplomb! elle penche vers la droite.
Comment le duc d'Antin ne s'en est-il pas aperçu? Allons lui en faire la
remarque. Allons!
D'aussi loin que Louis XIV, fier de sa découverte, reconnut le duc
d'Antin, qui se promenait au haut de la terrasse et causait avec des
seigneurs de la cour, il lui fit signe de venir au plus vite. Les
groupes de seigneurs et d'Antin se hâtèrent d'accourir vers le roi, dont
ils auraient voulu deviner la pensée; en un instant ils l'entourèrent.
--Messieurs, leur dit le roi en se dirigeant du côté de la statue de
Girardon, vous allez me dire votre opinion avec franchise, comme vous la
dites toujours. Nous avons une observation critique à adresser
indirectement à M. le duc d'Antin, parmi les grands éloges dus à
l'excellente ordonnance de sa propriété.
--Sire, je me condamne d'avance, répondit le duc.
--C'est ce que je ne vous demande pas, monsieur le duc. Je vous récuse,
s'il vous plaît.
--Sire, je me tairai.
On était arrivé devant la statue de Girardon.
Le roi fit quelques pas, et se tournant ensuite vers les courtisans
respectueusement attentifs: Messieurs, le socle de cette statue vous
semble-t-il en parfait équilibre?
Les personnes consultées par le roi, après avoir regardé long-temps et
minutieusement la statue, ne rompaient pas le silence.
--Vous ne répondez pas, messieurs! me serais-je trompé? Cependant mon
coup d'oeil a été sûr plus d'une fois. Regardez mieux, je vous prie,
votre complaisance m'obligera.
Obéissant au désir du roi, les courtisans recommencèrent, à de nouveaux
points de vue, à des distances diverses, leur premier examen, trouvé
insuffisant.
--Eh bien! messieurs! toujours le même silence? Je suis donc condamné?
Je vous rends votre liberté d'opinion, monsieur le duc. Vous-même,
dites-nous ce que vous pensez de la position de cette statue, qui nous
avait paru pencher vers la droite.
--Sire, puisque vous me permettez de parler, j'oserai dire que j'ai le
tort de ne pas voir comme votre majesté en ce moment. Le faune de
Girardon me semble, sauf le respect que je professe, sire, pour votre
avis, être perpendiculaire à la ligne horizontale du terrain. Me
sera-t-il permis à cette occasion de faire remarquer à votre majesté que
la courbure du sol au sommet de cette allée du parc peut causer
l'erreur? Le socle est posé sur une surface courbe.
--J'admets, monsieur le duc, votre objection; mais je persiste dans mon
sentiment, malgré le côté sensé d'une remarque que j'avais déjà faite.
Pour terminer le différend, voulez-vous, messieurs, que l'architecte de
M. le duc d'Antin soit juge entre nous? L'acceptez-vous pour arbitre?
--Votre majesté s'est déjà montrée vraiment trop généreuse en daignant
mettre en balance son opinion et la nôtre.
--Monsieur le duc, il nous serait agréable que vous fissiez appeler
céans votre architecte, s'il est ici. Nous attendrons.
Après s'être incliné, le duc d'Antin remonta avec empressement l'allée
qui conduit au château.
Pendant sa courte absence, le roi, oubliant la discussion, indiqua du
bout de sa canne aux courtisans les nombreuses beautés de l'ouvrage de
Girardon, son statuaire de prédilection; il tenait son chapeau à plumes
dans la main gauche afin de se garantir des rayons du soleil. On
l'écoutait avec une espèce d'adoration lorsqu'il parlait des grands
artistes dont il avait doté la France et son règne. Alors ses chagrins
de plomb semblaient ne plus peser autant sur sa profonde décrépitude; il
relevait peu à peu le front; il était vénérable, lamentable et beau.
Que lui restait-il de ses guerres? l'humiliation; de ses maîtresses?
madame de Maintenon; de ses fils? des souvenirs de poison. Mais de
Girardon, de Puget, de Lebrun, de Racine, de Corneille, il lui restait
d'impérissables statues, des livres, des tableaux qui devaient illuminer
la longue route de son siècle.
Louis XIV se plut à parler avec onction de quelques-uns de ces artistes,
revenant toujours sur le mérite particulier de Girardon.
Troyes, en Champagne, fut la patrie de François Girardon, un des
artistes dont la vie accompagna pas à pas le règne de Louis XIV, et fut
la plus dévouée aux volontés de ce monarque. Né en 1627, il ne mourut
qu'en 1715; soixante années de cette glorieuse vie furent employées à
tailler des statues, des fontaines, des vases et des bas-reliefs pour
les jardins royaux, et notamment pour Versailles, qu'il vit commencer et
finir, embrassant dans sa longévité patriarcale la période des nombreux
sculpteurs du dix-septième siècle, presque tous nés après lui et morts
avant lui. Cette ample existence, jointe à l'influence qu'il acquit par
sa renommée et la charge d'inspecteur-général de tous les ouvrages de
sculpture dont il fut revêtu à la mort de Lebrun, rendent raison de la
prépondérance de son goût sur les artistes de son temps. A l'exception
de Puget, trop rustique, trop d'un seul bloc, pour obéir à d'autres
ordres que ceux de son inspiration, tous les sculpteurs du dix-septième
siècle inclinèrent le ciseau devant lui, et passèrent sous son équerre.
Auguier, Coysevox, Renaudin, Coustou, furent ses élèves ou ses
courtisans; et par déférence ou par conviction, malgré les dissemblances
de leur génie, ils adoptèrent sa manière sans se permettre d'autre
mérite, avec la faculté incontestable d'en avoir à ajouter à celui de
leur maître, que de multiplier ses formes uniquement gracieuses:
Versailles fut un monastère qui eut sa règle invariable et son abbé
inflexible dans Girardon. Ses statues et celles de ses disciples sont de
la même famille. Au lieu du nez droit des Grecs, signe accepté de
plusieurs générations de sculpteurs, ce furent les chutes des reins
ondulées, les petites épaules, et les chairs chiffonnées qui
caractérisèrent l'école de Girardon. Elle ne vaut pas celle de Jean
Goujon, qui s'ensabla sous le règne de Louis XIII, sans qu'on en puisse
dire au juste la raison; mais, à coup sûr, elle vaut infiniment mieux
que celle dont le chevalier Bernin, géant de plâtre, était alors le
représentant en Italie, et mieux encore que toutes celles qui lui ont
succédé au dix-huitième siècle et au dix-neuvième siècle, jusqu'à nous.
Quand on n'atteint pas à l'énergie du geste comme Puget, on n'a rien de
mieux à faire que de s'arrêter à l'amabilité des formes de Girardon.
S'il n'eut pas toutes les qualités dévolues à la statuaire antique, la
réflexion serrée, la grâce dans l'exactitude, la vie idéale à la surface
de la vie réelle, il eut à un très-haut degré l'instinct de toutes les
sensibilités de la chair, qualités dont il eut les défauts, en poussant
la vérité jusqu'à la trivialité du moment, c'est-à-dire jusqu'à voir le
plus gracieux modèle d'une nature de choix dans l'épiderme soyeux d'une
duchesse.
Enfin, d'Antin revint accompagné de son architecte, de celui dont le roi
attendait la sentence sans appel.
--Décidez entre nous, monsieur, lui dit le roi d'un ton de bonté
encourageante. Cette statue est-elle ou n'est-elle pas en équilibre?
Avant de répondre, l'architecte posa son équerre au milieu de la statue,
et laissa pendre le fil à plomb jusqu'au bas du socle.
--Sire, dit l'architecte en montrant la direction du cordon aux
courtisans, la statue penche d'un pouce au moins vers la droite.
--J'avais donc raison, messieurs, dit le roi en désignant le duc
d'Antin, qui paraissait moins confus de sa propre défaite que satisfait
de la victoire de Louis XIV.
--Sire, répondit-il, vous nous pardonnerez de n'avoir pas la rectitude
de votre regard; sinon ce serait nous punir de ne pas vous égaler.
Les autres courtisans varièrent ce thème élogieux sur toutes les notes,
quoique au fond, eux et le duc d'Antin, le premier, sussent parfaitement
que le faune de Girardon tombait sur le côté d'une manière sensible. La
comédie avait parfaitement réussi.