quinzième siècle, à Pierre Longueil, conseiller au parlement de Paris.
La terre de Grand-Bourg dépendait aussi de ses domaines. André Courtin,
chanoine de Paris, devint ensuite acquéreur de la seigneurie entière, où
il fit bâtir une belle maison de plaisance et, en outre, une chapelle
dédiée à saint André, à condition que le chapelain tiendrait les écoles
et serait à la nomination du seigneur. Après la mort de l'abbé Courtin,
l'archevêque de Paris devint propriétaire de Petit-Bourg, qu'il
échangea, le 29 août 1639, avec M. Galland, greffier du conseil, contre
une maison située rue Bourg-l'Abbé, à Paris.
Quelle que soit la sécheresse de ces documens, d'ailleurs restreints par
nous à leur plus simple utilité, il est impossible de les négliger, sous
le prétexte qu'ils n'ont pas l'intérêt de la curiosité. Nous n'avons pas
pris l'engagement de couronner de roses la chronologie, et, comme
Benserade, de mettre l'histoire des châteaux de France en madrigaux.
Homme riche, homme de goût, M. Galland agrandit les jardins, les orna de
statues; il ne cessa qu'à sa mort d'embellir la propriété, qui passa
alors (1646) à l'abbé de Saint-Benoît, Louis Barbier, plus connu sous le
nom de l'abbé de la Rivière, et par son titre de favori du duc
d'Orléans, frère de Louis XIII.
Cette généalogie des seigneurs de Petit-Bourg, faite aussi sommairement
que possible, va nous conduire, d'un pas mieux assuré, à l'historique de
chacun des divers possesseurs; elle nous permet même, une fois tracée,
de reléguer dans le silence ceux d'entre eux dont la trop faible
importance ne mérite aucune mention. L'histoire doit être polie quand il
ne lui est pas permis d'être généreuse.
De l'abbé de la Rivière, mort évêque de Langres, Petit-Bourg passa, en
1695, à Athénaïs de Rochechouart, mariée au marquis de Montespan, plus
tard maîtresse de Louis XIV.
Il nous est permis de suspendre ici l'indispensable énumération des
possesseurs de Petit-Bourg, pour nous avancer sur le terrain, moins
aride, des faits dont ce château évoque les souvenirs.
Sous Louis XIV, le château de Petit-Bourg appartenait au duc d'Antin,
fils légitime de madame de Montespan. C'était le joueur le plus acharné
du royaume, à une époque cependant où le jeu avait ses héros et ses
grands capitaines. Pour éteindre en lui cette dévorante passion, sa
mère, tout entière alors aux regrets d'une conduite enregistrée par
l'histoire, s'engagea à augmenter de douze mille livres les rentes
annuelles dont il jouissait. La condition fut qu'il ne jouerait plus de
sa vie. Comme pour mieux le retenir dans les liens de cet engagement,
madame de Montespan courut en faire la confidence au roi, qui parut fort
étonné de l'intérêt qu'on lui supposait à ce que le duc d'Antin jouât ou
ne jouât plus. D'ailleurs d'Antin joua toujours, il joua même davantage,
ayant à sa disposition douze mille livres de plus.
Quand M. de Montespan, son père, fut mort, il eut le triste courage de
demander au roi, l'amant public de sa mère, de le nommer duc d'Épernon.
Ses frères adultérins, les fils de sa mère et de Louis XIV,
l'appuyaient; mais madame de Maintenon, infatigable ennemie des
Montespan, fit prévaloir sa haine, et le duc d'Antin ne fut pas de cette
fois encore nommé duc d'Épernon. En attendant ce beau titre, il continua
à jouer tout l'argent que sa mère, en manière d'expiation, lui envoyait
pour le détourner de sa ruineuse passion.
Mais, quelques années plus tard, devait finir comme avaient fini toutes
les maîtresses de Louis XIV, dans les convulsions du mal et les plus
affreux remords, la belle, l'ironique, la blanche, la spirituelle, la
superbe madame de Montespan; car Louis XIV, par une fatalité attachée à
ses amours, a déshonoré, avili, tué toutes les femmes qui ont brillé
dans son sérail, comme si après lui elles ne pouvaient plus entrer que
dans un couvent ou dans un cercueil.
Quelle existence royale et morne que celle de madame de Montespan! Comme
elle prévoit cette passion dont elle est menacée, et dont elle doit
mourir! Elle se cache en vain dans les bras de son mari; elle baisse la
tête, elle ferme les yeux, tout est inutile. Le roi l'a vue, le roi l'a
trouvée belle; elle sera la maîtresse du roi, quoiqu'elle aime,
quoiqu'elle vénère son mari. Elle dit à son mari de prendre garde, de
veiller sur elle, de la défendre, d'aller l'enfouir au fond d'un château
dans leurs terres de la Guyenne. Comme on demande pardon d'avoir commis
une faute, elle demande avec supplications qu'on ne lui laisse pas
commettre la grande faute d'être aimée du roi et peut-être de l'aimer.
Il fallait être un mari bien froid, bien présomptueux, ou bien aveuglé
par l'amour, pour ne pas céder à tant de prières sensées. M. de
Montespan aimait beaucoup sa femme; et voilà pourquoi, étrange
conséquence! il fut sourd à ses avertissemens si tendrement, si
énergiquement donnés. Aussi la postérité, qui a eu des pitiés
vengeresses pour des malheurs semblables, a laissé ce mari imbécile dans
le néant, et le nom de Montespan ne réveille autre chose que le nom
d'une courtisane intelligente et belle, dont on ne connaît pas plus le
mari que le coiffeur.
Enfin elle fut la maîtresse de Louis XIV, et elle le fut assez
long-temps pour s'en souvenir toujours et mourir, malgré ses pénitences,
de la douleur de ne plus l'être. Sa royauté, il faut le dire, était
encore plus enviable et plus extraordinaire que celle de Louis XIV, né
roi parce que son père avait été roi, son grand-père roi. La royauté de
madame de Montespan lui venait de ses charmes, de ses yeux où se
peignait tout l'esprit de ses pensées, de sa beauté enfin, distinguée,
choisie parmi les plus rares. Les questions de moralité écartées, rien
n'est comparable à la destinée d'une maîtresse de Louis XIV, le plus
galant des hommes quand il n'en était pas le plus indifférent, le plus
égoïste. Tout cédait le pas à ses maîtresses. Avant ses fils, avant ses
bâtards, avant lui-même, il mettait madame de Montespan, comme il avait
mis auparavant mademoiselle de La Vallière, comme il devait mettre plus
tard madame de Maintenon. Madame de Montespan assistait au conseil des
ministres, suivait le roi à la chasse, ou plutôt était suivie du roi,
qui ne lui parlait jamais que chapeau bas à la portière, la glace à demi
soulevée.
Un jour cependant il lui fallut quitter les Tuileries, Versailles,
Marly, les brillans carrousels où elle était toujours remarquée; il
fallut faire ses adieux à la grandeur et à la puissance sous toutes ses
formes, éprouver tout ce qu'il y a d'affreux et d'amer dans le triomphe
de ses ennemis, et tout ce qu'il y a d'amer et d'affreux dans
l'indifférence de ses amis. Elle qui avait répandu tant d'étincelles
ingénieuses sur le fond si sombre et si grave de la cour, elle qui avait
prêté tant d'esprit à Louis XIV, elle qui était, après tout, la mère de
quatre enfans dont il était le père, vit un jour entrer Bossuet, qui lui
signifia l'intention du roi. L'intermédiaire était bien choisi. Celui
qui faisait l'oraison funèbre de toutes les puissances mortes était de
droit appelé à prononcer la déchéance de la maîtresse de Louis XIV, qui
ne savait s'adresser qu'aux prêtres dans les occasions équivoques de sa
vie. On ne sait pas au juste de quelle raison se servit M. de Meaux pour
annoncer à madame de Montespan sa disgrâce; mais elle demeura convaincue
que le roi la quittait, non pas parce qu'elle était moins jolie et moins
séduisante, mais parce que le roi avait été tout-à-coup saisi de la peur
du diable, terreur dont il éprouvait des accès par intermittence.
Redouter le diable au point de rompre avec une femme adorée, avec madame
de Montespan, pour se livrer immédiatement à une autre femme, à madame
de Maintenon, c'était peut-être avoir raison contre la première, au
point de vue religieux; mais, dans tous les cas, c'était dire tacitement
à la seconde qu'on se donnait à elle par respect pour le diable.
Toutefois il faut admirer le diable, qui se sert de l'organe d'un
confesseur pour engager un roi à se défaire d'une maîtresse, et pour que
ce roi se jette dans les bras d'une autre maîtresse moins belle et moins
aimable. Les diables ne font pas les choses à demi.
Chassée de la cour, des carrosses du roi, de sa pensée et de son
coeur, madame de Montespan alla où allaient alors toutes les
courtisanes en disgrâce, tous les favoris usés, toutes les maîtresses
flétries, épées rouillées, fleurs de la veille; elle se retira au
couvent. Cette reine dépossédée avait prévu de si loin sa chute sans
oser y croire, qu'elle avait fait bâtir de ses épargnes la communauté où
elle se retira le voile au front, le dépit aux lèvres et une colère
pleine d'espérance dans le coeur. Pendant de longues années elle
invoque en vain dans ses courses inquiètes le baume de la religion. On
n'oublie pas si vite qu'on a été la maîtresse d'un roi de France,
surtout lorsqu'on est encore belle! Quel amour console de cet amour
perdu? Des hauteurs de Petit-Bourg, à travers ces bois qu'elle
parcourait sans cesse, elle cherchait Paris, la ville où elle avait
régné. Ceux qui, par une douce soirée d'été, passent en chantant sur le
bateau à vapeur aux flancs de cette admirable propriété, ne savent pas
toutes les larmes qui ont été répandues dans cet espace par une femme
blessée du mépris d'un roi. On la voyait fuir comme une ombre désolée le
soir derrière les arbres de son parc, ou descendre à pas rapides
jusqu'aux bords de la Seine, dont les ondes chargées de ses regrets et
de ses murmures devaient les porter jusqu'aux pieds du palais de son
infidèle amant.
Bonne, même avant d'être malheureuse, elle chercha dans son exil à se
distraire par des oeuvres de bienfaisance. Son goût était de marier
les jeunes gens qui l'approchaient; elle dotait les jeunes filles, leur
achetait le trousseau, promettait son appui aux nouveaux ménages. Mais
elle disait toujours à la mariée, et bien bas, en présidant à ces
unions: «Mon enfant, n'aimez jamais un roi.»
Fatiguée de ne rencontrer le repos nulle part, elle se renferma pour
toujours à sa communauté de Saint-Joseph; et le père de Latour, célèbre
oratorien, devint son directeur de conscience. La piété lumineuse des
prêtres de cet ordre est restée dans la mémoire de ceux qui savent le
passé de nos moeurs. Quelle patience héroïque! quelle persuasion
soutenue! quelle science universelle, éloquente et familière à la fois,
quelle simplicité et quelle subtilité de pensées ne leur fallait-il pas
pour voir clair, pour marcher dans ces consciences qui venaient à eux,
ou gonflées de venin, ou malades, ou découragées, exaltées ou détendues,
demandant de la religion comme la soif demande de l'eau? Comment la leur
présenter pour qu'ils ne la rejetassent pas? Une lente et pieuse
obsession obtint d'elle qu'elle ne penserait plus à retourner à la cour
ni à se venger de ses ennemis. Une femme ne pas se venger d'une femme
qui l'a fait descendre du premier trône du monde! Elle promit, elle tint
parole. Elle fit plus, elle écrivit à son mari qu'elle irait vivre
auprès de lui, s'il consentait à lui pardonner et à la recevoir. Son
humiliation n'eut pas son prix: M. de Montespan continua à la mépriser,
et il mourut avec son mépris pour elle. Elle remercia Dieu et travailla
assidument pour les pauvres à des ouvrages grossiers; elle cousait des
chemises de forte toile, n'interrompant sa tâche que pour prier ou
soutenir son corps par des mets d'une austère frugalité. Ses jarretières
et sa ceinture étaient armées de pointes de fer qui la perçaient à
chacun de ses mouvemens. Elle dompta même sa langue ou plutôt son
esprit, ce dard superbe, flexible et vivant, avec lequel elle
transperçait autrefois les réputations de la cour, et les blessait pour
long-temps quand elle ne les tuait pas. La railleuse, la moqueuse
impératrice se fit simple et indulgente femme, comme si elle n'avait
jamais eu ni esprit ni malice; comme si elle n'avait jamais connu le
monde, qui rend de tels sacrifices si onéreux et si méritoires. Et qu'on
juge si ces abaissemens lui coûtèrent! Elle resta belle jusqu'à sa
dernière heure, belle comme lorsqu'on la voyait du haut de son cheval de
chasse, les bras nus, le cou mouillé par une écume de dentelles, les
joues pourprées de jeunesse, appuyer, en souriant, l'épée du roi sur la
tête effroyable et blessée du sanglier vaincu au milieu des chiens et
des piqueurs.
Cependant un orgueil lui resta, que son confesseur ne put terrasser ou
qu'il ne voulut pas abattre, afin de mieux faire ressortir peut-être les
autres triomphes obtenus. Malgré ses pointes de fer, ses chemises de
toile jaune, son austérité et ses terreurs de la mort, madame de
Montespan ne renonça jamais aux lois du cérémonial en pratique à la
cour. Il n'y avait qu'un fauteuil dans sa chambre, et il était pour
elle, reçût-elle la visite des princes ses fils, ou celle de la duchesse
d'Orléans. On s'asseyait sur des chaises. Jamais elle ne rendit aucune
visite.
Sa maladie arriva comme un coup de foudre; elle en mourut à cause de
l'extrême ignorance, il est à peine besoin de le dire, qu'on apporta à
la soigner, si l'on peut appeler soin l'espèce de travail brutal qu'on
exerça sur elle. On la gorgea d'émétique, remède très en vogue au
dix-septième siècle, et dont personne ne revenait.
Son fils légitime vint, la regarda froidement, et il ordonna qu'elle fût
embaumée. C'était un fils légitime. Tuée par les médecins, elle fut
hachée par les embaumeurs. Son corps n'était plus rien quand il sortit
de leurs mains pour être remis aux gens d'église, lesquels, sur une
question de préséance, laissèrent la bière pendant plusieurs heures à la
porte de l'église. Enfin, on n'inhuma pas le corps; ce ne fut que
long-temps après que la dignité publique le fit transporter à Poitiers
et déposer dans le caveau de famille.
Et le roi, que dit-il? le roi ne dit rien.
Ainsi finit madame de Montespan, maîtresse de Louis XIV, mère du duc
d'Antin, le possesseur du château de Petit-Bourg.
Pétillant d'esprit, d'une figure remarquablement belle, homme de cour
comme peu l'ont été, infatigable à tous les exercices comme à tous les
jeux, il avança assez vite sur le chemin de la fortune, dès que sa mère
eut cessé de vivre. Jusqu'à ce moment, il avait trouvé dans madame de
Maintenon un invincible obstacle aux projets de son ambition. Il mit
adroitement à profit sa position qu'aucun interdit ne gênait plus. Le
maréchal de Villeroi, chez lequel le roi avait l'habitude de s'arrêter,
était sous le coup de la disgrâce. Son château, un des beaux monumens de
la splendeur seigneuriale, avait perdu la faveur des royales visites.
Pourtant, Louis XIV, déjà très-vieux, ne pouvait guère se rendre d'un
trait à son palais de Fontainebleau; les carrosses, même ceux de la
cour, n'avaient ni la souplesse ni la calme rapidité des voitures
d'aujourd'hui; la route n'était pas celle qui s'étend maintenant, comme
un seul pavé, des Tuileries à Orléans. Fontainebleau était aux déserts.
D'Antin saisit le beau côté de l'empêchement. Son château de
Petit-Bourg, placé entre Paris et Fontainebleau, offrait une étape
naturelle à la course si longue et si difficile du roi. Avec beaucoup de
modestie, avec peu d'espoir de voir accepter son offre téméraire, il lui
fit proposer de vouloir bien s'arrêter à son château de Petit-Bourg, si,
sur son passage, il n'en trouvait pas de plus dignes que le sien. Madame
de Maintenon consultée, Louis XIV agréa la proposition du duc d'Antin,
et il promit d'aller coucher au château de Petit-Bourg le 13 septembre.
On était en 1707.
D'Antin perdit la tête quand il sut que le roi voulait bien descendre
chez lui. Le roi et madame de Maintenon! c'étaient deux rois à loger, à
fêter pendant tout un jour et toute une nuit. Comment être neuf dans
cette circonstance? Comment éclipser les Condé et les Villeroi, ces
princes qui s'étaient montrés d'une si ingénieuse magnificence chaque
fois que Louis XIV avait honoré leurs châteaux de sa présence? On avait
tant tiré de feux d'artifice chez Fouquet! on avait tant usé et abusé
des promenades sur l'eau à Chantilly! D'ailleurs à Petit-Bourg le
terrain par sa pente ne permet pas d'offrir de belles et limpides eaux à
la proue d'une escadre dorée. D'Antin se rongeait les ongles. Se confier
à quelqu'un, c'était admettre quelqu'un à partager le bénéfice de
l'invention. Enfin, la muse des courtisans le visita: il eut une idée;
et le jour de la visite arriva.
«Le roi partit de Versailles le 12 septembre, à midi, pour aller à
Petit-Bourg. Dans son carrosse étaient madame la duchesse de Bourgogne,
madame la duchesse de Lude, dame d'honneur, et madame la comtesse de
Mailly, dame d'atour. Les gardes-du-corps, les gendarmes, les
chevau-légers et les mousquetaires gris et noirs étaient disposés sur la
route par escadrons.
»A Juvisy, le roi fit très-obligeamment arrêter son carrosse pour
recevoir des corbeilles de fruits qui lui furent présentées par M. le
président Portail, qui a une maison en ce lieu-là. Sa majesté reçut ces
fruits avec la bonté qui lui est naturelle, dit le _Mercure galant_, que
nous citons, et elle les présenta elle-même à madame la duchesse de
Bourgogne et à Madame. Ces corbeilles étaient accompagnées d'autres
rafraîchissemens dont sa majesté remercia M. Portail. Avant que
d'arriver à Petit-Bourg, elle fut rencontrée par M. le marquis d'Antin,
qui était venu pour la saluer sur la route, et qui reprit les devans
pour la recevoir à Petit-Bourg. Sa majesté y arriva à quatre heures, et
entra dans l'appartement que ce marquis lui avait fait préparer; elle le
trouva fort beau. Au retour de la promenade, le roi travailla jusqu'à
l'heure du souper, qui fut servi par les officiers de sa majesté, qui
s'y étaient rendus la veille. Toutes les tables tinrent comme à
Versailles, et furent servies de même. Les gardes-du-corps ne manquèrent
de rien, et les gardes françaises et les Suisses ne purent vider tous
les tonneaux de vin qu'on leur distribua.»
Telle est la manière sèche et officielle dont le _Mercure galant_ de
septembre 1707 rend compte de la visite de Louis XIV au château de
Petit-Bourg. Il est d'autres mémoires du temps, et ceux de Saint-Simon
ne doivent pas être omis, qui parlent de l'honneur fait au duc d'Antin
en termes plus étendus: nous n'avons pas manqué d'y puiser.
Quelques heures avant l'arrivée de Louis XIV au château de Petit-Bourg,
le duc d'Antin fut frappé d'une pensée qu'il aurait pourtant dû avoir
avant ce moment extrême. Le désespoir le saisit, sa raison s'égara, il
sentit ses idées se brouiller dans sa tête, quand il n'avait peut-être
jamais eu un besoin si grand de sang-froid, de contenance et de dignité.
Il était un homme perdu, déshonoré, ridiculisé pour tout le reste de sa
vie. Quelle était donc l'erreur où il était tombé? Quel oubli
irréparable avait-il donc commis? Son oubli était, en effet, un crime
pour un courtisan et un courtisan aussi délié que lui, sur le point de
ressaisir la faveur du roi et celle de madame de Maintenon. Lui, qui
avait donné à son château une forme si nouvelle, afin d'être récompensé
d'un sourire de Louis XIV, lui, qui avait choisi grain à grain le sable
où la cour passerait, lui, homme d'esprit, n'avait pas remarqué, jusqu'à
ce moment fatal, que le chiffre du roi et de sa mère, madame de
Montespan, était gravé, incrusté, peint partout. Ces deux lettres, L M,
arrêtaient le regard, à quelque endroit qu'il se portât. Comment les
faire disparaître? Elles brillaient aux panneaux des portes, sur le
marbre des cheminées, au dos des fauteuils. Et madame de Maintenon
allait voir ces terribles emblèmes, témoignages de la passion de Louis
XIV pour une autre femme qu'elle! A ce spectacle si honteux pour elle,
nul doute qu'elle remonterait en carrosse et partirait, furieuse, pour
Fontainebleau. Quelle vengeance ne tirerait-elle pas d'un tel affront,
qu'elle supposerait avoir été long-temps calculé par le fils de madame
de Montespan? D'Antin se voyait à la Bastille ou au fond d'un cachot
d'une prison d'état. Pourtant les heures s'écoulaient, déjà des
mousquetaires caracolaient devant les grilles. D'Antin n'avait plus qu'à
se noyer dans la Seine, tandis que le roi arrivait à Petit-Bourg par la
route de Fontainebleau. Avant de se noyer, d'Antin voulut cependant tuer
son intendant, en raison de ce principe qui veut qu'un intendant ait
toujours moins d'esprit que son maître, quand il advient au maître d'en
avoir, et qu'il soit plus sot que lui, lorsque le maître commet une
sottise. Je le tuerai, criait-il en promenant ses mains irritées sur le
chiffre entrelacé du roi et de sa mère: je le tuerai! n'était-ce pas à
lui à remarquer, à effacer, à pulvériser ces emblèmes qui seront ma
ruine et ma mort? Décidément, je le tuerai.
L'intendant fut appelé.
--Monsieur, lui dit le duc d'Antin, vous êtes un misérable.
--Monseigneur...
--Vous êtes un insensé!
--Mais, monseigneur, en quoi?
--Vous méritez un châtiment.
--Que je sache du moins...
--Eh! quoi, vous avez laissé subsister ces chiffres, quand le roi doit
se rendre ici?
--Je pensais, monseigneur...
--Vous pensiez! vous ne savez donc pas?... Faut-il que je vous apprenne
que madame de Montespan fut autrefois distinguée par le roi?
--Je ne l'ignorais pas, monseigneur.
--C'est donc pour me nuire, me perdre, m'assassiner, que vous n'avez pas
détruit ces chiffres?
--Pourquoi les aurais-je détruits?
--Il faut donc que je descende encore à vous dire que le roi a remplacé
dans ses affections, où nul n'a le droit de pénétrer, madame de
Montespan par madame de Maintenon?
--Je savais aussi cela, monseigneur, et je regrette une confidence
semblable, puisqu'elle paraît tant vous affliger.
--Mais expliquez-vous, monsieur! puisque vous n'ignoriez aucun de ces
faits, pourquoi ne m'avez-vous pas épargné la ruine dont je suis
menacé?
--Monseigneur, répondit l'intendant, si j'ai conservé partout où il a
été placé le chiffre de madame de Montespan et du roi, c'est que le nom
de madame de Maintenon comme celui de madame de Montespan commence par
un M. Le roi croira que c'est une des mille surprises que vous lui avez
préparées. Il verra dans ce chiffre la première lettre de son nom et la
première lettre du nom de madame de Maintenon, qui ne sera pas moins
flattée de votre ingénieuse courtoisie. Voilà pourquoi je n'ai pas
anéanti ces deux lettres qui vous ont tant causé de peine, monseigneur.
--Dès ce moment vos gages sont triplés, dit le duc d'Antin à son
intendant. N'oubliez qu'une chose, c'est que je me suis mis en colère
devant vous. Vous pouvez vous retirer, monsieur.
Ainsi que l'intendant l'avait prévu et si adroitement dit pour sa
défense, le roi et madame de Maintenon prirent pour une délicieuse
galanterie du duc d'Antin la répétition de leur chiffre semé avec tant
de prodigalité autour d'eux.
Le roi et madame de Maintenon, au jour et à l'heure indiqués, vinrent
donc à Petit-Bourg avec toute leur suite, leurs officiers, leurs gens et
leurs carrosses.
La propriété était naturellement assez belle pour que le duc d'Antin
n'eût pas eu, comme cela était à craindre, la triste fantaisie de faire
planter des rosiers à la place de ses beaux chênes, et de dévaster ses
parterres pour les remplir d'eau et de petits poissons. Le roi admira ce
qui sera éternellement beau à Petit-Bourg (à moins que les chemins de
fer ne veuillent le contraire), un parc superbement planté sur la crête
d'un riche point de vue, et descendant, comme une décoration mouvante,
jusqu'à la Seine, miroir de tant de beautés; un parc qui semble fait
pour amuser le soleil, tant on lui a pratiqué de rues, de places, de
portiques où courir, s'étendre et darder. En automne, il a des déclins
inimaginables; il a des épanouissemens féeriques; il se fait à lui-même
des illuminations sur son passage; tantôt il se montre rouge et découpé
au ciseau au fond d'une lunette de verdure; tantôt il s'ouvre et
s'élargit en teinte dorée derrière des branches qui flambent de clarté,
comme des sarmens au feu, et les terrasses, toutes peuplées de blanches
statues, et la Seine, la rivière royale, se colorent de la mélancolique
garance de cette aurore boréale dont les oiseaux seuls, les moutons
penchés sur les coteaux et les pâtres indifférens, ont le spectacle
solitaire jusqu'à la première étoile.
Mais si le duc d'Antin eut le bon sens de ne vouloir inventer aucune
rivière imprévue, aucun nouveau soleil, pas la moindre nature pour faire
sa cour au roi, il jeta madame de Maintenon dans une vive surprise en
l'introduisant dans l'aile du château qui lui était réservée.