vivait avec madame de l'Hôpital; le même Soubise duquel le roi se prit à
dire, après la journée de Rosbach, où le prince avait été complètement
_battu_: «Ce pauvre Soubise, il ne lui manque plus que d'être
_content_.» Jaloux aussi de partir de ce monde tout comme les autres, en
laissant un bon mot, Rameau s'écriait avec fureur, à l'oreille de son
confesseur, qui l'ennuyait: _Que diable venez-vous me chanter là,
monsieur le curé? Vous avez la voix fausse_. Et là-dessus, Rameau
mourait d'une fièvre putride: et savez-vous ce qui occupait le public le
lendemain de la mort du plus célèbre musicien de l'Europe, le roi de
l'école française? cette grande nouvelle: «Mademoiselle Miré, de
l'Opéra, plus célèbre courtisane que bonne danseuse, vient d'enterrer
son amant; on a gravé sur son tombeau:
MI RÉ LA MI LA.»
Touchante oraison funèbre de Rameau! il n'y avait pas jusqu'au
vaudeville qui ne se mêlât de mourir. Panard, le père du vaudeville,
s'éteignait quelques jours après Rameau, et l'on disait encore avec la
même tendresse nationale: «Les paroles ne peuvent se séparer de
l'accompagnement.»
Voyez-vous comme les rangs s'éclaircissent, comme les bougies
s'éteignent, comme le bal touche à sa fin? les athées aussi s'en vont,
sans savoir où, seulement après avoir été moins amusans et beaucoup
plus dangereux au monde que ces musiciens, ces poètes et ces
courtisanes. Près de Panard on couche dans la terre Nicolas-Antoine
Boulanger. Encore un malheur qui vient faire tout-à-coup oublier ces
divers malheurs; celui-là vaut la peine qu'on en parle; Molet est
malade: Molet est l'acteur à la mode; il est tant pleuré dans sa
maladie, que Boufflers, presque jaloux de l'intérêt qu'on porte au
favori de la cour et de la ville, le chansonne en ces termes:
L'animal un peu libertin
Tombe malade un beau matin;
Voilà tout Paris dans la peine:
On crut voir la mort de Turenne;
Ce n'était pourtant que Molet
Ou le singe de Nicolet.
La maladie de Molet était survenue le 15 du mois de juin; le 23, c'est
mademoiselle Gaussin qui meurt, tant Molet était gravement malade. Et
savez-vous comment finit cette Grâce pâle et fraîche du dix-huitième
siècle, cette rose du Bengale de la tragédie, cette femme charmante, qui
inspira à Voltaire les seuls vers un peu touchans qu'il ait écrits de sa
vie? «Elle avait épousé un danseur nommé Tavolaygo, qui la rouait de
_coups_. Zaïre rouée de coups!»
Une goutte remontée enlève Helvétius, et Paris ne s'en émeut pas plus
que de la mort simultanée de Duclos. Paris est trop occupé par ces deux
jolis vers, écrits au bas de la statue de Louis XV, récemment
découverte:
Grotesque monument, infâme piédestal,
Les vertus sont à pied, le vice est à cheval.
D'ailleurs, une autre nouvelle non moins importante empêche qu'on
s'arrête à la mort des deux philosophes, dont l'un jouissait, comme
athée et comme philosophe, de plus de cent mille livres de revenu. «Un
procès d'une espèce très-singulière doit se juger incessamment à
l'Opéra. Une demoiselle _La Guerre_, fille des choeurs, a été trouvée
dans une loge pendant une répétition. Le président de Meslay, de la
chambre des Comptes, est l'heureux mortel qu'on a surpris; cette affaire
rappelle celle de mademoiselle Petit.»
«Piron est mort aussi hier, dit le journaliste; et il ajoute: On a dit
qu'il avait mal reçu le curé de Saint-Roch.» Admirable bouffonnerie, que
ces curés qui vont tous et à tour de rôle chez les écrivains du
dix-huitième siècle pour recevoir à la tête une épigramme arrangée
depuis dix ans.
Enfin, le roi Louis XV meurt après Piron; il fait dire quelques heures
avant sa mort par le cardinal de la Roche-Aymon: «Quoique le roi ne
doive compte de sa conduite qu'à Dieu seul, il est fâché d'avoir causé
du scandale à ses sujets, et il déclare qu'il ne veut vivre désormais
que pour le soutien de la foi et de la religion, et pour le bonheur de
ses peuples.»
Voilà le bon mot du roi Louis XV; vous l'avez entendu: il aura eu le
sien comme Rameau, comme Piron, comme Helvétius. Ce bon petit roi Louis
XV, qui est fâché d'avoir causé du scandale à ses sujets, et qui, à sa
dernière minute d'existence, ne veut vivre désormais que pour le bonheur
de ses peuples: c'est s'y prendre à temps.
Au reste, il meurt en mai, et trente-sept jours après, en juillet,
_Monsieur_, frère du roi Louis XVI, envoie à la reine, sa belle-soeur,
le madrigal suivant:
Au milieu des chaleurs extrêmes,
Heureux d'amuser vos loisirs,
J'aurai soin près de vous d'amener les zéphyrs:
Les amours y viendront d'eux-mêmes.
Ceci voulait dire que _Monsieur_, depuis Louis XVIII, ayant cassé un
éventail à la reine, lui en avait envoyé un autre, d'où les vers à la
frangipane; d'où la profonde impression laissée dans tous les coeurs
par la mort du roi Louis XV, dit le Bien-Aimé.
Et savez-vous ce qui allait survivre de quelques années, de quelques
jours seulement, à tous ces cadavres, à ces marquis qui avaient du moins
été jeunes et beaux, à ces comtesses qui, du moins aussi, avaient eu
l'esprit de leur libertinage, à ces poètes peu profonds, mais animés
dans leur temps d'une verve enivrante? C'était Marmontel, ce fat qui
croyait qu'on faisait une nouvelle aussi facilement qu'une tragédie;
c'était Thomas, qui s'imaginait avoir l'éloquence de Bossuet parce qu'il
parlait dans un tonneau vide; c'était Chabanon, homme dont il n'y a rien
à dire, pas même un peu de mal; c'était Dorat, papillon de plomb;
c'était Barthe, Marseillais sans chaleur, la pire des pires choses;
c'était de La Harpe; c'étaient M. de Chamfort, M. François de
Neufchâteau; tous fades oignons des folles tulipes flétries du
dix-huitième siècle.
Enfin le tour de l'abbé de Voisenon était venu. Spirituel jusqu'à sa
dernière heure, lorsqu'on lui porta le cercueil de plomb dont il avait
lui-même indiqué la forme et les dimensions, il dit à un de ses
domestiques: «Voilà une redingote que tu ne seras pas tenté de me
voler.»
Il mourut le 22 novembre 1775, âgé de soixante-huit ans.
L'unité de nos travaux a voulu que nous ayons tracé, presque à notre
insu, la décadence des grands principes sociaux, en écrivant cette
première partie de l'histoire des maisons seigneuriales de la France:
ainsi, nous avons montré Écouen servant de tombe au despotisme du moyen
âge, dans la personne du plus grand des Montmorency, et au despotisme
impérial avec Napoléon. Chantilly, avec ses fêtes données à Louis XIV,
Louis XV, au Czar; Chantilly, où Bossuet fit de la prose, Racine des
vers, Vauban des plans de fortifications; Chantilly, type de
l'aristocratie réduite à son essence la plus intelligente, passe
aujourd'hui tout entier sous les couches de fumée de l'industrie. Vaux,
cette superbe arrogance, ce monument caractéristique de l'élévation des
ministres prodigues, est aujourd'hui une mare à grenouilles, et la
propriété d'un duc qui sait à peine que son château appartint à Fouquet,
et que Fouquet fut un surintendant des finances: destruction, oubli
biblique partout. Brunoy, cette orgie, et Voisenon, cette impiété,
disent bien haut les fautes et les vices de la noblesse et du clergé,
quelques minutes avant l'heure où il y allait ne plus avoir ni clergé ni
noblesse.
PETIT-BOURG.
On mettait autrefois douze heures avec le coche pour remonter la Seine
jusqu'à Petit-Bourg. Une journée entière pour faire huit lieues.
Aujourd'hui quatorze bateaux à vapeur, luttant de vitesse,
accomplissent, en cinq fois moins de temps, le trajet si péniblement
fait par les coches. Sans ridiculiser le passé, car un jour nous serons
passé, et bientôt peut-être, on doit se féliciter de vivre à une époque
comparativement meilleure, où l'on a la faculté de satisfaire si vite
son désir de voir les champs et de respirer loin du bruit de Paris.
Viennent les chemins de fer sur la ligne déjà tracée de Paris à
Orléans, et vingt minutes suffiront pour passer du pont de la Cité au
pont de Ris, construit par M. Aguado.
Souhaitons cependant que les chemins de fer ne rendent pas la Seine à
son ancienne solitude, en la privant de ses bateaux à vapeur, flottille
enchantée qui fait du fleuve royal un lac italien pendant les chaudes
journées d'automne, quand il est sillonné par _l'Aigle, le Louqsor, le
Parisien, la Ville de Corbeil, la Ville de Montereau, la Ville de Sens_.
J'ai dit les noms des principaux bateaux dont les flancs dorés, pavoisés
de tentures, baignés de la folle écume de l'eau, portent chaque jour,
mais particulièrement le samedi, des colonies de voyageurs et des
centaines de familles, heureuses de cette navigation de quelques heures.
Aux riches propriétaires riverains la chambre aux frêles colonnettes, le
divan en velours rouge et les stores transparens; à la bourgeoisie de la
campagne, aux fermiers, aux nourrices, aux vignerons, la chambre de la
proue, sans stores, sans divan, sans colonnettes, mais bruyante,
causeuse, à demi dans l'eau, à demi dans le vin. Partout l'éternelle
démarcation du rang et de la foule, de la qualité et de la quantité. La
vitesse seule égalise les conditions; riches et pauvres arrivent
ensemble; vérité qui serait excessivement naïve à exprimer, si l'on ne
se hâtait d'ajouter que les passagers de la chambre d'honneur emploient
tous les moyens connus de distraction pour tuer le temps et l'espace,
journaux, allées et venues sur le pont, lectures de livres nouveaux,
tandis que les voyageurs de la proue s'ennuient si peu pendant la
traversée, qu'il faut avoir recours au bruit de la cloche, à la voix des
matelots et à vingt appels divers, pour les avertir du terme de leur
course.
La navigation par la vapeur sur la haute Seine a fait des progrès
considérables depuis quelques années. Il y a huit ans, si ma mémoire ne
me trompe, qu'un seul bateau fonctionnait de Paris à Montereau. Et comme
il était mal tenu! quel loup de mer! ou quel loup tout simplement que le
capitaine! quelle lenteur pour remonter! point de tente pour garantir du
soleil! point de restaurant! une mauvaise cuisine de pirate clouée comme
une aile de vautour entre la roue du bateau et le fleuve. On appelait
cela un progrès, cependant: le coche a dû être un progrès aussi.
Je ne prévois pas les riches modifications que l'avenir réserve à
l'invention des bateaux à vapeur; mais combien ils sont différens déjà
de ceux dont nous venons de tracer le modèle exact! Superbes et déliés à
l'extérieur, ayant des harpes ou des lions dorés à la proue, ils
opposent aux pieds délicats des voyageurs un pont fait de planches
élastiques, constamment ciré par la brosse du _ship-boy_. Un cordon de
soie descend le long des marches d'acajou, et accompagne la main jusqu'à
la dernière marche, qui pose sur le parquet du salon. Si l'air frais du
fleuve, si la vue de la campagne a éveillé votre appétit, sonnez,
appelez; à bord du bateau il y a des garçons, des servantes, des chefs
de cuisine et même une cuisine. Promenez votre imagination depuis la
simple tasse de café jusqu'au poulet rôti, depuis le verre d'eau sucrée
jusqu'au verre de Champagne, et faites un choix: il ne sera pas
hypothétique comme dans la plupart des restaurans de la grande ville qui
décroît à l'horizon.
Il est moins hors de propos qu'on ne suppose peut-être de parler ici
avec étendue de la facilité de la navigation sur la Seine. Comment
méconnaître la valeur plus grande qu'elle a donnée aux propriétés semées
au bord du fleuve ou près du fleuve sur une étendue de plus de quarante
lieues? Que d'endroits où les voitures publiques n'allaient pas, tant
ils sont loin des grandes lignes! Que de propriétés vendues, délaissées
à cause de la difficulté d'entretenir un équipage pour s'y rendre! Avant
l'établissement des bateaux à vapeur, les maisons de campagne placées
dans ces conditions onéreuses étaient, à justement parler, dans
d'autres provinces. D'ailleurs, grâce à eux, la campagne est maintenant
à tout le monde. Que de bourgeois s'embarquent le samedi sur le bateau à
vapeur, avec leurs chiens, qui sont en général peu de chasse, leur
fusil, leur gibecière, et s'en vont devant eux à dix ou douze lieues de
leur quartier! Demandez-leur s'ils ont une campagne à Choisy-le-Roi, à
Villeneuve-Saint-Georges ou à Fontainebleau, ils vous répondront: «Je ne
pense pas, mais j'essaierai.»
Le chien de chasse est le fléau des bateaux à vapeur. On a beaucoup trop
médit du perroquet. J'ai rencontré des perroquets en voyage; en général,
la peur les rend sérieux et méditatifs. Mais le chien de chasse
(puisqu'on prétend que le chien chasse) n'est jamais en repos, et il est
partout. Chaque barque qui amène ses passagers a ses chiens, crottés
jusqu'au museau, et tous valant cent louis. Ce chien hideux dont
l'oeil est sanglant et le poil sale, cent louis! ce chien dont
l'affreuse queue s'enroule à l'extrémité d'un corps fluet et
transparent, cent louis! cette chienne dont les mamelles mouillées vous
souillent la chaussure, respectez-la; cent louis! Il faudrait prier Dieu
de nous délivrer des chiens, si les chasseurs n'existaient pas. Je me
suis toujours demandé si le chasseur était dans l'arche. En tout cas,
Dieu fit très-bien de ne pas lui donner une femelle.
Reportons-nous maintenant par la pensée vers ces temps où tous les
riches seigneurs de la cour habitaient une partie de l'année leurs
châteaux. Quel embarras pour eux de traîner leur nombreuse domesticité à
leur suite! Que de difficultés! que de lenteurs! Aujourd'hui, tandis que
les maîtres courent en calèche sur le pavé de la grande route, les
domestiques sont transportés avec tout le matériel de la maison sur les
bateaux à vapeur. Et le jour n'est pas éloigné où chaque commune aura à
sa disposition un steamer destiné à elle seule, à sa population. Comme
on a un équipage, on aura peut-être sur la Seine son service par eau,
conduit par la vapeur. L'habitude et les progrès de cette navigation
rendront faciles les manoeuvres, qui sont, du reste, à la portée de
l'intelligence la plus commune et de la prudence la plus ordinaire.
Nous ne dirons pas les surprises pittoresques étalées aux regards depuis
le pont d'Austerlitz, depuis le Jardin des Plantes, jusqu'au terme du
voyage que font tous les jours les bateaux de la haute Seine; nous
usurperions les droits des itinéraires. Les parties fuyantes de cette
navigation, dont on ne se lasse pas, varient d'aspect à chaque
demi-lieue sur la rive gauche. Après les villages à demi submergés dans
la vapeur qui s'étend entre la route de Fontainebleau et la Seine,
Gentilly, Ivry, Bicêtre plus loin, viennent les prés, les carrières,
les oseraies pâles et échevelées; mais déjà Charenton lève la tête, et
regarde Choisy-le-Roi, ruche laborieuse qui se révèle au loin par une
odeur d'industrie. Autrefois Choisy-le-Roi ne pétrissait que des
assiettes; maintenant on y fabrique des tuiles, du maroquin, du sucre,
et ce que je préfère au sucre, au maroquin et aux tuiles, des verrières
d'un admirable éclat. Ne maudissez pas cette fumée dont les bouffées ont
obscurci un instant le paysage: elle sort d'un four dont le sable
torréfié, réduit en lames transparentes, va devenir une peinture fragile
qui s'encadrera dans la rosace d'une cathédrale. Tout ce qui est beau
sort du feu et de la fumée, la pensée, la victoire, toute fertilité et
toute splendeur. Madame de Pompadour avait son château de folie et
d'amour au bord de l'eau. A la place du château, il y a, de nos jours,
des bateaux de blanchisseuses. C'est moins poétique; mais, au temps de
madame de Pompadour, Choisy-le-Roi était une seigneurie, maintenant
c'est une commune. Qu'a gagné Choisy-le-Roi au changement? un pont.
Si vous êtes assez heureux pour n'avoir pas de chiens à surveiller sur
le pont du bateau à vapeur, regardez, et ne pensez pas. A quoi penser
devant cet horizon d'arbres qui ondulent, devant ce lac de verdure qui
roule, moutonne, et va se briser en écume au pied de ce château perdu au
fond de la perspective? Il faut cependant penser à quelqu'un. C'est à
l'aveugle du bateau à vapeur: chaque bateau a son aveugle qui joue du
violon, assis entre sa fille et son chien. Ce chien-là ne vaut pas cent
louis; aussi je le préfère à tous les autres, et je dirais volontiers de
lui ce que Louis XIV disait d'un officier dont la laideur était raillée
à haute voix en sa présence par la duchesse de Bourgogne: «Madame, je le
trouve, moi, le plus bel homme de mon royaume, car c'est un de mes plus
braves soldats.» Je trouve que le chien de l'aveugle est le plus beau
des chiens, car il est le plus utile.
Or l'aveugle du bateau à vapeur fait penser; car il ne voit rien, et il
chante; pour nous les lueurs changeantes du ciel, les accidens de
paysage; pour nous enfin le ciel, la terre et l'eau; pour lui rien:
l'obscurité; il chante pourtant. Vous allez quelque part où vous êtes
attendu, vous, par une soeur, par une amie, par un souvenir; vous
descendrez sur quelque point de la rive; lui n'est attendu par personne,
et il ne va nulle part; il ignore s'il monte ou s'il descend: il chante
pourtant! J'en connais un qui, depuis dix ans, vit de cette manière.
J'ai peut-être encore dix ans à l'entendre jouer du violon. Il n'est
qu'une récompense possible à ce brave homme quand il sera dans le ciel:
c'est d'y jouer du violon comme Artot.
A Ville-Neuve-Saint-George, le bateau se désemplit s'il remonte le
fleuve, ou il double sa cargaison s'il le descend. C'est le point où
aboutissent les principaux embranchemens de chemins qui mènent aux
campagnes louées par les artistes. L'Opéra, l'Opéra-Comique, le
Conservatoire, peuplent de célébrités Hyères, Brunoy, Valenton,
Gros-Bois et toutes les extrémités de la forêt de Sénart. La plupart ont
des chapeaux gris, des croix d'honneur, et, il faut le dire aussi, des
chiens de chasse. A quelle chasse peut se livrer une flûte de l'Opéra?
Encore quelques riches morceaux de paysage, et vous découvrirez un pont
d'une légèreté surprenante entre le ciel et l'eau. C'est le pont Aguado;
le pont bien nommé, car c'est M. Aguado qui l'a fait construire: il a
versé sept cent mille francs dans la Seine, qui ne les lui rendra
jamais. On payait autrefois un sou pour passer sur ce pont. On assure
que madame Aguado se plaignait un jour d'être obligée de faire arrêter
sa voiture pour acquitter comme les autres son droit de péage. «Il n'y a
qu'un remède à cet inconvénient, répondit M. Aguado: personne ne paiera
plus rien pour passer sur le pont;» et le droit de péage fut aboli.
Avant M. Aguado, il n'y avait pas de pont entre Choisy-le-Roi et
Corbeil, c'est-à-dire sur une étendue de neuf lieues. Il a fallu qu'un
banquier espagnol vînt en France pour que cet oubli du gouvernement fût
réparé. Je ne sais si M. Aguado est Français maintenant. En tout cas,
voilà une belle lettre de naturalisation d'une seule arche.
Il est peu de châteaux en France dont la position soit aussi avantageuse
que celle de Petit-Bourg. Bâti sur une crête entre la route de
Fontainebleau et la Seine, il domine ce fleuve et un vaste horizon de
campagnes. Son parc et ses pièces de gazon lui font un manteau jusqu'à
la rive; et l'été, rien n'est comparable à ce développement rapide, à
cette cascade de verdure riante et de verdure majestueuse. Par deux
toiles de Raguenet, peintes dans la manière de Vander Meulen et placées
l'une à la naissance de l'escalier de droite, l'autre au commencement de
l'escalier de gauche, on peut comparer l'état du château actuel avec la
physionomie du château aux siècles passés. Les changemens extérieurs
sont peu notables. Sous le duc d'Antin et quelques-uns de ses
successeurs, on ne voyait le château, du bas de la Seine, que par une
seule et large coupure dans le parc, place couverte alors comme
aujourd'hui par une belle pièce de gazon. M. Aguado a créé deux autres
points de vue en étoile, en sacrifiant, avec un discernement exquis,
quelques massifs d'arbres dont la perte se trouve richement compensée.
Grâce à cette disposition, le château s'aperçoit toujours, à quelque
endroit qu'on soit sur le fleuve; aucun angle ne le dérobe. La propriété
y a sans doute gagné; je crois cependant que les voyageurs curieux,
doucement portés par le bateau à vapeur de Paris à Montereau, ont encore
gagné davantage à cette heureuse modification. C'est un quart d'heure de
plus donné à l'appétit de leur curiosité. Les autres changemens, et il
en est un très-grand nombre, portent sur des détails: détails infinis,
coûteux à l'excès, mais perdus dans l'ensemble, et ne figurant avec
importance que sur les mémoires des architectes et des jardiniers. Ce
sont des riens permis seulement à un millionnaire.
Le château de Petit-Bourg emprunte une majesté très-grande de sa
situation. Son piédestal fait sa royauté, car il est petit en réalité,
excessivement petit. A le voir du plan abaissé de la Seine, à
l'extrémité radieuse de sa pièce de gazon, à la crête du parc, il paraît
aussi étendu que le château de Vaux. Vaux cependant l'enfermerait tout
entier dans l'un de ses pavillons. Il en est de même du parc, riche
d'une apparence trompeuse, tout en développement et en surface. C'est un
décor comme le château. Nous n'en dirons pas autant de la superbe allée
de marroniers qui s'étend de la route de Fontainebleau à la grille: elle
est magnifique, royale. La préface écrase le livre.
* * * * *
Nous aurions désiré une teinte plus sérieuse, plus historique, à la
façade du château; elle est trop jolie pour son âge. Le rose plaît aux
yeux et à l'imagination; mais quand on a deux cents ans, le rose est du
fard, et le vert de la coquetterie. Nous ne tairons pas que Petit-Bourg
offre quarante croisées vertes sur un badigeon rose. Pourquoi la figure
d'un château, comme celle d'un écusson de famille, n'arriverait-elle pas
avec intégrité jusqu'au dernier jour de sa durée?
* * * * *
Une belle cour pavée en petits cailloux sombres s'encadre devant le
perron au bout de la longue allée de marroniers dont nous avons déjà
parlé. Nous n'avons pas eu le loisir de constater le mérite des bustes
en marbre placés de distance en distance sur le parapet de cette cour
d'honneur. Le corridor, qui prend d'ordinaire le nom de salle des gardes
dans la distribution des châteaux, nous a paru sans valeur à
Petit-Bourg. Il conduit à la salle à manger, dallée, comme la
précédente, en carreaux de marbre noir et blanc. C'est la plus belle
pièce, à notre avis; elle est carrée, spacieuse et d'une suffisante
élévation. Nous insisterions patiemment et avec notre exactitude
habituelle sur le luxe de ce salon, si les meubles, ainsi que dans
beaucoup de demeures seigneuriales, se recommandaient au regard par des
souvenirs historiques. Que n'y avons-nous trouvé un vieux fauteuil à
bras de madame de Montespan, ou une table de jeu usée par les coudes de
son fils! nous ne l'aurions pas passée sous silence. A force de
précision dans le style, nous aurions peut-être classé ces deux objets
dans la mémoire du lecteur. Doit-on, quand la description est privée de
ces ressources, porter une attention équivalente sur des meubles
modernes, pour riches qu'ils soient, et les élever, malgré la mobilité
de mille déplacemens possibles, à la hauteur d'une mention particulière?
Dans les jours d'instabilité où nous vivons, le magnifique maître du
Petit-Bourg actuel transportera, si le caprice l'entraîne, ses goûts de
châtelain dans le Berry ou ailleurs, et les précieux tableaux attachés
aux murs de son château seront remplacés, sous un nouveau propriétaire,
par des fusils de chasse ou des instrumens de pêche; révolutions peu à
craindre autrefois, quand le seigneur et la seigneurie ne se séparaient
jamais.
Toutefois le rare mérite des tableaux qui sont à Petit-Bourg commande
une indication à la plume du narrateur; des chefs-d'oeuvre méritent
une exception, n'en déplaise à ces temps-ci.