Et le journaliste ajoute en note: On sait que le prince de Soubise

vivait avec madame de l'Hôpital; le même Soubise duquel le roi se prit à

dire, après la journée de Rosbach, où le prince avait été complètement

_battu_: «Ce pauvre Soubise, il ne lui manque plus que d'être

_content_.» Jaloux aussi de partir de ce monde tout comme les autres, en

laissant un bon mot, Rameau s'écriait avec fureur, à l'oreille de son

confesseur, qui l'ennuyait: _Que diable venez-vous me chanter là,

monsieur le curé? Vous avez la voix fausse_. Et là-dessus, Rameau

mourait d'une fièvre putride: et savez-vous ce qui occupait le public le

lendemain de la mort du plus célèbre musicien de l'Europe, le roi de

l'école française? cette grande nouvelle: «Mademoiselle Miré, de

l'Opéra, plus célèbre courtisane que bonne danseuse, vient d'enterrer

son amant; on a gravé sur son tombeau:

MI RÉ LA MI LA.»

Touchante oraison funèbre de Rameau! il n'y avait pas jusqu'au

vaudeville qui ne se mêlât de mourir. Panard, le père du vaudeville,

s'éteignait quelques jours après Rameau, et l'on disait encore avec la

même tendresse nationale: «Les paroles ne peuvent se séparer de

l'accompagnement.»

Voyez-vous comme les rangs s'éclaircissent, comme les bougies

s'éteignent, comme le bal touche à sa fin? les athées aussi s'en vont,

sans savoir où, seulement après avoir été moins amusans et beaucoup

plus dangereux au monde que ces musiciens, ces poètes et ces

courtisanes. Près de Panard on couche dans la terre Nicolas-Antoine

Boulanger. Encore un malheur qui vient faire tout-à-coup oublier ces

divers malheurs; celui-là vaut la peine qu'on en parle; Molet est

malade: Molet est l'acteur à la mode; il est tant pleuré dans sa

maladie, que Boufflers, presque jaloux de l'intérêt qu'on porte au

favori de la cour et de la ville, le chansonne en ces termes:

L'animal un peu libertin

Tombe malade un beau matin;

Voilà tout Paris dans la peine:

On crut voir la mort de Turenne;

Ce n'était pourtant que Molet

Ou le singe de Nicolet.

La maladie de Molet était survenue le 15 du mois de juin; le 23, c'est

mademoiselle Gaussin qui meurt, tant Molet était gravement malade. Et

savez-vous comment finit cette Grâce pâle et fraîche du dix-huitième

siècle, cette rose du Bengale de la tragédie, cette femme charmante, qui

inspira à Voltaire les seuls vers un peu touchans qu'il ait écrits de sa

vie? «Elle avait épousé un danseur nommé Tavolaygo, qui la rouait de

_coups_. Zaïre rouée de coups!»

Une goutte remontée enlève Helvétius, et Paris ne s'en émeut pas plus

que de la mort simultanée de Duclos. Paris est trop occupé par ces deux

jolis vers, écrits au bas de la statue de Louis XV, récemment

découverte:

Grotesque monument, infâme piédestal,

Les vertus sont à pied, le vice est à cheval.

D'ailleurs, une autre nouvelle non moins importante empêche qu'on

s'arrête à la mort des deux philosophes, dont l'un jouissait, comme

athée et comme philosophe, de plus de cent mille livres de revenu. «Un

procès d'une espèce très-singulière doit se juger incessamment à

l'Opéra. Une demoiselle _La Guerre_, fille des choeurs, a été trouvée

dans une loge pendant une répétition. Le président de Meslay, de la

chambre des Comptes, est l'heureux mortel qu'on a surpris; cette affaire

rappelle celle de mademoiselle Petit.»

«Piron est mort aussi hier, dit le journaliste; et il ajoute: On a dit

qu'il avait mal reçu le curé de Saint-Roch.» Admirable bouffonnerie, que

ces curés qui vont tous et à tour de rôle chez les écrivains du

dix-huitième siècle pour recevoir à la tête une épigramme arrangée

depuis dix ans.

Enfin, le roi Louis XV meurt après Piron; il fait dire quelques heures

avant sa mort par le cardinal de la Roche-Aymon: «Quoique le roi ne

doive compte de sa conduite qu'à Dieu seul, il est fâché d'avoir causé

du scandale à ses sujets, et il déclare qu'il ne veut vivre désormais

que pour le soutien de la foi et de la religion, et pour le bonheur de

ses peuples.»

Voilà le bon mot du roi Louis XV; vous l'avez entendu: il aura eu le

sien comme Rameau, comme Piron, comme Helvétius. Ce bon petit roi Louis

XV, qui est fâché d'avoir causé du scandale à ses sujets, et qui, à sa

dernière minute d'existence, ne veut vivre désormais que pour le bonheur

de ses peuples: c'est s'y prendre à temps.

Au reste, il meurt en mai, et trente-sept jours après, en juillet,

_Monsieur_, frère du roi Louis XVI, envoie à la reine, sa belle-soeur,

le madrigal suivant:

Au milieu des chaleurs extrêmes,

Heureux d'amuser vos loisirs,

J'aurai soin près de vous d'amener les zéphyrs:

Les amours y viendront d'eux-mêmes.

Ceci voulait dire que _Monsieur_, depuis Louis XVIII, ayant cassé un

éventail à la reine, lui en avait envoyé un autre, d'où les vers à la

frangipane; d'où la profonde impression laissée dans tous les coeurs

par la mort du roi Louis XV, dit le Bien-Aimé.

Et savez-vous ce qui allait survivre de quelques années, de quelques

jours seulement, à tous ces cadavres, à ces marquis qui avaient du moins

été jeunes et beaux, à ces comtesses qui, du moins aussi, avaient eu

l'esprit de leur libertinage, à ces poètes peu profonds, mais animés

dans leur temps d'une verve enivrante? C'était Marmontel, ce fat qui

croyait qu'on faisait une nouvelle aussi facilement qu'une tragédie;

c'était Thomas, qui s'imaginait avoir l'éloquence de Bossuet parce qu'il

parlait dans un tonneau vide; c'était Chabanon, homme dont il n'y a rien

à dire, pas même un peu de mal; c'était Dorat, papillon de plomb;

c'était Barthe, Marseillais sans chaleur, la pire des pires choses;

c'était de La Harpe; c'étaient M. de Chamfort, M. François de

Neufchâteau; tous fades oignons des folles tulipes flétries du

dix-huitième siècle.

Enfin le tour de l'abbé de Voisenon était venu. Spirituel jusqu'à sa

dernière heure, lorsqu'on lui porta le cercueil de plomb dont il avait

lui-même indiqué la forme et les dimensions, il dit à un de ses

domestiques: «Voilà une redingote que tu ne seras pas tenté de me

voler.»

Il mourut le 22 novembre 1775, âgé de soixante-huit ans.

L'unité de nos travaux a voulu que nous ayons tracé, presque à notre

insu, la décadence des grands principes sociaux, en écrivant cette

première partie de l'histoire des maisons seigneuriales de la France:

ainsi, nous avons montré Écouen servant de tombe au despotisme du moyen

âge, dans la personne du plus grand des Montmorency, et au despotisme

impérial avec Napoléon. Chantilly, avec ses fêtes données à Louis XIV,

Louis XV, au Czar; Chantilly, où Bossuet fit de la prose, Racine des

vers, Vauban des plans de fortifications; Chantilly, type de

l'aristocratie réduite à son essence la plus intelligente, passe

aujourd'hui tout entier sous les couches de fumée de l'industrie. Vaux,

cette superbe arrogance, ce monument caractéristique de l'élévation des

ministres prodigues, est aujourd'hui une mare à grenouilles, et la

propriété d'un duc qui sait à peine que son château appartint à Fouquet,

et que Fouquet fut un surintendant des finances: destruction, oubli

biblique partout. Brunoy, cette orgie, et Voisenon, cette impiété,

disent bien haut les fautes et les vices de la noblesse et du clergé,

quelques minutes avant l'heure où il y allait ne plus avoir ni clergé ni

noblesse.

PETIT-BOURG.

On mettait autrefois douze heures avec le coche pour remonter la Seine

jusqu'à Petit-Bourg. Une journée entière pour faire huit lieues.

Aujourd'hui quatorze bateaux à vapeur, luttant de vitesse,

accomplissent, en cinq fois moins de temps, le trajet si péniblement

fait par les coches. Sans ridiculiser le passé, car un jour nous serons

passé, et bientôt peut-être, on doit se féliciter de vivre à une époque

comparativement meilleure, où l'on a la faculté de satisfaire si vite

son désir de voir les champs et de respirer loin du bruit de Paris.

Viennent les chemins de fer sur la ligne déjà tracée de Paris à

Orléans, et vingt minutes suffiront pour passer du pont de la Cité au

pont de Ris, construit par M. Aguado.

Souhaitons cependant que les chemins de fer ne rendent pas la Seine à

son ancienne solitude, en la privant de ses bateaux à vapeur, flottille

enchantée qui fait du fleuve royal un lac italien pendant les chaudes

journées d'automne, quand il est sillonné par _l'Aigle, le Louqsor, le

Parisien, la Ville de Corbeil, la Ville de Montereau, la Ville de Sens_.

J'ai dit les noms des principaux bateaux dont les flancs dorés, pavoisés

de tentures, baignés de la folle écume de l'eau, portent chaque jour,

mais particulièrement le samedi, des colonies de voyageurs et des

centaines de familles, heureuses de cette navigation de quelques heures.

Aux riches propriétaires riverains la chambre aux frêles colonnettes, le

divan en velours rouge et les stores transparens; à la bourgeoisie de la

campagne, aux fermiers, aux nourrices, aux vignerons, la chambre de la

proue, sans stores, sans divan, sans colonnettes, mais bruyante,

causeuse, à demi dans l'eau, à demi dans le vin. Partout l'éternelle

démarcation du rang et de la foule, de la qualité et de la quantité. La

vitesse seule égalise les conditions; riches et pauvres arrivent

ensemble; vérité qui serait excessivement naïve à exprimer, si l'on ne

se hâtait d'ajouter que les passagers de la chambre d'honneur emploient

tous les moyens connus de distraction pour tuer le temps et l'espace,

journaux, allées et venues sur le pont, lectures de livres nouveaux,

tandis que les voyageurs de la proue s'ennuient si peu pendant la

traversée, qu'il faut avoir recours au bruit de la cloche, à la voix des

matelots et à vingt appels divers, pour les avertir du terme de leur

course.

La navigation par la vapeur sur la haute Seine a fait des progrès

considérables depuis quelques années. Il y a huit ans, si ma mémoire ne

me trompe, qu'un seul bateau fonctionnait de Paris à Montereau. Et comme

il était mal tenu! quel loup de mer! ou quel loup tout simplement que le

capitaine! quelle lenteur pour remonter! point de tente pour garantir du

soleil! point de restaurant! une mauvaise cuisine de pirate clouée comme

une aile de vautour entre la roue du bateau et le fleuve. On appelait

cela un progrès, cependant: le coche a dû être un progrès aussi.

Je ne prévois pas les riches modifications que l'avenir réserve à

l'invention des bateaux à vapeur; mais combien ils sont différens déjà

de ceux dont nous venons de tracer le modèle exact! Superbes et déliés à

l'extérieur, ayant des harpes ou des lions dorés à la proue, ils

opposent aux pieds délicats des voyageurs un pont fait de planches

élastiques, constamment ciré par la brosse du _ship-boy_. Un cordon de

soie descend le long des marches d'acajou, et accompagne la main jusqu'à

la dernière marche, qui pose sur le parquet du salon. Si l'air frais du

fleuve, si la vue de la campagne a éveillé votre appétit, sonnez,

appelez; à bord du bateau il y a des garçons, des servantes, des chefs

de cuisine et même une cuisine. Promenez votre imagination depuis la

simple tasse de café jusqu'au poulet rôti, depuis le verre d'eau sucrée

jusqu'au verre de Champagne, et faites un choix: il ne sera pas

hypothétique comme dans la plupart des restaurans de la grande ville qui

décroît à l'horizon.

Il est moins hors de propos qu'on ne suppose peut-être de parler ici

avec étendue de la facilité de la navigation sur la Seine. Comment

méconnaître la valeur plus grande qu'elle a donnée aux propriétés semées

au bord du fleuve ou près du fleuve sur une étendue de plus de quarante

lieues? Que d'endroits où les voitures publiques n'allaient pas, tant

ils sont loin des grandes lignes! Que de propriétés vendues, délaissées

à cause de la difficulté d'entretenir un équipage pour s'y rendre! Avant

l'établissement des bateaux à vapeur, les maisons de campagne placées

dans ces conditions onéreuses étaient, à justement parler, dans

d'autres provinces. D'ailleurs, grâce à eux, la campagne est maintenant

à tout le monde. Que de bourgeois s'embarquent le samedi sur le bateau à

vapeur, avec leurs chiens, qui sont en général peu de chasse, leur

fusil, leur gibecière, et s'en vont devant eux à dix ou douze lieues de

leur quartier! Demandez-leur s'ils ont une campagne à Choisy-le-Roi, à

Villeneuve-Saint-Georges ou à Fontainebleau, ils vous répondront: «Je ne

pense pas, mais j'essaierai.»

Le chien de chasse est le fléau des bateaux à vapeur. On a beaucoup trop

médit du perroquet. J'ai rencontré des perroquets en voyage; en général,

la peur les rend sérieux et méditatifs. Mais le chien de chasse

(puisqu'on prétend que le chien chasse) n'est jamais en repos, et il est

partout. Chaque barque qui amène ses passagers a ses chiens, crottés

jusqu'au museau, et tous valant cent louis. Ce chien hideux dont

l'oeil est sanglant et le poil sale, cent louis! ce chien dont

l'affreuse queue s'enroule à l'extrémité d'un corps fluet et

transparent, cent louis! cette chienne dont les mamelles mouillées vous

souillent la chaussure, respectez-la; cent louis! Il faudrait prier Dieu

de nous délivrer des chiens, si les chasseurs n'existaient pas. Je me

suis toujours demandé si le chasseur était dans l'arche. En tout cas,

Dieu fit très-bien de ne pas lui donner une femelle.

Reportons-nous maintenant par la pensée vers ces temps où tous les

riches seigneurs de la cour habitaient une partie de l'année leurs

châteaux. Quel embarras pour eux de traîner leur nombreuse domesticité à

leur suite! Que de difficultés! que de lenteurs! Aujourd'hui, tandis que

les maîtres courent en calèche sur le pavé de la grande route, les

domestiques sont transportés avec tout le matériel de la maison sur les

bateaux à vapeur. Et le jour n'est pas éloigné où chaque commune aura à

sa disposition un steamer destiné à elle seule, à sa population. Comme

on a un équipage, on aura peut-être sur la Seine son service par eau,

conduit par la vapeur. L'habitude et les progrès de cette navigation

rendront faciles les manoeuvres, qui sont, du reste, à la portée de

l'intelligence la plus commune et de la prudence la plus ordinaire.

Nous ne dirons pas les surprises pittoresques étalées aux regards depuis

le pont d'Austerlitz, depuis le Jardin des Plantes, jusqu'au terme du

voyage que font tous les jours les bateaux de la haute Seine; nous

usurperions les droits des itinéraires. Les parties fuyantes de cette

navigation, dont on ne se lasse pas, varient d'aspect à chaque

demi-lieue sur la rive gauche. Après les villages à demi submergés dans

la vapeur qui s'étend entre la route de Fontainebleau et la Seine,

Gentilly, Ivry, Bicêtre plus loin, viennent les prés, les carrières,

les oseraies pâles et échevelées; mais déjà Charenton lève la tête, et

regarde Choisy-le-Roi, ruche laborieuse qui se révèle au loin par une

odeur d'industrie. Autrefois Choisy-le-Roi ne pétrissait que des

assiettes; maintenant on y fabrique des tuiles, du maroquin, du sucre,

et ce que je préfère au sucre, au maroquin et aux tuiles, des verrières

d'un admirable éclat. Ne maudissez pas cette fumée dont les bouffées ont

obscurci un instant le paysage: elle sort d'un four dont le sable

torréfié, réduit en lames transparentes, va devenir une peinture fragile

qui s'encadrera dans la rosace d'une cathédrale. Tout ce qui est beau

sort du feu et de la fumée, la pensée, la victoire, toute fertilité et

toute splendeur. Madame de Pompadour avait son château de folie et

d'amour au bord de l'eau. A la place du château, il y a, de nos jours,

des bateaux de blanchisseuses. C'est moins poétique; mais, au temps de

madame de Pompadour, Choisy-le-Roi était une seigneurie, maintenant

c'est une commune. Qu'a gagné Choisy-le-Roi au changement? un pont.

Si vous êtes assez heureux pour n'avoir pas de chiens à surveiller sur

le pont du bateau à vapeur, regardez, et ne pensez pas. A quoi penser

devant cet horizon d'arbres qui ondulent, devant ce lac de verdure qui

roule, moutonne, et va se briser en écume au pied de ce château perdu au

fond de la perspective? Il faut cependant penser à quelqu'un. C'est à

l'aveugle du bateau à vapeur: chaque bateau a son aveugle qui joue du

violon, assis entre sa fille et son chien. Ce chien-là ne vaut pas cent

louis; aussi je le préfère à tous les autres, et je dirais volontiers de

lui ce que Louis XIV disait d'un officier dont la laideur était raillée

à haute voix en sa présence par la duchesse de Bourgogne: «Madame, je le

trouve, moi, le plus bel homme de mon royaume, car c'est un de mes plus

braves soldats.» Je trouve que le chien de l'aveugle est le plus beau

des chiens, car il est le plus utile.

Or l'aveugle du bateau à vapeur fait penser; car il ne voit rien, et il

chante; pour nous les lueurs changeantes du ciel, les accidens de

paysage; pour nous enfin le ciel, la terre et l'eau; pour lui rien:

l'obscurité; il chante pourtant. Vous allez quelque part où vous êtes

attendu, vous, par une soeur, par une amie, par un souvenir; vous

descendrez sur quelque point de la rive; lui n'est attendu par personne,

et il ne va nulle part; il ignore s'il monte ou s'il descend: il chante

pourtant! J'en connais un qui, depuis dix ans, vit de cette manière.

J'ai peut-être encore dix ans à l'entendre jouer du violon. Il n'est

qu'une récompense possible à ce brave homme quand il sera dans le ciel:

c'est d'y jouer du violon comme Artot.

A Ville-Neuve-Saint-George, le bateau se désemplit s'il remonte le

fleuve, ou il double sa cargaison s'il le descend. C'est le point où

aboutissent les principaux embranchemens de chemins qui mènent aux

campagnes louées par les artistes. L'Opéra, l'Opéra-Comique, le

Conservatoire, peuplent de célébrités Hyères, Brunoy, Valenton,

Gros-Bois et toutes les extrémités de la forêt de Sénart. La plupart ont

des chapeaux gris, des croix d'honneur, et, il faut le dire aussi, des

chiens de chasse. A quelle chasse peut se livrer une flûte de l'Opéra?

Encore quelques riches morceaux de paysage, et vous découvrirez un pont

d'une légèreté surprenante entre le ciel et l'eau. C'est le pont Aguado;

le pont bien nommé, car c'est M. Aguado qui l'a fait construire: il a

versé sept cent mille francs dans la Seine, qui ne les lui rendra

jamais. On payait autrefois un sou pour passer sur ce pont. On assure

que madame Aguado se plaignait un jour d'être obligée de faire arrêter

sa voiture pour acquitter comme les autres son droit de péage. «Il n'y a

qu'un remède à cet inconvénient, répondit M. Aguado: personne ne paiera

plus rien pour passer sur le pont;» et le droit de péage fut aboli.

Avant M. Aguado, il n'y avait pas de pont entre Choisy-le-Roi et

Corbeil, c'est-à-dire sur une étendue de neuf lieues. Il a fallu qu'un

banquier espagnol vînt en France pour que cet oubli du gouvernement fût

réparé. Je ne sais si M. Aguado est Français maintenant. En tout cas,

voilà une belle lettre de naturalisation d'une seule arche.

Il est peu de châteaux en France dont la position soit aussi avantageuse

que celle de Petit-Bourg. Bâti sur une crête entre la route de

Fontainebleau et la Seine, il domine ce fleuve et un vaste horizon de

campagnes. Son parc et ses pièces de gazon lui font un manteau jusqu'à

la rive; et l'été, rien n'est comparable à ce développement rapide, à

cette cascade de verdure riante et de verdure majestueuse. Par deux

toiles de Raguenet, peintes dans la manière de Vander Meulen et placées

l'une à la naissance de l'escalier de droite, l'autre au commencement de

l'escalier de gauche, on peut comparer l'état du château actuel avec la

physionomie du château aux siècles passés. Les changemens extérieurs

sont peu notables. Sous le duc d'Antin et quelques-uns de ses

successeurs, on ne voyait le château, du bas de la Seine, que par une

seule et large coupure dans le parc, place couverte alors comme

aujourd'hui par une belle pièce de gazon. M. Aguado a créé deux autres

points de vue en étoile, en sacrifiant, avec un discernement exquis,

quelques massifs d'arbres dont la perte se trouve richement compensée.

Grâce à cette disposition, le château s'aperçoit toujours, à quelque

endroit qu'on soit sur le fleuve; aucun angle ne le dérobe. La propriété

y a sans doute gagné; je crois cependant que les voyageurs curieux,

doucement portés par le bateau à vapeur de Paris à Montereau, ont encore

gagné davantage à cette heureuse modification. C'est un quart d'heure de

plus donné à l'appétit de leur curiosité. Les autres changemens, et il

en est un très-grand nombre, portent sur des détails: détails infinis,

coûteux à l'excès, mais perdus dans l'ensemble, et ne figurant avec

importance que sur les mémoires des architectes et des jardiniers. Ce

sont des riens permis seulement à un millionnaire.

Le château de Petit-Bourg emprunte une majesté très-grande de sa

situation. Son piédestal fait sa royauté, car il est petit en réalité,

excessivement petit. A le voir du plan abaissé de la Seine, à

l'extrémité radieuse de sa pièce de gazon, à la crête du parc, il paraît

aussi étendu que le château de Vaux. Vaux cependant l'enfermerait tout

entier dans l'un de ses pavillons. Il en est de même du parc, riche

d'une apparence trompeuse, tout en développement et en surface. C'est un

décor comme le château. Nous n'en dirons pas autant de la superbe allée

de marroniers qui s'étend de la route de Fontainebleau à la grille: elle

est magnifique, royale. La préface écrase le livre.

* * * * *

Nous aurions désiré une teinte plus sérieuse, plus historique, à la

façade du château; elle est trop jolie pour son âge. Le rose plaît aux

yeux et à l'imagination; mais quand on a deux cents ans, le rose est du

fard, et le vert de la coquetterie. Nous ne tairons pas que Petit-Bourg

offre quarante croisées vertes sur un badigeon rose. Pourquoi la figure

d'un château, comme celle d'un écusson de famille, n'arriverait-elle pas

avec intégrité jusqu'au dernier jour de sa durée?

* * * * *

Une belle cour pavée en petits cailloux sombres s'encadre devant le

perron au bout de la longue allée de marroniers dont nous avons déjà

parlé. Nous n'avons pas eu le loisir de constater le mérite des bustes

en marbre placés de distance en distance sur le parapet de cette cour

d'honneur. Le corridor, qui prend d'ordinaire le nom de salle des gardes

dans la distribution des châteaux, nous a paru sans valeur à

Petit-Bourg. Il conduit à la salle à manger, dallée, comme la

précédente, en carreaux de marbre noir et blanc. C'est la plus belle

pièce, à notre avis; elle est carrée, spacieuse et d'une suffisante

élévation. Nous insisterions patiemment et avec notre exactitude

habituelle sur le luxe de ce salon, si les meubles, ainsi que dans

beaucoup de demeures seigneuriales, se recommandaient au regard par des

souvenirs historiques. Que n'y avons-nous trouvé un vieux fauteuil à

bras de madame de Montespan, ou une table de jeu usée par les coudes de

son fils! nous ne l'aurions pas passée sous silence. A force de

précision dans le style, nous aurions peut-être classé ces deux objets

dans la mémoire du lecteur. Doit-on, quand la description est privée de

ces ressources, porter une attention équivalente sur des meubles

modernes, pour riches qu'ils soient, et les élever, malgré la mobilité

de mille déplacemens possibles, à la hauteur d'une mention particulière?

Dans les jours d'instabilité où nous vivons, le magnifique maître du

Petit-Bourg actuel transportera, si le caprice l'entraîne, ses goûts de

châtelain dans le Berry ou ailleurs, et les précieux tableaux attachés

aux murs de son château seront remplacés, sous un nouveau propriétaire,

par des fusils de chasse ou des instrumens de pêche; révolutions peu à

craindre autrefois, quand le seigneur et la seigneurie ne se séparaient

jamais.

Toutefois le rare mérite des tableaux qui sont à Petit-Bourg commande

une indication à la plume du narrateur; des chefs-d'oeuvre méritent

une exception, n'en déplaise à ces temps-ci.

Les Tourelles: Histoire des châteaux de France, volume II · 第 11 / 17 段