Le ton vrai, les lignes abandonnées de cette jolie lettre, contrastent

singulièrement avec la comparaison du grand Opéra et les paroles

insoucieuses de la fin. L'homme est là tout entier, mais l'homme touché,

à son insu et comme malgré lui, du spectacle d'un beau printemps et

d'une douleur déchirante.

Voyant que les eaux n'amélioraient pas sa santé, si toutefois il avait

jamais eu une santé, l'abbé de Voisenon abandonna les médecins et leurs

ordonnances infructueuses pour chercher ailleurs des remèdes à la

guérison de son asthme de plus en plus fatigant à mesure qu'il

vieillissait. Comme il parlait toujours de son mal, et qu'on lui en

parlait sans cesse pour lui faire la cour, il lui fut dit, un jour,

qu'il existait quelque part dans une mansarde de Paris un abbé

extrêmement savant en chimie occulte, un adepte du grand Albert, le

maître des maîtres dans l'art des empiriques. Comme tous les sorciers,

et comme tous les savans du XVIIIe siècle, cet abbé était dans une

affreuse misère, dans un dénuement de poète. Celui qui avait le secret

des plantes et des minéraux, du feu et de la lumière, de la génération

des êtres, n'avait pas celui de se procurer une soutane et du pain. Il

montait, par les efforts de la magie, jusqu'au dernier cristallin sans

pouvoir se maintenir plus d'un mois dans le même appartement à cause de

son indifférence envers les propriétaires. A cela près, c'était un être

merveilleux, inventant des spécifiques pour guérir toutes les maladies,

et l'asthme par conséquent. On se disait même à voix basse, avec une

espèce d'effroi, car on était très-superstitieux au XVIIIe siècle,

quoiqu'on fût très-athée, que ses spécifiques se réduisaient à un seul:

l'Or Potable. Chacun sait que l'or potable, or froid et liquide comme le

vin, bu à certaine dose, combat toutes les maladies et en triomphe, est

la santé même, la jeunesse perpétuelle, cela va sans dire, et ne serait

pas moins que l'immortalité, si Paracelse, qui avait trouvé aussi l'or

potable dans sa panacée, ne fût mort à trente-trois ou trente-cinq ans.

Voisenon n'eut plus qu'une pensée, celle de voir ce magique abbé, et de

l'attirer à son château. Désir insensé, monstrueux: car le Prométhée

repoussait toute avance. Poursuivi par la faculté, cassé par le tribunal

ecclésiastique, maltraité par la police, qui ne veut jamais qu'on fasse

de l'or, il avait renoncé, dans sa misanthropie sauvage, à soulager

l'humanité aux dépens de son repos et de son salut. Terrible perplexité

de l'asthmatique Voisenon, qui ne se mit pas moins en campagne pour

découvrir le grand médecin.

Où trouver un sorcier à Paris? à qui s'adresser décemment? à quelle

catégorie de profession? Il y a tant de gens prêts à rire des choses les

plus respectables! Toutes les fois que Voisenon coudoyait, aux Tuileries

ou au Palais-Royal, une soutane en lambeaux, il s'imaginait avoir heurté

son homme. Aussitôt il entrait en conversation, cherchait à lier

connaissance, et il palpitait d'espérance jusqu'au moment où l'erreur se

dévoilait. Il se désolait alors de nouveau, toussait et recommençait le

lendemain ses voyages à la découverte de l'or potable. Il eut un jour

une soudaine illumination. Puisque l'archevêque de Paris a censuré la

conduite de l'abbé que je cherche depuis si long-temps, se dit-il,

l'archevêque doit savoir où il est logé. Comme si les sorciers étaient

logés! Dans la même journée, il parut à la chancellerie de l'archevêché.

Si l'on demandait pourquoi Voisenon ne disait pas aux personnes qu'il

interrogeait le nom de cet introuvable abbé, c'est qu'il ne savait pas

ce nom. Les magiciens ne se font guère connaître que par leurs

oeuvres. Cependant il allait bientôt le savoir, à sa grande, à son

indescriptible joie. Après quelques recherches faites dans les registres

de la chancellerie épiscopale, on lui apprit que l'abbé, déplorable

sujet à tous les titres, s'appelait Boiviel, et logeait, au moment des

poursuites exercées contre lui, rue de Versailles, au faubourg

Saint-Marceau. Voisenon y était déjà. Quelle rue que la rue de

Versailles! elle est épouvantable aujourd'hui; et pourtant elle s'est

considérablement embellie depuis le dix-huitième siècle.

Il frappe à tous les chenils: aucun aboiement ne répond au nom de l'abbé

Boiviel. Enfin, à un septième étage au-dessus de la boue, une vieille

femme lui apprit, dans une soupente où l'on parvenait au moyen d'une

échelle de corde, que l'abbé Boiviel avait quitté l'appartement depuis

environ six mois pour aller se loger à Ménilmontant; elle ajouta que ce

délai laissait supposer qu'il avait nécessairement dû changer de

logement cinq ou six fois pendant ces six mois. Contrarié, mais non

découragé, Voisenon descendit de la soupente en réfléchissant sur l'état

de détresse auquel pouvait être réduit un homme qui fait de l'or

potable.

Un hasard incroyable voulut que l'abbé Boiviel n'eût changé que trois

fois de demeure depuis sa sortie de la soupente de la rue de Versailles.

De Ménilmontant il avait déménagé pour Passy; de Passy il était allé se

loger à la Chapelle, où il résidait.

Enfin les deux abbés se rencontrèrent; mais à quels ménagemens ne fut

pas obligé d'avoir recours l'abbé seigneur de Voisenon en abordant

l'abbé déguenillé, qui faisait en ce moment son déjeuner sur une chaise.

Il avait trop d'esprit pour ne pas traiter le plus tard possible du

sujet de sa visite. Qu'importaient les lenteurs? il avait là, devant

lui, il tenait le médecin mystérieux, infaillible, le successeur du

grand Albert.

Boiviel fut encore plus sauvage et hargneux qu'on ne l'avait dépeint à

l'abbé de Voisenon. Il parlait de se présenter à la société des Missions

étrangères, afin d'être chargé d'aller prêcher le christianisme au

Japon, quoiqu'il ne crût pas beaucoup au christianisme. Et moi, je ne

crois pas au Japon, aurait peut-être ajouté l'abbé de Voisenon, s'il eût

eu dans ce moment l'esprit porté à la plaisanterie. Il fut bouleversé en

entendant émettre un pareil projet. Quand il avait enfin trouvé l'abbé

Boiviel, l'abbé Boiviel irait se faire crucifier au Japon!

Inspiré par la circonstance, cette dixième muse qui vaut les neuf

autres, Voisenon dit à Boiviel qu'il savait toutes les persécutions que

lui avait fait endurer le clergé de Paris pour des causes qu'il voulait

ignorer; il se garda de parler de l'or potable. Touché de tant de

constance dans son malheur, il venait proposer à l'abbé Boiviel

d'habiter son château de Voisenon, où, dans le repos et une vie exempte

de soins matériels, il aurait des loisirs pour méditer et pour écrire.

Sa démarche, hardie en apparence, était excusable, à la juger avec

indulgence: il était heureux, riche, puissant même; ne devait-il pas

l'appui de la confraternité à un membre du clergé moins riche, moins

heureux que lui? L'abbé Boiviel serait comme chez lui à Voisenon; son

indépendance n'en souffrirait pas; quand il serait las d'y séjourner, il

le quitterait pour y revenir toutes les fois que cela lui conviendrait.

Le sanglier se laissa museler; le soir, une bonne voiture conduisait au

château de Voisenon le chimiste, le sorcier, le magicien Boiviel.

J'aurai mon or potable, se disait l'abbé de Voisenon en toussant comme

toujours.

Installé au château, l'abbé Boiviel se plia à l'existence monacale qu'on

y menait; un aussi bon régime adoucit son caractère et ses moeurs. Il

ne parla plus de s'expatrier au Japon; mais il ne parlait pas non plus

de l'or potable, quoi que Voisenon tentât pour le faire s'expliquer sur

ce point essentiel. Dès qu'il abordait les questions de chimie et

d'alchimie, Boiviel évitait de répondre, ou tombait dans une profonde

taciturnité; et pourtant on avait payé ses dettes, tous ses loyers, tous

ses dîners à _la Croix de Lorraine_, mémorable taverne où mangeaient les

abbés qui avaient quinze sous par messe dite à Saint-Sulpice; on lui

avait acheté plusieurs soutanes, plusieurs paires de bas et beaucoup de

chemises.

Au bout de trois mois de résidence au château, il était devenu gras,

frais et rose comme il ne l'avait jamais été à aucune époque de sa vie.

Enhardi par l'amitié qu'il avait montrée à son hôte, Voisenon osa dire

un jour à l'abbé Boiviel que tout esprit fort qu'on le croyait dans le

monde, il avait une foi absolue à l'alchimie: il ne niait ni la pierre

philosophale, ni la panacée, ni l'or potable. Boiviel ne put plus

reculer: admettait-il ou n'admettait-il pas l'or potable? Il y croyait!

mais, selon lui, c'était un grand péché d'en composer: Dieu s'en

offensait: c'était, pour ainsi dire, porter atteinte aux décrets de la

création que de changer en eau ce qui avait été créé pour être métal.

Un sorcier à scrupules religieux embarrassait étrangement l'abbé de

Voisenon. Cependant il ne renonça pas à sa conquête de l'or potable: il

attendit encore trois mois; et pendant ces trois mois, nouveaux agrémens

ménagés à Boiviel, qui s'habituait au bonheur avec résignation.

Traité comme ami, appelé de ce nom, Boiviel autorisa l'abbé de Voisenon

à lui dire, dans un moment d'épanchement, qu'il n'avait plus d'espoir

que dans l'or potable pour guérir de son asthme. Sans ce spécifique

autant au-dessus des autres remèdes que le soleil l'emporte sur le feu,

il n'avait plus qu'à mourir. Boiviel fut ému, ébranlé, et sa conscience

céda à la voix de l'amitié. Seulement il dit à son ami que, pour faire

un peu d'or potable, il fallait beaucoup d'or solide. Le premier essai

coûterait dix mille livres au moins. Voisenon, qui en aurait donné vingt

mille pour ne plus souffrir, consentit au sacrifice, et il remercia son

futur libérateur, qui, dès le lendemain, commença le grand oeuvre.

Quelle sage lenteur il y apporta! Les jours suivaient les jours, les

mois suivaient les mois! pas de l'or, si ce n'est celui que versait en

pièces de vingt-quatre livres l'abbé de Voisenon. Le jour vint

cependant, les dix mille livres étant épuisées, où Boiviel dit au malade

que l'or potable était en flacon, et qu'il serait bon à boire dans un

mois.

Ce fut pendant ce mois que l'alchimiste Boiviel prit congé de l'abbé de

Voisenon pour aller voir son vieux père qui habitait la Flandre. Avant

deux mois il serait de retour au château, et il y arriverait à temps

pour constater les heureux effets de l'or liquéfié. Embrassé de son ami,

comblé de présens, sollicité de revenir le plus promptement possible,

Boiviel quitta le château de Voisenon, où il avait vécu près d'un an, et

l'on a vu de quelle manière.

Après le temps indiqué par Boiviel pour que l'or fût potable, l'abbé de

Voisenon commença son traitement. Il vida le premier flacon, le second,

le troisième, attendant avec une sage patience que le résultat pût se

manifester. On n'apaise pas un asthme en quelques jours, un asthme de

quarante ans au moins.

Boiviel ne revenait pas: depuis quatre mois il était en Flandre; aux

quatre mois en succédèrent quatre autres: pas de Boiviel. L'année allait

être révolue; les flacons diminuaient: pas de Boiviel.

Il est inutile de dire que l'abbé Boiviel ne reparut plus, qu'il n'était

pas moins qu'un charlatan et un voleur. Mais ce qui est singulier à

dire, c'est que l'abbé de Voisenon se trouva beaucoup mieux de son

asthme, après avoir bu de l'or potable composé par Boiviel. Et son

regret, à la fin de ses jours, fut de n'avoir pas prévu la mort ou la

disparition, tout aussi pénible, de son alchimiste; il lui aurait fourni

les moyens de composer, en plus grande quantité, de l'or potable. En le

ménageant trop, l'or opérait moins sur ses organes, il ne hâtait pas

assez vite son retour à la santé: raisonnement profond, mais un peu

ébranlé par ce fait que ne connut pas l'abbé de Voisenon, c'est qu'il

mourut de l'asthme.

Pour se montrer supérieur aux assauts du mal, il feignait souvent de se

croire aussi dispos qu'autrefois, plus dispos même qu'il ne l'avait

jamais été dans sa jeunesse: il quittait alors son fauteuil où il

gémissait de l'asthme; il repoussait les oreillers d'un côté, son bonnet

de coton de l'autre, lançait ses pantoufles loin de lui, et il appelait

à tue-tête ses domestiques. Dans un de ces triomphes menteurs de sa

volonté sur sa chétive organisation, il éveilla un matin, pendant

l'hiver, son valet de chambre.

--Ma culotte de drap! ma culotte de drap! criait-il.

--Mais, monsieur l'abbé, y songez-vous? Vous avez été au plus bas hier

au soir, lui objecta timidement son fidèle domestique.

--C'est possible; hier soir ne me regarde pas: ma culotte de

drap!--donne!--maintenant, mon gilet fourré!--va donc!

--Mais, monsieur l'abbé, pourquoi quitter votre chambre, votre bon

fauteuil? vous êtes si pâle!

--Je suis pâle, dis-tu? cela va donc mieux que jamais; j'ai été jaune

comme un coing toute ma vie.--Bien! j'ai mon gilet, ma culotte:--apporte

ma redingote.

--Votre redingote! que vous ne mettez que pour sortir?

--C'est aussi pour sortir que je la demande. Tu raisonnes comme un pur

valet de comédie, aujourd'hui; pourquoi ne mettrais-je pas ma redingote

pour sortir? As-tu peur que je ne l'use trop? Voudrais-tu me la voler

plus neuve?

--J'ai peur que vous ne gagniez un redoublement de toux, si vous ne

gardez pas la chambre. Il fait très-froid ce matin.

--Ah! il fait froid; eh! mais tant mieux, j'aime le froid.

--Il neige même beaucoup, monsieur l'abbé.

--En ce cas, mes grandes bottes polonaises.

--Vos grandes bottes polonaises? et dans quel but?

--Probablement ce n'est pas dans le but de faire un poème; car si

Boileau a dit fort sensément que, pour écrire un poème, il fallait du

temps et du goût, il n'a pas ajouté que des bottes fussent nécessaires.

Encore une fois, je veux mes bottes polonaises pour aller à la chasse.

Est-ce assez clair, monsieur Mascarille?

--A la chasse à la maladie, monsieur l'abbé.

--Maraud! à la chasse au loup, dans le bois.

--Allons, vite! mes bottes, et pas de dialogue.

--Voilà vos bottes, monsieur l'abbé. En vérité, vous n'avez pas de pitié

de votre santé!

--Aurais-tu aussi des intentions sur mes bottes? Fais-moi la grâce de

m'apporter, valet discoureur, mes gants de daim, mon feutre et mon

fusil.

--J'y vais, monsieur l'abbé.

Tandis que le valet cherchait les gants et le chapeau de son maître,

l'abbé ouvrait la croisée et appelait le palefrenier. D'impatience, il

appelait plus fort, sifflait, et jurait même quelquefois.

--Ah! vous voilà: c'est bien heureux, ma foi! monsieur le palefrenier.

Réunissez mes chiens, détachez-en trois: je pars à l'instant pour la

chasse, et j'emmène avec moi Misapouf, Aménaïde et Zaïre. Laissez

reposer mademoiselle Deschamps, qui s'est foulé la patte l'autre jour,

au ru de Savigny.

--Je vais les tenir prêts, monsieur l'abbé.

L'abbé de Voisenon fut bientôt équipé, à l'aide de son valet de chambre,

qui ne cessait de lui répéter: Il fait si froid, qu'on a trouvé des

chiens morts dans leurs chenils, des poissons morts dans les viviers,

des vaches mortes dans l'étable, des oiseaux morts sur les branches, et

même des loups morts de froid dans la forêt.

--Mon ami, lui répondit l'abbé de Voisenon, tu en as trop dit: tes loups

morts de froid m'empêchent de croire au reste; sur ce, je pars.

Écoute-moi bien: au retour, je veux trouver mes cataplasmes de thériaque

préparés, mon lait d'ânesse convenablement chaud et mes tisanes faites:

recommande cela à l'office.

--Oui, monsieur l'abbé. Il n'en reviendra pas, c'est sûr, murmurait

encore le valet en empaquetant son maître dans sa redingote et en lui

descendant le plus possible sur les oreilles son bonnet de laine noire,

plissé à petits marteaux comme ces perruques factices que portent les

cochers dans l'hiver.

Suivi de ses trois chiens, qu'il amusa un instant au milieu de la cour,

en leur sifflant aux oreilles et en les excitant au bruit d'un petit

fouet de poche, l'abbé se lança dans la campagne toute cristallisée et

pailletée de la quantité de neige tombée dans la nuit. Au premier pas

qu'il fit, il tomba: il se releva vite, et arpenta le terrain. Ce devait

être un singulier spectacle que de voir ce vieil homme, noir comme un

cocher des pompes funèbres, aux gants noirs, aux bottes noires, à la

redingote noire, tout noir enfin, piétiner, frétiller, gambader dans la

neige, avec trois chiens aux flancs, et tantôt sifflant à effrayer la

solitude, tantôt allongeant le canon de son fusil dans la direction d'un

vol de corbeaux.

Il avait fait le tour du village de Voisenon, et il allait se trouver en

pleine campagne, quand il fut arrêté à l'issue d'une ruelle de

chaumières par une femme qui s'écria en l'apercevant: Ah! monseigneur,

car beaucoup de gens l'appelaient monseigneur, c'est le bon Dieu qui

vous envoie!

--Qu'y a-t-il? s'informa l'abbé; d'où vient cet effroi? pourquoi cette

exclamation?

--Notre grand-père se meurt, et il ne veut pas mourir sans confession.

--Cela ne me regarde pas, mon enfant; c'est l'affaire d'un prêtre.

--Est-ce que vous n'êtes pas prêtre, monseigneur?

--A peu près, répliqua l'abbé de mauvaise humeur et assez interdit, à

peu près; mais adresse-toi de préférence au prieur du couvent: il entend

mieux cela que moi; tu vois que je chasse. Cours donc au château, sonne

au couvent, sonne fort, et réserve-moi pour une meilleure occasion.

--Monseigneur, mon grand-père n'a pas le temps d'attendre; il va

passer. Il faut que vous veniez.

--Je te le répète, répliqua l'abbé, confus en lui-même de son refus, je

suis en train de chasser; la chose est tout-à-fait impossible.

Il voulut poursuivre son chemin; mais la jeune fille, qui ne comprenait

pas les mauvaises raisons de l'abbé, s'attacha à lui; et, le saisissant

par les basques de sa redingote, elle le força à se détourner. Éveillés

par le bruit de cette conversation matinale, quelques paysans parurent

sur le seuil de leurs portes, d'autres aux croisées; et comme un village

est une grande botte de foin sec qu'une étincelle embrase, les femmes se

réunirent aux maris, les enfans à leurs mères; bientôt toute la

population sortit dans les rues, afin d'être au courant de l'événement

qui causait tant de rumeur.

Abbé du Jard, seigneur de Voisenon, roi du pays, l'abbé se sentit gagné

par une honte profonde au milieu de la foule qui l'entourait, et qui

murmurait déjà de son refus aussi irréligieux qu'inhumain.

Il n'était pas inhumain, le pauvre abbé; mais il avait complètement

oublié les formules usitées en pareille occasion, et au fond, comme il

était indifférent et non hypocrite, sa conscience lui reprochait d'aller

absoudre ou condamner un homme, quand il se reconnaissait si peu digne

lui-même de juger les autres au tribunal de la confession.

Cependant la nécessité l'emporta sur ses justes scrupules, dont il ne

pouvait se servir d'ailleurs comme d'une excuse auprès de ses vassaux;

et, la tête basse, le fusil incliné, il se laissa conduire à la

chaumière où rendait le dernier souffle le vieillard qui tenait à ne pas

mourir sans l'aveu officiel de ses fautes.

Les habitans s'agenouillèrent devant la porte, tandis que l'abbé s'assit

auprès du moribond, afin de recueillir ses lentes paroles.

Depuis le malencontreux moment où l'abbé avait été dérangé dans sa

chasse, il avait perdu, car il avait des boutades de peur

superstitieuse, la fière détermination de ne pas se croire malade ce

jour-là. Que de signes de mauvais augure! Il avait trébuché en quittant

le château, il avait vu des nuées de corbeaux, une fille éplorée l'avait

forcé de se rendre auprès d'un pécheur effrayé; maintenant on disait les

prières des agonisans autour de lui, le mourant lui parlait. L'abbé de

Voisenon fut ébranlé; sa témérité croula, il eut froid au coeur, ses

oreilles furent pleines de tintement, son asthme grogna au fond de sa

poitrine. Je suis mal, se dit-il; j'ai eu tort de sortir. Pourquoi

suis-je sorti? Ses tristes pensées se mêlèrent aux déchiremens aigus de

sa toux; enfin il se pencha sur la tombe ouverte à son côté, il écouta

la confession.

--Vous êtes né le même jour que moi! s'écria tout-à-coup l'abbé de

Voisenon à la première confidence du pénitent; vous êtes né le même jour

que moi! Et il sembla dérober au malade son jaune cadavéreux.

Le moribond poursuivit, et nouvelle frayeur de l'abbé.

--Vous n'avez jamais écouté la messe jusqu'au bout! et moi, se dit

l'abbé de Voisenon, qui n'en ai pas ouï le commencement d'une seule

depuis plus de trente ans!

Le pénitent ajouta:

--J'ai commis, monseigneur, le grand péché que vous savez.

--Le grand péché que je sais! j'en sais tant! s'avoua l'abbé; quel

péché, mon ami?

--Oui! le grand péché..... quoique marié.

--Ah! je comprends! mon grand péché, quoique prêtre!

Un déplorable hasard, si c'est un hasard, car le pareil péché est assez

passé en habitude chez ceux qui ont vécu, faisait que le vassal était

tombé au même piége que le seigneur appelé à le juger à sa dernière

heure.

Quand la confession fut finie, l'abbé se consulta avec terreur, et,

après quelques combats où toutes les raisons furent déduites, il remit

les péchés, en s'avouant, dans une anxiété profonde, mais traversée de

part en part d'une épigramme, que le moribond, par reconnaissance,

devrait bien lui rendre le même service.

La cérémonie étant achevée, l'abbé se leva pour partir; les jambes lui

manquèrent: on fut obligé de le porter jusqu'au château, où tout le

monde fut alarmé de son abattement.

Pendant tout le reste du jour, il ne parla à personne; enseveli au fond

de son silence, il ne desserra les lèvres que pour tousser. La nuit fut

mauvaise; des courans glacés lui traversaient les nerfs, et le moribond

ne s'en allait pas de sa mémoire, qui lui retraçait sans cesse la

confession de cet homme se mourant au même âge que lui et chargé des

mêmes péchés. Au jour, son trouble fut au comble; il commanda à son

valet de chambre de faire venir le médecin et le prieur du couvent: «Et

tout de suite, ajouta-t-il; tout de suite!»

Comprenant mieux cette fois les volontés de son maître, le domestique

s'empressa d'aller éveiller le prieur, dont le couvent était attenant au

château, et le médecin, qui avait une chambre dans le château même.

C'était un jeune homme choisi par le célèbre Tronchin parmi ses

meilleurs élèves, sur le voeu de l'abbé de Voisenon.

Pénétrés l'un et l'autre du danger de M. l'abbé, le prieur et le médecin

accourent en hâte au château; M. de Voisenon avait été si malade la

veille! Arriveront-ils à temps?

Leur zèle est si égal et si prompt, qu'ils arrivent en même temps à la

chambre où M. l'abbé les attendait.

L'abbé de Voisenon n'attendait plus; il était reparti pour la chasse.

On touchait au dernier tiers de ce fatal dix-huitième siècle, qui s'en

allait en charpie, ruiné par la débauche, la petite vérole, et aussi par

l'âge; il se faisait hideusement vieux, et sa vieillesse n'inspirait pas

le respect. Vieux roi, vieux ministres, vieux généraux, s'il y avait

encore des généraux, vieux courtisans, vieilles maîtresses, vieux

poètes, vieux musiciens, vieilles danseuses, descendaient brisés

d'ennui, fatigués de mollesse, édentés, fanés et fardés, vers la tombe.

Louis XV accompagnait la marche funèbre; on le conduisait à Saint-Denis

entre deux lignes de cabarets pleins de chanteurs, joyeux de se

débarrasser de ce fléau qu'enlevait un autre fléau: la petite vérole

délivrait de la peste. Crébillon était mort; le fils du grand Racine,

honoré du fameux titre de membre de l'Académie des Inscriptions et

Belles-Lettres, était emporté par une fièvre maligne, et obtenait de la

publicité reconnaissante du temps cet éloge nécrologique aussi bref

qu'éloquent: «M. Racine, dernier du nom, est mort hier d'une fièvre

maligne; il ne faisait plus rien comme homme de lettres; il était abruti

par le vin et par la dévotion.» Douze jours après, Marivaux suivait au

cimetière le fils du grand Racine, abruti par le vin. L'abbé Prévot

mourait d'une dixième attaque d'apoplexie dans la forêt de Chantilly. Au

printemps suivant, l'impudique maîtresse de Louis XV, madame de

Pompadour, descendait à quarante-deux ans dans la tombe, après avoir

exhalé un bon mot en guise de confession: «_Attendez encore un moment_,

monsieur le curé de la Magdelaine, avait dit la moribonde, _nous nous en

irons ensemble_.» Paroles bien édifiantes et dignes de rivaliser avec ce

vaudeville qui courut dans tout Paris au sujet d'une aussi belle mort:

Il est mort, ce pauvre Soubise;

Sa tente à Rosbach il perdit,

A Versaille il perd sa marquise,

A l'Hôpital il est réduit.

Les Tourelles: Histoire des châteaux de France, volume II · 第 10 / 17 段