Ainsi l'amour de la voûte céleste

Descend pour nous dans ce séjour funeste;

C'est dans ton sein qu'il retrouve aujourd'hui

L'unique temple encor digne de lui.

Après ces jolies choses dites à mademoiselle Daphné, nous trouvons une

épître de M. l'abbé _à mademoiselle Elie, qui voulait me faire son

chapelain_. Quelle idée si extraordinaire, en effet, de choisir un

prêtre pour chapelain! Ne dirait-on pas que la proposition s'adressait à

un mousquetaire? Au reste, l'abbé de Voisenon ne la repousse pas; il

répond à mademoiselle Élie, qui prétendait le faire son chapelain:

Le chapelain, rempli de ta divinité,

Ressentira de plus grands troubles

Que ceux que tourmentait l'oracle de Phébus;

Tous les jours seront fêtes doubles,

Et les désirs feront le plan des orémus;

C'est dans tes yeux qu'on lira son rosaire,

Les amours répondront en choeur;

La relique sera ton coeur,

Le mien sera le reliquaire.

Et non seulement ce malheureux abbé péchait pour lui, mais il se damnait

pour les autres. Il avait du libertinage en magasin; il en cédait à ses

amis, qui l'envoyaient à leurs amies, à l'occasion d'une fête ou d'un

mariage. Ainsi le grave Duclos s'adresse à lui, afin d'avoir quatre

vers bien tournés pour envoyer à une mademoiselle Olympe; et aussitôt

l'abbé prend la plume et intitule ainsi le quatrain demandé: _Vers au

nom de Duclos, à mademoiselle Olympe, qui désirait une vierge qui était

dans son lit_. Nous ignorons comment mademoiselle Olympe trouva les

vers: quant à nous, nous les trouvons trop vifs pour les transcrire.

C'est là le service qu'un grave historien obtenait d'un abbé au

dix-huitième siècle.

Puis vient un madrigal sur les limbes! oui, sur les limbes! ce sujet de

si sévères controverses; puis _un envoi de M. le duc de Richelieu à

madame d'Egmont, sa fille, en lui donnant un autel de l'amour_. Il a

rimé pour l'historien, il rime pour un duc. C'est maintenant un peu son

tour: _A madame de ***, qui m'apprenait à faire du filet, et à qui

j'offrais mon premier essai de cet ouvrage_. Et il débute de cette

manière:

Saint Pierre, Vulcain et l'Amour

Firent des filets tour à tour.

Ceux de l'Amour, qu'on idolâtre,

Forment le plus doux des métiers.

Ainsi les filets de saint Pierre n'ont que le dernier rang comparés aux

autres filets. Il est à remarquer ici, comme ailleurs, que l'abbé de

Voisenon est toujours entraîné à prendre ses images dans le domaine de

la théologie. J'ai pensé que le remords était pour beaucoup dans ses

réminiscences pieuses, acharnées à le poursuivre. Cela est d'autant plus

vraisemblable, qu'il ne se montra jamais ouvertement athée ni dans ses

vers, ni dans sa prose, ni même dans sa correspondance avec Voltaire; et

l'occasion était pourtant assez belle! Avec le patriarche il se rabat

sur la tolérance, thème élastique: il crie un peu contre la persécution;

mais au fond il n'attaque pas les bases de la religion; non que ceci

l'excuse; car, impiété pour impiété, mieux vaut celle, s'il y a un choix

à faire, qui a pour elle les luttes et les fatigues du raisonnement que

l'impiété infirme qui se compromet sans réflexion et tombe dans l'abîme,

non avec la dignité du plongeur hardi, mais en deux doubles et les yeux

fermés. Satan est noble, les diablotins sont ridicules. L'abbé de

Voisenon ne fut jamais qu'un diablotin en impiété.

Si l'abbé de Voisenon n'était pas un aigle en fait de bon sens, que

penser de M. de Choiseul, qui voulut le faire nommer ministre de France

dans une cour étrangère? l'abbé de Voisenon! cet homme que M. de

Lauraguais appelait _une poignée de puces_! Mais, s'il ne fut pas

ministre de France, il était écrit qu'il serait ministre de quelqu'un;

il était trop incapable de l'être pour que cela n'arrivât pas. Quelques

années après le projet ridicule de M. de Choiseul, le prince-évêque de

Spire le nomma son ministre plénipotentiaire à la cour de France. Il ne

lui manquait plus que d'être académicien: il le fut; il succéda à

Crébillon, l'auteur d'_Atrée et Thyeste_.

Quand il fut nommé par le prince-évêque de Spire ministre

plénipotentiaire à la cour de France, il reçut les félicitations du haut

clergé, honoré dans sa personne d'une distinction aussi rare. Toute

flatteuse qu'elle fût, cette mission n'arrêta pas cependant son

entraînement vers le théâtre: l'eût-on fait pape, il aurait encore écrit

des opéras et des vaudevilles à la face de la chrétienté scandalisée. Au

nombre des nobles ecclésiastiques qui allèrent le complimenter, il s'en

trouva un qui, s'étant présenté plus tard que les autres, et au moment

où les réceptions semblaient épuisées, causa quelque surprise au château

de Voisenon. Descendu à Melun, où il avait été invité à déjeuner par le

chapitre, l'évêque de Meaux, qui n'était plus Bossuet, résolut, la

journée étant belle, le chemin agréable, d'aller à pied et à travers

champs de Melun à Voisenon, pour y apporter ses félicitations au

ministre du prince-évêque de Spire. Tout en écoutant le bruit des

cloches du couvent, _qui avait toujours_ quelque chose à sonner, comme

disait l'abbé de Voisenon, l'évêque de Meaux parvint, de sentier en

sentier tracé dans la campagne, au château, où il n'était pas attendu.

On était en automne: il y avait plus de fruits que de feuilles sur les

arbres. Sous un pommier, l'évêque aperçoit, dans un costume fort

différent du costume villageois, une jeune fille occupée à manger des

fruits avec une avidité peu commune aux gens de la campagne. Son corset

était en satin rose, semé de paillettes d'argent.--Qui êtes-vous? lui

demanda l'évêque en s'arrêtant près de l'arbre.--Monsieur, je suis un

_jeu_; mademoiselle, qui est sur l'arbre, est aussi un _jeu_; et nous

mangeons des pommes, comme vous voyez. Après avoir regardé dans le

pommier l'autre demoiselle qui était aussi un jeu, en corset amaranthe

avec des paillettes d'or, l'évêque, fort entrepris, s'achemina vers le

château. A vingt pas plus loin, dans la vigne, il voit luire des reflets

rouges comme du feu, et il entend de grands éclats de rire: il s'avance,

et il aperçoit d'autres jeunes filles, portant au-dessus du front des

touffes écarlates, ayant des ailes et des pantalons de tricot. C'est du

sortilége, dirait-on, pensa l'abbé, qui demanda cependant aux

vendangeuses qui elles étaient.--Nous sommes une troupe de génies, et

voilà deux _plaisirs_, répondirent-elles; n'avez-vous pas rencontré les

_jeux_ plus loin?--J'ai rencontré les jeux, répliqua l'évêque plus

pressé que jamais d'arriver au château pour avoir l'explication de ces

étranges divinités en train de gaspiller la propriété de l'abbé de

Voisenon. Que se passe-t-il donc ici? murmurait-il. Je ne me suis pas

trompé cependant! je suis bien dans le château de Voisenon: voilà le

château, voilà l'église, voilà l'abbaye. Des bruits nouveaux frappent

encore son oreille dans une haie de groseilliers, plantée à très-peu de

distance du château même. Il écarte quelques rameaux épineux, et il voit

une fort belle femme ayant pour ceinture, sous son sein à demi nu, deux

gros serpens en soie noire. On ne donna pas le temps à l'évêque de

s'informer en compagnie de qui il se trouvait.--Si le voyageur est

altéré, lui dit la joyeuse et belle femme de la troupe, il n'a qu'à

cueillir des groseilles; _la Discorde et sa suite_ le lui

permettent.--_La Discorde et sa suite!_ s'écria l'évêque; mais je suis

donc à Saint-Lazare, parmi les fous! Les _jeux_ et les _plaisirs_, les

_génies_ et la _Discorde!_

Il touchait au seuil du château, dont quelques portes avaient été

enlevées pour que le salon apparemment eût une plus longue perspective.

Au moment où il entra, une femme vêtue d'une longue robe bariolée de

figures astrologiques, le front étincelant d'une étoile en papier

d'argent, vint à lui en chantant:

Le soleil nous ramène au jour où tous les ans

Le conseil souverain m'appelle:

Évitez de l'Amour les piéges séduisans;

Souvent sa blessure est cruelle.

--Je ne comprends rien à tout cela, madame ou mademoiselle, dit

l'évêque, dont la surprise devenait de l'inquiétude mêlée de honte; ne

suis-je pas au château de Voisenon?

--Vous y êtes, monsieur, répondit une autre femme, qui, montrant des

bras et des épaules nues sur une draperie blanche, se prit à chanter

avec roulades ces paroles presque de circonstance:

Aucun mortel ne peut pénétrer en ces lieux.

--Mais, mademoiselle, expliquez-moi... La demoiselle reprit:

Comment effacer de mon coeur

Les traits de ce mortel si tendre,

Que m'offre un songe trop flatteur?

Quel charme pourra m'en défendre?

Quelles paroles pour un évêque! Il ne savait que devenir, où aller,

puisqu'il était au château. Dehors? mais dehors il y avait des _jeux_,

des _plaisirs_, des _génies_ et des _discordes_. Quand il interrogeait,

on lui répondait en chantant. Cependant il dit avec beaucoup de douceur

à la même personne: Je désirerais être présenté à M. l'abbé de Voisenon;

pourrais-je...

L'Amour est un dieu trop léger,

Il s'envole et produit la haine;

Il sait nous cacher le danger.

Je ne veux point porter sa chaîne.

--Qu'il en soit comme vous le voudrez, madame; mais je m'en irai sans

avoir vu M. de Voisenon.

--Vous prenez assez mal votre temps, lui dit enfin en prose la folle

chanteuse; ne voyez-vous pas que nous répétons au château Mirzèle?

--Qu'est-ce que Mirzèle? Oserai-je vous demander...

--Ah çà! d'où sortez-vous? Tout Paris sait pourtant à cette heure que M.

de Voisenon achève sa féerie de Mirzèle pour la Comédie-Italienne; et

nous la répétons aujourd'hui. Et la preuve, écoutez-moi bien. C'est le

morceau de Zéphis.

Jeune Mirzèle,

Voulez-vous voir vos jours par le bonheur formés?

Aimez!

Zéphis, triste pour vous, Zéphis sera fidèle;

Aimez!

Regardez à vos pieds l'amant que vous charmez.

Aimez!

Le plaisir dit, quand on est belle:

Aimez!

--Vous jouez donc ici la comédie? demanda dans la plus profonde

confusion l'évêque de Meaux.

--La comédie, non, mais l'opéra. Vous voyez en nous les artistes de la

Comédie-Italienne, qui répètent, comme j'ai eu l'honneur de vous

l'apprendre, la dernière féerie de M. de Voisenon.

--Et moi, pensa l'évêque en descendant les marches du salon pour s'en

aller de ces lieux beaucoup trop mondains, qui croyais trouver ici des

moines à profusion! Comme il terminait sa triste réflexion, il entendit

la voix des moines qui chantaient dans les corridors du couvent. Quelle

bizarre impiété! se dit-il en prêtant l'oreille tantôt au latin des

moines, tantôt à la musique des chanteuses; M. de Voisenon ne pense

guère à son salut.

Sa méditation fut dérangée par une troisième voix chevrotante, mêlée de

toux, qui grinçait ces paroles dans le salon:

Impitoyable Amour, dieu trompeur, dieu barbare,

Je connais de tes traits la perfide douceur;

Je ne vois plus en toi qu'un tyran qui prépare

Les crimes des mortels, et la honte et l'horreur.

--A la fin, je vous trouve, monsieur de Voisenon! s'écria l'évêque de

Meaux.

--Monseigneur l'évêque de Meaux chez moi! s'écria à son tour Voisenon un

peu décontenancé, mais remis aussitôt. Monseigneur, vous arrivez à

temps; mes moines vont chanter vêpres: allons à la chapelle.

A cinquante-deux ans, toujours pour se défaire de son asthme, il voulut

essayer de l'effet des eaux minérales sur son tempérament étiolé. Son

voyage de Paris à Cauterets et son séjour dans ce bourg de bitume et de

soufre, racontés par lui-même dans ses lettres, peuvent être considérés,

à quatre-vingts ans de distance, comme une peinture historique de la

manière de voyager chez les grands seigneurs du temps, et comme les

pages les plus vraies de la vie oiseuse, empaquetée, gourmande et

chétive du narrateur: «Nous passâmes hier par Tours, dit-il à son ami

Favart, dans sa première lettre datée de Châtellerault, et du 8 juin

1761, où madame la duchesse de Choiseul reçut tous les honneurs dus à la

gouvernante de la province: nous entrâmes par le mail, qui est planté

d'arbres aussi beaux que ceux du boulevard. Il y eut un maire qui vint

haranguer madame la duchesse: M. Sainfrais, pendant la harangue, s'était

posté précisément derrière; de sorte que son cheval donnait des coups de

tête dans le dos de l'orateur, ce qui coupait les phrases en deux, parce

que l'orateur se retournait; après il reprenait le fil de son discours:

nouveaux coups de tête du cheval, et moi de pâmer de rire. A deux lieues

d'ici, nous avons eu une autre scène: un ecclésiastique a fait arrêter

le carrosse et prononcé un discours pompeux adressé à M. Poissonnier, en

l'appelant mon prince. M. Poissonnier a répondu qu'il était plus, que

tous les princes dépendaient de lui, et qu'il était médecin.--Comment!

vous n'êtes pas M. le prince de Talmont? a dit le prêtre.--Il est mort

depuis deux ans, a répondu madame la duchesse.--Mais qui est donc dans

ce carrosse?--C'est madame la duchesse de Choiseul. Aussitôt il a

commencé par la louer sur l'éducation qu'elle donnait à son fils.--Je

n'en ai point, monsieur.--Ah! vous n'en avez point; j'en suis fâché.

Ensuite il a tiré sa révérence.

»Adieu, mon bon ami. Nous arriverons à Bordeaux jeudi: je m'attends à me

bourrer comme il faut.»

Édifiant état du haut et du bas clergé à cette époque! L'abbé de

Voisenon voyage en carrosse pour se bourrer à Bordeaux, et un abbé

affamé harangue à tort et à travers, pour avoir de quoi dîner, les

premiers gentilshommes venus.

C'est à madame Favart que Voisenon écrit de Bordeaux: «Nous arrivâmes

hier ici à dix heures du soir. M. le maréchal de Richelieu avait passé

la Garonne pour venir au-devant de madame la duchesse de Choiseul. Il la

conduisit dans sa belle frégate bien vernie, bien musquée surtout, et

meublée d'un beau damas cramoisi avec des galons et des crépines d'or.

Cette ville-ci est admirable avant que l'on n'y arrive; tout ce qui

tient à l'extérieur est tout au mieux; mais ce qui m'afflige, c'est

qu'on n'y voit point de sardines à cause de la guerre. Je ne savais pas

que les sardines eussent pris parti contre nous; je m'en vengeai sur

deux ortolans que je mangeai hier à souper, et sur un pâté de perdrix

rouges aux truffes, fait depuis le mois de novembre, à ce que dit M. le

maréchal, et qui était aussi frais, aussi parfumé que s'il avait été

fait la veille.»

Si l'on s'étonnait de ce qu'un asthmatique mangeât des perdrix et des

truffes, sans être horriblement malade, l'étonnement ne serait pas long.

Le lendemain, Voisenon écrivait à Favart: «Mon ami, j'ai passé une nuit

affreuse; je viens de fumer et de prendre mon kermès. Je ne pourrai voir

aucune rareté de cette ville. Si je suis trois jours de suite à

Cauterets dans cet état-là, vous me reverrez à la fin du mois.»

On croit que l'abbé va être plus sobre. Dans la même lettre, il ajoute:

«La table, hier à dîner, fut couverte de sardines: j'en mangeai six en

six bouchées; c'est un morceau délicieux; je compte, malgré mon kermès,

en manger autant aujourd'hui avec mes deux ortolans. Nous partons

demain, et mercredi nous arriverons à Cauterets.»

Ainsi, malade, le 11, d'un monstrueux souper pris le 10; le lendemain

11, il mange enfin des sardines six par six, et encore des ortolans! Le

18, il écrit de Cauterets à Favart: «Je suis arrivé hier en bonne santé;

j'ai mal dormi, parce que la maison où je loge est sur un torrent qui

fait un bruit affreux. Ce pays-ci ressemble à l'enfer comme si on y

était, excepté pourtant que l'on y meurt de froid; mais c'est une

horreur à la glace, comme était la tragédie de _Térée_.»

Et Voisenon écrit douze jours après, en s'adressant à madame Favart:

«L'oncle de madame la duchesse de Choiseul, qui vous faisait tant de

complimens dans le foyer, est arrivé d'hier: il loge avec moi. Il trouve

déjà que l'on mène une vie triste ici. Je l'ai cependant présenté ce

matin dans la meilleure maison de Cauterets. J'avoue que j'y suis les

trois quarts du jour. Il n'y a point de femmes; mais il y a des choses

dont je fais plus d'usage; en un mot, c'est chez le pâtissier. Il fait

des tartelettes admirables, des petits gâteaux d'une légèreté

singulière, et des petites tourtes composées avec de la crême et de la

farine de millet: on appelle cela des millassons. Je m'en gave toute la

journée; cela fait aigrir mes eaux; cela me rend jaune; mais je me porte

bien.»

Cette goinfrerie de l'abbé de Voisenon, toujours entre des pâtés et son

tombeau, finit par être curieuse comme une étude. On tient à savoir qui

l'emportera sur lui de l'asthme ou de la pâtisserie. «Mon cher neveu,

continue-t-il d'écrire à Favart, c'est aujourd'hui que j'étouffe, mais

par ma faute. Je dînai si fortement hier que je ne pouvais plus me

remuer en jouant au cavagnole; j'étais si plein, que je disais à tout le

monde: Ne me touchez pas, car je répandrai. Je soupai par

extraordinaire; ma poitrine a sifflé toute la nuit, et j'ai actuellement

dans l'estomac mes six gobelets d'eau, qui disent comme ça qu'ils ne

veulent pas passer; je vais les pousser avec mon chocolat. Cela ne

m'empêche pas de dire cette chanson:

La sagesse est de bien dîner,

En commençant par le potage;

La sagesse est de bien souper,

En finissant par le fromage.

On est heureux si l'on peut se gaver,

Et si l'on digère on est sage.

Et plus loin il ajoute: «Je me baigne tous les matins; je ressemble à

une allumette que l'on soufre. Je m'en porte assez bien; cependant j'ai

des ressentimens de mon asthme, dont je ne guérirai jamais.»

Il était difficile qu'il guérît avec ces malheureux excès de table qui

auraient tué un homme sain et vigoureux. Inutilement vous chercheriez

dans sa correspondance avec Favart et sa femme une seule pensée détachée

des plaisirs de la bouche. On a lu avec quelle estime il cite un

pâtissier établi à Cauterets, fameux par ses tourtes. Son bonheur ne

devait pas s'arrêter là. «Un second pâtissier, s'écrie-t-il, sur ma

réputation, est venu s'établir ici: tous les jours il y a une émulation

et un combat entre ces deux artistes. Je mange et juge: c'est mon

estomac qui en paie les dépens. Je vais au bain et je reviens au four.

Je reviendrai dans le temps des grives; j'en ferai manger à ma petite

nièce (madame Favart). Vous les effaroucherez, et moi je les tuerai.

Nous avons ici des perdreaux rouges que l'on apporte de toutes parts:

ils sont délicieux.»

Enfin il resta si long-temps aux eaux, où il était allé uniquement pour

se soigner et vivre dans la plus rigoureuse sobriété, que la veille de

son départ de Cauterets il écrivait tristement à madame Favart: «Je suis

tel que vous m'avez vu: quelquefois asthmatique, me traînant toujours et

me livrant trop à ma gourmandise.» Les douleurs qu'il éprouva pendant

son séjour à Baréges, avant son retour définitif à Paris, sont la preuve

du déplorable résultat des eaux minérales sur sa santé. «Je suis, de mon

côté, souffrant comme un malheureux, et je suis actuellement dans une

attaque d'asthme si violente que je ne puis douter que ce ne soit l'air

de ce pays-ci qui me soit aussi contraire que celui de Montrouge. Si je

suis demain aussi mal, je retournerai passer la semaine à Cauterets, et

samedi j'irai à Pau, afin d'y attendre les dames qui y passeront lundi

pour gagner Bayonne. Je suis sûr que je serai dans un cruel état pendant

la route.»

Tel fut le bienfait qu'obtint l'abbé de Voisenon d'une résidence de

quatre mois aux eaux de Cauterets et de Baréges. Il retournait à

Voisenon infiniment plus malade qu'il ne l'était en partant. La veille

même du jour où il monta en voiture pour rentrer chez lui, où il

voulait, comme il le dit quelque temps après, _se trouver de plain-pied

avec les tombeaux de ses pères_, il se livra à un monstrueux dîner sur

les montagnes de Baréges. Un poète aurait salué la nature d'un adieu

touchant; lui mangea comme un ogre: «Mes porteurs étaient des chèvres

plutôt que des hommes, qui sautaient de rochers en rochers, qui

descendaient dans des endroits si escarpés, que, si je ne m'étais pas

cramponné contre ma chaise, je serais tombé vingt fois dans des abîmes.

Nous arrivâmes à un lac qui a une grande lieue de circonférence: l'eau

en est bleue, vive et claire comme celle de la mer; nous fîmes pêcher

des truites que nous mîmes griller sur-le-champ dans la cabane d'un

Espagnol; elles étaient bien saumonées et d'un goût merveilleux. Nous

avions porté beaucoup de daubes, de rôti froid, des fricassées de poulet

dans des pains, des tartes et des pièces de pâtisserie délicieuses. Je

mangeais à effrayer toute la compagnie; l'air de la montagne m'avait

donné un appétit dévorant: on ne pouvait pas concevoir comment une aussi

mince personne avait un aussi grand estomac. J'espère arriver à Paris le

2 octobre; je compte que nous coucherons à Belleville dès le lendemain.»

Cette citation est prise de la dernière lettre écrite des eaux par

l'abbé de Voisenon. A Belleville, où il parle de se rendre, était la

petite maison de campagne de Favart, qui y recevait ses amis, le vieux

Crébillon, Boucher et Vanloo. Voisenon y avait sa chambre, comme, du

reste, il en avait une chez tous ses amis. Sa vie s'éparpillait comme

ses petits vers et ses dîners. Cependant l'époque approchait où sa

déplorable santé allait l'obliger à ne plus quitter son château de

Voisenon, habité plus souvent que par lui, jusque là, par son frère et

sa belle-soeur, excellentes personnes pleines d'indulgence pour ses

moeurs décousues. L'air de la Brie lui rendait parfois des apparences

de santé dont il abusait bien vite. Sans son estomac, qui a une si large

part dans son histoire, il aurait réuni en lui les deux belles qualités

exigées par Fontenelle pour atteindre à une grande longévité: _Un bon

estomac et un mauvais coeur._ Il n'eut qu'un mauvais coeur, non

qu'il fût ingrat ou dur; mais il était indifférent au suprême degré, et

c'est là ce qui constitue le mauvais coeur, selon Fontenelle. On ne

saurait en avoir de meilleures preuves que la lettre suivante écrite par

lui à Favart du château de Voisenon, où il était réinstallé. C'est, du

reste, une des plus jolies pages qu'il ait écrites de sa main si

paresseuse et si peu châtiée. Nous la mettons à côté des plus adorables

facilités de madame de Sévigné, cette divine plume.

Il s'adresse encore à Favart.

«Mon cher neveu,

»Depuis jeudi je m'engraisse d'ennui, et j'éprouve que rien ne rend

plus imbécile que de s'ennuyer. Ma tête ressemble à un terrain

sablonneux où rien ne peut pousser; c'est le jardin de Belleville,

il n'y pousse que des lilas, et c'est ma petite nièce qui est le

lilas, à l'exception qu'elle s'y maintient toujours en fleurs, et

que les lilas de Belleville passent au bout de quinze jours. J'ai

eu la visite de mes moines; il y en avait un très-sourd qui est

mort; mais ceux qui entendent et qui ne comprennent point sont

restés. Je me promène les après-dîners. Il fait un froid excessif;

cependant tout mon bois n'est qu'un tapis de bouquets jaunes et de

violettes. Ils semblent dire à mon neveu: Venez, venez, afin de

nous chanter; et à ma nièce: Venez, venez, afin de nous parer. Vous

êtes de bien mauvaises gens de n'être pas venus passer quelques

jours avec nous. Ma belle-soeur me charge de vous en faire des

reproches, aussi bien que de votre silence à son égard. Je ne la

vois qu'à dîner. Je rentre à la fin du jour, je prends mon

chocolat, et je suis dans mon lit à neuf heures et demie au plus

tard. J'ai ici un architecte qui fait le mémoire et le plan de tous

les ouvrages de mon église; il en viendra demain un autre pour

attester la vérité de tout ce que celui-ci inventera, et l'on agira

ensuite.

»J'eus hier un spectacle bien triste, mon bon ami, et qui me fit

pleurer. Nous avons dans le village une Jeannette fort jolie; son

mari est mort avant-hier; je trouvai l'enterrement le soir: la

bière était dans une charrette, et la petite veuve se précipitait

sur son pauvre mari en faisant des cris affreux. Ah! pauvre

Jeannette, disait-elle, pauvre Jeannette! que vas-tu devenir?

Quoi! mon cher homme, tu n'es plus avec ta femme; je ne te verrai

donc plus? Et mes malheureux enfans, qu'en ferai-je? Ah! mon pauvre

cher homme!

»Je n'ai jamais vu une douleur aussi violente, aussi sincère, aussi

communicative; ce nom de Jeannette rendait, il est vrai, la chose

bien intéressante; tous nos poètes tragiques se feraient péter les

veines avant d'être aussi touchans. Je crois même que le grand

Opéra, malgré ses beaux sentimens, ne l'est pas autant. Votre

lettre m'a bien fait rire, Fumichon; écrivez-moi souvent, etc.»

Les Tourelles: Histoire des châteaux de France, volume II · 第 9 / 17 段