Pétrarque, d'un père musicien et d'une mère cantatrice, Benoîte-Justine
de Roncerey, intelligence franche, de son siècle par sa pétulante
légèreté, et de tous les siècles honnêtes par sa fidélité réfléchie aux
devoirs de la famille et de l'épouse. A cause de son nom d'origine
noble, on l'appela du surnom de Chantilly. De main en main, la petite
Chantilly, fêtée partout, traversa l'Allemagne, alors plus
qu'aujourd'hui encore passionnée pour la musique, pour les livres, pour
les opéras français. Quand mademoiselle du Roncerey ou plutôt la petite
fée du nom de Chantilly, eut tari tous les baisers des souverains du
Nord, et particulièrement les caresses des ducs de Lorraine, son étoile,
une étoile étincelante et à facettes, comme son joli génie, la conduisit
à Paris, et jusqu'à la porte de l'Opéra-Comique. Elle commença à figurer
sur ce théâtre en qualité de danseuse: c'est aussi comme danseur, je
crois, que Talma débuta quelque part: on voit qu'il ne faut qu'à demi se
fier aux étoiles. Peu de temps après ses premiers débuts, Favart, qui
écrivait pour l'Opéra-Comique, devint passionnément amoureux d'elle; on
n'a pas d'idée des précautions délicates dont il s'entoure pour adresser
l'expression de son amour à mademoiselle Chantilly, une simple et
obscure actrice sous le règne de Louis XV, époque où l'on ne choisissait
guère ses tournures de phrases en cultivant une tendresse de coulisses:
comme il soupire à la lueur des quinquets! comme il l'aborde avec
respect quand le rideau est baissé! comme il va sinueusement à elle, à
travers les épaules déployées, les bras nus, les fronts altiers de ces
dames! Ses premières lettres d'amour, que nous avons lues avec autant de
charmes au moins que celles de Rousseau à son idéale Héloïse, sont des
modèles de simplicité et de candeur. Favart n'eût pas été plus réservé
en écrivant à une fille de robe, cloîtrée dans un couvent des Minimes;
ses intentions sont pures, ses vues, ses espérances sont honnêtes. Dès
qu'on le voudra, il s'ouvrira à madame de Roncerey, à M. de Roncerey:
plutôt mourir que de tramer une séduction! Et Crébillon fils avait déjà
écrit _l'Écumoire_ et _le Sofa_, ces livres que vous connaissez, ou que
pour votre honneur vous ne connaissez pas. Enfin il épouse mademoiselle
de Chantilly, qui prend pour ne plus le quitter le nom de madame Favart.
On ne sait point si les philosophes rirent beaucoup de ce mariage: cela
dut être; le mariage était un acte trop sérieux pour que les philosophes
ne s'en amusassent pas à leurs petits soupers. Ce qu'on sait, c'est que
M. de Roncerey, qui ne crut pas avoir donné son consentement à ce
mariage, trouva fort mauvais plus tard, lui, homme de race, et par
occasion musicien ambulant, d'avoir pour gendre le fils d'un pâtissier
de la rue de la Harpe; seulement il s'aperçut de cette tache de farine
à son écusson, dans une circonstance où il fut soupçonné d'avoir moins
songé à la dignité de son nom qu'aux intérêts privés et fort privés du
maréchal de Saxe.
Il est temps de dire que le héros de Fontenoy, qui n'était en amour ni
timide comme Turenne, ni continent comme Bayard, n'avait pu voir sans
envie l'actrice dont Paris raffolait; rien ne pouvait résister à un
désir de ce grand vainqueur: il prenait des villes, des provinces,
battait les plus grands généraux étrangers, allait à la cour en bottes;
il eût été plaisant, ma foi, que la Favart lui eût coûté plus de souci
qu'une province.
Pour la rareté du fait, le maréchal voulut se persuader qu'on lui
résisterait. Au lieu de commander l'assaut tout de suite, il traça, sans
doute pour s'amuser, des circonvallations fort étendues autour de la
gentille chanteuse de l'Opéra-Comique; car elle jouait et chantait les
opéras de son mari, de Sedaine et d'autres, et elle ne dansait presque
plus.
Voici l'historique des préparatifs militaires que fit Maurice de Saxe
pour s'emparer du coeur de madame Favart.
Depuis le cardinal de Richelieu, les grandes expéditions militaires
traînaient toujours à leur suite, et traîner est le mot propre, des
bandes de comédiens chargés d'amuser la maison du roi ou celle de
Monsieur: déplorables campagnes pour les pauvres comédiens, et que
Scarron et Le Sage ont omis d'écrire avec leur admirable plume! un
chapitre qui est encore à faire! Comme ils étaient traités! payés fort
peu, nourris encore moins, prisonniers souvent, tués quelquefois.
Cependant, sous le maréchal de Saxe, on commençait à avoir pour eux un
peu plus de considération: on les traitait déjà comme des chevaux.
Touché, ainsi qu'il a été dit, des grâces et du talent de madame Favart,
le héros comprit qu'il fallait trancher du magnifique envers le mari
dont il convoitait la femme. Lisons la première lettre qu'il lui écrivit
du quartier-général:
«Sur le rapport que l'on m'a fait de vous, monsieur, je vous ai
choisi de préférence pour vous donner le privilége exclusif de ma
comédie. Ne croyez pas que je la regarde comme un simple objet
d'amusement; elle entre dans mes vues politiques et dans le plan de
mes opérations militaires. Je vous instruirai de ce que vous aurez
à faire à cet égard lorsqu'il en sera besoin. Je compte sur votre
discrétion et sur votre exactitude.
»M. DE SAXE.»
Qu'on se figure le juste orgueil dont fut pénétré le bon Favart en
recevant une lettre du maréchal de Saxe, où on le faisait entrer, lui,
auteur de pièces de la foire, dans des _vues politiques_ et un _plan
d'opérations militaires_! De plus fortes têtes auraient vacillé. On
devine sa réponse. Il ne répondit pas, il partit pour l'armée. Il se
rendit à Bruxelles, plein de la haute mission dont l'illustre maréchal
allait le charger.
Arrivé au camp, il écrivit à sa mère les lignes suivantes, un peu moins
pompeuses que ses premières espérances; on y voit ce qu'en parlant à
Favart le maréchal entendait par vues politiques et opérations
militaires.
«J'étais obligé de suivre l'armée et d'établir mon spectacle au
quartier-général. Le comte de Saxe, qui connaissait le caractère de
notre nation, savait qu'un couplet de chanson, une plaisanterie,
faisaient plus d'effet sur l'ame ardente du Français que les plus
belles harangues.»
Ils sont connus maintenant, ces plans militaires auxquels Favart était
appelé à participer: il devait faire des chansons pour les mousquetaires
rouges, et des plaisanteries pour les mousquetaires noirs. Néanmoins il
jouissait de tout le crédit dû à sa position, et son influence, il est
vrai de le dire, n'était pas arrivée au degré où il lui était donné
d'aspirer avec le concours de sa femme, toujours et plus que jamais
sollicitée par le maréchal. Quand celui-ci se fut assuré le mari et le
comédien, il put faire comprendre à Favart, sans se laisser deviner,
qu'une troupe comique comme la sienne, la première à la suite du premier
corps d'armée du monde, serait trop fière de posséder la merveille de
Paris, la charmante madame Favart. Ce n'était là qu'un voeu inspiré par
un profond mérite; mais un voeu du maréchal n'était pas une parole vaine
pour son excellent ami Favart. Favart n'eut pas le bon sens de voir un
ordre dans ce désir, et il écrivit à sa femme en février 1746.
«Ma chère petite femme, j'arrive de l'armée, où j'ai obtenu de M.
le maréchal la direction de sa troupe, conjointement avec M.
Parmentier, malgré une foule d'envieux. Il ne me manque que la
présence de Justine; dans tous les objets qui ont droit de plaire,
je ne verrai jamais que mademoiselle de Chantilly.»
Quelques jours après, Justine de Chantilly, madame Favart, rompait son
engagement avec l'Opéra-Comique, montait en voiture, et descendait à
Gand dans les bras de son mari. Jusqu'ici, on le voit, le maréchal avait
parfaitement réussi: il avait réuni la femme au mari, et il les tenait
tous deux dans les limites de son camp; et le bon Favart se croyait le
plus heureux des hommes: directeur de la troupe de M. le maréchal de
Saxe! poète des vainqueurs! aimé d'une jolie femme de vingt ans! Par
moment, il écrivait à ses amis de Paris, tant sa joie le troublait: Nous
avons pris une ville; nous avons fait trois mille prisonniers; nous
avons perdu cinq cents hommes. M. le marquis disait: Palsambleu! l'amour
est un fat; et le bonheur, s'il vous plaît?
Ce n'est pas au moment où madame Favart était près de lui que le
maréchal se serait montré moins généreux envers le mari, son directeur
si habile. Il ne mit pas de termes à sa munificence. Favart n'en
revenait pas; il disait à sa mère, dans une lettre:
«Je suis à Louvain depuis huit jours, où je ne fais rien à présent.
Toute l'armée est en mouvement, et marche du côté de Tongres pour
s'opposer aux ennemis. Notre maréchal sait trop bien son métier
pour laisser le succès douteux. En partant _il m'a envoyé deux
très-beaux chevaux pour mettre à mon carrosse_.»
Voilà donc Favart en carrosse, et madame Favart aussi.
Il continue:
«M. le maréchal me donne tous les jours de nouvelles marques de sa
bonté. Il vient encore de m'envoyer un lit de camp de satin rayé,
de la couleur de celui qui tapisse ma chambre à Paris: c'est la
plus jolie chose du monde.»
On remarquera sans peine, à propos de ce nouveau cadeau du maréchal, que
la couleur de la chambre de Favart était présumablement la couleur de la
chambre de sa femme. La distinction ne pouvait être faite par Favart,
qui, applaudi, fêté, comblé de présens, de chevaux et de tapisseries,
écrivait encore à sa mère, dans l'excès d'une reconnaissance trop grande
pour ne pas être expansive:
«Ma chère mère,
«Je n'ai pas un quart d'heure pour me livrer au sommeil; cependant
je me porte bien, et je ne dois rien appréhender. M. le maréchal
m'encourage: il m'a envoyé à Lière vingt-cinq bouteilles de son
vin, marchandise fort rare en ce pays, à cause du séjour des
troupes.»
Et quand le vin aurait été encore plus rare, et quand il n'y aurait eu
qu'une seule bouteille de vin dans le pays, Favart pouvait-il manquer de
l'avoir, lui l'ami du maréchal, lui le mari de madame Favart?
Le maréchal, d'ailleurs, ne se croit pas encore quitte avec Favart, qui
lui est si utile dans ses plans militaires; ce serait de l'ingratitude.
Le maréchal n'a été que juste envers lui: il tient à se montrer injuste
pour les autres. Il est probable que ce fut une injustice indirectement
commise au profit de Favart, que l'acte dont il se réjouit dans la même
lettre à sa mère.
«Je suis maintenant maître absolu de toute la direction; tous mes
intérêts sont arrangés; il ne reste plus qu'à calculer pour mon
profit. Si chaque mois de l'année me produit autant que le dernier
et le commencement de celui-ci, je retournerai à Paris avec
cinquante mille francs de bénéfices.»
Enfin, ajoute Favart, et ceci peint combien il avait chaudement servi le
maréchal, et combien, pour mieux dire, ils étaient liés, et liés à un
point au-delà duquel il n'y a rien:
«J'ai encore pour ressource la bourse de M. le maréchal, qui m'a
engagé d'y puiser toutes les fois que mes besoins le
commanderaient.»
Toutes ces choses ayant eu lieu, politesses, confidences, cadeaux, prêts
d'argent, voici ce que le maréchal de Saxe écrivait à madame Favart:
«Mademoiselle de Chantilly, je prends congé de vous. Vous êtes une
enchanteresse plus dangereuse que feue madame Armide. Tantôt en
Pierrot, tantôt travestie en amour, et puis en simple bergère, vous
faites si bien que vous nous enchantez tous. Je me suis vu au
moment de succomber aussi, moi dont l'art funeste effraie
l'univers. Quel triomphe pour vous, si vous aviez pu me soumettre à
vos lois! Je vous rends grâce de n'avoir pas usé de tous vos
avantages; vous ne l'entendez pas mal pour une jeune sorcière, avec
votre houlette qui n'est autre que la baguette dont fut frappé ce
pauvre prince des Français, que Renaud l'on nommait, je pense. Déjà
je me suis vu entouré de fleurs et de fleurettes, équipage funeste
pour tous les favoris de Mars. J'en frémis; et qu'aurait dit le roi
de France et de Navarre, si, au lieu du flambeau de sa vengeance,
il m'avait trouvé une guirlande à la main? Malgré le danger auquel
vous m'avez exposé, je ne puis que vous savoir gré de mon erreur,
elle est charmante; mais ce n'est qu'en fuyant que l'on peut éviter
un péril si grand.
»Pardonnez mademoiselle, à un reste d'ivresse cette prose rimée que
vos talens m'inspirent; la liqueur dont je suis abreuvé dure
souvent, dit-on, plus long-temps qu'on ne pense.
»M. de Saxe.»
Tel fut, répétons-nous, le premier résultat des présens faits à Favart:
carrosse, chevaux, tentes, direction de théâtre, bouteilles de vin et
argent prêté.
Effrayée avec raison de cette charge de grosse prose, qui fondait sur
elle, sabre nu, mèche allumée, madame Favart s'échappa du camp du
maréchal pour se réfugier à Bruxelles, sous la protection de madame la
duchesse de Chevreuse. Toute négociation pacifique était désormais
rompue. Maurice de Saxe, en apprenant cette fuite, se mit dans une
colère épouvantable; il la considéra comme une désertion sous les
drapeaux: oser ainsi s'enfuir au moment où il croyait tenir la victoire!
Il parlait d'envoyer un détachement à la poursuite de la chaste évadée.
Son indignation tomba sur le mari, qui, ne commençant pas encore à voir
clair dans les galanteries du maréchal, écrivait à sa femme avec sa
tendresse ordinaire:
«Mon cher petit bouffe! ta santé m'inquiète beaucoup. Envoie-moi le
certificat du chirurgien pour le faire voir à M. le maréchal. On
doit écrire à M. de la Grolet pour savoir si tu es en état de
partir pour l'armée; on m'a même menacé de te faire venir de force
par des grenadiers, et de me punir si j'en imposais sur ta maladie.
Nous sommes ici fort mal; je ne suis pas encore logé, et j'ai
couché sur la paille, à la belle étoile, depuis que je t'ai
quittée. Quoique ta présence soit ici nécessaire pour le bien du
spectacle, quoique je brûle d'impatience de te revoir, ta santé
doit être préférée à tout.»
Ainsi, comme on le voit par cette lettre, le maréchal de Saxe songeait à
s'emparer du coeur de madame Favart à l'aide de ses grenadiers. Il ne
croyait pas à la maladie qui lui avait fait inopinément abandonner le
camp; personne n'y croyait d'ailleurs, excepté Favart, si aveugle, si
crédule, si confiant dans l'amitié de son héroïque ami, le maréchal,
qu'il ne devinait pas la cause pour laquelle lui, si fêté d'abord,
couchait maintenant sur la paille, à la belle étoile. Sur la paille!
lui, Favart, logé autrefois sous une tente rayée, promené en carrosse,
buvant du meilleur vin du maréchal!
Cependant, malgré les menaces du maréchal et de son corps d'armée,
madame Favart ne retourna pas au camp, mais à Paris, afin d'être plus
loin encore des terribles tendresses de son persécuteur. Qu'allait
devenir son mari? Triste retour de fortune! condamné à payer 20,000
francs qu'il ne devait pas aux propriétaires de la salle exploitée par
sa troupe, il est obligé de quitter le Brabant, et par conséquent de
laisser son théâtre dans une complète anarchie. A qui s'adressera-t-il
pour obtenir justice? à qui? Mais au maréchal, se dit Favart; n'est-il
pas mon ami, mon admirateur? Après avoir remis le Brabant aux troupes de
Marie-Thérèse, le maréchal était allé à Paris, où l'on célébrait sa
valeur sur tous les théâtres, dans des couplets chantés sous les
balustres d'or de sa loge, en présence même du roi. A Paris, Favart
obtint à peine quelques avares protections, dont il ne tira aucun
avantage. Son théâtre était perdu pour lui. Quant au maréchal, il laissa
Favart dans la position où il était, et où indubitablement il avait
lui-même contribué à le mettre. Enfin, ruiné, tombé plus bas qu'au temps
où il pétrissait des échaudés d'une main et où il écrivait des couplets
de l'autre, une lettre de cachet le força à sortir de Paris. Strasbourg
fut son refuge, un avocat son hôte généreux. Ce n'était encore là que la
moitié des misères de Favart. Ne laissait-il pas sa femme à Paris, à la
merci de celui dont la main avait signé sa lettre d'exil? sa femme,
obligée de se montrer en public tous les soirs et de rentrer à minuit
chez elle, n'ayant, au milieu des rues désertes, pour protection que
celle d'une servante, et dans un temps où l'on enlevait en pleine
impunité, surtout quand il s'agissait d'une actrice et d'une actrice de
la Comédie-Italienne? Cependant Favart n'était pas encore découvert; et
sa femme opposait une prudence à toute épreuve aux conspirations sourdes
dont elle était l'objet. Ils s'aimaient plus que jamais dans leur
malheur commun: héroïque fidélité au dix-huitième siècle! Toujours
présens l'un à l'autre, ils s'entendaient pour regarder la même étoile à
la même heure; ils s'envoyaient des fleurs qu'ils avaient portées; et, à
la fête de sa bonne Justine, Favart lui écrivait, au risque d'éveiller
la police de Strasbourg rôdant autour de sa retraite:
«Je te souhaite une bonne fête, ma chère Justine; sois heureuse
autant que je me trouve malheureux d'être séparé de toi, et rien
n'égalera ma félicité. Reçois cette fleur fanée, arrachée de sa
tige: c'est le symbole d'un coeur flétri par une absence rigoureuse.
Adieu! que tous tes jours soient des jours de fête; mais, au milieu
des plaisirs, songe que, si tu es formée pour exciter l'amour, tu
es née pour mériter l'estime.»
Il y a sans doute, dans cette dernière phrase, une teinte de la
sensibilité raisonneuse et antithétique créée par Diderot dans les
lettres, et par Greuze dans la peinture; mais n'est-il pas touchant
néanmoins de voir encore une Héloïse et un Abailard à cette époque de
démoralisation universelle? Voici ce que madame Favart répondait à son
mari: c'est à s'agenouiller devant tant d'honnêteté sans orgueil et sans
paroles vaines. Grand Dieu! qu'une femme en écrirait long aujourd'hui,
si elle rendait le même service à l'honneur de son mari!
1749, Paris, 1er septembre.
«Le maréchal est toujours furieux contre moi; mais cela m'est égal.
Si tu veux, j'enverrai mon début à tous les diables, et je pars
sur-le-champ pour t'aller retrouver. Il y a toujours un monde
prodigieux quand je parais. Je viens de jouer la danseuse dans _Je
ne sais quoi_, et Fanchon dans _le Triomphe de l'Intérêt_. Le duo
que j'ai chanté avec Rochard est aussi de ta façon; il suffit qu'il
vienne de toi pour que je le rende bien.
»On me menace qu'on va me faire beaucoup de mal; mais je m'en
moque; j'irai de grand coeur demander l'aumône avec toi. Je suis
pour jamais ta femme et ton amie,
»JUSTINE FAVART.»
C'est avec ce style que Laclos et Louvet de Couvray écrivirent des
romans qui sont restés.
Justine Favart ne se borne pas à ces vives démonstrations d'une amitié
tout d'une venue; elle obtient de ne pas suivre la Comédie à
Fontainebleau, où résidait la cour, et elle part pour Lunéville, où
était son véritable roi, où Favart devait se trouver. Mais, à peine
descendue dans cette ville, deux employés à la police tombent chez elle,
l'arrêtent, et, sous prétexte de la conduire à Fontainebleau, ils la
mènent au couvent des Andelys. Noble conduite du maréchal de Saxe! le
mari en exil, la femme au couvent.
L'acte est si odieux, que madame Favart ne pense pas à l'attribuer tout
entier au maréchal, quoiqu'elle dise dans la première lettre datée de sa
réclusion: _Je ne sais où l'on me mène; mais les plus grands supplices
ne me feront jamais manquer à la vertu_.
Quatre jours après, elle apprend que c'est son père qui l'a fait
enfermer, à cause de la prétendue illégalité de son mariage avec Favart.
L'honnête M. Duronceray n'admet pas que sa fille ait épousé un homme de
rien qui fait des pièces, lui qui faisait de la musique pour vivre!
«J'ai vu la lettre de cachet; c'est mon père qui m'a fait mettre
ici. Ne perdez pas un instant; envoyez tous nos papiers chez le
ministre, M. d'Argenson, et surtout le consentement de mon père,
signé de sa main; c'est le curé de Saint-Pierre-aux-Boeufs qui l'a.
Je viens d'écrire à M. le maréchal de Saxe ce qui vient de nous
arriver. Je suis sûre qu'il voudra bien s'intéresser à ce qui nous
regarde, et nous rendra service dans cette occasion.»
Le service était parfaitement rendu, puisque c'était le maréchal de Saxe
qui, d'accord avec M. Duronceray, avait fait cloîtrer madame Favart aux
Andelys. L'illégalité du mariage n'était qu'une invention combinée par
ces deux honnêtes personnes.
Du couvent des Grands-Andelys, d'où l'on craignait qu'il ne lui fût
encore trop facile de faire parvenir ses plaintes, on la transféra au
couvent d'Angers, comme une prisonnière d'état, elle dont tout le crime
était, non pas de s'être mariée avec Favart, prétexte ridicule employé
par un père plus ridicule encore, mais d'être du goût d'un maréchal
allemand au service de la France. Plus on la tourmentait loin de son
mari, dont le sort l'effrayait, et plus on espérait obtenir d'elle une
rançon extrême, et qu'il n'est plus besoin de qualifier. On poussait la
galanterie jusque là dans ces temps qu'on juge un peu trop frivoles. Les
lettres de cachet, les prisons d'état, les lettres de bannissement, les
couvens, sont choses assez sérieuses; et on en usait avec prodigalité,
quoiqu'on s'en indignât et qu'on en rît beaucoup, deux signes
incontestables de prochaine décadence.
Enfin le véritable auteur de ces basses et cruelles tyrannies,
l'Anacréon sabreur, crut qu'il était temps de se démasquer, la
plaisanterie ayant été poussée assez loin. Il prit sa plume ou sa
cravache, et il écrivit sur ce ton à madame Favart:
LE MARÉCHAL DE SAXE A MADEMOISELLE DE CHANTILLY.
1749. 21 octobre.
«J'ai reçu, au moment où j'allais partir pour Chambord, la lettre que
vous m'avez écrite de Lunéville, ma chère Fémine. Je n'ai point entendu
parler de Favart. Vous vous pressez toujours trop. Il doit être bien
flatté que vous lui sacrifiiez fortune, agrément, gloire, enfin tout ce
qui eût fait le bonheur de votre vie, pour le suivre dans un genre de
vie que la seule nécessité fait embrasser. Je souhaite qu'il vous en
dédommage, et que vous ne sentiez jamais le sacrifice que vous lui
faites. J'ai vu hier au soir M. le maréchal de Richelieu, qui était
furieux contre vous, parce que M. Bérier lui avait échauffé les
oreilles. Je rabats cependant tous les coups qui portent sur vous. Plus
ne vous en dirai sur ce qui me regarde, vous n'avez point voulu faire
mon bonheur et le vôtre: peut-être ferez-vous votre malheur et celui de
Favart; je ne le souhaite point, mais je le crains. Adieu.
»M. DE SAXE.»
Pour bien comprendre le sens odieux de cette lettre, il faut dire ici
que, poursuivi de ville en ville, Favart avait été réduit à se cacher
dans une cave, où il peignait des éventails pour vivre; tâche qui,
continuée long-temps sous des voûtes humides et à la lueur fatigante de
la lampe, épuisa sa santé et altéra pour toujours sa vue. C'était son
meilleur ami, le maréchal, qui lui avait ménagé cette affreuse
existence, afin d'abaisser la résistance de sa femme. Ployant sous tant
de persécutions, madame Favart, dit-on, céda enfin avec résignation,
pensant que la vie de son mari valait bien un sacrifice qui ne
déshonorerait que celui qui l'exigeait et ne savait pas le mériter.
Aussitôt sa captivité s'adoucit: d'Angers elle passe à Tours, de Tours à
Issoudun; et, quelques mois après, les deux lettres de cachet dont elle
et son mari avaient été frappés sont révoquées. Elle et lui furent
admirables dans leur constance à refuser, après leurs malheurs, tous les
genres de réparation offerts par le maréchal. Tous les billets de mille
et de douze cents livres qu'il leur envoyait étaient déchirés ou jetés
au feu; et pourtant ils avaient à peine de quoi vivre après une longue
absence de Paris et du théâtre, qui était leur profession. Cette
conduite était généreuse; elle devint noble à la mort du maréchal,
arrivée à la suite d'une chute de cheval, le 30 novembre 1750. A cette
occasion, le bon Favart écrivait ces lignes: «Je crois qu'il m'est
permis de dire sur la mort de cet illustre homme de guerre ce que le
père de notre théâtre disait sur le cardinal de Richelieu:
Qu'on parle bien ou mal du fameux maréchal,
Ma prose ni mes vers n'en diront jamais rien.
Il m'a fait trop de bien pour en dire du mal;
Il m'a fait trop de mal pour en dire du bien.»
Tout s'éteint ensuite: plus de haines; tout est dit. Favart et sa
délicieuse femme rentrent au théâtre, l'un pour y écrire des petits
chefs-d'oeuvre, l'autre pour jouer avec le même succès qu'auparavant.
Vingt ans s'écoulent dans cette heureuse union, qui, quoique
très-étroite, admet cependant l'abbé de Voisenon, qui devient de la
famille: triple amitié, où la bonté, l'indulgence et l'esprit remplacent
les liens du sang.
Tout l'avantage de la comparaison entre le marquis de Brunoy et l'abbé
de Voisenon appartient au premier, malgré de plus grandes folies, malgré
de colossales extravagances, dont l'antiquité, à qui il est d'usage de
tout rapporter, n'offre pas d'exemple. Si le marquis de Brunoy souille,
de la base au sommet, le monument de la noblesse auquel il s'appuie,
quel scandale plus profond ne cause pas l'abbé de Voisenon, en balayant
de sa robe de prêtre les foyers de théâtres, la poussière des salons,
les roses effeuillées sur les tapis des boudoirs, et en chantant toutes
les Thémires fardées, toutes les Glycères en panier, toutes les Thaïs
décolletées, toutes les Iris de son temps? L'un ne blessait que
l'honneur d'une institution humaine, utile peut-être; l'autre portait
violemment atteinte à ce qui est un objet de respect pour tout le monde:
il outrageait en face la religion dont il était le prêtre. C'est un
prêtre d'un rang illustre, d'un nom remarquable, d'une position
au-dessus des petits avantages que pouvait procurer la petite poésie
athée en vogue et en crédit, sous la raison de commerce Voltaire et
compagnie; c'est un prêtre qui fut presque évêque, et, ce qu'il y a
aussi d'étrange, ce fut un prêtre toujours malade, qui rima des contes,
des madrigaux et des épîtres si hardies, que les échantillons en sont
difficiles à produire. Ouvrez ses oeuvres, si vous êtes d'âge à cela,
et vous serez édifié: _C'est un discours sur la nécessité d'aimer_, où
l'abbé de Voisenon dit à Daphné, et Dieu sait ce qu'était cette Daphné: