où tout prouve que l'abbé résidait quand il venait se reposer dans sa
seigneurie après quelque pèlerinage un peu agité chez ses amis de Paris
et de Montrouge. Celui-là, qui porte le nom de château de Voisenon, a
été également conservé en devenant une maison bourgeoise d'une
magnifique apparence. D'empiètemens en empiètemens, la commune a rongé
les anciennes limites des deux propriétés, et il serait difficile
aujourd'hui d'en tracer la figure générale sans s'exposer à de graves
erreurs de formes et de proportions. Elle n'a pas cependant assez
dévasté, ou plutôt assez envahi, pour qu'il ne soit possible, à l'aide
des fragmens de constructions restées, de s'assurer de l'espace que
couvraient le château du Jard et ses dépendances religieuses. Ainsi, par
les fractions du petit fossé tracé le long du mur où s'ouvre la
principale entrée, on suppose aisément qu'il était fort étroit, et
cernait par conséquent une maison seigneuriale moins luxueuse ou hostile
que grave et sérieuse. A plus d'un titre, les fossés des châteaux sont
aux châteaux mêmes ce que les cordons sont aux médailles. On n'oserait
pas affirmer d'abord que la grille fut autrefois où elle est maintenant;
à la première vue, il semblerait qu'elle s'ouvrait à l'extrémité d'un
axe qui n'est pas celui d'aujourd'hui; car elle fait face au couvent et
non absolument au petit château du Jard, laissé, au contraire, dans un
coin de la grande cour, et comme posé à terre et au hasard. Cette
opinion serait fautive. Le couvent, qui était, à n'en pas douter, le
corps principal des bâtimens, avait quatre côtés. D'abord, celui qui
reste en totalité, et auquel la grille s'oppose, était la façade; quant
aux trois autres, il est de rigueur de les mentionner ainsi: celui de
droite, en regardant la grille, a été démoli, dans je ne sais quel but,
par le propriétaire actuel; celui de gauche n'existe qu'au tiers final
de sa longueur, et ce tiers est une chapelle que la révolution a
transformée, au moyen d'un mur de clôture, en deux écuries; et le
quatrième et dernier côté, celui qui est parallèle au mur de la grille,
comprend le château qu'habitait l'abbé de Voisenon, et les corps de
logis ordinairement désignés dans la distribution des châteaux sous le
nom collectif de communs. Un des deux pavillons des communs détruits
s'élève encore à la droite de la grille.
Il est très-facile de ne pas confondre le château du Jard et le château
de Voisenon, qu'un simple mur de terre a séparés à l'époque des
perturbations violentes subies par les propriétés. Le château de
Voisenon était celui que tenait de ses aïeux l'abbé de ce nom, et le
château du Jard celui dont la possession lui fut acquise en devenant
abbé de l'abbaye du Jard. L'un était un héritage, l'autre un usufruit.
Il pouvait vendre le premier; il n'avait pas le droit d'aliéner l'autre,
qui appartenait au clergé. Chaque abbaye un peu considérable, personne
ne l'ignore, avait son château, où était le seigneur abbé titulaire.
Le petit château du Jard existe donc; mais il n'est pas habité, le
propriétaire du domaine ayant préféré s'arranger un logement dans le
couvent. J'ignore quelles sont les raisons de convenance ou d'économie
qui ont dicté ce choix.
Ne demandez pas au petit castel abbatial, briqueté à la façon riante de
la place Royale, tigré autour des croisées de ses trois étages par le
moellon rougeâtre si cher aux temps d'Henri IV et de Louis XIII, ne
demandez pas un vestibule spacieux, orné de colonnes, comme celui de
Vaux. Il n'y a qu'un pas du seuil de la porte à la première marche de
l'escalier intérieur, et cet escalier n'est ni froissé et contourné en
coquille, à la manière du quinzième siècle, ni enrichi de revêtemens de
marbre. C'est un escalier très-lourd, fait de larges et courtes marches,
au bord desquelles s'élève une rampe grossière, en bois peint en gris. A
chaque étage, le palier se déploie en deux ailes, dont il n'est pas
difficile d'inventorier les distributions; car on ne connaissait guère
autrefois l'art de subdiviser un appartement en une foule de pièces
inconnues les unes aux autres, et réunies par des couloirs circulaires.
On ignorait ces détours ingénieux qui isolent, comme dans un autre pays,
la vie privée, aujourd'hui si amoureuse du recueillement et du silence.
Trois ou quatre pièces, donnant l'une dans l'autre, composent le travail
architectural de chaque étage. Au plafond, des poutres de châtaigniers
en saillie; et pour croisées, de hautes meurtrières garnies de petits
carreaux soudés avec du plomb. Des cheminées fuyant sous des manteaux de
toute hauteur achèvent d'imprimer aux appartemens des anciens châteaux,
et particulièrement à celui du Jard, cette couleur de naïveté qui en
fait le charme un peu triste. Trait caractéristique d'un âge encore
grossier, des solives énormes, perpendiculairement posées, prêtent leur
appui aux plafonds, trop longs ou trop pesans pour se soutenir
d'eux-mêmes. L'opulence seigneuriale les dorait avec goût d'emblèmes
mythologiques; mais depuis que le temps et les mutilations ont enlevé
cette parure, chaque pièce, ainsi hérissée de bâtons nus, ressemble à
nos entreponts de vaisseaux.
Le mobilier ayant complètement disparu du petit château du Jard, on ne
peut parler que des localités telles quelles. Le premier étage est le
modèle du second, et le troisième n'est, ainsi que dans tous les
châteaux de la même époque, qu'une suite de petites pièces destinées à
loger la nombreuse domesticité de la seigneurie. On se figure sans peine
l'ennui qu'aurait eu à vivre toute l'année dans cet amas de chambres
froides et sans agrément le voluptueux abbé de Voisenon. Aussi
habita-t-il peu le château du Jard dans sa jeunesse: il n'y séjourna
avec assiduité que lorsque l'âge lui eut fait une nécessité de vivre
loin des échauffans petits soupers de Paris et de respirer l'air gras de
la Brie.
Il n'était pas le moins du monde l'homme des jouissances rurales,
quoique sa seigneurie fût une des plus riches de France par les dîmes
nombreuses qu'elle touchait: on lui en apportait de plus de vingt lieues
à la ronde. Bestiaux, volailles, laitages, légumes, fruits, bois,
poissons, gibiers, abondaient chez lui sans qu'il détachât un liard de
ses revenus. Outre les dîmes, il pouvait imposer la corvée quand il
avait besoin de remuer ses champs, couper son bois, faire ses vendanges
et ses moissons. Heureuse opulence qu'il avait trouvée toute faite en
naissant: roi dans son château, tout ce qu'il apercevait de sa croisée
était à lui. Ces grasses fermes, qui sont aujourd'hui telles qu'elles
étaient alors, se liaient à son domaine, et versaient leurs trésors dans
ses caves et ses greniers. Ces incommensurables tapis de blé et d'orge
étaient à lui comme ces moulins aux larges ailes, ces bois d'ormes, ces
ruisseaux et tout ce qu'enferme l'horizon.
Ainsi est racontée l'origine du château du Jard. Un jour d'été que Louis
le Jeune, marié depuis peu en troisièmes noces avec la belle Alix de
Champagne, se promenait à travers champs dans les environs de Melun, il
fut émerveillé, ainsi que la reine, de la richesse du paysage. Leur
désir fut aussitôt d'avoir une habitation dans un endroit si beau, si
fleuri, si tranquille et si rapproché de Melun, où était l'abbaye du
Mont-Saint-Pierre, résidence aimée du roi. Les maçons accoururent, et la
maison royale du Jard fut entièrement construite quelques années après.
Ce voeu étant réalisé, les royaux époux en formèrent bientôt un autre,
parfois plus difficile à être exaucé, celui d'avoir un enfant; car le
roi se faisait vieux, et il ne voulait pas mourir sans un héritier de
son sang. Courbé sous le poids de cette pensée ambitieuse, il s'achemina
à pas de pèlerin vers le saint monastère de Cîteaux, célèbre à tous les
titres, mais peu renommé jusque alors dans l'art aventureux de procurer
à volonté des héritiers aux vieux rois de France. D'abord, les religieux
se récusèrent, renvoyant à Dieu la faculté de faire naître des héritiers
tardifs. Cependant le roi pria, pleura tant, que les moines crurent de
leur devoir de promettre un fils à Louis le Jeune, qui se réjouit dans
le fond de son ame, remercia comme un roi généreux remercie des moines,
et rentra plein d'espérances nouvelles dans son château du Jard. La même
année (1165), la belle Alix lui donna un fils qui fut Philippe, du
surnom de Dieudonné, le même à qui de hauts faits d'armes valurent plus
tard le titre non moins légitime d'Auguste. Ainsi Philippe-Auguste est
né au Jard.
Quand le roi fut mort, Alix ralentit ses visites au château; et, en
1199, elle résolut enfin de ne jamais plus revoir un séjour où elle
n'avait qu'à répandre des pleurs au souvenir de son mari. En recevant
ses adieux, les moines lui exposèrent humblement qu'ils seraient bientôt
obligés de l'imiter, si la Providence ne leur assurait un logement plus
convenable que celui qu'ils occupaient. Touchée de leurs
représentations, Alix leur offrit son château du Jard, que, cinq ans
après seulement (1204), Innocent III érigeait en abbaye. Le palais se
transforma en cloître, et sans coûter de fortes dépenses aux moines, si
l'on songe à l'uniformité des constructions au treizième siècle. A
l'abbaye ils ajoutèrent une église, qui fut terminée en 1287, et
détruite en 93. Il ne reste de cet édifice, classé comme un souvenir
somptueux dans la mémoire des plus vieux habitans de Voisenon, qu'une
statue de saint Jean, oubliée au milieu du potager du propriétaire
actuel. Grotesque relique! Les oiseaux n'en ont même plus peur, tant
elle ressemble peu à une statue, et surtout à un saint.
Trois siècles de libéralités royales et de dons émanés de la générosité
pieuse des vicomtes de Melun élevèrent très-haut le trésor de l'abbaye
et de l'église du Jard[B].
C'est à l'archevêque de Sens que les abbés du Jard juraient
solennellement obéissance dans l'abbaye de Saint-Pierre de Melun.
Quelques-uns méritent d'être cités, entre autres Pierre de Corbeil,
archevêque de Sens, et Philibert Rabou, l'un des ancêtres de Gabrielle
d'Estrées par les femmes. Le prédécesseur de l'abbé de Voisenon fut
Chaumont de la Galaisière; et lui Claude-Henri Fusée de Voisenon, qui
fut le dernier des abbés du Jard, fut nommé en avril 1742. Il est à
remarquer ici que le Jard, ce lieu autrefois consacré par une abbaye
royale et deux églises, n'a pas même aujourd'hui un curé pour dire la
messe. Voisenon n'est desservi par personne.
Nous avons dit que l'abbaye du Jard, où l'abbé de Voisenon était censé
remplir les fonctions de chef de la communauté, n'avait pas été
entièrement sacrifiée aux nécessités d'une nouvelle destination. Une
aile reste encore: c'est une longue construction d'un seul étage,
éclairée par quatorze croisées, nombre égal à celui des croisées des
salles basses. Tout cela n'est plus qu'un tombeau, et ce qu'il y a de
plus triste au monde, un tombeau vide. Les pyramides d'Égypte ne sont
pas plus éloignées de nous, comme antiquité, qu'un monastère sans le
bruit perpétuel des cloches sur les toits, sans la chapelle dont les
vitraux rougissent, flambent et bleuissent au soleil, couleuvres,
flammes, roses et ruisseaux de pourpre; sans vassaux apportant dans la
cour, et de bien loin, les fruits, les gerbes, les poissons dans la
nasse et les outres de vin. Il y a, dans le couvent du Jard, beaucoup
d'écho, beaucoup d'humidité, beaucoup de silence et quelque chose de
plus douloureux encore, une salle à manger au plain-pied, celle du
propriétaire, sans doute.
Claude-Henri de Fusée de Voisenon était abbé du Jard et ministre
plénipotentiaire du prince évêque de Spire. Son titre nobiliaire
domanial lui venait de la terre de Voisenon, où il naquit le 8 juin
1708. On a trop insisté peut-être sur la débilité de la constitution
qu'il apporta en naissant, et qu'il tenait, dit-on, de sa mère, femme
excessivement délicate. Depuis Fontenelle et Voltaire, l'un mort presque
à cent ans, l'autre à quatre-vingts ans passés, tous deux cependant
venus au monde avec des chances fort douteuses d'existence, il est
devenu très-hasardeux de déterminer la longévité par la naissance. On
ajoute qu'une nourrice malsaine, aggravant la faiblesse héréditaire de
l'enfant, mit dans son sang les germes de l'asthme dont il eut à
souffrir toute sa vie, et dont il mourut. Ces faits acceptés, une mère
maladive, une mauvaise nourrice, un asthme, de continuels crachemens de
sang, il n'en serait prouvé que plus étroitement qu'on peut vivre encore
jusqu'à soixante-huit ans, malgré ces graves désavantages. Que d'hommes
bien constitués se contenteraient d'atteindre à cet âge! Et si l'abbé de
Voisenon ne dépassa pas les bornes d'une vieillesse déjà fort
raisonnable, il ne faut pas oublier qu'il se joua continuellement de sa
santé avec l'imprudence d'un homme vigoureux; mangeant sans mesure,
présidant tous les petits soupers, sans doute appelés ainsi par
antiphrase; courant la nuit de salon en salon; ne se couchant qu'au
matin, en digne élève de l'Hercule de la débauche, de Richelieu, son
maître et son bourreau. Effrayé de son rachitisme, son père n'osa pas
confier son éducation aux établissement spéciaux; il le fit élever sous
ses yeux avec la patience d'un père et la sollicitude d'un médecin. Cinq
années de soins suffirent au développement de son intelligence vive,
claire, merveilleusement propre à recevoir et à garder les leçons de
science et de goût de ses professeurs. A onze ans, il adressa une épître
à Voltaire, qui lui répondit: «Vous aimez les vers; je vous le prédis,
vous en ferez de charmans. Soyez mon élève, et venez me voir.» Si
Voisenon justifia la prédiction, il n'alla guère au-delà du sens
favorable qu'elle enfermait. Verbeux, incorrects, pauvres de formes,
pâles et minces comme de l'encre de Chine mal délayée, ses vers ont
quelquefois de l'esprit, parce que tout le monde en avait au
dix-huitième siècle; mais à les classer avec indulgence et s'en occuper,
c'est en avoir beaucoup; ils méritent d'être considérés comme de la
limonade faite avec des citrons dont Voltaire aurait exprimé tout le
jus.
A beaucoup d'égards, la prose du dix-huitième siècle n'étant pas un art,
mais une ressource ménagée aux esprits repoussés de la poésie, elle se
prêta mieux aux fantaisies paresseuses de l'abbé de Voisenon. Ses
facéties, ses historiettes, ses nouvelles orientales, réunies plus tard,
du moins en grande partie, aux oeuvres du comte de Caylus et en compagnie
des contes libertins de Duclos et de Crébillon fils, prouvent encore la
facilité qu'il avait à ressembler à Voltaire, et à s'en tenir
immensément éloigné. La plupart trop libres, trop indécentes, pour se
montrer à côté des quelques morceaux, à grand'peine sérieux, qui forment
ce qu'on appelle ses oeuvres, elles figurent dans l'ouvrage que nous
venons de citer, sous le titre de _Recueil de ces messieurs, Aventures
des bals des bois, Étrennes de la Saint-Jean, les Écosseuses, les OEufs
de Pâques_. On sait par les mémoires du temps qu'une société de gens de
lettres, formée par mademoiselle Quinaut du Frêne, et composée de
quatorze personnes choisies par elle, s'était proposé la haute et
difficile mission de bien souper, d'avoir beaucoup d'esprit et beaucoup
de gaîté. A la fin du semestre ou de l'année, on imprimait en manière de
cotisations collectives, l'esprit des convives, et, je suppose, un peu
aux dépens de leur gaîté. Privés de la joie des lumières, du pétillement
des yeux, du cliquetis des verres et du bien-être si indulgent du
dessert, ces libertinages de table ne sont que grossiers à quatre-vingts
ans de distance. Les lectures et par conséquent les dîners avaient lieu,
tantôt chez mademoiselle Quinaut, tantôt chez le comte de Caylus.
Le motif qui fit renoncer Voisenon au métier des armes, pour lequel il
avait d'abord déclaré son penchant, malgré l'avis de son père décidé à
le vouer aux ordres, mérite d'être rappelé au souvenir de ceux qui
aiment à s'expliquer l'origine de la conduite des hommes de quelque
valeur. Une expression inconvenante l'expose à souscrire à la réparation
que lui demande un officier. Il se bat avec lui et le blesse. La
désolante idée d'avoir été sur le point de tuer un homme offensé par lui
trouble, change le cours de ses projets d'avenir: il ne veut plus être
militaire; il court s'enfermer dans un séminaire, d'où il écrit à son
père sa ferme résolution d'entrer dans la carrière ecclésiastique. Ce
fut l'évêque de Boulogne qui l'ordonna prêtre et qui le choisit pour son
grand-vicaire: fausse vocation par laquelle la France perdit peut-être
un excellent officier, sans acquérir un bon ministre de la religion. On
l'a loué avec raison et justice de deux faits extrêmement honorables. Un
auteur avait écrit, dans un libelle, des injures contre sa personne, et
parlé avec une profonde moquerie du style épigrammatique de ses sermons.
D'un signe, l'abbé de Voisenon pouvait le faire enfermer dans une prison
d'état pour vingt ans. Il court chez les juges, car l'homme était déjà
arrêté; il obtient sa grâce et sa liberté. Quand celui-ci veut le
remercier, Voisenon l'interrompt pour lui dire: «Vous ne me devez aucun
remerciement; c'est à moi à vous en faire de m'avoir averti que les
vérités de l'Évangile exigent de ceux qui les annoncent un style plus
simple, un ton plus noble et plus grave; je n'aurais pas dû l'oublier,
et je vous promets de faire usage de vos conseils.» Il n'écrivit plus de
mandemens.
Quelques années plus tard, il apprend que les habitans de Boulogne ont
demandé pour lui au ministre la chaire de l'évêque Henriot, auprès
duquel il était vicaire. Il court en poste à Versailles, et dit au
cardinal Fleury: «Et comment veulent-ils que je les conduise, lorsque
j'ai tant de peine à me conduire moi-même?» Touché du bon sens exquis de
ses répugnances, le ministre Fleury lui donna l'abbaye royale du Jard,
gouvernement facile dont le siége était dans son château même de
Voisenon.
Dès qu'il fut réellement une sommité ecclésiastique, il ne songea plus
qu'au théâtre. Le nouvel abbé du Jard écrivit, d'après le voeu de
mademoiselle Quinaut, _la Coquette fixée, le Réveil de Thalie, les
Mariages assortis, la Jeune Grecque_, comédies de salon que le théâtre
n'a pas gardées, et que la littérature ne sait où placer aujourd'hui,
tant elles sont loin d'offrir une seule qualité recommandable. Le seul
genre où l'abbé de Voisenon se serait peut-être distingué, c'eût été
l'opéra, s'il eût été secondé par un musicien intelligent. Dans son
talent baladin, il y avait le mouvement et la verve dégingandée des
abbés italiens. Pourtant l'abbé de Voisenon a joui pendant sa vie d'une
grande célébrité. Dans l'impossibilité de la justifier par ses oeuvres,
nous la faisons découler de son caractère aimable, de sa conversation
épigrammatique, beaucoup de sa position dans le monde. En fallait-il
davantage autrefois, quand le succès s'établissait non par la publicité
des journaux, mais au courant de la parole, et sur un mot vite su,
long-temps répété? On aurait tort de protester contre ce genre
d'illustration: chaque époque a les siens: on est grand homme à présent
par les journaux, on l'était autrefois par les salons. En général, on
écrit mieux maintenant; mais où est l'écrivain de trente ans capable de
créer et de soutenir un sujet de conversation au milieu de cent
personnes distinguées? Les laquais de M. de Boufflers étaient
probablement mieux à leur place dans un salon que ne le seraient les
plus fiers écrivains de nos jours.
Ceux qui ont attribué les pièces de Favart à l'abbé de Voisenon, ou qui
lui ont fait une large part de collaboration, n'ont lu avec quelque
attention ni l'un ni l'autre de ces deux auteurs. Favart était un esprit
réfléchi, pénétré des nécessités de son art d'écrivain dramatique, et le
possédant à un degré qui n'a été surpassé que par M. Scribe. Entre
Favart et l'abbé de Voisenon, il y a la différence qu'il importe de
reconnaître entre un bon mot et un bon ouvrage. Le bon mot emprunté se
trouve quelquefois dans le bon ouvrage; mais c'est le volé qui doit se
glorifier. Du reste, l'abbé de Voisenon ne prétendit jamais aux succès
de son ami Favart; il repoussa toujours, au contraire, des éloges que la
jalousie lui envoyait. Une seule fois, et il ne s'agissait pas de
Favart, il se permit de dire à la représentation du _Cercle_, comédie de
Poinsinet: «Ah! le fripon, il a écouté aux portes.» Raillerie fine, et
sentant son véritable gentilhomme.
L'abbé de Voisenon et madame Favart sont deux personnages si habitués à
se trouver ensemble, dans les mémoires contemporains, que parler de l'un
sans s'arrêter un instant à l'autre, c'est presque mentir à l'histoire.
Le dix-huitième siècle eut une illustration charmante dans cette
spirituelle et gracieuse madame Favart, amie fidèle de l'abbé de
Voisenon, qui fut son confident, son guide dans quelques compositions
littéraires, et mieux que cela, à en croire les mémoires du temps,
impitoyables mémoires dont le jour est venu de se méfier un peu. S'il
n'est pas commandé d'avoir une foi aveugle dans la vertu des hommes et
des femmes immolés dans ces petits papiers impudens, il n'est pas de
rigueur non plus de ne jamais mettre en doute la véracité des Bachaumont
ou des Pidansat de Mairobert, des Grimm et autres fines commères de
l'époque. Quoi qu'il en soit, le mari de madame Favart était le fils
d'un pâtissier, dont la boutique fort en vogue avoisinait le collége
d'Harcourt: un homme de lettres fils d'un pâtissier était un phénomène à
étonner les biographes d'autrefois, tandis que de nos jours, il sera
bientôt prodigieux d'avoir en littérature une ascendance aristocratique;
nous nous lasserions, s'il nous fallait citer tous les chapeliers, tous
les négocians et même les épiciers dont les fils se sont fait un nom,
soit dans les arts, soit dans les sciences: moins d'un siècle a fait
tomber le Parnasse, si Parnasse il y a encore, en pleine roture; je ne
sais qui aurait droit de s'en plaindre.
Après avoir fait d'excellentes études, avantage qu'on a un peu trop
déprécié depuis, à ce même collége d'Harcourt dont son père était le
fournisseur d'échaudés, Charles-Simon Favart, sans tourner le dos au
four honorable de la famille, s'essaya dans les lettres par un genre
d'ouvrage dramatique excessivement neuf, qui fut plus tard, et presque
tel qu'il fut créé, l'opéra comique. Son meilleur début fut _la
Chercheuse d'esprit_, chef-d'oeuvre pour le temps, et dont le souvenir ne
s'est pas affaibli dans la mémoire de la génération qui a suivi. Nous ne
dédaignerions pas de nous arrêter sur le mérite particulier des
productions de cet écrivain, le premier en tête des auteurs d'opéras
comiques, si nous pouvions nous éloigner de l'épisode de sa vie que
marqua un malheur dont son adorable femme fut l'occasion, et le maréchal
de Saxe la cause infâme. Ce n'est pas franchir les lignes du sujet que
de parler de cet événement; car la famille de Favart fut celle de l'abbé
de Voisenon, qui appelait, avec toute la sensibilité de l'amitié, et
celle-là, il la possédait, Favart son neveu, et madame Favart sa nièce
Pardine, petit nom de tendresse tiré d'une interjection familière à
madame Favart.