--Quelles soirées se sont données ici! quelles soirées! Pauvre

jeunesse! Nous avons connu cette galanterie française si décriée

maintenant, monsieur; et de notre temps, si nous n'avons pu nous élever

à la hauteur de celle du grand siècle, du moins nous en avions conservé

les traditions. Ce parc aujourd'hui si clair-semé, si nu, était sillonné

de plus de gibier qu'il n'y en a dans votre Saint-Germain et votre

Vincennes. Un cerf y fut tué de la main du roi. (_Les deux vieillards

s'inclinèrent_.) Autant que votre oeil vous le permet, voyez! Toutes ces

plaines, tous ces espaces déshonorés par le foin et la luzerne, en

faisaient partie; et des repos partout, des pavillons, des kioskes, des

abris, des rendez-vous de chasse, des bosquets de cèdres, des eaux

vives, des labyrinthes, des fourrés, des carrefours, des allées

découpées en corbeilles, en colonnes, en éventail. C'était une merveille

du fameux Le Nôtre. Trois cents statues en fonte, sur le modèle de

celles de Versailles, vomissaient pour nos fêtes autant d'eau que la

cascade de Saint-Cloud. Ma serre était l'admiration des étrangers, cent

mille écus d'orangers, cent mille écus de citronniers; des navires enfin

allaient exprès à Saint-Domingue pour m'en rapporter les fleurs les plus

rares en couleurs, les fruits les plus difficiles à conserver. Mon

colibri fut chanté par M. Delille. On a bu, ici, monsieur, du café

obtenu sur les lieux de la plante même, et mangé deux ananas qui avaient

fleuri et mûri dans ma serre. Il est vrai que les dames de la cour

préféraient ma _folie_ à toutes les _folies_ du temps; et c'est par une

illumination, qu'on venait admirer de la capitale, qu'il fallait voir

étinceler jusqu'aux plus lointaines, aux plus frêles branches, jusqu'aux

sinuosités perdues à l'horizon; aux soixante-douze fenêtres de la

façade, sur les bords du fossé, sur le mur, autour des bassins, les

innombrables lampions de mille couleurs, balancés avec les feuilles

vertes, avec la pâle lueur des étoiles, à travers les écharpes, les

arcs-en-ciel, les bouffées, la pluie, les ondées, les rires, les cris,

les éclats de mes grandes pièces d'eau! Et de jolies femmes en folles

robes de satin, pâles, fardées, rêveuses, le mouchoir à la main,

rafraîchies par des éventails bruyans, en paniers, en mules cramoisies,

entraient, circulaient dans les corridors, au milieu des statues, des

domestiques, des vases et des flambeaux; caquetaient, se déchiraient

avec esprit, jouaient leurs amans, leurs diamans, leur ame, hélas!

riaient, s'embrassaient, se perdaient avec leurs parfums et leur voix

dans le parc, avec quelques beaux cavaliers; et ici et là, et dans le

lointain, ce n'étaient que larges ombres, musique et lumières, murmure

de la brise, chant d'oiseaux, parfums indiens, paroles d'amour

interrompues, lueurs d'épées et bruit de soies, jusqu'au moment où des

gerbes d'artifice, lancées du château, vinssent éclairer de leurs

foudroyantes clartés bien des méprises, bien des séductions commencées,

bien des défaites irréparables; et au château, le jeu, la danse, les

chants, les soupers; dans la cour d'honneur, un peuple de valets arrêtés

en groupe, des chaises à porteur blasonnées, et des mules d'Espagne, qui

piaffaient dans mes belles écuries ornées de glaces et pavées de marbre,

si belles que le duc de Villa-Hermosa disait que c'était profanation d'y

loger des chevaux. N'est-ce pas, Pierre?

--Oui, monsieur le marquis!

--Vous aviez peut-être oublié le vassal qui gémissait à la grille?

--Erreur, monsieur; ne confondez pas la noblesse ancienne avec la

noblesse de mon temps. L'une était fière, haute, malfaisante, sans

pitié, quoique brave; l'autre profita, je le sais, des abus, mais elle

n'en créa aucun: elle fut moins fanatique que le clergé, dont elle

neutralisa souvent l'influence; moins tyrannique que la cour, dont elle

devança de trop loin le progrès vers les idées philosophiques. N'allez

pas chercher des preuves contre elle dans l'arsenal de 92; mais

demandez aux habitans de la campagne qui a restauré le clocher où sonne

la prière; qui a ouvert des chemins dans des sables, dans des montagnes,

comblé des marais fétides, pavé les routes, amené de bien loin les eaux

pour désaltérer les bourgs et féconder la terre, tracé des villages,

rallié les populations errantes des champs, agité les ailes de moulins,

prêté même les premiers fonds à vos gros fermiers d'aujourd'hui; et tous

vous répondront: c'est la noblesse! c'est la noblesse!

Avant la révolution, avant son fatal nivellement, elle avait déjà

déchiré beaucoup de titres abusifs. Elle était brave, monsieur; si elle

salua les Anglais à Fontenoy, elle releva sa tête, et sut mourir et

vaincre. Cette galanterie était au moins française. Et quand l'heure de

la révolution sonna, elle sut défendre la liberté comme vous l'entendez

aujourd'hui, et non comme l'entendaient les hommes de sang d'alors. Vous

savez que, pour son roi et son pays, elle alla à la Grève comme à

Fontenoy, et que sur l'échafaud, elle salua encore une dernière fois ses

ennemis; mais ce n'étaient pas des Anglais. Sa tête ne se releva point.

N'est-ce pas, Pierre?

--Oui, monsieur le marquis!

Et Pierre roulait de grosses larmes: ces deux débris s'entendaient et se

répondaient régulièrement comme l'aiguille et le timbre d'une horloge.

L'un indiquait la marche du temps, l'autre la ratifiait par un

bourdonnement creux.

Depuis que la conversation s'était élevée à ce degré de chaleur, Pierre

était mal à l'aise; il semblait souffrir de l'exaltation progressive du

marquis; sa préoccupation décelait la crainte d'un danger prévu et

contre lequel il ne voyait d'autre remède que la conspiration de nos

deux volontés. Il provoquait la mienne par des défenses furtives, des

prières silencieuses, des regards supplians, des perquisitions sombres

autour des murs décharnés de l'appartement; mais cette pantomime de

peur, de sollicitation et de réserve n'éclaira pas ma perspicacité en

défaut. Le vieux domestique était désespéré.

Ses craintes n'étaient que trop justifiées.

--Venez, s'écria le marquis, venez! il est temps de vous montrer le

château.

--Ne le souffrez pas, monsieur, me dit à voix basse le fidèle serviteur;

quand il fait ce qu'il vous propose, il est malade pour quinze jours,

et, pauvres gens que nous sommes, nous n'avons pas de quoi payer le

médecin.

--Venez! Et le marquis s'élança vers un angle de la salle, où mes yeux

ne s'étaient pas portés: j'y aperçus alors, suspendues à des cercles de

fer, une centaine de clefs, grandes, petites, bizarres, lourdes,

légères, découpées, en cuivre, en bronze, dorées, une entre autres en

argent.

--C'est tout ce qu'ils nous ont laissé, me dit Pierre; quand monsieur le

marquis les voit, ou se les rappelle, il se croit encore possesseur du

château; ces malheureuses clefs lui causent une espèce de folie dont

vous allez sans doute être le témoin. Dieu ait pitié de nous!

Le marquis prit les clefs; il ouvrit la porte, et me pria de le suivre;

ce que nous fîmes, Pierre et moi.

Arrivés à l'endroit où fut le château, triste parallélogramme, couvert

d'un maigre gazon sur la cime duquel se jouaient en ce moment quelques

rayons mourans du soleil, Pierre croisa ses bras avec douleur; le

marquis prit la plus grosse des clefs, et fit un geste de fatigue comme

s'il ouvrait péniblement une porte.

--Entrez! nous dit-il ensuite; voilà le vestibule; il est en marbre de

Carrare. A droite c'est la salle d'introduction. Attendez.

Il répéta un geste illusoire comme le premier, et la porte de la galerie

fut censée ouverte.

--Entrez!

Ce lustre à girandoles vaut 10,000 francs; ce sofa est en velours

d'Utrecht; Puget a sculpté ces bas-reliefs; ils sont transportés de la

Villa-Albani; lisez Winckelmann.

Ce tableau est de Rubens; c'est au couronnement du roi qu'il fut donné

au château.

Cet autre salon (il l'ouvrit encore) est celui d'été. Des siéges en

joncs de Madagascar; des volières chères au goût de madame. Cette

épinette m'a coûté cent louis. Admirez ce plafond; c'est l'apothéose

d'Hercule par un élève de Boucher; la cuisse d'Hercule est un

chef-d'oeuvre: le reste est un peu incorrect; mais n'importe, l'ouvrage

est admirable.

Et quelle vue! Voyez le soleil se coucher: il marque les heures en

lignes d'or sur le parquet; Lalande a dessiné ce gnomon. Quel homme que

Lalande! les astres ont beaucoup perdu à sa mort.

Passons à gauche; et il fit le simulacre d'ouvrir trois

portes.--N'admirez-vous pas cette belle disposition? Pierre,

annoncez-nous?

--Oui, monsieur le marquis.

Pour complaire à son maître, Pierre se découvrit, et d'une voix émue,

avec la pénible complaisance d'un ami qui exécute la capricieuse volonté

de son ami mourant, il nous annonça. Hélas! cette voix triste et flétrie

tomba sans écho dans l'espace.

--C'est bien! cria le marquis, comme ébloui du faste qui le frappait.

Asseyons-nous sur cette ottomane, et que je vous dise.

Il s'assit sur les cailloux: c'était pitié.

Il serra familièrement ma main, jeta son bras autour de mes épaules; et

les jambes nonchalamment croisées, avec cette fatuité de jeune homme qui

laisse déjà lire sur son visage la bonne fortune qu'il va révéler, il me

dit tout bas:--C'est aujourd'hui réception au château. Ce beau jeune

homme en frac vert (je suivis l'indication de son doigt), c'est un

fermier général qui se meurt d'amour pour Sophie Arnould; il est

pourtant marié avec une des plus belles demoiselles de l'ancienne

noblesse. Savez-vous son aventure? Ennuyée de ses persécutions, la

Sophie a profité d'une absence en Belgique de cet amant pour envoyer à

sa femme deux enfans et une toilette en porcelaine du Japon qu'elle a de

lui. Et Sophie est là. Je voudrais qu'elle vous chantât la _complainte

sur le maréchal de Soubise_; elle est un peu libre, mais c'est pétillant

d'esprit. On l'attribue à Boufflers, à ce charmant vaurien.

Connaissez-vous Colardeau le poète?

Regardez bien celui-ci, cette figure énorme sur un corps mal équilibré,

qui sourit et qui est laid. Singulier homme, si c'est un homme. Il y a

de l'enfer dans sa figure, dans son avenir. Il a trouvé le moyen de

séduire par tout ce qui repousse; les femmes en raffolent: il est

capable de tout, même de dignité, de bravoure et d'honneur. On cite ses

débauches, on l'accuse de lâcheté, quelques-uns d'escroquerie. C'est un

résumé de son temps, peuple et noble à la fois; noble par ses désordres,

son inconduite et ses bonnes manières; peuple par sa fougue brutale, sa

laboriosité, quand il n'a ni femmes perdues ni orgies sous la main. On

lui élèvera des statues; il serait parfaitement aux galères; c'est le

premier, c'est le dernier de tous. Il doit couver bien de la haine dans

cette ame vingt ans et plus froissée dans les cachots. Il doit se

trouver bien de l'éloquence dans cette bouche qui fut muette si

long-temps. C'est Mirabeau! C'est l'avenir et la perte de la patrie,

celui qui doit clore le nobiliaire de France, qui doit mourir à la peine

pour nous tuer. Qu'est-il par lui seul, et qu'a-t-il d'extraordinaire?

Rien. Tissu de médiocrités, si bien su par coeur qu'il y a de l'insolence

à lui de parler d'ame; phraseur sans nerfs, dialecticien sans portée,

orateur dont le masque a du grotesque, il est né pour cumuler ces mille

défauts et s'en faire un piédestal. Cet ensemble fait sa force. Je le

hais, je le crains. Un peu plus tôt il eût pourri dans la Bastille; un

peu plus tard, il eût été le valet du valet de mon médecin, de Marat.

Maintenant montons à l'étage supérieur. Pierre, suivez-nous.

Alors, avec la même ardeur de jeunesse qu'il avait mise à parcourir la

galerie disparue, il simula vivement l'ascension des marches, levant

tantôt un pied, tantôt l'autre, tournant à chaque embranchement, et

regardant avec orgueil la magnificence orientale des plafonds.--Hélas!

nous n'avions au-dessus de nous que le dôme du ciel, et, pour tout

palais sur le sol patrimonial, le rejeton octogénaire d'une vieille race

n'avait plus qu'une baraque ouverte à tous les vents, perdue dans les

touffes de genêts et de bruyère.

A part celui de Versailles, bien entendu, dites-moi, monsieur, si jamais

vous avez vu un plus somptueux escalier?

Voici la bibliothèque: trente mille volumes. Là c'est ma galerie de

tableaux. Voyons d'abord la bibliothèque. Êtes-vous curieux de connaître

le premier exemplaire de l'Encyclopédie? admirez! c'est le premier,

monsieur. Diderot l'a possédé, et je l'ai acquis de ses héritiers. Les

fautes sont notées en marge. Ce livre nous a beaucoup fait de mal; mais

j'y tiens. Ici les histoires, là les romans, tous les romans de

Crébillon. Hélas! monsieur, cette charmante littérature est perdue: on y

reviendra.

Plus loin, ce sont les philosophes; c'est Raynal, qui a écrit une partie

de l'histoire de ses _Deux Indes_. Là-bas, dans ce pavillon de verdure,

c'est d'Alembert, c'est M. de Buffon, c'est Voltaire, dont l'Émilie du

Châtelet avait une épaule plus haute que l'autre, et qu'il traite de

génie, je ne sais pourquoi. Vous savez sa fameuse épître! Celui-ci,

c'est l'_ami des hommes_: c'était le mien. Il tua un de mes vassaux, que

je lui avais prêté, d'un coup de bâton dans la poitrine, parce que ce

malheureux avait oublié de rentrer les orangers dans la serre, une nuit

douteuse de printemps.

Cette porte communique à ma galerie de tableaux. Pierre, la clef!

Ici, monsieur, vous n'aurez pas la douleur de voir étalés les produits

de cent écoles insignifiantes; je n'ai admis que les Vanloo et les

Boucher. Ce beau portrait de Diane, suivie de trois levrettes; cette

triple déesse, comme l'appelle le grand lyrique Rousseau, et que vous

voyez couronnée d'étoiles, en robe à la Médicis, en mules de satin, un

arc d'une main, un éventail de l'autre, c'est, pardonnez ma douleur,

feue madame la marquise. Ce Troyen, c'est moi. On m'a représenté en

Troyen parce que j'ai rempli de hautes fonctions jadis auprès de la

sénéchaussée de Troyes en Champagne. Ce fleuve, c'est mon beau-frère;

cette Aréthuse, ma cousine, ancienne abbesse de Chelles. Voilà mes

enfans, ils sont représentés en amours.

Obligé de répondre quelques mots à cette exacte, burlesque et pénible

hallucination, je dis à monsieur le marquis qu'ils avaient dû bien

grandir depuis, ces amours.

--Le couteau de la république les en a empêchés, monsieur.

Pierre osa engager son maître à borner là notre visite au château; il se

faisait tard, je pouvais être fatigué.

--Tu as raison, répondit le marquis en lui frappant sur l'épaule, tu as

raison; mais encore une, mais encore celle-ci, et ce sera la dernière.

Et il s'empara de la clef d'argent.

A peine eut-il tourné la clef dans la serrure imaginaire, à peine

eut-il, dans son illusion, posé le pied sur le seuil de l'appartement,

que lui et le vieux serviteur se découvrirent. Je me laissai aller au

même sentiment de vénération.

--Voilà mon oratoire, s'écria-t-il en faisant un signe de croix et en

tombant à deux genoux; voilà, monsieur, où je viens expier les erreurs

de mon temps, ma fatale condescendance aux idées philosophiques. Hélas!

cette corruption dorée, ces enivremens stupides, cet athéisme brodé, ce

néant en fermentation, cette société arrivée à son dernier soupir de

débauche et d'impiété, elle nous a perdus. Vous ne savez pas avec quel

funeste engouement nous adoptâmes des innovations qui devaient nous

anéantir. L'égalité des conditions était prêchée par nos jeunes marquis

avec la ferveur des apôtres. La raison qui succédait à d'aussi

déplorables frivolités ne pouvait être qu'une étrange chose dans ses

résultats. Le retour d'une vieille folie à la raison, c'est la mort. Eh

bien! nous l'eûmes cette égalité; nous avions donné l'exemple, on

l'imita. Nobles, parlemens, clergé, tour à tour animés les uns contre

les autres, tour à tour avec la menace de l'appui populaire, nous avons

détruit le prestige royal, arraché les digues qui nous isolaient dans le

sanctuaire de la puissance; nous avions dit à ces hommes, hier vassaux:

Imitez-nous, cultivez la philosophie. Ils devinrent athées; nous

prêchâmes la tolérance religieuse, ils abattirent les églises; nous

proclamâmes la simplicité des moeurs, ils déchirèrent nos habits de soie,

soufflèrent sur nos lustres, pesèrent sur nos fauteuils, éteignirent nos

fêtes; nous déclarâmes l'égalité des hommes, et ils nous coupèrent la

tête.

--Le vassal de la grille était donc entré, monsieur le marquis?

--Qu'est devenue la noblesse française? Où sont ces vaillantes épées qui

n'avaient pour fourreaux que la poitrine des Anglais et des Espagnols?

Où sont passées ces grandes traditions de gloire et de renommée? Où est

la monarchie?

Enfin, ils me prirent ma femme, monsieur; un jour ils vinrent au

château; c'était en 92! ils entrèrent et trouvèrent madame la marquise,

qui attendait mon retour de la chasse. Belle et vertueuse, ils la

frappèrent au visage, crachèrent sur son fard, la lièrent avec des

cordes! et ils lui dirent: Marche! C'était huit lieues à faire d'ici à

la capitale, et au mois d'août; elle que nos allées de sable et de

mousse fatiguaient, comme elle dut souffrir! Ah! le peuple est bien

méchant, monsieur! Que lui avait-elle fait au peuple? Elle voulut se

reposer, on lui dit: Marche! Elle eut soif, on lui dit: Marche! Et puis

on l'accusa d'être aristocrate; elle ne comprenait pas; ses cordes la

faisaient tant souffrir! Enfin, on la jugea. Elle demanda un prêtre; un

prêtre de la Raison lui dit: Marche! Et puis on la délia....... Le soir

la chaux républicaine avait calciné ses membres.

Et les deux vieillards versaient d'abondantes larmes sur leurs dentelles

flétries, sur leurs dorures surannées, sur leurs longues mains sèches et

tremblantes. Le marquis chancelait sur ses pauvres jambes; car il

s'était levé pour se frapper la poitrine, pour dire en face d'un Christ

qu'il croyait voir:--Mon Dieu! qui êtes mort pour les crimes de tous,

pardonnez! Pardonnez à ceux dont les folies ont perdu cette France,

cette France dont vous aviez détourné la vue. Nos premiers-nés ont péri

de misère dans l'exil; nos femmes si belles ont heurté leurs fronts

souillés de boue aux angles du tombereau; les générations ont été

moissonnées; nous avons été punis dans notre chair, dans ce qui faisait

notre orgueil; il ne reste plus de la génération coupable que deux ou

trois vieillards qui n'ont pu mourir; ils ont reconnu votre

délaissement; ils s'accusent de votre dédain, pour tant d'oubli de leur

devoir.

Puis le marquis pria plus bas, et il élevait la voix en frappant sa

poitrine.

--_Meâ culpâ_, disait-il.

--_Meâ culpâ_, répétait machinalement Pierre.

Cependant le vent de la nuit fraîchissait, et le soleil, sanglant comme

une blessure, enluminait de pourpre et de feu ce drame qui se jouait

sous le ciel, au milieu de la solitude et du calme.

Enfin, l'émotion étouffa le marquis; il tomba de toute sa longueur sur

les cailloux. Dans sa chute, il s'ouvrit la lèvre.

Nous nous hâtâmes de le transporter dans son lit.

--Voilà ce qui arrive, me dit Pierre, chaque fois que monsieur le

marquis répète cette malheureuse scène. Il est inconsolable de la perte

de son château, qui a été vendu 40,000 francs à la bande noire, sans

qu'il lui en soit revenu un sou.

Les avocats et les gens d'affaires ont tout mangé. Ils ne nous ont

laissé que les clefs du château.

Et voyez ce que je puis faire avec mon travail! Si monsieur le marquis

allait tomber malade; c'est demain la Pentecôte, et il n'a pas de

souliers pour se rendre à l'office. C'est la quatrième fois que je les

lui raccommode.

--Pierre! vous êtes un digne serviteur: vous serez béni.

Je compris enfin la douleur de Pierre, et nous nous quittâmes en nous

serrant la main, confus l'un et l'autre, lui de n'avoir pu empêcher le

spectacle dont il n'aurait pas voulu que j'eusse été témoin, et moi de

l'avoir provoqué.

Fidèle aux anciens usages, Pierre tint la bride du cheval jusqu'à ma

sortie du château, et pesa sur l'étrier.

Des étoiles luisaient à l'orient; je traversai au galop la grande

avenue.

En fuyant j'entendis des cris qui partaient de la fabrique: mille

ouvriers, tous les habitans, exprimaient par des danses, des chansons,

des exclamations de bonheur, la joie qu'ils éprouvaient à voir enfin

bondir l'eau au-dessus du puits; cette eau si désirée, si

bienfaisante, cette eau qui allait enrichir la moitié d'un

département!

Je partageai sans doute cette joie de l'industrie; mais, en me perdant

dans la brume, plusieurs fois je détournai la tête, j'allongeai mon

regard pour voir blanchir, à travers les peupliers, la chaumière du

pauvre gentilhomme, du vertueux Pierre, le modèle des serviteurs.

VOISENON.

On ne compte pas deux heures de marche entre le marquisat de Brunoy et

le Jard de Voisenon, entre la demeure de ce fou illustre auquel nos

recherches ont fait une seconde immortalité, et le petit château du

célèbre abbé qui fut l'ami de Voltaire, celui de madame Favart et du duc

de La Vallière; entre la cave de ce fils d'une haute famille de

financiers qui mourut à trente ans, après avoir déshonoré tout ce que la

richesse donne de puissance, la noblesse de considération, et le

monastère du représentant le plus orgueilleusement né des abbés de cour

au dix-huitième siècle. Brunoy et Voisenon ont, comme on le voit, plus

d'un lien de parenté morale qu'il ne faut aucun effort paradoxal pour

saisir. Le marquis et l'abbé sont du même temps, et tous les deux

l'expriment parfaitement sous deux faces caractéristiques: et, remarque

vraie autant que surprenante, l'espace où s'élèvent les deux demeures à

jamais historiques revendique, au nom de la même curiosité, des

centaines d'autres demeures toutes également marquées au coin du

cynique, du frivole, du dévorant dix-huitième siècle. La province de

Brie, que le cadastre a découpée en départemens, en arrondissemens, en

cantons, regorge de châteaux habités, sous le règne de Louis XV, par ces

marquis pailletés, ces abbés paresseux, ces financiers obèses, dont les

mémoires secrets de Grimm, de Bachaumont, les correspondances du marquis

de Lauraguais, ont fait leur railleuse pâture. Cette laiteuse et

fromagère Brie, cette Io inépuisable, le dirait-on? fut une caverne de

plaisirs dans toute l'impure acception du mot, à l'époque du régent et

de son déplorable successeur; tout château que la bande noire n'a pas

démoli est un demi-volume de mémoires, un boudoir dédoré, un pavillon

d'ivresse. Là, c'est l'endroit où fut le château de Samuel Bernard,

prodigue d'un âge antérieur, mais digne du suivant; là, c'est le

pavillon Bourei, autre financier, autre Jupiter de toutes les Danaë du

Théâtre-Italien; là, c'est Vaux, ce château presque biblique, où la

flamme vengeresse de Dieu a passé, et où elle n'a laissé qu'un chien

pour tout gardien et maître; là, c'est le château de Law, ce voleur

trigonométrique; enfin, partout, où le pied se pose, il en sort un

gémissement du dix-huitième siècle, que nous ne circonscrivons pas à des

limites chronologiques comme les entendent les astronomes, mais que nous

rattachons au déclin du règne de Louis XIV, pour l'étendre au moins

jusqu'à Barras, dont l'impudique château déploie encore aujourd'hui ses

fondations réhabilitées par l'honneur et la gloire sur le sol où Vaux,

Brunoy et Voisenon brillèrent si fatalement.

Les Tourelles: Histoire des châteaux de France, volume II · 第 6 / 17 段