Il se mêla à la foule, qu'amusaient, en attendant mieux, des pots à feu

décrivant des courbes du dôme à l'extrémité du parc, et des aigrettes

qui pleuvaient en gouttes enflammées, et laissaient dans une profonde

nuit.

Ces alternatives de jour et d'obscurité étaient ménagées pour les effets

des pièces d'artifice.

L'illumination générale ne devait se produire qu'au signal du roi, après

l'explosion des douze girandes ou gerbes.

Au moment où se fit une large percée de lumière, le roi se retourne et

aperçoit Fouquet à deux pas derrière lui. Il lui sourit avec une grâce

infinie. Sur ce simple sourire, Fouquet éprouve des remords. Il tourne

la tête de douleur, mais il la ramène aussitôt avec épouvante en

apercevant d'Artagnan, le commandant des mousquetaires, à ses côtés.

Comme cette explosion éblouissante s'éteignait, deux mains différentes

saisirent dans les ténèbres les deux poignets de Fouquet, qui sentit son

coeur venir à rien. Il ferma les yeux.

En les rouvrant au rapide éclair d'un globe de flamme, il reconnut

Gourville à sa droite, Pélisson à sa gauche.

A l'heure du danger le poète était là pour mourir.

Nouvelles ténèbres, nouvelles terreurs. On glisse un papier à Gourville,

qui le lit au fond de son chapeau à la lueur d'une bombe. «Fouquet est

perdu, il n'a plus qu'une minute. A vous, ses amis, de le sauver.»

Gourville avale le papier.

C'était l'écriture de mademoiselle de La Vallière.

--Allez dire au roi, ordonne Gourville à Fouquet, de se placer sur la

terrasse de la Grotte. A la troisième girande il est à nous. La première

va s'élancer. Allez!

--Sire, de cette terrasse votre majesté jouirait d'une vue sans

pareille, digne de son regard.

--Votre bon plaisir est un ordre, monsieur Fouquet. Je vous précède,

messieurs.

Le roi passa: l'homme à la torche le suivait.

Ainsi que l'avaient disposé Gourville et ses complices, le roi se plaça

sur la terrasse au milieu des conjurés, qui occupaient aussi les

marches.

La première girande jaillit du dôme de plomb, qui, depuis cette

formidable pyrotechnie, semble être encore tiède.--On vit en l'air le

château de Vaux tout en feu; un chef-d'oeuvre de Torelli, cet architecte

qui bâtissait avec du salpêtre, cimentait avec du soufre, et peignait

avec des flammes aussi bien que Lebrun avec le pinceau.

Il y eut exaltation dans les bouches, qui proféraient, ardent et

unanime, le cri de: _Vive le surintendant!_

Le surintendant eût donné la moitié de sa vie pour ne pas entendre ces

hommages de mort.

Le roi pleurait de rage.

Durant l'enthousiasme et l'obscurité profonde qui accompagna

l'embrasement, une femme tomba à genoux et pria tout bas pour l'ame du

sieur Fouquet.

Gourville se pencha sur le surintendant, et lui dit:

--Encore celle-ci, avant l'autre: Salut, premier ministre!

La seconde girande représenta un berceau de feu porté par des génies. Un

bel enfant sortait le bras hors du berceau: le surintendant, le genou

sur un nuage, remettait au futur dauphin les titres de propriété du

château.

Cet emblème, qui couvrait le ciel, fut salué par les mille divinités

liquides des bassins. Après avoir vomi de l'eau, elles lancèrent du feu.

Neptune devint Pluton, son trident la fourche infernale, et les tritons

les démons du Ténare. Plus loin deux élémens luttent: l'étincelle et la

pluie se confondent, le feu coule, l'eau s'embrase.

--A la troisième girande! crie-t-on, elle va partir! Le canon tonne

déjà. On l'attend au milieu de la nuit la plus opaque, car tout est

silencieux. L'eau a éteint le feu, ou plutôt l'eau s'est éteinte.

C'est le moment suprême. Gourville presse le surintendant sur le coeur,

l'embrasse tout baigné de larmes. Exactement costumé comme le roi, et à

deux pas du roi, un homme est debout. Arracher l'un, pousser l'autre, et

la conspiration est finie.

Un long murmure s'élève du fond des parterres et remonte jusqu'au roi,

qui s'en informe; murmure d'abord de surprise, puis de terreur, puis

d'épouvante.

Tous les regards sont portés vers un point du ciel; des doigts le

désignent, et ces doigts ne s'abaissent plus.

Parmi les milliers d'étincelles qui ont poudré le ciel, une étincelle

n'est pas retombée sur la terre, ne s'est pas éteinte; elle est restée.

Elle luit, et sa lueur, rayon oblique, ruisselle sur les bras des femmes

parés de mousseline blanche, sur les bras des hommes glissans de soie et

d'or.

Une comète! une comète! cri effrayant qui bondit de lèvres en lèvres et

glace les coeurs.

Mis à nu par l'obscurité qui a succédé à la seconde gerbe, le ciel a

dévoilé ses profondeurs, et dans ses abîmes une comète[A].

Fouquet lit son arrêt de mort dans le ciel.

Et Torelli, le magique artificier, l'Italien superstitieux, craignant

d'avoir brisé une étoile, suspend un instant ses audacieuses opérations.

Les femmes s'évanouissent.

Et le grand roi, et Louis XIV, à la cour duquel l'astrologie règne

encore, sent battre sa poitrine sous son cordon bleu, et ne voulant pas

rester plus long-temps dans cette immense obscurité pleine

d'évanouissemens et de cris, saisit, lance la torche enflammée.

Vaux, mille arpens de terrain, s'illuminent jusqu'aux dernières

branches, jusqu'aux plus hautes feuilles.

--Je ne m'attendais pas à celle-là, dit Gourville.

--Seigneur, ayez pitié de moi! murmura Fouquet.

Louis XIV se tourne vers le surintendant et lui tend la main.

Fouquet la baise d'une lèvre morte, et le roi descend solennellement les

marches de la terrasse.

Et la fête de Vaux fut finie.

IX

Soeur de la poésie, la tradition rapporte que, dix-neuf ans après cette

fête, qui est restée dans la mémoire des peuples comme une bataille,

comme une invasion, un homme, secouant un flambeau sur sa tête, parut

au château de Vaux et se promena du parc aux parterres, et des parterres

aux cascades.

Des cheveux blancs tombaient sur son masque de fer. Il demanda un

morceau de pain à la porte du château, et une pierre moisie tomba à

ses pieds; il eut soif, mais lorsqu'il se baissa pour boire, il ne

saisit qu'une couleuvre dans les bassins, où il n'y avait plus d'eau.

Cet homme pleura toute la nuit comme Job. Au jour, il disparut pour les

siècles.

Ce masque de fer, dit-on, était Fouquet.

VILLEROI.

Presque endormi sur un cheval de village, qui dormait comme moi, lui

flairant de ses naseaux ouverts l'efflorescence des arbres, moi rêvant,

nous allions où nous conduisaient le vent et l'ombre. Nous nous

arrêtions parfois devant l'écluse d'un moulin, tout écumante de mousse

et semée de nymphéa; tantôt nous risquions un galop sur le gazon

velouté. On va loin lorsqu'on ne sait où l'on va, surtout à cheval. Nous

étions dans l'Ile-de-France ou dans la Brie. Je tenais peu à le savoir,

parce que j'ai horreur des dénominations topographiques, et qu'il suffit

du mot _département_ incrusté dans la borne milliaire pour ternir mes

plus douces rêveries; de même que la buffleterie d'un gendarme

étincelant sur le grand chemin suffit à l'artiste voyageur pour dissiper

le calme du paysage et salir la sérénité du ciel. Je l'écris avec une

conviction réfléchie, le système municipal tuera le spectacle naïf de la

vie des champs. N'ai-je pas déjà vu, ceints de l'écharpe tricolore de

maire, des jardiniers fleuristes, et des vignerons assis sur les siéges

du conseil cantonnal? Il y a long-temps que la brebis de Galatée et les

fauvettes de Némorin sont descendues des hauteurs pastorales où Florian

les avait placées, pour être pendues, la tête en bas, au croc du

boucher, ou pour rôtir au fond de la casserole étamée. On a mangé cette

poésie; Lucas et Palémon restaient encore, on les a faits maires et

conseillers! Adieu, la verte idylle! adieu, Virgile! adieu, Florian!

Place à la municipalité!

J'étais arrivé à un pont jeté sur un des embranchemens d'une petite

rivière, quand tout-à-coup, au centre de la plus sauvage richesse

d'eau, d'air et de lumière, j'entends tomber un nom comme celui de la

_pate d'oie_ ou du _bain des cannes_; c'est à mourir de prosaïsme.

Sur ce pont se promenait, préoccupé de la lecture d'un livre qu'il

tenait à la main, un jeune homme en habit du matin, le front ombragé

d'un chapeau de paille, comme en portent les paresseux colons des

Antilles.

--Pardon, monsieur, lui dis-je; quelle est cette belle avenue, qui ne

conduit à rien?

Il fit un pli à la feuille de son livre.

--C'est l'avenue du château de Villeroy, démoli il y a quelques années

par la bande noire, dont vous devez avoir entendu parler.

--Que trop, monsieur. Les infâmes! ils ne laisseront donc rien en

France? Plus âpres à la destruction que le temps, le feu et l'eau, ils

ont passé la corde au cou de notre histoire et ont tiré dessus.

Quelques-uns, et ceux-ci sont les philanthropes de la bande, indignés de

la lenteur de la pioche et du marteau, ont apporté, dit-on, une espèce

d'humanité à leur besogne. Au milieu des salons de velours, chargés de

plafonds à moulures, ils ont allumé des barils de poudre, et ensuite,

placés à distance, ils ont pu voir, par une belle matinée, sauter en

l'air les quatre tourelles, les galeries sombres, les portes, les

appartemens, les serrures dorées, les cottes de mailles d'ardoise, les

mosaïques des corridors, et peut-être le chartrier du château, volant

avec ses feuilles brûlées, comme la bourre d'une charge à moineaux.

Mon inconnu me fit d'abord observer que la bande noire n'employait

jamais la poudre pour renverser les châteaux; qu'au contraire, elle s'y

prenait avec beaucoup de ménagemens et de délicatesse; puis, avec un

sourire d'approbation un peu mêlé d'ironie, cet homme, qui, pendant ma

prosopopée, avait fermé son livre pour m'écouter plus attentivement, au

fond peut-être pour se moquer plus à son aise de ma candeur poétique (je

le voyais à son air), me répliqua par cette question fort peu indiscrète

en ce moment:

--Monsieur est noble?

Sur ma réponse négative, il dut supposer que j'étais artiste; et je vis

disparaître aussitôt la teinte de malice involontaire qui se peignait

dans son regard. L'ironie fit place à une affabilité qui me mit beaucoup

plus à l'aise.

--Après l'explosion, continuai-je, ou la destruction, comme il vous

plaira, ils seront venus ramasser les uns les poutres, les autres les

pierres dures, d'autres la chaux, ceux-ci les fondations, ceux-là les

murailles maîtresses; et avec cela ils auront gagné de l'argent,

beaucoup d'argent, engraissé leurs terres, fumé leurs luzernes, marié

leurs filles, construit des moulins, acheté des bêtes de somme, et ils

seront devenus électeurs et éligibles.

Je parlais avec amertume. Il reprit avec calme.

--C'est au moyen de quelques poutres de ce château dont vous déplorez si

sincèrement la démolition qu'on a construit le pont sur lequel nous

sommes arrêtés. Ce pont sert les intérêts des communes voisines;

auparavant un orage, une inondation, l'hiver, une débâcle, le moindre

accident, coupaient les communications. Aujourd'hui nos rapports sont de

tous les jours, et notre commerce a centuplé. Vous voyez, monsieur,

qu'un château qui tombe élève un pont, et c'est encore une consolation.

--Consolation! Pour vous, qui passez sur ce pont, pour vos vaches et

l'avoine de vos voisins, mais pour moi, qui n'en ai que faire? Mais,

dites-moi, quel est ce magnifique établissement qui touche au château?

--Je n'osais vous en parler. Cet établissement, qui a déjà coûté deux

millions, doit être une fabrique de papier, fondée dans le but de

rivaliser avec les plus riches exploitations de Manchester et de

Birmingham. Quatre cents pauvres ouvriers que la révolution de juillet

avait retirés de la construction en bâtimens, la plupart appartenant aux

communes environnantes, ont trouvé leur existence ici, dans des travaux

de charpente, de forge et de maçonnerie. Vous n'apercevez d'où nous

sommes qu'une partie des colossales proportions de ce bâtiment; quand il

sera en activité, il pourra fournir, en six mois seulement, à la presque

totalité de la France du papier de toutes les dimensions, de toutes les

qualités, de toutes les nuances, et à un prix de moitié au-dessous des

autres fabrications. On n'emploiera que de la paille pour matière

première. Des moulins mis en mouvement par la rivière qui passe sous nos

pieds élèveront et laisseront retomber des foulons sous lesquels la

paille sera désossée de ses noeuds et de ses côtes. Meurtrie et fatiguée,

cette paille sera sollicitée par des tenailles et des dents de fer qui

la mordront, la hacheront, la réduiront à l'ame; et puis, frêle, en

lambeaux, volante, elle ira se perdre sous la rencontre des meules;

soumise à cette pression qui pulvériserait de l'acier, elle n'en sortira

plus que réduite à la ténuité la plus impalpable, et cela pour inonder

des milliers de tamis, qui balancés, agités, tournoyant sans jamais se

froisser entre eux, lui livreront un dernier passage dans les mille et

un trous des cribles les plus fins.

Cette inondation sèche et dorée descend en pluie qui ne cessera point,

car jamais un mouvement n'attendra l'autre, dans des chaudières où

bouillonne une eau battue et blanche comme du lait; puis, fouettée par

les convulsions de l'eau, la paille, qui n'est plus alors qu'une farine

délayée, un léger amidon, tombera par l'action d'un précipité violent au

fond des cuves, où des cailloux lui serviront de filtres et la

sépareront de toute matière étrangère. Cette eau s'écoulera par de

larges écluses, et le fond laissera à sec une pâte sans levain,

tremblante et privée d'éclat. La blancheur mate de la neige lui viendra

par le moyen de sels, de la chaux et des acides. Blanche enfin et

reposée, ce gluten que l'on extrait du mucilage des plantes, des muscles

de certains animaux, en rapprochera les parties solides, les raffermira,

leur donnera l'étoffe et la malléabilité: solidifiée dans une eau

grasse, où elle aura fermenté, cette pâte roulera en cascade

transparente et continue sous des rouleaux d'acier. Laminée en feuilles,

ces feuilles sécheront au vent, au soleil, dans des hangars aérés, où

des milliers de fils seront échelonnés pour cet usage.

Et que de mains industrieuses employées à diviser ces feuilles, à les

peser, à les couper, à les colorer, à les réduire, à les emballer!

Ce n'est pas tout encore. Vient le commerce, et son mouvement, et sa

vie. Que de chariots! que de vaisseaux! que de roues! que de voiles! que

de feu! que de fer! que de préoccupations intelligentes pour transporter

ces produits sur tous les points du globe! Vous voyez qu'en dernière

analyse cette paille, qui ne devait servir qu'à préparer un mauvais lit

à la pauvreté, lui fournira en échange le duvet du Nord, la laine de

Smyrne ou de Ségovie, et deviendra, par cette prestigieuse métamorphose,

le lien mystérieux du commerce, l'impérissable monument de la pensée, le

cerveau de la civilisation, où tout se grave. Oui, monsieur, ce papier

fixera l'élan de l'artiste, l'émotion généreuse du philosophe; et cela,

songez-y bien, avec des moyens simples, faciles, peu coûteux. Puis, que

Rossini soit inspiré, et que Chateaubriand réfléchisse! Mille ouvriers

seront employés à cette généreuse industrie. On essaiera de les prendre

aussi parmi les gens de la commune. Par ce moyen, le propriétaire, que

je connais beaucoup, ne laissera pas (vous pouvez m'en croire) un pauvre

languir de faim sous le chaume, ni un enfant se tordre de soif dans le

berceau.

Il essuya une larme d'orgueil.

--Mais dites-moi par quelle délicatesse que je n'explique pas,

repris-je, vous aviez peur d'exciter ma colère d'artiste en me parlant

de cet utile établissement?

--C'est qu'il a été fait avec les débris du château, et la moitié a

suffi: chaux, ferremens, poutres, ont servi à l'élever. Cet amas de

pierres, pardon si j'ose m'exprimer ainsi, monument d'une histoire qui

n'a pas su mériter de vivre, aura fait la fortune d'un homme, et cet

homme fera celle de trois ou quatre mille autres. Revenez-vous un peu de

votre emportement?

--Cependant avouez, répliquai-je, qu'il y a quelques douleurs attachées

à l'anéantissement de ces beaux souvenirs; ils sont les seuls qui nous

restent. Les histoires sont peu lues; les grands noms se perdent dans

les sables de la mémoire; mais les pierres demeurent. Sait-on un nom des

auteurs dont les manuscrits ont chauffé les bains d'Alexandrie? et les

pyramides sont restées, et elles resteront jusqu'à ce qu'une bande noire

africaine les démolisse. Les pyramides sont une histoire; l'imagination

s'y attache, et, d'assise en assise, elle va loin. Les monumens forcent

l'esprit à penser. Quelle est la brute à venir qui ne demandera pas une

réponse à sa curiosité devant la colonne, ce point d'admiration d'airain

et de bronze?

Mon inconnu, que j'ai déjà signalé comme fort doux et très-attentif, se

borna à me montrer du doigt une troupe d'ouvriers qui, costumés

proprement, la santé et la joie sur le visage, se rendaient aux travaux

de la fabrique. Ils le saluèrent en passant.

--Trois d'entre eux, me dit-il avec épanchement, viennent de se marier,

grâce aux résultats des occupations qu'ils trouvent ici; sans ce

bienfait, ils seraient sans doute restés dans la misère et le célibat,

et conséquemment sans moeurs. Ces deux vieillards qui me saluent ont

racheté, avec des fonds avancés par l'établissement, deux de leurs

neveux appelés au service militaire. Les enfans ont répondu de la dette.

Ainsi la reconnaissance s'est assurée de l'existence de quatre familles

par l'obligation du travail. Enfin il en est peu, parmi ceux que vous

avez vus passer, qui ne doivent une meilleure position, quelques

avantages sur le passé, des garanties pour l'avenir, à cette

exploitation fondée avec le profit de la vente de la plus faible partie

des matériaux du château de Villeroi.

Mon interlocuteur se préparait peut-être encore à quelque nouvel

argument, lorsqu'une petite étourdie, blonde comme un épi, vint le

prendre par la main, et l'inviter, au nom de _petite maman_, à se rendre

au déjeuner. Il allait me renvoyer l'invitation. Sur mon refus, qu'il

devina sans que j'eusse parlé, il m'engagea néanmoins à m'arrêter chez

lui quand je voudrais manger d'excellentes asperges. La petite fille

était rayonnante, et la joie du père ne fut pas moins grande à la

nouvelle de l'enfant, qui lui apprit que les ingénieurs prétendaient

enfin avoir trouvé l'eau. Il me salua, l'enfant me fit une jolie

révérence, et je traversai pensivement le pont qui aboutit à la grande

avenue du château.

Avec ses raisonnemens, cet homme m'avait ému. Son départ me rendit à

moi-même, et quand nous eûmes cessé, lui de me saluer, moi de lui

sourire, que son enfant eut escaladé les marches de pierre d'une petite

maison à volets verts, mon sourire s'arrêta comme un ressort que rien ne

meut, comme un bras fatigué qui retombe.

Contradictions de l'esprit humain!--Un laboureur donne un coup de bêche,

et il trouve de la résistance; il creuse, c'est une tuile; cette tuile,

un toit; ce toit, une maison; cette maison tient à plusieurs autres;

c'est une rue; puis deux, puis trois, puis cent, c'est une ville; c'est

Herculanum! Un roi de Naples et de Sicile voudra régner sur cette

cendre, avoir des flambeaux dans ces palais, des gardiens à la porte de

ces temples; il appellera des savans pour lire ces chiffons noircis. Et

nos souvenirs du passé ne nous toucheront pas! Conservons aussi nos

ruines, nos cathédrales, nos châteaux; car ces pierres, ce sont nos

lois, le testament de nos pères, leurs croyances, leurs moeurs, leur

courage, leurs vertus! Et cela vaut bien un oeuf trouvé à Herculanum.

J'approchai du château.

Hélas! les fossés étaient même dépourvus de leurs parois de granit. Dans

une eau verte et plissée nageaient quelques grenouilles séculaires,

quelques carpes piquées peut-être au temps de la Fronde. Les maigres

peupliers qui regardent cette mare étroite semblent négliger leur

toilette depuis qu'ils ne peuvent plus réfléchir leur taille de

demoiselle, et qu'ils n'ont plus d'ombre à verser sur ces jeunes

marquises si belles, dont le caprice donna naissance à ces ruineuses

propriétés appelées de l'expressif et joli nom de _Folie_. Vous savez

tous la Folie-Polignac, la Folie-Mousseau, la Folie-Arnould.

Arrivé à l'intersection du fossé, c'est-à-dire à l'endroit où se

trouvait jadis une grille en fer couronnée (mon imagination y suppléa)

de pommes d'or, de lyres d'or, de dieux de bronze, et gardée par de gros

chiens qui vous mordaient mythologiquement sous le nom de Diane et de

Médor; où luisaient, à travers les barreaux des chaises à porteur

enluminées de Chinois sur laque, des valets larges comme des armoires;

eh bien! là, devant cette première merveille, j'ai trouvé un trou fait

dans le mur. Pas même de porte!

Mon cheval et moi nous faillîmes rester au passage.

La solennelle cour d'honneur était déserte, le pavé couvert et déchaussé

par l'herbe. Et six cents pieds d'air où était le château.

Aussitôt mon entrée, la porte d'une petite maison blanche s'ouvrit, et

un vieillard en livrée orange et bleue lézardée par des coutures

blanches, honteuse de plusieurs rapprochemens qui hurlaient entre eux

comme métal sur métal et couleur sur couleur dans un écu, costumé ainsi

que les anciens domestiques d'autrefois, vint me recevoir et saisir la

bride. Dieu me pardonne! il avait, je crois, l'épée d'acier.

On n'a pas d'idée de la politesse qu'il mit à m'accueillir, à m'offrir

de me reposer chez lui. Toutefois, avec une indiscrétion aisée et où

perçait encore je ne sais quel excusable orgueil de ses premières

fonctions, il me demanda mon nom. Je le lui donnai; il l'anoblit en

route; et, riche d'une particule usurpée, il courut l'annoncer à son

maître, ouvrant rapidement et à temps égaux sa modeste porte, comme aux

jours de grandes cérémonies il faisait, je pense, au château. Touchante

parodie d'une étiquette morte!

Son maître était aussi un vieillard grand, maigre, tombant en ruines. A

mon entrée il se leva, m'accueillit avec cette distinction

traditionnelle de cour, et m'invita à m'asseoir près de lui. Pendant les

essais d'une conversation sur la beauté de la saison, sur la richesse

d'un soleil qui le ramenait à ses premiers jours, je remarquai, sur une

table posée en équilibre avec des tuiles et des bouchons, les restes

d'un déjeuner. L'ornement de service se composait de belles assiettes en

porcelaine aux couleurs éteintes et aux contours dédorés; de flacons en

cristal, aux goulots brisés; de verres à pattes, sans pattes, des

serviettes damassées, mais avec des dessins et des festons que la

Hollande n'avait pas tracés; une eau limpide trahissait sa crudité dans

des bouteilles autrefois pleines de Malvoisie et de Madère. Au milieu de

ces cristaux et de ces porcelaines, nageaient un morceau de fromage et

quelques fruits secs. Une vive rougeur m'apprit combien l'orgueil du

vieux gentilhomme saignait à me voir témoin de ces somptueuses misères.

Intelligent à toutes les faiblesses de son maître, le vieux serviteur se

hâta de rejeter les pans de la nappe sur la table.

Je fis semblant de ne pas avoir vu.

De causeries en causeries, il en vint, par une inévitable pente, à

parler de son château.

--Pierre, que vous voyez là, me dit-il avec un sourire mélancolique,

Pierre et moi, voilà tout ce qui reste du passé. Ils n'ont pas osé nous

démolir. Pierre a été mon serviteur, le premier de mes domestiques;

c'est un digne homme. Il est né sur les limites de mon château, il y

veut mourir. Nous y mourrons ensemble. Pierre! le pauvre diable! le

croiriez-vous, monsieur? tout infirme qu'il est, il me nourrit, il me

loge, il m'habille, il supporte mes mauvaises humeurs mieux que s'il

avait encore des gages, et Dieu sait, vienne le funeste 10 août! il y

aura bientôt quarante ans qu'il n'en touche plus.

--Monsieur le marquis!

--Non, mon ami; un gentilhomme français ne doit pas se plaindre; mais

quel mal y a-t-il que je te loue ici? J'ai si rarement lieu de le faire,

Pierre! Va, ton pain est délicieux! Et d'ailleurs, monsieur, le malheur

est chose commune à la noblesse; et quand plusieurs de nos rois sont

morts en exil, il siérait mal au plus humble de tous les gentilshommes

de ne pas savoir souffrir; et pourtant un beau château a été à moi! Le

soleil n'en éclairait certainement pas de plus solidement bâti, ni de

plus commode, ni de plus somptueux; n'est-ce pas, Pierre?

--Oui, monsieur le marquis.

Les Tourelles: Histoire des châteaux de France, volume II · 第 5 / 17 段