Ouvrez _le Bourgeois gentilhomme_. Un bourgeois prend un maître de

musique, un maître de philosophie, un maître à danser; il faut verser

jusqu'à sa dernière larme de rire à ce bon M. Jourdain prononçant des U

et des O, donnant de gros diamans à Dorimène, croyant que le fils du

Grand-Turc est arrivé pour épouser sa fille Lucile, embrassant le

mahométisme, et tout cela pour être un homme de qualité; c'est d'un

comique rare. La leçon est haute pour la bourgeoisie qui tend à sortir

de la boutique. Tous les Jourdains de la porte _des Innocens_ se

cachèrent de honte. C'est ce que vous croyez. La part faite du rire, ce

comique étend sur la claie Dorante, gentilhomme, et non Jourdain le

bourgeois: Dorante, gentilhomme et emprunteur qui ne rend pas; Dorante,

gentilhomme, et perturbateur des familles; Dorante, gentilhomme et

pourvoyeur de Dorimène; Dorante, gentilhomme et profanateur de noblesse.

Jourdain n'est que ridicule, Dorante est infâme. Demain Jourdain aunera

du drap sous les piliers des Halles, demain Dorante sera à la Bastille,

s'il n'est en Grève. Eh bien! dites maintenant: de Jourdain ou de

Dorante, quel est celui que Molière a voulu sacrifier?

Allez plus loin. Jusqu'au jour où M. Jourdain a pris à sa solde ces

maîtres si ridicules, qui donc s'est formé à leurs leçons? N'est-ce pas

la noblesse? Par ce que savent ces maîtres, jugez ce qu'ils ont

enseigné, jugez leurs élèves.

Allez plus loin. Au bourgeois gentilhomme, si ridicule qu'il en est

faux, du moins impossible, opposez sa femme, qui est la raison même.

Dans M. Jourdain, Molière a immolé au rire la bourgeoisie qui n'existait

pas, pour mieux faire triompher, dans madame Jourdain, la véritable

bourgeoisie.--Quelle pureté, quelle dignité de moeurs, quelle prudence

dans cette femme! Descendons-nous tous deux que de bonne bourgeoisie?

Quelle vertu dans cette mère! «Je ne veux point qu'un gendre puisse

reprocher ses parens à ma fille, et qu'elle ait des enfans qui aient

bonté de m'appeler leur grand'maman.» Qui ne serait honoré d'avoir la

fille de M. Jourdain pour soeur, madame Jourdain pour mère?

Allez plus loin encore. Demain le fils de M. Jourdain aura aussi des

maîtres de philosophie; mais avec la jeunesse il aura le loisir de faire

une plus sage application de ses études; il n'écrira plus comme son père

à la marquise _que ses yeux le font mourir d'amour_; mais il publiera un

livre qui commencera par ces mots: «L'homme est né libre, et partout il

est dans les fers.» Demain il aura un maître d'armes le fils de M.

Jourdain, et il appellera Dorante en duel, et Dorante sera tué. Une

révolution sera consommée. Avez-vous ainsi compris Molière?

Ainsi, dans Molière, vous l'avez remarqué, l'homme ridicule, celui qu'il

souflette en public, n'est jamais l'homme coupable, celui qu'il

déshonore en secret. De là, chez lui, le mensonge dont il avait besoin,

et qui n'a que trop été pris à la lettre, d'amuser aux dépens de ceux

dont il défend le rang, les moeurs et la vertu.

Molière a couronné la classe intermédiaire. La fidélité conjugale, la

probité dans le commerce, la raison dans le langage, la justesse dans le

goût, la prudence dans la conduite, la tolérance dans la religion,

toutes les vertus sociales ont été placées par Molière dans cette

classe. Après Richelieu, Molière est l'homme qui a porté le coup le plus

vif au privilége de la naissance. Il a surtout, en moraliste habile,

déshonoré la femme de la société noble; il ne l'a montrée que pour

l'écraser du parallèle de la femme de la bourgeoisie. On ne trouve pas

une seule fois dans ces tableaux, où tant de créations admirables se

pressent, et toutes distinctes comme celles que Dieu crée, une haute

vertu de marquise ou de duchesse. Chez lui le titre emporte raillerie

forcée; il renverse la pyramide sociale des temps anciens, il en met la

base fruste au ciel, la pointe de granit dans la boue. Vienne un autre

comédien comme lui, au génie près, un Collot-d'Herbois, et la pyramide

sera renversée dans le sang.

L'imagination reçoit ses principaux affluens du Midi, patrie du soleil

et des femmes, où le soleil ne se couche jamais! Elle y mûrit vite, et

se couvre de fleurs de bonne heure. Au Midi tout a sa note, son degré de

plus qu'au Nord. La parole méridionale est un chant, le chant une

extase: le vin le plus léger enivre, l'eau égaie; l'odeur du thym, si

fade au Nord, assoupit sur les rocs de Grasse et de Naples. Dans

l'organisme français, l'élément méridional est la couleur. Otez de la

France la Loire, la bande des Pyrénées et la Provence, et la France

devient allemande ou anglaise: il y fait sombre. Molière relève du Midi,

sinon par sa naissance, ce que nous avouons, allant au-devant d'une

objection, du moins et pleinement par ses oeuvres. Le Nord est inconnu à

Molière. Ce qu'il n'emprunte pas aux Latins et aux Grecs, il le demande

à la verve méridionale. Certainement il n'y puise pas la raison froide

du _Misantrope_, la raillerie quintessenciée des _Femmes savantes_ et

des _Précieuses ridicules_; mais il en rapporte l'athéisme de don Juan,

la bouffonnerie limousine de M. de Pourceaugnac, la noblesse empesée de

la comtesse d'Escarbagnas; ces caractères sont-ils du Nord, à votre

avis? Des maîtres passez aux valets: à qui Molière doit-il cette grande

famille de roués? Mascarille, traduction domestique de tous les _Davus_

de Térence, après avoir été Latin, devient Sicilien dans _l'Étourdi_, et

ne perd à cette métamorphose ni son astuce originelle ni sa faiblesse à

protéger les fils de patriciens qui ont des pistoles. Sera-ce dans la

domesticité du Nord, moitié suisse, moitié picarde, que vous trouverez

des Mascarilles? (Tout au plus des Gros-René, serviteurs parisiens et

mous;) des Sbrigani, ces fripons si spirituels; et des Scapins, ces

Italiens qui sont la parodie d'un tableau dont Casanova de Seingalt est

le modèle?

Avait-il les yeux tournés au Nord, Molière, lorsqu'il peignait

constamment des moeurs aérées et inondées de lumière? Il noue ses

intrigues aux fenêtres: les fenêtres du Nord!--sur le banc des portes, à

minuit,--minuit à Paris, où il gèle neuf mois sur douze! il gratifie

Paris de la latitude de Madrid et de Florence. La place publique sert

presque toujours d'occasion à ses enchevêtremens dramatiques, copiant

textuellement la mise en scène de Boccace et de Lopez de Vega. Ne

sont-ce pas là des préoccupations d'homme qui, par instinct ou

d'intention, rend la comédie inséparable du ciel, des moeurs du Midi, où

il puise tout, et sa forme d'écrivain, ses ressources de penseur, ses

caractères et sa gaieté, don plus beau que son génie?

VIII

Tandis que la comédie s'achève à la lueur des flambeaux, ceux qui n'ont

pas eu de place pour l'écouter promènent la vivacité du dessert dans les

parterres sombres et sous les fraîches solitudes du parc. Les cavaliers

s'éparpillent par groupes, les dames par essaims. Sans se connaître, on

se croise pour se jeter des agaceries, des dragées et des fleurs. Jamais

plus belle soirée.

Une jeune femme va seule, se hâtant de mettre le plus d'éloignement

possible entre elle et ces bruits et ces clartés qui offensent ses sens

délicats. Elle a peur de ne pas regagner assez tôt sa tristesse;

derrière les allées sombres elle laisse les allées sombres, jusqu'à ce

qu'elle n'entende plus que le froissement de sa robe, et qu'elle ne

distingue plus que l'éclat de ses diamans, projetant des feux devant

elle. Alors elle ralentit sa marche, assure son haleine, et soulève, de

ses doigts pensifs, ses cheveux sur son front; sa main s'y fixe.

Vous avez vu quelquefois, dans les matinées de printemps, ces soies

blanches flottantes dans l'air, ces fils de la Vierge qui, descendus

d'un rouet invisible et céleste, s'attachent au chêne du chemin,

retombent en écheveaux sur le gazon ou les blés naissans, et se fixent

par des clous de rosée à la pointe d'un épi. C'est un réseau immense que

brise un moucheron. La pensée de mademoiselle de La Vallière est ainsi

vaste, frêle et craintive; cette pensée arrête tout ce qui passe; mais

tout ce qui passe la déchire sans l'emporter. Elle aime le roi, mais de

cet amour ardent et religieux qu'elle voua plus tard au ciel; amour si

haut que la prière seule y mène. Des rois ont aimé: quelle femme a

jamais osé aimer un roi? quelle est celle qui l'a fait sans mentir à

elle-même, sans prendre le sceptre pour la main?

Elle succomba, mademoiselle de La Vallière.

L'exigence historique nous oblige à ne montrer qu'un coin de cette

passion si calme à la surface, si agitée au fond. Mademoiselle de La

Vallière n'entra dans la couche royale que le jour où Fouquet s'étendit

sur la paille de la Bastille; et nous n'écrivons qu'un moment de la vie

de Fouquet.

Une cloche tinta; le vent en apportait le bruit du Maincy, petit village

situé au bout du parc. La demoiselle d'honneur s'agenouilla sur la

terre, et, tandis que bourdonnait l'orgie royale, elle exhala un

cantique tout empreint du remords d'une faute qui n'était pas encore

commise, que l'expiation précédait.

Elle se sentit déjà grande et misérable, elle pleura.

Ce cantique est tout ce que l'air a retenu de la fête. Qu'au coucher du

soleil le voyageur s'asseye et écoute, il entendra sortir du fond du

château la prière vespérale de cent cinquante pauvres enfans. La prière

des enfans sur les ruines d'un tel château! Tout a été frappé de mort,

hôtes, palais, fleurs, statues, eaux, les seigneurs dorés, les femmes

nues; mais la prière aux ailes blanches de La Vallière est restée

vivante, immortelle! La fête est finie: la prière dure encore.

Enveloppés dans les plis d'un manteau de soie, un homme et une femme,

celle-ci le visage caché dans un loup, suivaient, à la distance de deux

allées parallèles, les pas tantôt rapides, tantôt mesurés, de

mademoiselle de La Vallière.

Elle poussa un cri lorsqu'elle vit s'approcher d'elle la femme masquée,

et presque en même temps un cavalier dont les plumes et les dorures

luisaient dans l'ombre.

Par politesse, le cavalier s'arrêta, et laissa, non sans quelque

mouvement d'impatience, le champ libre à la dame qui l'avait devancé.

Elle ôta alors son masque et s'enfonça dans l'allée avec mademoiselle de

La Vallière.

Le cavalier les suivit.

Dès que la dame fut partie, le cavalier, comme chose convenue, prit la

place qu'elle occupait.

A trois fois cette scène se renouvela.

A la dernière rencontre, le cavalier dit à la dame:--Il est inutile,

madame, de fatiguer davantage mademoiselle de La Vallière. Mon faible

mérite l'emporte. Daignez rentrer; le serein vous hâlerait.

--J'allais vous le conseiller, monsieur le duc.

--Très-bien, madame; l'ironie sied aux vaincus: c'est leur dernière

arme.

--Monsieur le duc, vous finirez par y exceller.

--Malicieuse! après la peine que vous avez eue, je conçois que vous

éprouviez quelque dépit à battre en retraite; mais, encore une fois,

chère dame, toutes les campagnes ne sont pas aussi funestes.

--Voudriez-vous me persuader, monsieur le duc, que vous sortez toujours

vainqueur de celles où l'on ne tire pas l'épée?

--Je me fâcherais si chacun ne savait que j'ai servi le roi.

--Comment donc! mais vous êtes en pleine activité à cette heure; et si,

à l'exemple de son frère d'Angleterre, qui a institué l'ordre du Bain,

le roi crée l'ordre du Bougeoir, vous serez nommé commandeur.

--Le roi m'estime.

--Un peu moins que la reine, n'est-ce pas, monsieur le duc?

--Est-ce que madame de Bellière n'a pas la nuit de filles à surveiller

au logis?

--Et monsieur de Saint-Aignan, point de fils à qui transmettre ses

leçons de conduite?

--Madame, je vous comprends; mais, quels que soient les services qu'on

rend à son prince, ils ennoblissent.

--Alors, monsieur le duc, vous, qui avez si bien l'esprit de corps,

soyez assez généreux pour me croire digne de rivaliser avec vous auprès

du prince. Accordez-moi la survivance.

--Prenez garde, madame, je dirai tout au roi.

--Non, car je rapporterais tout à la reine; et vous voulez être

gouverneur du futur dauphin, je le sais.--Tenez, faisons la paix, duc!

Les gens comme nous n'ont qu'un moyen de prouver qu'ils se

détestent;--c'est de vivre en paix. Embrassons-nous.

--Il le faut bien, madame; mais allez bien vite consoler ce pauvre

surintendant.

--Adieu, mon maître!

--Adieu, méchante!

Il résultait de la prétention à la victoire que s'attribuaient

réciproquement madame de Bellière et M. de Saint-Aignan, que

mademoiselle de La Vallière ne s'était compromise par aucune réponse

décisive.

L'immorale histoire assigne le chiffre corrupteur de Fouquet: quarante

mille pistoles, ou quatre cent mille livres.--Un million aujourd'hui!

Saint-Aignan courut vers le roi pour lui dire: «Elle est à vous, sire!»

Madame de Bellière alla où Fouquet l'attendait, et lui dit: «Elle est à

vous, vicomte!»

Dans ce moment on revenait de la comédie, on refluait au parc pour

attendre le feu d'artifice.

L'ivresse était dans l'air; les miracles de cette journée avaient grandi

Fouquet à la taille d'un dieu. Au milieu de cette fumée d'encens qui

n'était pas pour lui, Louis XIV ne paraissait plus qu'un sombre potentat

du Nord visitant quelque souverain des brillantes cours d'Italie. On lui

faisait les honneurs de son propre royaume; il frémissait. Des imprudens

avaient osé murmurer à ses oreilles: _Vive le premier ministre! Vive le

surintendant!_

Le surintendant ne marchait plus sur la terre; la tête lui avait tourné,

il était lumineux d'orgueil, il rayonnait. Sa main errante cherchait un

sceptre. Fouquet, premier du nom, recevait Louis le quatorzième.

Aussi à peine écouta-t-il la bonne nouvelle, d'abord si impatiemment

désirée, que lui apporta madame de Bellière.

Il était écrit que tout le seconderait jusqu'à sa dernière heure.

Une femme passe auprès de lui, c'est mademoiselle de La Vallière!

Fouquet l'arrête, il ose la retenir.

--Je vous cherchais! monsieur de Belle-Isle.

--Bonheur inespéré! je ne vous attendais pas, moi! je ne comptais pas

sur une faveur si prompte; vous m'enhardissez. Accordez-m'en une aussi

grande, mademoiselle; gardez-moi jusqu'au retour la foi promise.

--Je ne vous comprends pas! monsieur le vicomte.

--Sans doute, mais entendez-moi; maintenant je puis m'ouvrir à vous.

Cette nuit je pars, pour ne revenir que dans huit jours; oui, dans huit

jours, vous marcherez l'égale de la reine! _Où ne monterez-vous pas?_ ma

devise devenue la vôtre.

--Monsieur le vicomte, je pourrais vous perdre, je ne vous hais même

pas. Reconnaissez-le à l'avis que je vous donne. Partez à l'instant,

fuyez d'ici! ou vous serez enlevé cette nuit, dans une heure!

--On vous a trompée, mademoiselle, et vous aurez des rapports plus

fidèles dans une heure.--Comptez sur ce qui vous a été promis,

préparez-vous à partager ma grandeur et non ma disgrâce; c'est d'un

autre qu'on aura voulu vous parler, et non de moi.

--D'un autre! dites-vous? Vous savez donc qui? Vous le savez!... Oh!

monsieur le surintendant, je ne prévoyais qu'une injustice, je soupçonne

un crime. Vous m'éclairez; alors, encore une fois, partez! car Dieu

protége la France et sauve toujours le roi.

--Mais qui vous a si bien instruite?

--M. de Saint-Aignan, qui ne vous aime pas.

Mademoiselle de La Vallière disparut, monta les marches du château, y

entra.

Fouquet resta frappé de terreur, il eut froid.

Pour la première fois de la journée, il pensa à sa pauvre femme et à ses

enfans.

Rentré au château, le roi ne mesura plus sa colère; il traversait à

grands pas les appartemens de l'aile gauche. Ses récriminations

frappaient sur chaque meuble, sur chaque tableau. Il avait tout au plus

dans ce moment la dignité d'un huissier qui saisit un mobilier: Colbert,

qui marchait à sa suite, semblait un recors, Séguier un juge de paix. La

monarchie dressait l'inventaire d'une banqueroute.

--Encore un salon d'or! murmurait le roi.

--Composé de poutres transversales, ajoutait Colbert.

--Portant le nom de _salon d'hiver_, prenait en note Séguier.

--Ici une bibliothèque.

--Plus une bibliothèque, ajoutait Colbert.

--Ajouter une bibliothèque, écrivait Séguier.

--Messieurs, voici sa chambre.

Aujourd'hui Louis XIV pousserait le même cri. Fouquet seul est absent.

La tapisserie de Pékin, plantée de fleurs vertes, qui amusait son réveil

et l'emportait en Chine, lorsque les volets étaient fermés, et lorsqu'il

voyait marcher autour de sa tête le choeur des peintures de Lebrun, cette

tapisserie est encore là. Là est encore son lit, gris et or, petit lit

pour un surintendant, et pour un surintendant qu'entouraient je ne sais

plus combien de statues gigantesques de stuc en plein relief, attachées

à la coupole. Ces misérables dieux se vengeront sur quelque futur

possesseur de Vaux du mauvais goût qui les a mis au plafond.

Cette chambre à coucher où s'amoncelle le luxe d'une cathédrale arrêta

Louis XIV.

--N'admirez-vous pas, messieurs, cette glace, qui n'a pas d'égale à

Fontainebleau?

--Sire, dit Colbert le calculateur, elle a bien deux pieds et demi de

hauteur sur deux de large.

Prodige de l'époque, cette glace vaudrait aujourd'hui quinze francs.

De la cheminée, le roi alla vers le lit; et après avoir entr'ouvert les

rideaux et soulevé au fond de l'alcôve un voile qui cachait un portrait,

il se retourna pour prier Colbert et Séguier de se retirer, ils

n'étaient plus là.

--Ah! vous voilà, Saint-Aignan?

Regardez!--moi, j'en suis indigné,--regardez ce que M. Fouquet possède

et cache. Ceci, Saint-Aignan, cria le roi d'une voix terrible, est son

arrêt de mort. Courez à d'Artagnan, commandez-lui, au nom du roi de

France, de cerner, le pistolet au poing, toutes les issues; que nul ne

sorte d'ici avant moi, sans mon ordre. Mais il a donc donné notre

royaume pour avoir mademoiselle de La Vallière! Le portrait de

mademoiselle de La Vallière ici! Nous voler nos finances, passe! mais...

Tenez, Saint-Aignan, rappelez-moi que je suis Bourbon, je ne me connais

plus.

--Sire, ce portrait n'est qu'un indiscret hommage ignoré de mademoiselle

de La Vallière.

--Duc, j'ai besoin de vous croire, je vous crois.

--Je n'ignorais pas les prétentions du surintendant.

--Et vous ne m'en avez pas parlé!

--J'accourais tout vous dire.

--De qui donc tenez-vous cela?

--La présence de madame de Bellière auprès de mademoiselle de La

Vallière m'a suffisamment instruit.

--L'exil pour madame de Bellière à cinquante lieues de Paris.

Saint-Aignan ne s'y opposait pas.

--Quant au surintendant, il va recevoir sa récompense. Suivez-moi!

Seules au milieu du corridor, la reine-mère et mademoiselle de La

Vallière, celle-ci décolorée, émue, celle-là froide et toujours

au-dessus des événemens, s'offrirent au roi, qui les salua, et tenta de

passer outre pour cacher son émotion.

--Vous êtes agité, monsieur mon fils.

--Oui, la journée me semble éternelle. Je sors: pardon de vous quitter.

L'air m'étouffe ici... je reviens... Mais allez donc, monsieur de

Saint-Aignan, où je vous ai commandé.

--Restez, au contraire, vous, monsieur de Saint-Aignan.

--Mais, ma mère, il me semble...

--Que vous êtes roi, mon fils.

--Oui! un roi qui va non se venger, mais punir.

--Punir quoi? l'hospitalité?

--Un homme qui me pèse...

--Votre hôte, mon fils.

--Je vous ordonne, monsieur de Saint-Aignan, de m'obéir. Allez!

Mademoiselle de La Vallière se jeta aux pieds du roi, qui sentit à ses

genoux l'haleine brûlante de cet ange.

Et en se courbant, en mêlant sa chevelure noire à la chevelure blonde de

mademoiselle de La Vallière, et en la relevant par les deux bras, comme

un vase d'albâtre renversé sur le sable, le roi lui dit:--Vous aussi,

mademoiselle! Mais ils l'aiment donc tous?

--Sire, on n'aime que vous; on a pitié de tout le monde.

Anne d'Autriche, en même temps qu'elle arrêtait le duc de Saint-Aignan,

tenait son fils embrassé par le cou, heureuse de la tendresse qu'elle

lui voyait prodiguer à la demoiselle d'honneur de Madame.

--Alors, s'écria Louis XIV, qui par fierté continuait sa colère, j'irai

me mettre à cheval à côté de d'Artagnan, et me ferai justice moi-même.

--Grâce, grâce, sire!

--Et pour qui, mademoiselle, cette grâce?

--Pour vous, sire.

--Pour moi?

--Oui. Au moindre geste vous êtes perdu; à la moindre violence enlevé,

mort peut-être.

Les lèvres de mademoiselle de La Vallière pâlirent.

Le roi regardait sa mère avec une expression qui semblait dire:--Eh

bien! votre surintendant?

Anne d'Autriche triomphait. Elle fut moins émue de cette espèce de

conjuration contre son fils que du pressant intérêt dont il entourait

mademoiselle de La Vallière, à demi évanouie dans ses bras.

Muet d'étonnement, il lui prit la main et la lui baisa.

--Que faut-il faire? demanda-t-il ensuite, les yeux fixement posés sur

ceux de sa mère.

--Rien.

--Mais c'est une conspiration, ma mère.

--Raison de plus. Pourtant, comme il faut être prudent, même lorsqu'on

en veut à notre vie, rompez une seule des dispositions prises contre

vous.

--Laquelle, ma mère?

--La première venue; toutes les autres manqueront. Des conjurés ont trop

besoin de leur courage pour avoir de l'esprit. Si je n'avais

mortellement chaud, je vous citerais des exemples.

Le roi n'écoutait presque plus sa mère: la résolution de frapper Fouquet

sur-le-champ hésitait devant cette première volupté d'obéir à la femme

chérie.

--Eh bien, dit-il, demain le jour se lèvera, et de notre palais de

Fontainebleau nous saurons atteindre qui nous brave. Demeurez, duc; mais

si je consens à remettre ma vengeance, je ne reculerai pas devant une

trahison que je méprise. On nous attend au feu, venez!

Anne d'Autriche déploya un énorme éventail et ouvrit la marche avec son

fils. Saint-Aignan offrit le bras à mademoiselle de La Vallière, qui

cessait d'être demoiselle d'honneur. Le roi l'avait appelée duchesse.

Et tous quatre sortirent du corridor et se présentèrent au seuil du

château.

Jamais le roi ne s'était si peu maîtrisé. Le plus grand désordre était

dans sa toilette; il souriait avec indignation aux seigneurs et aux

dames rangés sur son passage. Le sourire était pour les courtisans,

l'indignation pour Fouquet.

Fouquet l'attendait sur les premières marches du perron, un flambeau à

la main.

Ils étaient pâles tous deux.

A se voir, ils reculèrent: c'était deux terreurs qui ne comptaient pas

l'une sur l'autre. Le surintendant perdit deux marches sous lui, mais,

déguisant son attitude décontenancée, il plia le genou et présenta une

torche enflammée au roi.

--Sire, c'est la dernière fatigue de la journée. On attend de votre

royale main l'embrasement du feu d'artifice. Quand il vous plaira de

prendre de la personne qui vous la tiendra prête cette torche enflammée

et de la jeter au loin, l'illumination remplacera le feu.

Sans répondre un mot au courtisan accroupi sur les marches de son propre

palais, sans daigner lui commander d'un signe de se relever, Louis XIV

arracha plutôt qu'il ne reçut le flambeau, et passa. La suite du roi

faillit marcher sur le corps de Fouquet.

--Fuyez! lui soufflaient des voix, fuyez!

--Restez! lui disaient d'autres; périsse le bâtard de Mazarin!

Des femmes attendries lui jetaient des gants humectés de larmes.

Gourville, le saisissant violemment par le collet de l'habit, et le

mettant sur pied d'une seule secousse:--Assez de faiblesse, monsieur! On

assure que le regard du roi vous a terrassé; à merveille! qu'on le

croie! Qu'ils s'endorment dans la pensée que vous êtes foudroyé.....

Mais relevez-vous! Entre l'obscurité de la seconde et de la troisième

girande vous êtes premier ministre de France, et dans huit jours, en

plein soleil, Colbert nous donnera sur les marches du Louvre la

répétition de l'affront que vous essuyez sur les degrés de Vaux.

--Dites-vous vrai, Gourville? Est-ce que tout n'est pas perdu? On ne

sait rien?

--Rien!

--Mais le roi est troublé.

--Vous l'êtes bien, vous.

--Il peut me perdre.

--Et vous?

--L'ordre est livré, dit-on, de m'arrêter.

--Qu'importe, si le roi est arrêté avant vous?

--O mon Dieu, notre destinée à l'un ou à l'autre dépend donc d'un quart

d'heure!

--Non, monseigneur, de dix minutes. Écoutez: la première fusée va

illuminer l'espace où nous sommes, qu'on vous entende crier: _Vive le

roi!_ et qu'on vous voie sourire.

La fusée partit, et en tombant elle éclaira le château et ses quatre

façades.

Appuyé sur Gourville, Fouquet, blafard dans son habit rouge, cria: _Vive

le Roi!_ et sourit.

Tout retomba dans l'obscurité.

De nouveau la population de la fête se précipita dans les parterres

sombres pour jouir du feu d'artifice, dont le foyer principal était le

dôme de plomb du château.

Le roi suivit une allée éclairée aux lanternes, la seule qui le fût.

Les Tourelles: Histoire des châteaux de France, volume II · 第 4 / 17 段