Laissons dire encore mademoiselle Scudéry: «On voit un abîme d'eau au

milieu duquel, par les conseils de Méléandre (Lebrun), on a mis une

figure de Galathée avec un cyclope qui joue de la cornemuse et divers

tritons tout alentour. Toutes ces figures jettent de l'eau et font un

très-bel objet. Mais ce qu'il y a de très-agréable, c'est que toute

cette grande étendue d'eau est couverte de petites barques peintes et

dorées, et que de là on entre dans le canal.»

Au tour de l'apologue maintenant. Un monstrueux lion de fer qui rugit de

l'eau, caresse de l'une de ses pattes un petit écureuil, tandis que de

l'autre il presse et retient une couleuvre. L'écureuil, c'est Fouquet,

son symbole héraldique; la couleuvre, Colbert; le lion qui rugit, c'est

toujours Louis XIV.

Et quand ces eaux, dieux ici, divinités plus loin, païennes et

monarchiques, ont fatigué l'air de leurs élancemens, elles coulent dans

un canal d'une demi-lieue, auquel la fantaisie a donné, de distance en

distance, des formes et des dénominations singulières. La tête du canal

s'appelle la Poêle. La queue de la Poêle, c'est le prolongement du

canal, qui, cinquante pas au-dessous, s'équarrit en miroir, et en prend

le nom. Au-dessus du miroir est la Grotte de Neptune, qui fait face aux

cascades de l'autre côté du canal. Sept arcades où s'incrustent sept

rochers, et que terminent deux cavernes où se cachent, sous un rideau

de pierre dentelée, deux statues de fleuves, forment la Grotte. Tantôt

appelée la grotte de Vaux, et tantôt de Neptune, elle déploie

soixante-dix marches de chaque côté, conduisant à une spacieuse terrasse

au-dessus des arcades. C'est là qu'était la Gerbe-d'Eau, vaste réservoir

qui alimentait la Grotte de Neptune, et du centre duquel jaillissait un

jet d'eau de toute hauteur.

Placé sur la terrasse de la Grotte, Louis XIV put voir toute la fête et

en être vu. C'est le point le plus élevé de la ligne des travaux

hydrauliques. Tournez-vous: un monument l'atteste. Hercule, les bras

croisés, est derrière la terrasse, au-delà de la Gerbe-d'Eau; il semble

dire: Ici finissent mes travaux, allez plus loin.

Ce fut de là aussi que le roi, jaloux de tant de pompe, se dit:

J'étendrai ma main sur ce château orgueilleux, et il tombera comme celui

qui l'habite; j'épancherai ces eaux, et elles disparaîtront comme celui

qui les a ramassées; elles et lui ne se retrouveront plus. Celles-ci

seront le désespoir du voyageur, celui-là de l'histoire. J'en donne ma

parole de roi.

Qui n'eût pas été roi eût éprouvé une délicieuse rêverie à l'aspect de

ces femmes saisies de respect, d'amour et de silence, au bord des

bassins limpides et agités comme elles, blanches comme leurs parures,

fraîches comme des naïades, presque endormies à la pluie monotone des

cascades, à la fraîcheur assoupissante de la nuit.

Chaque minute a sa surprise.

Les eaux changent de couleur, elles en seront plus visibles. Elles

s'élancent maintenant rouges, jaunes, vertes, mélangées. Un instant

elles défient la nuit.

D'autres eaux deviennent harmonieuses. Un Apollon de marbre renvoie de

sa harpe des vibrations sonores: l'eau a effleuré les cordes de cristal

de l'instrument, il chante.

Puis tout cesse,--tout retombe. Les bassins reprennent leur niveau, des

barques dorées sont lancées, des femmes s'y penchent, et, nautiles

armées d'éventails, elles se croisent en tous sens avant de débarquer à

l'extrémité du canal.

Une étoile luit, la cloche sonne: c'est l'heure du dîner, on remonte au

château.

Et cela ne s'est plus revu.

La malédiction du roi a été puissante. L'eau a séché comme la pluie sur

une tôle brûlante; les jets d'eau sont rentrés dans la terre; pas plus

de trace que du déluge.

Les pierres des bassins ont été arrachées; elles sont éparses partout.

Le canal est resté, la poêle et le miroir aussi. Mais la poêle est un

pré, le miroir ne réfléchirait pas le soleil. Dérision! Je ne sais quel

ciseau a creusé dans le flanc des sept rochers de la grotte des lignes

qui simulent la chute de l'eau. Eau sculptée, fraîcheur en peinture.

Deux monstrueux lions de marbre, caressant deux écureuils,--toujours

Fouquet et Louis XIV,--gardaient et gardent encore les marches de la

terrasse dont j'ai parlé. Un cerisier voisin a passé l'une de ses

branches sous le ventre du terrible animal et le porte. Dans quelques

années, le cerisier, devenu fort, aura renversé le lion de son socle.

Ces marches, modèles du grand escalier de Versailles, tremblent

aujourd'hui et chancellent sur l'herbe qui les déchausse. Savez-vous qui

les gravit depuis que Louis XIV et Fouquet, Henriette d'Angleterre et

mademoiselle de La Vallière y ont laissé leur empreinte? savez-vous qui?

des milliers de couleuvres. Les couleuvres, armes vivantes de Colbert!

Voyageur fatigué et mourant de soif, j'ai inutilement cherché un peu

d'eau pour me désaltérer dans ce château, qui dépensa huit millions pour

avoir de l'eau.

VI

Mignard a décoré le salon d'été, où le dîner allait être servi.

Parfaitement conservé, il est tel quel aujourd'hui. La pièce qui le

précède est voûtée, et porte pour ornemens des rosaces d'or épanouies au

fond d'encadremens en saillie.

Jamais allégorie ne justifia mieux sa destination que celle qui se

multiplie à l'infini sous les lambris du salon d'été. Père et mère

naturels de tout ce qu'on mange et boit, le Commerce et l'Abondance,

toujours fort beaux en peinture, flottent au plafond, au centre des

incalculables subdivisions gastronomiques qu'ils engendrent. Ce sont les

incarnations de Brama en matière de comestibles. L'effet n'en est pas

heureux, et, malgré la poésie des emblèmes, qui voile un peu le

matérialisme des choses représentées, on dirait la galerie de peinture

d'un maître-d'hôtel retiré dans son château.

Disposé pour recevoir les personnes que le roi voulait bien honorer de

sa table, un cercle de chaises était le seul indice des approches du

dîner. La symétrie des places traçait le vide de la table, mais il n'y

en avait pas. Où donc poseraient les mets?

Le roi s'assit, invitant son frère, sa mère et sa belle-soeur, Dangeau et

quelques favoris, à prendre place à ses côtés.

Fouquet obtint de Louis XIV la faveur de le servir, debout, derrière le

fauteuil.

Dès que les convives furent assis, sur un signe de Fouquet, le plafond

descendit lentement et au son d'une musique douce. A hauteur voulue, la

table aérienne, chargée de flambeaux, fumante des mets qu'elle portait,

s'arrêta. Un autre plafond avait remplacé celui qui s'était détaché. On

attendit que le roi applaudit à ce coup de baguette féerique du

surintendant.

Le roi applaudit, ce fut un murmure d'éloges.

Pour n'être pas descendues du plafond, les autres tables n'étaient pas

moins fastueusement couvertes. On en avait dressé dans la salle des

Gardes, sous les marroniers, dans les parterres, dans la cour d'Honneur

et dans la cour des Bornes.

Vatel et ses aides avaient pourvu à la confection de ce prodigieux

dîner, le même Vatel qui se tua quelques années après à Chantilly,

désespéré de ne voir pas arriver la marée à temps.

A Vaux, la marée fut fidèle à Vatel. D'ailleurs les précautions étaient

si bien prises que, si les poissons de la rivière venaient à manquer,

ceux de l'Océan du moins répareraient l'échec. Fouquet avait enfermé

vivans, dans un bassin d'eau de mer, des saumons, des esturgeons et

plusieurs dorades. On lit dans La Fontaine une épître à l'un de ces

saumons.

Quand l'officier de la bouche se présenta pour faire, selon l'usage,

l'essai des viandes et des boissons, le roi l'écarta, et, d'un sourire

qui alla au coeur du surintendant, il sembla lui dire: Chez vous, mon

hôte, j'ai pleine confiance, je vous le prouve.

La sensualité du temps n'était pas montée au degré d'aujourd'hui; l'art

de fondre en une saveur indéfinissable mille saveurs était dans

l'enfance, quoique les cuisines souterraines de Vaux soient des

monumens. L'eau des fossés les entoure, des voûtes de pierre les

couvrent. Un cavalier et son cheval auraient assez d'espace pour se

promener sous le manteau des cheminées. Un boeuf y rôtissait à l'aise.

Des broches géantes, vieilles armures de cuisine, rouillées au râtelier,

attestent ce qu'on mangeait au château et ce qu'on n'y mange plus.

Sur un plat d'argent qui couvrit la table, on servit un sanglier tout

entier dont on avait doré les défenses.

A mesure qu'on enlevait les porcelaines et les cristaux, des domestiques

les jetaient dans les fossés, comme trop dignes, après l'usage qu'on en

avait fait, pour servir à d'autres banquets.

Au dessert, le roi ne manqua pas de parler de la chasse, son entretien

de prédilection:

--Monsieur de Belle-Isle, vos parcs sont-ils giboyeux?

--Sire, ils le sont peu. Votre majesté n'ignore pas que, plantés depuis

à peine quatre ans, ils n'offrent encore ni assez d'ombre ni assez

d'abri aux cerfs et aux sangliers.

--C'est dommage, l'emplacement est bon.

--Sire, je le croyais comme vous.

--Et qui donc n'est pas de notre avis?

--Quelqu'un de peu, sire.

--Cela doit être.

Appelez M. de Soyecourt, le plus effréné chasseur de notre royaume.

Est-il ici?

--Sire, toute la noblesse de votre maison vous entoure.

--Qu'on l'introduise, je vous prie.

M. de Soyecourt parut.

--Que pensez-vous, monsieur, vous dont les lumières sont si justes

là-dessus, du parc de M. de Belle-Isle?

En réponse, M. de Soyecourt entama une description du parc et des parcs

en général, si longue et si pédante, de la chasse et de toutes les

chasses, que Louis XIV pria le surintendant de faire venir Molière. Sur

ce que Fouquet rappela au roi que Molière était un comédien et non un

chasseur:--Et ne trouvez-vous donc pas que j'ai raison, répliqua le roi,

de mander M. Molière?

Le pauvre comédien reçut l'ordre d'écouter à la porte les paroles

ridicules qui échapperaient à M. de Soyecourt. L'intention du roi fut

admirablement comprise. Trois heures après, Louis XIV reconnut et

applaudit dans Dorante ce _fâcheux_ parlant toujours de la chasse, le

personnage de M. de Soyecourt qu'il avait lui-même indiqué. Cet

excellent trait de la comédie des _Fâcheux_ appartient à Louis XIV.

Bref, M. de Soyecourt fut d'avis que le parc de M. de Belle-Isle était

excellent. Enivré de la conversation qu'il avait eue avec le roi, il se

retira glorieux comme s'il eût tué un cerf dix-cors.

--Mais nommez-nous donc, monsieur de Belle-Isle, le difficile chasseur

qui a médit de votre parc.

--Sire, c'est mon jardinier.

--Le Nôtre, celui même qui l'a tracé avec tant de génie? Mais que je le

voie.

--Sire, il va vous être présenté. Votre majesté aura l'indulgence

d'excuser son costume et ses propos; c'est un paysan.

Parut en effet un paysan de cinquante ans environ, en veste, en gros

souliers, roulant son chapeau entre ses doigts, tremblant et pâle,

regardant au plafond.

--Vous avez, mon ami, avancé une opinion que nous ne partageons pas.

--Mon roi, c'est possible.

--Sur quoi avez-vous établi que le parc de M. de Belle-Isle n'était pas

propre à la chasse?

--Mon roi, c'est que, si j'eusse dit le contraire, les chasseurs

m'auraient dégradé mon pauvre parc avec leurs chevaux et leurs chiens.

Nos arbres sont jeunes, il faut les épargner. Et voilà toute l'histoire.

--C'était donc un mensonge?

--Sans doute, mon roi; mais gardez le secret, demain on chasserait la

grosse bête dedans.

Le Nôtre, croyant la conversation finie, mit son chapeau et se dirigea

vers la porte.

--Monsieur Le Nôtre!

--Mon roi!

--Vous allez me bâtir un château.

--Deux, mon roi.

--L'un à Versailles, l'autre à Trianon.

--Sire, une façade et deux ailes; voûte. A droite une pièce d'eau, à

gauche une orangerie; parc de gazon, galerie, quatre lieues d'horizon.

--20,000 livres, Le Nôtre.

--Mon roi, ce n'est pas assez.

--Mais pour vous, Le Nôtre?

--Mon roi, c'est trop.

--Un escalier de géant, Le Nôtre.

--Par où vous monterez, mon roi.

--20,000 livres pour toi, Le Nôtre.

(Fouquet dit à voix basse:) Découvrez-vous, Le Nôtre, vous parlez au

roi.

--Oh! pardon. Tenez-moi donc un instant mon chapeau.

Fouquet tint le chapeau; la cour était ébahie.

--Le Nôtre, des fontaines de marbre.

--De bronze, mon roi.

--Une terrasse, Le Nôtre.

--Au pied de l'escalier, mon roi.

--20,000 livres pour toi, Le Nôtre.

--Un canal grand comme une mer.

--Eh mais! il n'y a pas d'eau!

--Elle montera de Marly. A défaut, nous avons l'Océan, mon roi.

--20,000 livres pour toi, Le Nôtre.

--Je ne dis plus rien, je vous ruinerais, mon roi.

--Je vous fais chevalier, je vous anoblis, Le Nôtre.

--Il faudra trois mille pieds d'orangers pour une serre au bas du grand

escalier, mon roi.

--Je vous donne la croix de Saint-Michel, Le Nôtre.

--A quand les maçons, mon roi?

--A bientôt.

--Mon roi, je t'aime.

Et Le Nôtre se jeta au cou du roi.

Fouquet, épouvanté de cette familiarité, s'efforça de le retenir.

--Laissez, monsieur de Belle-Isle, c'est l'accolade de chevalier.

Le plan du palais de Versailles était arrêté.

Un homme encore jeune, à la livrée du surintendant, se posa en face du

roi, tenant un objet voilé sur ses bras.

--Votre majesté permet-elle qu'on découvre ce tableau?

Le roi fit un signe d'assentiment.

Et le portrait de Louis XIV, revêtu du costume qu'il portait ce jour-là,

rendu avec la plus fidèle ressemblance, suspendit l'admiration si

intelligente de la cour. En huit heures ce chef-d'oeuvre, dont le Louvre

a hérité, était sorti, pour ne plus périr, du pinceau du jeune artiste.

--C'est bien, s'écria Louis XIV.

Le tableau tremblait sur les bras émus du peintre. Il lui échappait.

Madame Henriette se leva, le fixa par la bordure sur son genou, et le

tint en équilibre par l'anneau du cadre, afin que le roi le vît mieux.

--Oui, c'est très-bien. Il y manque pourtant quelque chose, messieurs.

On était attentif aux critiques du roi.

--La signature du peintre.

Avec la pointe d'un couteau le peintre écrivit dans l'épaisseur de la

couleur encore fraîche: _Lebrun_.

--Ajoutez, monsieur Lebrun: premier peintre du roi.

--Remerciez votre souverain, monsieur Lebrun, de la gloire qu'il fait à

votre talent; moi, je vous remercie ici de celle qui rejaillit par vous

sur ma maison.

Accompagné du surintendant jusqu'à la dernière pièce, Lebrun se retira.

--Voyez-vous, ma mère, si je profite de vos conseils? Je souffre à voir

la magnificence de cet homme. Mais je lui ai déjà enlevé les plus beaux

joyaux de son orgueil: Lebrun, Le Nôtre, Le Vau, sont à moi. Nous

jouerons de malheur si nous n'égalons pas, roi de France, la somptuosité

d'un surintendant.

--Silence, mon fils: où les plafonds descendent, les planchers peuvent

s'écrouler.

--Ceci me lasse; ce luxe m'outrage, je veux sortir.

--Vous resterez. L'emportement fit à Versailles la _journée des dupes_,

la finesse en eut tout l'avantage. Vaux profitera de l'expérience de

Versailles.

--Quoi! je porte le fer et la flamme dans la moindre province rebelle

qui refuse la taille, et je souffrirai avec complaisance qu'on dévore

six provinces dans ce château!

--Celui qui aurait le château aurait les six provinces.

--Oui, celui...

Une musique légère, qui retentit dans l'antichambre, couvrit les paroles

à demi-voix dites par le roi à sa mère; et parut Fouquet, qui demanda la

permission de présenter à leurs majestés la nymphe de Vaux en personne.

La nymphe, qui n'avait modifié son costume de demoiselle d'honneur de

Madame que par deux ailes blanches attachées à ses épaules, et qui était

mademoiselle de La Vallière, remit au roi un rouleau de parchemin,

l'invitant à lire.

Le roi lut, sourit, et passa l'écrit à sa mère.

--Monsieur de Belle-Isle, dit le roi, je vous remercie, au nom du

dauphin, si le ciel doit nous en envoyer un, du don que vous lui faites

du château de Vaux et de ses dépendances. Il sera temps de le lui offrir

quand il sera en mesure d'accepter lui-même. Jusque là gardez ce

château, que vous avez rendu si beau par vos soins, et dont vous faites

si bien les honneurs. Nous tiendrons compte de l'offre, mais c'est tout

ce que nous retenons.

Fouquet se précipita aux genoux du roi et lui baisa la main.

Dans les yeux d'Anne d'Autriche son fils put lire: «Tu seras un grand

roi.»

Tempérant les paroles graves qu'il avait prononcées, Louis XIV ajouta:

Les nymphes, mademoiselle de La Vallière, font aussi partie du château.

--Sire, répondit naïvement la demoiselle d'honneur, je vous appartiens.

Le roi se leva, le dîner était fini.

D'une santé délicate et maladive, Madame Henriette obtint du roi de

retourner à Fontainebleau. Elle partit.

Dangeau écrivit dans un coin sur les tablettes qu'il destinait à ses

mémoires, où il recueillait jour par jour les faits et gestes importans

du règne:

«Au dîner du sieur Fouquet, le 17 août 1661, il y avait une superbe

montagne de confitures.»

VII

Plusieurs seigneurs avaient été mis dans le secret de la surprise

ménagée au roi après le repas.

Au milieu de la confusion qui suit le dessert, un cor se fit entendre;

il sonnait le départ pour la chasse, la fanfare matinale.--N'est-ce pas

le bruit du cor? s'informa le roi. Des chiens s'élancèrent en aboyant

dans les salons.--Sire, pardonnez la surprise, c'est la

chasse.--Êtes-vous gais, messieurs? la chasse!--Oui, sire, la chasse aux

flambeaux.--Y songez-vous? il est nuit, et certes nous n'allons pas, que

je pense, en habits de soie et en jabots, courre le cerf? Vous êtes

jeunes, messieurs, et nous sortons de table.

Les chiens aboyaient toujours, les fouets claquaient et faisaient

vaciller les lumières; les cors ne cessaient de retentir; les

domestiques couraient en désordre d'appartement en appartement, armés de

torches. On offrit au roi un fusil. Trente chasseurs se présentèrent en

même temps, piqueur en tête. Les dames se réfugièrent dans la salle des

Gardes, où elles s'enfermèrent, et d'où elles purent voir à travers les

carreaux ce qui allait se passer.

--M'apprendra-t-on à la fin ce que c'est? s'écria le roi impatienté,

tenant son fusil dans l'attitude la plus embarrassée.

Un cerf bondit devant lui et renverse deux flambeaux de la table.

--A vous, sire!

Le roi comprit alors qu'on avait lâché du gibier dans le château, et que

c'était sérieusement une chasse au salon.

Il s'exécuta de bonne grâce.

Jeune comme les autres, fou de la chasse, il poursuivit le cerf de pièce

en pièce, s'embusqua aux portes, se perdit dans les corridors, entraîné

par la fuite de la bête. D'autres cerfs descendaient les marches: des

nuées d'oiseaux volaient partout, tourbillonnaient dans la rampe; les

faisans sortaient de dessous les fauteuils; des lièvres se cognaient aux

portes.

Le carnage commence.

Des cerfs tombent sur des tapis, et des renards expirent dans des

bergères. Ne trouvant aucune issue, traqués de toutes parts, des

chevreuils en démence se précipitent par les croisées ouvertes et

illuminées. Du dehors on applaudit, du dedans on tire au vol sur le

chevreuil, qui roule souvent dans les fossés. On ne craignait pas de

briser les glaces; à cette époque il n'y avait pas de glaces dans les

salons. On ne courait que le risque de souiller des tapis de cinquante

mille livres, ou de mutiler des corniches dorées.

A travers leur cage transparente, les dames étaient témoins de ce

spectacle, qui n'était pas sans effroi pour elles. On riait, on

tremblait. Souvent les vitres brisées, les bourres enflammées, l'oiseau

atteint, volaient au loin dans la cour.

Pour mieux voir, les laquais étaient montés sur leurs siéges et sur le

dôme des chaises à porteur.

Les rideaux eurent beaucoup à souffrir: les cerfs cherchaient un refuge

dans les vastes plis de leur colonne soyeuse, et, dans ce fourreau qui

les étouffait, ils se livraient bondissans à leurs ennemis. Plus

heureux, beaucoup de lièvres et de faisans s'en allèrent par la

cheminée.

Cette chasse dura vingt minutes. Les cors sonnèrent la fin du combat. On

exposa devant les dames le résultat de la victoire: quelques cerfs

étourdis, quelques oiseaux revenus déjà de leur frayeur. Bien des

reproches d'imprudence furent effacés. Les armes n'avaient été chargées

qu'avec des balles de liége; ainsi pas une goutte de sang n'avait coulé.

Après quelques minutes de repos, en hôte délicat, qui comprend qu'un

plaisir plus calme doit succéder à une émotion fatigante, Fouquet

proposa de se rendre à la comédie.--On s'y rendit.

La Fontaine était exact lorsqu'il écrivait à son ami, M. de Maucroix,

dans la _Relation de la fête donnée à Vaux_, que «le souper fini, la

comédie eut son tour; qu'on avait dressé le théâtre au bas de l'allée

des Sapins.»

L'allée des Sapins existe encore. Elle est noire et répand une forte

odeur de résine. Découpées par tranches horizontales et s'évasant en

pyramides, les branches panachées se pressent et se rapprochent. Il faut

près d'une demi-heure à parcourir l'allée des Sapins de son point de

départ du château, où elle prend, pour le perdre plus loin, le nom

d'allée des Portiques: à son extrémité occidentale, est le spacieux

hémicycle où _les Fâcheux_ de Molière furent représentés pour la

première fois.

Aujourd'hui couvert de jeunes arbres plantés en quinconce, seule

altération qu'il ait subie, cet emplacement contiendrait deux mille

personnes, en les supposant placées avec toute la liberté des

spectateurs de cour. Je me suis assuré, mademoiselle Scudéry d'une main

et La Fontaine de l'autre, que c'était rigoureusement là, et non

ailleurs, que _les Fâcheux_ avaient été joués.

Quoique l'allée des Sapins ait deux versans, il est impossible de placer

la scène à celui qui touche au château. Là elle n'est pas encore allée

des Sapins, mais des Portiques. Ce point reconnu, _les Fâcheux_

n'auraient pu être joués ni plus près ni plus loin. Plus près, ce serait

l'allée même, et non le bout; plus loin le terrain manque. Au-dessous

sont les eaux.

C'est donc là que Molière, il y a près de deux siècles, pauvre comédien

courant la province, vint peut-être à pied pour jouer devant son roi.

Qu'il serait curieux de savoir s'il passa par Melun! de connaître le

cabaret où il s'arrêta pour corriger quatre vers au crayon, boire un

verre de vin et se remettre en route! Mais, à coup sûr, il a foulé cette

allée des Sapins; là son coude a effleuré; là son pied a posé; là sa

bouche a parlé. Molière a parlé ici, dans cet air, dans cet espace! Ce

soleil qui se couche éclaira sa face sublime le 17 août 1661!

La pièce fut jouée aux flambeaux et devant des spectateurs échelonnés

sur trois rangs.

Le roi occupait le centre, assis dans un fauteuil; à sa droite était la

reine-mère; un peu au-dessous de lui, Monsieur et le prince de Condé

avaient deux siéges. Le rang qui se prolongeait à la droite et à la

gauche du roi n'était composé que de dames. Madame Fouquet venait après

la reine. Derrière les dames étaient les ambassadeurs. Beaucoup de

seigneurs qui n'avaient pas trouvé à se placer se pressaient au bout des

allées, disputaient un courant d'air entre deux épaules pour voir ou

pour entendre; d'autres avaient grimpé aux arbres, et planaient de là

sur ce cercle, au milieu duquel un seul homme était debout:

Molière!

«D'abord que la toile fut levée, un des acteurs, comme vous pourriez

dire moi (Molière, _les Fâcheux_, _Avertissement_), parut sur le théâtre

en habit de ville, et, s'adressant au roi avec le visage d'un homme

surpris, fit des excuses du désordre de ce qu'il se trouvait là seul, et

manquait de temps et d'acteurs pour donner à sa majesté le

divertissement qu'elle semblait attendre. En même temps, au milieu de

vingt jets d'eau naturels, s'ouvrit cette coquille que tout le monde a

vue, et l'agréable naïade (mademoiselle Béjart, plus tard femme de

Molière), qui parut dedans, s'avança au bord du théâtre, et d'un air

héroïque prononça les vers que M. Pélisson avait faits, et qui servent

de prologue.»

Tout homme a une haine profonde, c'est son génie. Molière eut celle de

l'aristocratie; il la heurta et la foula sous toutes ses formes. Les

détours qu'il prend sont admirables. La comédie qu'on ne lit pas est la

véritable dans Molière. Prenez-y garde, sans cette seconde vue, la

meilleure partie de son talent va vous glisser entre les doigts, et il

ne vous restera plus qu'une bouffonnerie prise à Boccace, à l'Italie, à

l'Espagne. On a dit que Molière «constituait à lui seul toute

l'opposition de son temps.» Nous recueillons l'aveu.

Les Tourelles: Histoire des châteaux de France, volume II · 第 3 / 17 段