Au moment où Colbert s'était montré comme un fantôme au détour de

l'allée, Pélisson, pour avoir une contenance, avait déroulé un papier,

qu'il affecta de lire, jusqu'à ce que lui et ses compagnons se

trouvassent dans l'impossibilité d'éviter la rencontre.

--C'est fort beau! s'écriait Gourville; le roi en sera enchanté.

--Monsieur Pélisson, appuyait Fouquet, vous n'avez jamais mieux été

inspiré; l'air de Vaux est une muse.

--Ce sont choses trop légères pour monsieur Colbert, dit Fouquet en

abordant celui-ci, que des vers de circonstance. Si quelque chose les

excuse pourtant, c'est la circonstance. M. de Pélisson nous lisait le

prologue de sa façon qui sera récité cette nuit avant la comédie de mon

ami, M. Molière.

--Que je n'interrompe pas M. de Pélisson! se récria Colbert; des vers à

la louange du roi sont une bonne fortune: vous ne voudriez pas m'en

priver.

Pélisson lut avec chaleur le prologue au roi, et fut applaudi à chaque

hémistiche, excepté par Colbert, qui roulait sa tête et son oeil comme un

sauvage qui entend de la musique pour la première fois. Au dixième vers,

quoique la pièce n'en ait pas quarante, il fourra ses mains sèches dans

ses goussets, et ne prêta plus aucune attention.

Ayant achevé sa lecture, Pélisson se tourna vers Colbert avec la

discrétion d'un poète qui attend son arrêt.

Les vers du prologue de Pélisson passaient pour fort beaux.

--Ah! vous avez fini, monsieur de Pélisson; je vous fais mon compliment.

C'est bien! très-bien! J'avais un neveu qui s'amusait aussi à ces

bêtises-là; il a réussi. Je l'ai employé aux gabelles.

Gourville se baissa pour ne pas rire, affectant d'arranger les boucles

de sa chaussure. Gourville ne faisait pas de vers.

Colbert ne remarqua pas le dépit de Pélisson, qui, oubliant son rôle

dans cette comédie, rougit, pâlit, fut sur le point de trahir la ruse et

de dire: «Croyez-vous donc, monsieur de Colbert, qu'on vous demande

votre avis? Il fallait feindre et vous prendre pour un homme de goût. On

ne s'attendait pas à réussir.» Le conjuré l'emporta cependant sur le

poète; Pélisson se tut.

Colbert continuait à Fouquet:--Il n'est bruit, monsieur, que de votre

retraite du parlement. Au dire de beaucoup, votre charge de

procureur-général serait déjà vendue, ce qu'attend le roi pour vous

conférer ses Ordres.

--La grâce du roi, répondait Fouquet, n'est pas chose tellement sûre, si

je ne dois espérer qu'en mon mérite, que mes intérêts me fassent une

nécessité de vendre ma charge. Plus je mettrai de délai à m'en défaire,

plus je montrerai à mon maître que je ne vaux que par lui.

--Vous vous jugez trop sévèrement, monsieur de Belle-Isle; et puisque le

roi vous laisse espérer cette faveur, c'est qu'il vous en croit digne.

--Je vous remercie de cette manière de voir, monsieur de Colbert; je

n'en oublierai pas le témoignage.

Colbert salua et gagna le château.

--S'il n'est fatal, le rapprochement est du moins singulier. Avez-vous

remarqué, Gourville, Pélisson? M. de Séguier me demande si j'ai vendu ma

charge de procureur-général, M. de Colbert est étonné de m'en trouver

encore revêtu. Est-ce du hasard? Le procureur-général les importune donc

bien? Mais vous en étiez, Gourville, au moment du feu et de

l'enlèvement. Et après que nous serons partis, que se passera-t-il ici?

--L'histoire nous l'apprendra.

--Mais enfin, lorsque le feu sera consumé, qu'on cherchera le... qu'on

le cherchera pour partir...

--Alors jaillira le bouquet, détonation terrible qui renversera dans les

fossés toutes les voitures de la cour placées au bord. Torelli

l'artificier en est sûr. C'est un événement nouveau à travers mille

événemens: c'est une heure pour eux, trois lieues pour nous. Au jour ils

seront encore ici.

--Mais après?

--Ah! monseigneur, en conspiration, _après_ n'existe pas; on est ou l'on

n'est plus!

--Vous avez dit le mot, Gourville, c'est une conspiration, et contre

qui? Je frémirais à cette seule pensée, si ma conscience ne me criait

que c'est là le seul moyen de convaincre le roi, qui, une fois dans nos

mains et dans ma place de Belle-Isle, signera, au nom de l'intérêt de la

France plus encore que par la violence de sa captivité, car elle lui

sera douce, le renvoi de M. de Colbert, cette affreuse couleuvre, et

celui de M. Le Tellier. Avec eux tomberont leurs créatures. Écrasez

l'araignée, la toile s'envole au vent. M. de Colbert est mon araignée

qui tend sa toile partout où je suis. Depuis Mazarin, il m'enveloppe,

m'étouffe; il me tuera si je ne l'écrase. Puissant comme toutes les

résistances; hardi, parce qu'il n'a rien à perdre; influent auprès du

prince, qui finira par être persuadé que ma chute sera un heureux

prétexte pour ne payer aucune dette, car je serai la cause de toutes, si

je tombe; chef de parti, ayant su rallier toutes les haines contre ce

qu'on appelle ma prodigalité; appuyé des femmes, de celles dont je n'ai

pas courtisé la vieillesse ou la laideur; Colbert, laid, triste, avare,

obscur, sordide, triompherait de moi! Lui renversé, je n'ai plus que des

amis.

En tenant le roi captif, je ne fais, après tout, avec des intentions

plus pures que ce qu'exécutèrent, sous la minorité, le cardinal de Retz,

Turenne, un prince du sang, le parlement, la France entière, contre

Mazarin, la reine et le roi lui-même. Et je n'appelle pas

l'étranger!--Voilà de quoi m'absoudre.

Les trois amis se tenaient par la main, et confondaient dans un serment

muet le voeu d'être fidèles à leur conjuration.

S'échappant tout-à-coup d'entre Gourville et Pélisson, émus jusqu'aux

larmes d'une scène où s'était décidée leur vie, ainsi que l'événement ne

le prouva que trop, Fouquet alla galamment offrir son bras à une dame

qui accourait vers lui, et se perdit avec elle, en riant aux éclats,

dans une contre-allée.

Les deux secrétaires du surintendant, quoique habitués à sa légèreté, se

regardèrent stupéfaits. Pélisson ne put s'empêcher de murmurer: C'est

trop à la fois, Brutus et Bellegarde!

Ils savaient quelle était cette dame admise dans la plus équivoque

familiarité du surintendant.

Fouquet était un sultan. Il était entouré de messagères d'amour, aux

mains prodigues de sa fortune, à la bouche éloquente pour lui, qui lui

épargnaient la timidité de l'aveu et le dépit du refus.

On publiait, à la gloire de madame de Bellière, dans le monde de la

cour, que, sous les enseignes du surintendant, elle n'avait eu que des

triomphes et pas une défaite. C'était un bonheur sans exemple. Était-il

arrivé à son terme? voilà ce qu'on se demandait depuis que Fouquet avait

chargé madame Duplessis-Bellière d'une expédition amoureuse de la plus

rare difficulté; c'était la Toison-d'Or à obtenir! Les humbles

assistaient à cette audacieuse entreprise comme des bourgeois à une

course de chevaux. Que ceci est beau! disaient-ils, et tout bas: Oui,

c'est beau! mais quelqu'un se cassera le cou.

C'était pour savoir s'il avait conquis quelques avantages sur le coeur

vierge d'une demoiselle d'honneur de Madame que le surintendant s'était

caché avec madame de Bellière sous les charmilles, oubliant, comme s'ils

n'eussent jamais existé, Pélisson et Gourville. Ce n'est pas qu'il y eût

à craindre qu'il dévoilât la conspiration: il n'y pensait plus.

Quand l'heureux Fouquet et sa confidente descendirent vers le château,

la joie de leurs visages eût fait pâlir de jalousie celui de

Saint-Aignan, ce maître passé dans la carrière officieuse qu'il suivait

concurremment avec madame de Bellière.

--Elle viendra donc, disait Fouquet, elle vous l'a promis; mais vous

ferez mon bonheur, madame!

--N'oubliez pas, vicomte, que j'ai déjà fait votre bonheur trois cent

dix-huit fois.

--Vous tenez donc compte?

--Pourquoi pas? Ce sont mes états de service. M. de Saint-Aignan vient

d'être nommé gouverneur.

V

Avant l'heure du dîner, Fouquet proposa une promenade aux parterres.

On sortit par la façade opposée à la cour d'honneur.

Les trois grilles de la rotonde s'ouvrirent pour laisser écouler par le

pont-levis la cour et la foule de dames et de seigneurs qui la suivait.

A la porte du milieu parurent le roi et madame Henriette d'Angleterre, à

qui l'étiquette indiquait cette place en l'absence de la jeune reine,

restée à Fontainebleau à cause de sa grossesse; à la porte de droite se

présenta Anne d'Autriche, accompagnée de son fils, Monsieur; à la porte

de gauche, le prince de Condé et mademoiselle d'Orléans ouvrirent la

marche des princes et des pairs.

«On découvre de ce perron, écrivait il y a plus de cent cinquante ans

mademoiselle de Scudéry dans sa _Clélie_, une si grande étendue de

différens parterres, tant de fontaines jaillissantes, et tant de beaux

objets qui se confondent par leur éloignement, qu'on ne sait presque ce

que l'on voit. On a devant soi de grands parterres avec des fontaines,

et un rond d'eau au milieu; et à la droite et à la gauche, dans les

carrés les plus proches, trois fontaines de chaque côté, qui, par des

artifices d'eau divertissent agréablement les yeux.»

Parmi les parterres, celui qu'on nommait _le Parterre des fleurs_ était

une oeuvre de jardinier et de peintre, de Le Nôtre et de Lebrun. Celui-ci

avait tracé le dessin, celui-là l'avait réalisé avec des fleurs. Ils

avaient opéré comme les brodeurs orientaux sur les habits de satin: ils

avaient brodé la terre. Au lieu de soie rouge, bleue et jaune, ils

avaient nuancé des tulipes, des roses et des boutons d'or en guise de

soie; et avec mille roses plantées l'une à côté de l'autre, et dont

chacune n'avait dans l'ensemble que la valeur d'une feuille, ils en

produisaient une mille fois plus grande qu'une rose ordinaire. Cette

rose ou toute autre fleur entrait dans l'arabesque d'un carré du

parterre pour participer à l'ordonnance d'un bouquet gigantesque. De

près c'était un parterre, de loin une broderie; de près un jardin, de

loin un pastel: de près on désirait se promener à travers ce champ, ce

parterre; de loin on aurait désiré y voir une sultane demi-nue et

assise: c'était un tapis.

Venaient ensuite les Saint-Aignan, les Dangeau, les d'Aubusson, les

Beauveau, les Lafeuillade, les Langeron, les Créqui, les Tavannes, les

Saint-Pol, les Larochefoucauld et les Bouillon, grands noms en faveur

auprès du roi et de la reine. Réunis dans la salle des gardes, ils

défilèrent en ordre, et, se répandant avec plus de liberté, ils se

dirigèrent vers l'espace occupé par les parterres et les pièces d'eau,

alors tranquilles, chaudes et empourprées des derniers rayons du jour.

Les pièces d'eau du château étaient nombreuses et belles; leur dessin et

leur symétrie excitaient si haut l'admiration qu'elles servirent de

modèles à celles de Versailles et de Saint-Cloud. Elles furent, à

quelques fausses tentatives près, les premières qu'on vit en France,

transportées des villas d'Italie. Fouquet eut la ruineuse gloire de

devancer le roi dans l'art merveilleux d'attirer les eaux de cinq lieues

à la ronde pour les verser dans des réservoirs de marbre après les avoir

laminées et tordues dans des tuyaux de plomb dont les vestiges effraient

encore. Arrachés à la terre, cent ans après, par le fils du second

possesseur du château, le duc de Villars, et vendus à la livre, ces

tuyaux furent payés 480,000 fr.

Ces eaux sont une histoire.

Trois villages furent démolis et rasés, et sur leur emplacement la bêche

creusa des bassins qui sont des mers: lacs asphaltites aujourd'hui. La

vapeur les étouffe, et le roseau les cache. On dirait que la

malédiction du ciel a troublé ces eaux et les a empoisonnées. Qui dort

auprès de ces eaux meurt. Tous ces dieux impies de marbre et d'airain,

qui respiraient par des poumons de plomb et vomissaient les rivières

qu'ils avaient bues, sont restés en place. Mais au printemps les oiseaux

déposent leurs nids au fond de la conque muette des tritons; les

cascades pétrifiées n'épanchent plus que du lierre; l'eau a verdi en

herbe, l'herbe a monté: on fauche ces mers.

Alors le soleil descendait et illuminait en écharpe ces eaux

prodigieuses et fières.

Guidée par le roi et la reine-mère, une population d'élite s'étale sur

les gradins cintrés qui vont du château aux parterres: des figures

belles et sereines, soeurs de têtes royales, se déroulent avec lenteur

dans un arc indéfini, s'avancent au milieu de l'air tiède et violet qui

les encadre. A ces chairs reposées et blanches, à ces robes de soie

émues par des mouvemens amoureux et chastes, à tant de solennité au

milieu de tant de jeunesse, on dirait une fête de Zénobie à Palmyre, si

jamais Palmyre eut de telles fêtes.

Toute la monarchie de Louis XIV, mais la jeune monarchie, est là.

La Fronde, à qui l'on a pardonné, la Fronde est venue en petit manteau

de satin, laissant flotter au vent des pas ses dentelles brodées, ses

rubans de moire, ses noeuds de soie. Des plumes blanches s'inclinent sur

le chapeau rabattu des héros du faubourg Saint-Antoine: leur chapeau est

penché sur l'oreille, et leurs têtes, encore toutes railleuses de dédain

pour monsieur le cardinal, suivent l'inclinaison des plumes et du

chapeau; leurs moustaches partagent cette inflexible obliquité. Leur

coeur s'est rallié au roi; leur chapeau pas.

Si la pente devient rapide, les cavaliers abandonnent le bras de leurs

dames, qui, pour assurer leur marche, appuient leurs mains gantées, un

peu au-dessous d'elles, sur des épaules officieuses.

Ainsi, à perte de vue, à droite, à gauche, au fond, ce sont des groupes

en cascades, penchés l'un sur l'autre dans la plus harmonieuse

dégradation. Des sourires montent vers des visages gracieux à mesure que

des pieds descendent, et si parfois un vent frais s'élève des pièces

d'eau vers le sommet de cet amphithéâtre, toutes ces robes traînantes de

femmes enveloppent dans une nuée de mousseline le groupe, tous les

groupes, dames et cavaliers, et ce n'est plus alors que quelque chose

d'indécis et d'ailé, insaisissables apparitions du crépuscule.

Le roi était vêtu fort simplement: il portait une veste de drap bleu à

boutons d'or; l'Ordre passait au-dessus de tout; ses souliers étaient

ornés de boucles d'émeraudes; une seule plume blanche flottait à son

chapeau.

La fille de Charles Ier, Madame Henriette, cette femme dont la vie ou

plutôt la mort a divinisé Bossuet, avait déjà, quoiqu'à peine âgée de

dix-sept ans, cette empreinte de douleur si belle et si fatale au front

des Stuarts. Henriette était frêle et blanche, d'une délicatesse

extrême; son cou était celui de Marie Stuart, d'une transparence si pure

qu'on eût pu voir à travers couler le poison du chevalier de Lorraine.

Henriette était de ces femmes qui écoutent avec leurs yeux.

Tous ses mouvemens, sans qu'elle s'en aperçût, étaient comptés et

renvoyés avec des interprétations à son époux, par sa belle-mère, Anne

d'Autriche, qui, à chaque instant, se tournait pour épier l'arrivée de

quelqu'un impatiemment attendu par elle. Cette préoccupation de la

reine-mère cessa quand elle vit descendre M. de Saint-Aignan conduisant,

avec une grâce parfaite, une femme jeune encore, peu connue à la cour:

c'était une demoiselle d'honneur de Madame Henriette.

Les mémoires nous ont conservé la parure qu'avait choisie pour cette

journée mademoiselle de la Vallière. Sa robe était blanche, étoilée et

feuillée d'or, à point de Perse, arrêtée par une ceinture bleu tendre,

nouée en touffe épanouie au-dessous du sein. Épars en cascades

ondoyantes, sur son cou et ses épaules, ses cheveux blonds étaient mêlés

de fleurs et de perles sans confusion. Deux grosses émeraudes

rayonnaient à ses oreilles. Ses bras étaient nus; pour en rompre la

coupe, trop frêle, ils étaient cernés au-dessus du coude d'un cercle

d'or ciselé à jour; les jours étaient des opales. Un peu blanc-jaunes,

comme il était riche alors de les porter, ses gants étaient en dentelle

de Bruges, mais d'un travail si fin, que sa peau n'en paraissait que

plus rose sous la transparence.

Pour s'apercevoir de l'inégalité de sa marche, il aurait fallu pouvoir

détacher,--et qui en était capable?--le regard de son buste, le plus

délicat qui ait jamais existé à la cour, et c'eût été sans profit pour

l'envie, car cette imperfection d'un beau cygne blessé cessait de

paraître quand mademoiselle de la Vallière appuyait ses pieds sur un

tapis. Elle ne boitait qu'en marchand sur la pierre. Une fois duchesse,

elle ne boita plus. Louis XIV le voulut ainsi.

Sa figure est trop connue pour essayer de la reproduire; ce fut celle de

la Vénus chrétienne de la France. Ses yeux bleus de vierge martyre, aux

paupières de soie, s'ouvraient peu au jour; et, bien qu'ils n'eussent

encore réfléchi que des visages jeunes et beaux comme le sien, qu'ils

n'eussent vu de bien près qu'un homme, Louis XIV; qu'une femme, si ce

fut une femme, ou un ange, Madame Henriette d'Angleterre, ils étaient

déjà chargés de cette infortune qui lui arracha tant de larmes aux

Carmélites. Mademoiselle de la Vallière vint au monde pour pleurer: elle

n'attendait que l'occasion d'être reine.

Elle avait le sourire fermé, quoiqu'elle eût la bouche grande; ceux qui

l'aimaient l'aimaient ainsi: mais ses rivales, et Bussy, l'écho de

toutes les jalousies, ont attribué à l'irrégularité de ses dents le soin

qu'elle eut toute sa vie de ne jamais les montrer. A cette précaution,

il faut rapporter sans doute la discrétion de ses paroles. Sa taille

était petite, mais élégante et flexible. Elle resta toujours enfant;

gracieuse enfant qui aima trop tôt pour vivre. Singulier reproche! et

que ne mérita jamais madame de Montespan: on reprocha à mademoiselle de

la Vallière d'être complètement privée de formes: comme si les charmes

d'une femme étaient ailleurs que dans l'opinion de celui qui l'aime! Et

combien ne faut-il pas être plus difficilement belle, ainsi que le fut

mademoiselle de la Vallière, pour se faire aimer par des causes qui ne

s'altèrent jamais, dût la petite-vérole dans son vol gâter un noble

visage! mademoiselle de la Vallière était marquée de petite-vérole.

Elle aima! Quel plus bel éloge peut-on écrire du coeur d'une femme qui

s'attacha, non au fils d'Anne d'Autriche, mais à Louis-Dieudonné; non à

Louis XIV, vainqueur du Rhin et de la Meuse, mais au jeune homme,

tremblant sous la tutelle de sa mère, n'osant demander mille pistoles à

son surintendant, humble devant son confesseur; non au roi, chargé de

lauriers et de diamans, faisant agenouiller des ambassadeurs du pape,

des doges de la sérénissime république, recevant assis et couvert des

représentans du roi de Siam, mais au beau cavalier à la bouche rouge,

aux cheveux presque noirs, grand, infatigable, courageux, adorant toutes

les femmes, mais n'en aimant qu'une, elle!

Louis XIV se peint dans ses maîtresses, et surtout dans les trois qui,

plus particulièrement, disputèrent son coeur.

Est-il plein de sève, d'entraînement, de cette galanterie chevaleresque

de la fronde, un peu espagnole, très-fière, mettant du point d'honneur

dans l'amour? il aime mademoiselle de la Vallière.

La Mancini ne fut qu'une révélation soudaine qui apprit à Louis XIV

qu'il y avait des femmes.

A-t-il passé cet âge, qui passe aussi pour les rois, est-il entré dans

la vie, cette route pavée et sans ombre, qu'il lui faut des amours

faciles et commodes, payés avec rien, avec de l'or: il aime madame de

Montespan, une belle femme qui ne boite pas, qui a de gros bras, de

fortes épaules, qui perd 500,000 livres au jeu de Marly chaque mois, qui

accouche en riant et qui accouche toujours.

Épuisé d'esprit et de corps, capable d'apprendre sans émotion que

mademoiselle de la Vallière est morte au monde à trente-un ans dans une

cellule des Carmélites, et que madame de Montespan a passé ses épaules

et ses bras à quelques ducs, il se tourne enfin vers la religion, il se

jette dans le sein de madame de Maintenon, et y meurt. Ainsi Louis XIV

pourra dater, en expirant, de son règne le soixante-sixième, et de sa

maîtresse la troisième.

Triste parodie de ses maîtresses, ces deux hommes, qui marchent côte à

côte du roi, l'accompagneront aussi toute sa vie: à sa table, pour

applaudir pendant plus d'un demi-siècle à toutes ses paroles; à

l'église, pour déposer qu'il est dévot, ou pour qu'il témoigne qu'eux le

sont; à la guerre, assez près de lui pour ne pas craindre d'être

blessés, ou assez loin de lui pour laisser croire qu'il court de grands

dangers; à son lit, l'un pour en chasser la femme légitime, l'autre pour

y introduire la maîtresse en faveur; et presque à son convoi funèbre,

celui-ci pour dire: _Le roi est mort!_ celui-là pour crier: _Vive le

roi!_

Ces deux hommes s'abdiqueront dans Louis XIV; ils vivront de ses joies

et de ses douleurs. S'il est gai, ils riront; s'il pleure, ils

trouveront des larmes. Lui jeune, ils seront jeunes; lui vieux, ils se

courberont, ils auront des rides; et si Louis XIV perd ses dents, ils

trouveront le secret de n'en plus avoir. L'un n'aura commis qu'une

inconvenance, celle de mourir avant le roi; l'autre n'aura pris qu'une

liberté, celle de mourir après.

Voyez! Louis XIV sera destiné à survivre à tous ceux qu'il aura élevés

ou abattus, ministres ou maréchaux, grands peintres ou célèbres poètes;

à ceux qui sont nés avant lui, à ceux qui seront nés depuis lui, à tous

ses parens, à son frère, à sa belle-soeur, à ses héritiers, hormis un

seul, parce qu'il est passé en chose jugée qu'en France celui-là ne

meurt pas; à presque tous ses bâtards, morts jusqu'à trois par trois

dans un mois, avec la rapidité qu'il les fit; à toutes ses maîtresses,

aux plus vieilles comme aux plus jeunes; même à ses monumens; à

Fontainebleau, désert dans sa vieillesse; à Saint-Germain, s'écroulant

sous le poids des dorures; à Versailles, où l'eau aura cessé de

descendre; à Marly, où elle aura cessé de monter; il sera sur le point

de survivre à la monarchie. Seulement deux hermaphrodites lui

resteront, deux caricatures de maréchaux et de ministres, deux grimaces

éternellement complaisantes, deux rires implacables, deux magots de la

Chine remuant et souriant aux deux coins du logis, quoi qu'il arrive;

deux squelettes impérissables, deux courtisans embaumés et vivans, deux

flambeaux pour toutes ses amours, deux cyprès pour sa tombe: l'un le duc

de Saint-Aignan, l'autre le marquis de Dangeau.

Ils sont là tous les deux.

* * * * *

Un coup de canon fut tiré de l'esplanade du château.

A ce signal, les eaux devaient partir.

Elles partent.

Jamais merveille de ce genre n'avait frappé la cour. Pour concevoir cet

étonnement, oublions les chefs-d'oeuvre de bronze et de fonte des frères

Keller des jardins de Versailles et de Saint-Cloud: Saint-Cloud et

Versailles n'existaient pas; l'hydraulique était inconnue en France.

Les eaux partent, et ces bassins, tranquilles il n'y a qu'un instant,

remuent, montent, bouillonnent. Cent trente-trois jets d'eau jaillissent

à perte de vue; ils retombent en brouillard humide nuancé des couleurs

du prisme. Autant de figurations mythologiques en fonte déroulent en

pages liquides les métamorphoses d'Ovide. Voilà Pan, voilà Syrinx; ici

les satyres aux genoux de la nymphe qui les dédaigne et fuit poursuivie

par le dieu Pan. Plus loin le fleuve Ladon reçoit Syrinx éplorée et la

transforme en roseaux. Du milieu des roseaux des grenouilles de fer

soufflent l'eau en menues gerbes. Le poème aquatique finit là. Les trois

unités sont respectées sous l'eau comme sur la terre. Neptune reconnaît

Aristote.

Autres bassins, autres merveilles.

Admirez Prométhée en perruque limoneuse, qui, avec de l'eau et de la

terre, fait un homme. La terre, c'est un morceau de cuivre; l'homme,

c'est Louis XIV portant le sceptre. Du sceptre part un vigoureux jet

d'eau. Louis XIV a la bonté de se reconnaître et de sourire.

Après la fable, l'allégorie.

Jupiter, emblème de la puissance, enlève Europe dans Ovide; à Vaux, il

enlève la Hollande. C'est une grosse femme aux pieds de laquelle on a

gravé _Batavia_. Jupiter, c'est encore Louis XIV.

Les Tourelles: Histoire des châteaux de France, volume II · 第 2 / 17 段