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LES TOURELLES.
II
Romans du même Auteur;
LE NOTAIRE DE CHANTILLY, 2 vol. in-8. 15 fr.
LES MÉANDRES, 2 vol. in-8. 15
WASHINGTON LEVERT ET SOCRATE LEBLANC,
2 vol. in-8. 15
LE MÉDECIN DU PECQ, 3 vol. in-8. 22 50
Sous Presse:
LA CONJURATION DU SOULIER, roman historique,
2 vol. in-8.
UNE NUIT BLANCHE, 2 vol. in-8.
Paris.--Imprimerie de Ve Dondey-Dupré, rue Saint-Louis, 46, au Marais.
LES
TOURELLES
HISTOIRE DES CHATEAUX DE FRANCE,
PAR
M. LÉON GOZLAN.
II
PARIS.
Dumont, Libraire-Editeur,
PALAIS-ROYAL, 88, AU SALON LITTÉRAIRE.
1839
VAUX.
I
Nicolas Fouquet, dernier surintendant des finances, voulut donner dans
son château de Vaux une fête à Louis XIV.
Le projet eut l'agrément du roi.
La fête fut fixée au 17 août 1661.
Six mille invitations furent envoyées. Il y en eut pour l'Italie, pour
l'Espagne et pour l'Angleterre. On vit à Vaux des représentans de ces
trois contrées et les ambassadeurs de tous les peuples. Un roi et une
reine s'y trouvèrent.
Au nombre des invités étaient Gourville et le maréchal de Clairembault.
La route de Paris à Vaux était longue, chaude par le mois d'août où l'on
était; ils s'arrangèrent pour la faire de compagnie. Ils partirent de
grand matin dans une calèche massive, qui rachetait ce défaut d'élégance
par une solidité dont le premier avantage était d'asseoir le corps dans
un repos parfait. Gourville n'était pas pressé d'arriver; le maréchal,
qui était un peu gros, n'avait garde de se plaindre de la lenteur de
l'équipage. En ce temps-là, l'activité de feu qui nous fait aujourd'hui
dévorer l'espace était inconnue. A quoi eût-elle servi? on ne devenait
pas noble en courant. D'ailleurs bien empêché eût été celui qui aurait
prétendu aller vite et sans accident sur les grands chemins, même sans
exception de ceux qui ont encore conservé le nom de routes royales.
Arrivés à la barrière de Fontainebleau, les deux amis, malgré
l'équilibre de leur ame, n'envisagèrent pas sans effroi le long ruban de
chemin qu'ils avaient à parcourir, et qui s'étendait devant eux, blanc
de soleil et de poussière, jusqu'à Villejuif.
--Où donc nous rafraîchirons-nous, Gourville?
--J'allais vous le demander, maréchal.
--Parbleu, à Ris, Gourville, à votre ferme.
--Merci de la grâce, maréchal; mais d'ici là?
--D'ici là?... Vous avez donc bien bon appétit? Il est si matin!
--Ce n'est pas l'appétit.....
--Si c'est encore la soif, Gourville, nous boirons le coup de l'étrier à
chaque relais, me proposant, mon hôte, de vous faire servir du meilleur
à Beauvoir, à ma ferme aussi.
Gourville, qui n'avait pas été compris, se tut.
Une heure après, par le travers de Bicêtre, Clairembault abaissa les
stores et conseilla à Gourville d'en faire autant de son côté. Un
balancement doux, presque nul, le petit cri du sable broyé sous les
roues, l'odeur de la campagne, le bourdonnement des moucherons d'été
autour de la peinture de la calèche, le jour vert et rose filtré par la
soie des rideaux, invitaient les voyageurs au sommeil.
--Allez-vous dormir, Gourville?
--Si vous ne causez pas, maréchal...
--Vous auriez tort, Gourville. Plus tard vous trouveriez le vin amer.
Par cette chaleur, le sommeil épaissit la langue: n'y aurait-il pas
mieux?
Et le maréchal fit le geste d'arrondir son bras vers les basques de son
habit. A peine le ramenait-t-il avec une certaine circonspection à son
attitude naturelle, que Gourville, par instinct, plus que par imitation,
achevait d'accomplir le même mouvement. Quatre mains se rencontrèrent,
cachant par paire un objet de mince volume.
C'étaient deux jeux de cartes.
--Vive vous! Gourville, vous êtes homme de fine prévoyance.
--A merveille, maréchal, et voyons si vous me battrez comme vous avez
battu les Allemands.
Enlevé à la banquette, un coussin de velours s'appuya sur nos voyageurs,
qui, illuminés de cette joie discrète et communicative qu'auraient deux
amans à se rencontrer dans un même aveu et à se presser les genoux,
joignirent les leurs et se regardèrent comme sauvés des ennuis de Paris
à Vaux.
--Un instant! Gourville, pardon. Battez les cartes en attendant.
--Faites, maréchal.
Clairembault souleva le store et cria:--Cocher! aussi lentement que vous
pourrez.
--Monseigneur, plus lentement, c'est impossible. Les chevaux dorment,
s'ils ne sont morts.
--C'est bien, La Brie, toujours ainsi.
Le chemin ne fut plus troublé par aucun bruit de roues, les voyageurs
par aucune secousse. Le sifflement des cartes qui effleuraient le
velours du coussin fut seul sensible. En entrant dans Villejuif,
Gourville avait déjà perdu cinq cents belles pistoles.
Tandis qu'on relayait, lui et son adversaire eurent le temps d'aller
saluer une dame d'Humières retirée dans un château des environs. Ils
étaient de retour que les chevaux étaient à peine attelés.
De nouveau en route, le maréchal, trop homme du monde, ou plutôt de
cour, pour profiter brutalement de la victoire, proposa la revanche à
Gourville. Gourville accepte. Les cartes sont étalées. Il est inutile de
constater l'imperturbable lenteur des chevaux, bien qu'ils fussent tout
frais sortis des écuries, et que la route de Villejuif à la
Cour-de-France soit unie comme l'eau.
Gourville n'est pas en veine: il perd cinq cents autres pistoles, puis
mille, puis deux mille, enfin tout ce que Gourville a sur lui en or et
en billets. La perte passe cinq mille.
--Vous êtes un galant homme, Gourville, et qui valez mieux que le sort.
Je vous joue sur parole ce qu'il vous plaira. Parlez.
--Non pas sur parole, maréchal; le surintendant a toujours vent des
enjeux, et il a la magnifique générosité de les tenir quand nous sommes
décavés; ce qui est d'une grande ame, je l'avoue. Mais je serais désolé,
cette fois, d'avoir recours à lui pour garantir ma dette. Va, si vous le
voulez, pour ma ferme de Ris, située près du village de ce nom, et où
j'ai déjà eu l'honneur de vous inviter à rafraîchir notre second relais.
Je vous joue, maréchal, ma ferme de Ris.
--Gourville, ce sera contre vingt mille pistoles, qu'elle vaille plus ou
moins. Mais en trois coups.
--Soit, maréchal. A vous les cartes.
Après quelques avantages insignifians, Gourville vit sa jolie terre de
Ris, moulins, eaux, pâturages, fours, métairies, passer à Clairembault.
Ce revers de fortune écrasait Gourville au moment même où la calèche
s'arrêtait à la grille de sa propriété perdue. Jamais elle ne lui avait
paru si belle. Il fit pourtant bonne mine. Sans mauvaise humeur, sans
colère, il sonna son intendant, ses gardes-chasse et ses métayers, et
leur dit à tous: «Désormais, monseigneur le maréchal de Clairembault,
que voilà, sera votre maître. D'aujourd'hui il a tous droits sur vous et
sur cette ferme; saluez-le, et prêtez serment en ses mains!» La
cérémonie fut courte et arrosée d'une bouteille du plus vieux. Habitué
à ces émotions du jeu, à ces fortunes gagnées ou perdues en un instant,
sur une carte ou sur un dé, Gourville n'était pas plus affecté que
Clairembault n'était orgueilleux.
Les voilà à la Cour-de-France et se dirigeant vers le village de Ris,
descendant cette montagne que Louis XIV n'eut pas le temps d'aplanir,
gloire pacifique qu'il laissa à son arrière-petit-fils. Le voyageur
fatigué boit dans le creux de la main une eau pure, et bénit Louis XV.
Le précipice n'est plus qu'un berceau.
--Foin de ces cartes qui vous ont trahi, mon bon Gourville! Imitez-moi,
plongeons-les dans cet abîme.
Et tous deux, d'un commun enthousiasme, lancèrent les cartes du haut de
la montagne dans les cavités béantes à leur côté; héroïsme de joueur! Il
est probable qu'ils en avaient chacun un jeu de rechange dans la poche.
Pour ne pas trop attrister son ami, Clairembault s'efforça de changer la
conversation. Il lui parla de la fête que le surintendant allait donner
à Louis XIV, de la grandeur de celui-ci, de la magnificence de celui-là,
de la beauté des dames qui figureraient dans les quadrilles; puis il le
ramena, de peur de toucher au jeu, dans cette énumération de plaisirs, à
ses souvenirs de famille, à son beau-père, gouverneur en province, à
ses enfans.
-Par Dieu! et votre femme, où est-elle en ce moment, Gourville?
--En Beauce, maréchal, et avant l'hiver, si le surintendant me
l'accorde, j'irai lui rendre mes hommages d'époux.
--Ah! elle est en Beauce! et chez qui, Gourville?
--Mais chez moi, dans l'une de mes terres; superbe propriété, maréchal!
Et que n'est-elle sur cette route, je vous aurais montré que le malheur
peut me terrasser, mais non me faire crier merci! Oui, que cette
propriété n'est-elle ici, je serais encore votre homme, Clairembault!
Adieu les précautions du maréchal, sa prudence à donner un autre cours
aux idées; et ces maudits chevaux qui n'arrivaient pas, qui auraient
donné le temps de jouer toute la chrétienté sur le tapis ou sur le
coussin!
--M'auriez-vous mal compris? répliqua le maréchal. J'en serais désolé,
mon ami. J'ai jeté les cartes dans les ravins, non parce que je n'avais
pas l'intention de vous offrir la revanche, et que vous n'aviez plus
d'argent sur vous ni de propriété sur la route; seulement, Gourville,
croyez-moi, parce que l'ingrate fortune vous assassinait sans pitié, et
me faisait honte de mon bonheur!
Un rayon de joie éclaira le visage de Gourville. Joueur délicat, il
savait bien que toute revanche a une fin; mais, joueur acharné, il
désirait l'éloigner le plus possible.
--Çà, Gourville! marquez-moi votre désir: voulez-vous que, d'ici à mon
château de Beauvoir, je vous tienne encore tête? C'est une lieue de bon.
Voyons, les cinq mille pistoles, la ferme de Ris que je vous ai gagnée,
et, en plus, mon château de Beauvoir, contre votre propriété en Beauce!
Gourville embrassa le maréchal.
--Et! oui, Clairembault! s'écria-t-il, et nargue du malheur! Mais des
cartes?
--Mais des cartes! répéta le maréchal.
Là-dessus ils renouvelèrent le geste qui avait si heureusement, la
première fois, amené des cartes, et leurs poignets, se rencontrant
encore, heurtèrent deux cornets où sonnaient trois dés.
--Au passe-dix!
--Au passe-dix! maréchal.
Et tandis que les chevaux arrivaient à peine devant les marroniers de
Petit-Bourg, nos deux joueurs, s'échauffant, lançaient les dés et leur
ame à qui mieux mieux.
Après quelques minutes:
--Mille excuses, Gourville!
--Mais comment donc, maréchal?
--Cocher! cocher!
--Monseigneur!
--On vous a recommandé, La Brie, d'aller le plus lentement possible.
--Monseigneur, depuis dix minutes nous sommes arrêtés.
--C'est très-bien ainsi.
On était à Beauvoir.
Gourville fut vainqueur: la chance avait tourné; on eût dit les dés
pipés, tant ils ramenaient invariablement les plus beaux points contre
Clairembault, qui perdit et les cinq mille pistoles, et la ferme de Ris,
et son château de Beauvoir, tout enfin, excepté son sang-froid.
Je vous invite, Gourville, s'écria-t-il, à vous arrêter à mon château de
Beauvoir. A vous, mon maître, d'en faire les honneurs! Il vous
appartient, comme au roi la couronne, et vous allez voir si je le
résigne avec dignité.
Ils mirent pied à terre.
A Beauvoir se reproduisit la scène de donation de Ris; mais Clairembault
mit une gaieté, un faste, une solennité singulière à faire reconnaître
par ses gens, qui cessaient d'être à lui, Gourville devenu acquéreur de
son château depuis une heure. Après le déjeuner, qui fut excellent, les
vassaux et les vavassaux le proclamèrent, sur le perron, selon la
coutume de l'Ile-de-France, seigneur de Beauvoir et terres y adjacentes.
Il fut très-digne, quoique un peu chancelant du dessert. C'était
excusable; sa position l'entraînait: il avait, pour les reconnaître,
goûté tous les vins.
Quand lui et Clairembault remontèrent en calèche, les paysans et vassaux
crièrent jusqu'à mi-côte: Vive monseigneur de Gourville, notre seigneur
de Beauvoir!
--Coup du sort! dit Gourville; vous étiez, il y a une heure, seigneur de
Beauvoir, je le suis à présent; à deux fois vous m'avez gagné et fourni
la revanche; je ne vous en ai gagné qu'une: c'est une revanche qui vous
revient, maréchal. Sur mon épée de gentilhomme et ma seigneurie nouvelle
de Beauvoir, elle vous sera octroyée selon votre bon plaisir.
--Laissons cela, Gourville.
--Maréchal, je deviendrais plutôt votre vassal, si vous n'acceptiez.
--Bien!--mais plus que celle-ci.
--Oui! maréchal, mais décisive. Que jouons-nous? Parlez.
--Beauvoir contre Mennecy, contre ma pêcherie de ce nom, dont Villeroi
est suzerain. Vous avez le château de Beauvoir, ayez la pêcherie de
Mennecy: c'est le médaillon au collier. Encore au passe-dix; vous
plaît-il?
Malheureusement la route commençait à se couvrir d'équipages qui se
rendaient à la fête de Vaux; et lorsqu'ils s'approchaient de la portière
de la voiture à Clairembault, le coussin était furtivement poussé sur la
banquette, les dés tombaient dans les cornets, les cornets dans les
poches;--interruptions qui prolongèrent la partie jusqu'à Melun.
Clairembault la gagna; Beauvoir lui revint, il ne perdit pas la pêcherie
de Mennecy: il n'y eut rien de fait; les seigneuries retournèrent à
leurs seigneurs. On avait joué sur le velours pendant douze ou treize
heures.
Sur le pont de Melun; la scène de la Cour-de-France eut son pendant: les
deux amis, en s'embrassant, précipitèrent les cornets dans la rivière.
Gourville, en les voyant flotter, leur adressa une allocution touchante.
Sublime expiation! Ils avaient jeté les cartes dans un fossé, les
cornets dans la Seine!
Le soir, au château de Fouquet, ils firent la roulette à mille pistoles
par tour.
II
Dans la première cour, appelée la cour des Bornes, vaste carré enchâssé
entre la grille du château, les fossés et deux rangées de bornes,
avaient été dressées des tentes de coutil, portant entrelacés les
chiffres et les armes des gentilshommes invités à la fête. Elles
longeaient sur un rang les corps-de-logis extérieurs parallèles à
l'allée des Bornes; aux quatre extrémités s'élevaient la tente du roi et
celles de la reine-mère, de Monsieur et de Madame Henriette
d'Angleterre. Ces tentes étaient des boutiques pleines d'objets de luxe.
Il va sans dire qu'on n'achetait pas dans ces boutiques! Une vente eût
été un spectacle peu digne; les objets qu'elles étalaient n'étaient pas
non plus livrés sans autre forme aux passans: c'eût été une magnificence
sans esprit. Fouquet était incapable de ces deux inconvenances. Ces
boutiques étaient des loteries où l'on gagnait toujours, où la mise
était la bonne grâce. Chaque coup du sort amenait un cadeau de goût
différent; la fortune des joueurs n'avait à vaincre que le hasard des
lots. Tel qui désirait un beau fusil n'emportait parfois qu'un peigne
d'écaille ou une mule de douairière. On riait alors d'un bout de la cour
des Bornes à l'autre: c'était le plus clair bénéfice du marchand.
Par une précieuse attention de Fouquet, bijoux, bagues, colliers, noeuds
d'épée, médaillons, boucles d'oreilles, reproduisaient à l'infini les
traits du roi sous des emblèmes de la fable, flatterie inépuisable du
temps. Louis XIV était représenté dans le chaton des bagues, en
Vertumne, en Jupiter, en Apollon, en Hercule surtout; l'émail renfermait
le portrait; des perles ou des rubis-balais en formaient l'allégorie.
Les camées portaient des devises imaginées par Benserade, resté sans
rivaux en ces sortes de poésies mercantiles. Quel raffinement de
délicatesse et de luxe! Un diamant de cinquante pistoles pour un
sourire, pour un remerciement à fleur de lèvres. Fouquet, en
enrichissant ainsi de ces frivolités, plus durables qu'on ne pense, la
toilette des femmes, ses contemporaines, créait un ordre de galanterie
destiné à perpétuer le souvenir de cette journée. On dirait dans des
siècles, en montrant ces bagatelles brillantes serrées dans les archives
de famille: «Mon aïeule était à la fête du surintendant, à
Vaux-le-Vicomte!»
On imaginera sans peine ce que coûtèrent à Fouquet ces loteries, pour
peu qu'on songe à ces lingots d'or ciselés dans les meilleurs ateliers
de Paris, à l'achat de costumes venus d'Orient entassés dans d'autres
boutiques. On le sait, pendant plus de deux siècles, les tisserands
d'Alep ont vêtu nos marquis et nos duchesses. On eût cru voir à Vaux un
marché d'Ispahan. La loterie des costumes était la plus courue. Un bon
numéro décrochait un pourpoint de satin, un gilet de brocard. Le nord
avait été mis aussi à contribution. Madame de Sévigné gagna un manchon.
Un manchon au mois d'août! Elle l'envoya sur-le-champ à Ninon, qui était
très-frileuse, et qui, pour plus d'une raison, n'était pas à la fête.
Celle-ci le donna peut-être à la femme de Scarron.
Gourville, qui avait juré de ne plus jouer, gagna un cheval arabe, un
des plus beaux lots, celui qui fut le plus envié.
--Qu'en feras-tu, lui demanda le surintendant en lui frappant sur
l'épaule, toi qui montes à cheval comme tu danses?
--Monseigneur, il sera pour vous toute la soirée, sellé et bridé, au
bout du parc, à la porte de Provins. On fait trente lieues en dix heures
avec un tel cheval. Trente lieues! c'est la mer; la mer, c'est
l'Angleterre!--Silence! Gourville.
Les jeux continuaient, lorsque les batteurs d'estrades, placés de
distance en distance sur la route, annoncèrent les équipages de la cour.
A cette nouvelle, le château se remplit de bruit; on reflua vers la
grille: le roi arrivait.
Accompagné de sa femme, suivi de ses domestiques, Fouquet, revêtu d'un
magnifique habit de velours rouge, et portant un plat d'argent dans
lequel étaient les clefs du château, alla attendre le roi à la grille
d'entrée.
Il arrivait de Fontainebleau. «Le roi, dit le lendemain la _Gazette de
France_ _du 18 août_, avait avec lui, dans sa calèche, Monsieur, la
comtesse d'Armagnac, la duchesse de Valentinois et la comtesse de
Guiche. Suivait la reine-mère, accompagnée dans son carrosse de
plusieurs dames. Madame venait en litière.»
Fouquet plia le genou en exhaussant au-dessus de sa tête les clefs du
château, que Louis XIV fit semblant de toucher, et lorsque le
surintendant se fut relevé, il dit au roi, son maître, que tout, où il
était, lui appartenait non seulement par le droit de la couronne, mais
encore par la grâce infinie qu'il mettait à visiter un de ses sujets
fidèles.
Avec l'abondance de paroles heureuses dont il était doué, le roi
répondit au compliment de son surintendant, tandis qu'à deux pas plus
loin la reine-mère donnait sa main à baiser à madame Fouquet.
Les cris de _vive le roi! vive la reine!_ retentissaient.
Six chevaux bai-pâles, dociles et fougueux, coiffés de plumes blanches,
harnachés en rose, liés l'un à l'autre par des rubans lâches de la même
couleur, passèrent la grille, toute semée de visages de paysans
émerveillés de ce spectacle. La calèche du roi était à panneaux à
images, représentant d'un côté Persée et Andromède, de l'autre, des
scènes de bergerie.
En traversant la cour, Louis XIV causait affectueusement avec son frère;
Anne d'Autriche, au contraire, se tenait sur la réserve avec sa bru,
Madame.
Tout-à-coup des pas redoublés de chevaux résonnèrent: ils étaient si
multipliés et si bruyans que la foule rassemblée dans la cour des Bornes
cessa ses acclamations et se précipita vers la grille.
La calèche du roi se trouva isolée; Fouquet fut interdit.
C'était une compagnie entière de mousquetaires gris, appareil militaire
assez inusité au milieu d'une cérémonie pacifique, qui avait escorté les
voitures de la cour depuis Fontainebleau jusqu'à Vaux, et qui se
présentait pour entrer.
Peu préparé à cette surprise hostile, le surintendant éprouva une
anxiété dont il s'efforça de cacher les marques sous une indifférence
affectée.
Le commandant des mousquetaires avait déjà franchi la grille et
caracolait dans la cour des Bornes, broyant sans pitié le gazon et les
pierres.
Louis XIV se leva dans sa calèche, et se tournant vers cet officier, il
lui dit d'une voix brève et émue:
«Sortez, monsieur d'Artagnan; vous n'êtes pas chez moi ici. On vous a
commandé pour honorer notre royale personne, et non pour la garder là où
elle n'a aucun danger à courir. Ce zèle est offensant pour notre hôte.
Vous et vos mousquetaires, placez-vous à distance, attendant l'heure où
il nous plaira de partir.»
Se tournant vers Fouquet:
«Monsieur, je vous demande pardon pour mes mousquetaires; ils n'ont pas
appris de notre roi chevalier que chez Dieu, sa femme et son ami on
n'entre jamais armé.»
Les mousquetaires se rangèrent de front sur trois rangs, à l'extérieur
du château, devant la grille aux cariatides, à cette même place où l'on
veut que Fouquet, sur un simple désir de Louis XIV, ait fait planter,
dans l'espace d'une nuit, ce qui est démontré impossible, une double
allée d'ormes.
Je ne crois pas à cette tradition d'arbres plantés dans une nuit, parce
que je l'ai retrouvée dans tous les châteaux, et parce que Louis XIV,
hors de chez lui, n'a jamais couché que dans un seul château, à celui
des Condé, à Chantilly; mais je crois beaucoup aux allées d'ormes
arrachés dans une nuit ou dans plusieurs. Je suis arrivé juste assez à
temps un siècle et demi après la fête que je raconte ici, pour voir
l'avenue séculaire du château de Vaux couchée par terre, sciée en trois
traits, destinée à être vendue à la voie, ce qu'on n'eût pas vu sous
Fouquet, l'eût-il ou non plantée dans une nuit.
En entrant au château, le roi fut frappé des proportions du corridor,
pavé bleu et blanc en marbre, et des dix colonnes dont il est orné.
Comme tous les grands rois,--comme Salomon, comme Auguste, comme
Napoléon après eux tous,--Louis XIV avait l'équerre dans l'oeil: il
demanda le nom de l'architecte; on lui répondit que c'était Le Vau; il
prit note et passa:
--La fortune de Le Vau était faite.
Le roi fut invité à se reposer dans une première pièce de droite, celle
qu'on désigne aujourd'hui aux visiteurs sous le nom de salle de Billard.
Les ciselures des portes, les mille arabesques rampant autour des murs
et enserrant cette salle comme une crépine, surprirent moins Louis XIV,
dont l'envie commençait à bouillonner, lui encore sans monument datant
de son règne, que le plafond même de l'appartement, apothéose d'Hercule,
vaste tableau de la plus chaude couleur. C'est mieux que de la peinture
historique: c'est de la peinture olympique et bien placée au
plafond,--près du ciel.
Louis XIV se leva et admira long-temps en silence.
Il était découvert.
Fouquet s'avança pour le débarrasser de son chapeau.
--Laissez, monsieur, je vous prie;--c'est par respect.--Vous appelez ce
peintre?...
--Lebrun, sire.
--Singulière ignorance, celle où je vis, dit à voix basse le roi à sa
mère en l'entraînant d'un autre côté. Cet homme emploie à ses bâtimens
les premiers artistes de la France, et je ne sais pas même leurs noms.
On ne m'a pas trompé, vous le voyez, madame, il ne songe qu'à lui.
Calculez l'or qu'il a dépensé à cette salle seulement. M. Colbert a
raison: M. Fouquet dilapide, M. Fouquet épuise le trésor, M. Fouquet est
la ruine de l'état, et M. Colbert...
--Monsieur mon fils, M. Colbert veut être ministre.
Louis se tut.
Il sourit finement en remarquant à tous les panneaux de volets et de
portes, au fond des plaques du foyer, sur les marbres des cheminées, où
rien depuis n'a été effacé, reproduit avec une affectation de parvenu,
ce que n'était pas du reste le surintendant, son triple chiffre N. F. S.
«Nicolas Fouquet, surintendant,» entrelacé et percé d'une flèche.
--Ne trouvez-vous pas, dit-il encore à sa mère, que dans ce chiffre il y
a du luxe comme en tout ce qui appartient à M. Fouquet? Trois lettres
figurent d'ailleurs très-mal entrelacées. Sans dommage, la dernière
pourrait être supprimée.
--Vous vous contenez mal, monsieur mon fils, et j'ai peine à vous voir
ainsi dépité contre des puérilités dont vous souffririez moins, si,
comme moi, vous eussiez été obligé d'admirer le Palais-Cardinal, plus
beau que notre Louvre et riche de ses dépouilles. Je ne fis alors aucune
remarque, je ne fis effacer aucun chiffre. Pourtant le Palais-Cardinal
est à nous.
--Je tâcherai, ma mère, d'imiter votre sang-froid, sans en espérer le
même prix.
Fouquet s'était retiré avec la foule des courtisans, et avait laissé au
roi la liberté de parcourir, suivi seulement de sa mère et de sa
belle-soeur, madame Henriette, les autres pièces, toutes ouvrant l'une
dans l'autre.
Le roi, poussé par la curiosité, pénétra dans la seconde: elle s'appelle
le Salon. Au lieu d'y rencontrer quelque objet qui choquât son goût
afin d'apaiser sa jalousie, il arrêta ses regards sur des tapisseries
d'Aubusson du plus rare travail pour l'époque: peintures à l'aiguille
dont le dessin est de Lebrun. Il voulut détourner la vue de ces
chefs-d'oeuvre disproportionnés, même pour la fortune d'un souverain;
mais elle glissa sur des meubles de laque, fantastiques frivolités
vendues littéralement au poids de l'or. Le sofa où il s'agitait
surpassait tout ce que Fontainebleau avait à comparer en ce genre
d'ameublement. Il est tel quel aujourd'hui: de satin blanc brodé en
bosse de chenille verte. C'est, pour le temps, la miniature et le burin
appliqués à la broderie.
Le roi leva des yeux pleins d'ironie au plafond.--Qu'est-ce donc,
demanda-t-il, que cet écureuil que je vois partout à la poursuite d'une
couleuvre? Cet emblème me fatigue: en sauriez-vous le sens?
--L'écureuil...
--Je le sais, ma mère; c'est l'arme parlante de M. Fouquet; mais la
couleuvre?
--La couleuvre, monsieur mon fils, on prétend que c'est l'arme parlante
de M. Colbert.
--Ah! vraiment. L'écureuil et la couleuvre, M. Fouquet et M. Colbert.
Gentil écureuil à tête folle: c'est ingénieux, mais c'est peu naturel.
Au fond, les allégories sont comme les songes: souvent le contre-pied
les explique. Avez-vous les yeux bons, ma soeur Henriette?
--Pour vous servir, sire.
--Lisez-moi donc ces lettres noires et brisées dans cette bande que je
crois une devise, autour d'Apollon chassant les monstres de la terre.
--C'est du latin, sire.
--Eh bien! voyons si vous savez le traduire, ainsi qu'on l'assure.
--_Quò non ascendam?_ où ne monterai-je pas?
--Parfaitement, docte Henriette. L'écureuil dit cela à la couleuvre,
mais c'est une fable. Et ici, à cet autre angle, que lit-on?
--Une modification légère de la même devise: _Quò non ascendet?_ où ne
montera-t-il pas? Le futur est à la troisième personne au lieu d'être à
la première.
--Et si nous cherchions bien encore, ma soeur, ne croyez-vous pas que
nous trouverions une seconde personne qui dirait: _Tu ne monteras pas!_
Le duc de Saint-Aignan entra sur ces propos, et fut vivement poussé par
le roi dans une petite pièce à côté. La reine-mère et madame Henriette
restèrent seules et ne se parlèrent pas.
Ces deux princesses s'observaient depuis quelques mois. Anne d'Autriche
avait remarqué, ce qui du reste n'était échappé à aucune pénétration de
courtisan, que Madame et le roi se partageaient une affection où
Monsieur avait beaucoup à souffrir pour sa dignité de mari. Quoique
vive, sa tendresse maternelle n'allait pas jusqu'à sacrifier un frère à
l'autre, et à tolérer un scandale dont la cour d'Espagne, si bien servie
en rapports, eût demandé réparation. Malheureusement ses appréhensions
semblaient fondées. A tous les carrousels, le roi était le cavalier
d'honneur de Madame; à toutes les comédies à ballet ils dansaient un pas
ensemble; dans tous les couplets de Benserade, allusions transparentes
où nul ne se méprenait, le roi était le lis, elle la rose. Quand le roi
s'égarait à la chasse, on avait toutes les peines du monde à retrouver
Madame. Anne d'Autriche avait jugé qu'il était temps de mettre un terme
à une inconvenance ou d'arrêter une faute. Sachant que les rois ne
guérissent d'une passion que par une autre, elle avait cherché et trouvé
parmi les demoiselles d'honneur de Madame même une jeune personne peu
remarquée, mais propre à frapper par une beauté modeste, qualité
jusqu'ici rarement offerte à l'inconstance de son fils.
Ceci était parfaitement vu, bien combiné, le roi tomberait au piége.
Seulement Anne d'Autriche n'avait pas prévu qu'elle réussirait, non
parce que son fils cesserait d'aimer Madame pour aimer une de ses
demoiselles d'honneur, mais simplement parce que Louis XIV n'avait
montré de l'amour pour sa belle-soeur qu'afin de cacher une passion vive
et réelle pour la rivale dont sa mère lui ménageait la présence.
Le roi avait poussé le duc de Saint-Aignan dans une encoignure, et lui
répétait: «D'Artagnan est un maladroit, un fou; il entre ici comme dans
une place conquise. Est-ce là la prudence que j'ai tant recommandée?
Veillez sur lui, que ses mousquetaires ne quittent pas la selle un seul
instant. M. de Colbert est-il venu, duc?
--Oui, sire.
--Tant mieux. Dites-lui de ne pas m'approcher de toute la journée,
d'éviter de se promener en compagnie de Harlai, de Séguier et de
d'Albret; de causer beaucoup au contraire avec Gourville, avec Lauzun,
avec Pélisson, avec les dames, s'il en est capable, et de ne partir
d'ici que toutes les bougies éteintes. Et Elle, est-elle ici? reprit
bien bas Louis XIV, sans nommer qui.
--Pas encore, sire. La suite de Madame n'est pas arrivée.
--Qu'il me tarde de la voir!--Duc, rompons cet entretien sur-le-champ
par un grand éclat de rire, afin de n'inspirer aucun soupçon à ma mère
ni à Madame. Sachez leur dire pourquoi nous aurons ri.
Le duc et le roi rirent aux éclats.
--Mais venez donc, mesdames, s'écria le roi en paraissant à la porte du
cabinet; monsieur le duc va vous expliquer la cause de notre gaieté.
--Qu'est-ce donc, monsieur de Saint-Aignan? s'informa la reine-mère.
--C'est... mon Dieu, cela vaut-il bien la peine?
--Parlez toujours, duc.
Saint-Aignan, qui n'avait rien à dire, balbutia, rougit, regarda le
plafond, et répondit tout-à-coup avec la pétulance d'une réflexion
subite:
--Vos majestés ont dû remarquer que dans les nombreuses pièces de ce
château l'écureuil de monsieur le vicomte poursuit avec acharnement la
couleuvre de M. Colbert. Certes, s'il est quelqu'un en France capable de
connaître les intentions héraldiques de M. de Belle-Isle, c'est le
peintre qui a répété au moins deux ou trois mille fois cet emblème. Eh
bien! ne faut-il pas que ce peintre soit singulièrement distrait ou
coupable? Dans ce château, ici, sur notre tête (que vos majestés
daignent regarder ce plafond pour m'en croire), ce peintre fait
étrangler l'écureuil par la couleuvre.
--Pas possible, duc!
--Qu'il plaise à vos majestés de suivre la direction de mon doigt. En
tirant une ligne du coude de cette femme qui représente le Sommeil,
n'aperçoivent-elles pas, vos majestés, dans la guirlande du plafond, un
écureuil?...
--Et la couleuvre qui le darde! crièrent tous trois le roi, sa mère et
Madame.
--Si cela me regardait, ajouta le roi, je me croirais perdu.
Il pâlit.
Saint-Aignan pâlit.
--Sortons au plus vite de ce cabinet de la prédiction.
Ils rentrèrent, tout effrayés, dans le salon.
Le nom du cabinet de la Prédiction est resté à cette pièce. A plus d'un
siècle de distance, on éprouve un effroi historique, lorsqu'on regarde
cette erreur de peintre qui fut une si terrible prophétie. On n'a
presque plus d'attention pour la suave allégorie de Lebrun: le Sommeil,
sous les traits d'une femme endormie, qui, comme l'a dit Lafontaine dans
le _Songe de Vaux_, «laisse tomber des fleurs, et ne les répand pas.»
Quand les brigands du Nord, je veux dire les Bavarois, entrèrent en 1815
dans le château de Vaux, ils le saccagèrent. Ce délicieux boudoir ne fut
pas épargné, et pourtant ils n'arrachèrent pas du plafond le Sommeil de
Lebrun. Avaient-ils lu les vers de Lafontaine? S'il en fut ainsi,
pourquoi le bonhomme n'en a-t-il pas écrit sur les fauteuils et les
tapisseries? A la pointe du sabre, les Bavarois ont détaché du fond des
fauteuils et du cadre des murs les étoffes brodées qui les garnissaient.
Ils ont laissé les murs et les fauteuils dans l'état où ils se
trouvaient avant d'être recouverts. Dans les tapisseries d'Aubusson de
nos châteaux l'invasion a taillé des mouchoirs.
C'est une revanche, nos pères avaient fait le même usage des drapeaux
bavarois.
III
Il n'y a pas d'exemple dans l'histoire d'une fortune aussi rapide et
aussi courte que celle de Fouquet.
A peine apprend-on qu'il existe, qu'il est déjà procureur-général au
parlement, une des plus hautes dignités du royaume; à peine au
parlement, on le voit surintendant des finances, le premier dans l'état
après Mazarin; à peine le sait-on surintendant des finances, qu'il est
sous les verroux de Pignerol; à peine est-il à Pignerol qu'on n'en
parle plus.
Entre Mazarin et Colbert, qui se souvient de Fouquet?
Consultez les historiens, même les plus complets: ils vous diront que
Fouquet fut poursuivi et condamné pour ses dilapidations. Rien n'est
plus vague. Cela s'applique à tous les ministres des finances depuis
Enguerrand de Marigny. Mazarin avant Fouquet, Colbert après lui,
épuisèrent le trésor avec bien plus d'avidité. Le surintendant ne fut
mis en jugement, ceci ressort de son procès même, que par le fait des
énormes vols de Mazarin; et Colbert, malgré ses vastes créations
commerciales, au lieu de diminuer la dette, l'augmenta de beaucoup.
Que reprocha-t-on à Fouquet?--Son faste? Oublie-t-on que le cardinal
Mazarin, pauvre sous Richelieu, fit passer, au bruit de sonnettes
d'argent, sous la porte Saint-Antoine, en 1660, à la suite de l'entrée
triomphale de la reine, soixante-deux mulets chargés d'or et de
diamans?--Le luxe de sa maison? A quelques charges près qu'il fut obligé
de créer pour soutenir l'éclat de sa nouvelle dignité de surintendant,
il ne fit que continuer la vie qu'il menait auparavant,
extraordinairement riche par sa famille et du côté de sa femme, qui lui
apporta douze cent mille livres.--Son goût pour les bâtimens? Il
convenait peu à Colbert et à ses successeurs, eux qui devaient élever
Versailles et Marly, de demander compte à Fouquet des quelques millions,
dilapidés ou non, qu'il consacra au château de Vaux.--Ses moeurs? S'il
appartenait à quelqu'un d'écarter ce chef d'accusation, c'était d'abord
au roi.--Sa rébellion? On en eut de si faibles preuves, et elles
devaient être faibles en effet, que le ressentiment de ses juges,
presque tous vendus à Colbert, ne parvint qu'à le faire condamner à
l'exil, peine commuée par Louis XIV en une détention perpétuelle.
Ainsi l'histoire dit mal Fouquet: elle ne le sait pas.
Avant son élévation, elle le voit à peine; pendant, elle en est éblouie,
elle est trop lente avec son cortége de causes et de recherches pour
expliquer à temps cette haute fortune; après, elle s'impose cinquante
ans de silence, car malheur à qui parlera de Fouquet sous Louis XIV. Et
de quel homme d'état s'occupe-t-on après cinquante ans?
Fouquet n'aura pas même d'histoire, cette fosse commune.
Fouquet revient de droit aux mémoires et à la poésie; une moitié de sa
vie appartient à Gourville, l'autre moitié à La Fontaine.
Heureux, il est l'homme des mémoires.
Seigneur plein d'éclat à la cour, sybarite recherché à son pavillon de
Saint-Mandé, il a toutes les amitiés, et celles de la Fronde, et celles
de Saint-Germain; toutes les amours à la ville; rien ne manque à sa
périlleuse renommée. Boileau incruste en proverbe ses bonnes fortunes de
surintendant; un souterrain conduit de son boudoir au milieu du bois de
Vincennes, pour faire évader les femmes quand les maris viennent la nuit
les lui redemander.
Richelieu pensionne quelques hommes de lettres pour qu'ils admirent ses
vers; Fouquet les enrichit tous à la condition qu'il n'écrira pas de
vers, l'homme aimable! mais qu'eux viendront chaque mois lui lire ceux
qu'ils auront composés. La Fontaine s'engagera à quatre épîtres par an;
il paiera en quatre termes. Richelieu disait: J'ai donné une chemise à
Apollon. Fouquet avait droit d'ajouter: Je l'ai mis dans ses meubles.
Pélisson, grâce à lui, a six domestiques; Le Vau est servi en vaisselle
plate; Lebrun a un équipage; Le Nôtre tutoie Fouquet. Mademoiselle de
Scudéry est coulée en bronze, et l'on trouve dans la boîte de vermeil où
le surintendant parfumait ses pensées secrètes des lettres de madame de
Sévigné.
Ainsi Fouquet donne à Louis XIV l'exemple de tout ce qui lui vaudra le
nom de grand: amour des arts, respect aux lettres, munificence aux
écrivains, goût pour les monumens, dévouement aux femmes, qui toutes
conservèrent à Fouquet la fidélité du malheur, la seule qu'il leur
demanda jamais.
Est-il renversé par le souffle noir sorti de la bouche de Colbert?
aussitôt il devient l'homme de La Fontaine. La Fontaine se jette à son
cou comme un fils, lui qui ne se rappelait plus en avoir un, et ne
l'abandonne pas. Il n'est plus distrait, La Fontaine; il ne dort plus,
lui le sommeil fait poète. Jour et nuit il va, il marche, il court,
oubliant le lapin son ami et la taupe sa soeur, et la fourmi sa voisine;
il va des nymphes de Vaux au premier président du parlement. Au milieu
des solitudes de Vaux, il crie: Rendez-moi Oronte!--Vous, nymphes; vous,
naïades; vous, sylvains! Oronte est captif, Oronte est innocent
puisqu'il est malheureux; suivez-moi, embrassons les genoux de Louis, et
redemandons-lui Oronte! Et La Fontaine se présente au parlement avec
tous ses sylvains pour qu'on délivre Oronte; il intercède auprès de
mademoiselle de La Vallière au nom des hamadryades éplorées. Partout
rebuté, il s'enferme avec mademoiselle de Scudéry et madame de Sévigné,
et ces trois femmes pleurent.
Ne cherchez pas ailleurs la mémoire de Fouquet: elle est toute dans le
coeur des femmes; j'ai dit le coeur des poètes.
Mazarin, c'est vrai, eut une grande chose dans sa vie: c'est le traité
de paix de Westphalie.
Mais Fouquet eut aussi une ravissante chose dans sa vie: c'est la fête
de Vaux.
Qu'est-il resté du traité de Westphalie? rien. Voyez où est remontée la
maison d'Autriche.
Qu'est-il resté de la fête de Vaux?
_Les Fâcheux_ de Molière, une élégie de La Fontaine, douze lettres de
madame de Sévigné.
Ceci durera plus que la maison d'Autriche.
IV
Tandis que le roi et sa mère reçoivent dans les salons de Fouquet les
hommages dont ils sont ordinairement entourés à Fontainebleau,
l'étiquette n'ayant jamais abandonné Louis XIV, même en voyage, le
surintendant, dont l'absence est justifiée par la nécessité où il est,
dans un tel jour, de se trouver partout, a réuni les deux amis sur la
fidélité desquels il peut compter, et s'entretient avec eux dans les
allées du parc.
--Le moment venu, j'hésite, balbutia Fouquet le premier.
Et Pélisson, saisissant le bras de Fouquet:--Serait-il bien vrai? Et
pour quel motif, sur quel soupçon, nous alarmez-vous ainsi? Vous êtes
pâle, en effet, monseigneur.
--Franchement, ces mousquetaires à cheval m'ont donné à réfléchir.
Avouez que leur présence a droit d'étonner.
--Ma foi, non, reprit Gourville. Cette suite bruyante est dans les goûts
d'un jeune roi. C'est du faste. D'ailleurs, pour peu que nos soupçons
devinssent plus graves, je me chargerais de d'Artagnan et de ses
mousquetaires. Les caves du château sont profondes, et ils ne boiront
pas tout.
--Vous ne savez donc pas, Gourville, que le roi leur a défendu de
quitter l'étrier?
--C'est possible, monseigneur; mais il ne leur a pas défendu de boire,
office dont on s'acquitte très-bien à cheval. Seulement on tombe de plus
haut. Sont-ce là toutes vos craintes, monseigneur?
--Les douze portes du parc sont-elles bien gardées, Gourville?
--Par les meilleurs complices qu'on puisse choisir.
--Par qui donc, Gourville?
--Par personne.
--Comment cela?
--Où est la nécessité de veiller à douze portes si l'on ne doit sortir
que par une?
--Mais cette porte?
--A celle-là j'ai posté quelqu'un qui ne m'a jamais trahi en ces sortes
d'équipées: invisible et muet.
--Et c'est?...
--Personne.
--Vous me désespérez, Gourville; j'ai peur que vous n'ayez pas votre
tête, tout votre sang-froid.
--Pardon, monseigneur, bien que je sois venu avec le maréchal de
Clairembault. Par cette porte si fidèlement gardée nous passerons, vous,
monseigneur, la personne que vous savez, M. de Pélisson et moi. Elle est
assez large.
Fouquet serra affectueusement la main à ses deux amis.
--Merci, Gourville; mais pourquoi cette légèreté dans vos dispositions?
--Imiterons-nous les Romains? crierons-nous jusque sur les toits que
nous conspirons?
--Mais encore...
--Je le tiens de M. de Retz: dans un coup décisif il est important
d'être sûr de tout le monde et de n'employer que quelques-uns. Ayez
beaucoup d'hommes, ils comptent les uns sur les autres; peu, ils
agissent. M. le coadjuteur s'y connaissait.
Perdant par degré la teinte de tristesse répandue sur son visage, le
surintendant se tourna vers son poète-secrétaire:--Vous, monsieur
Pélisson?
--Monsieur le vicomte, je partage les assurances de M. Gourville.
--Vous ne saisissez pas ma demande: ce n'est pas là-dessus que je
souhaite vous entendre. Avez-vous déposé sur la cheminée de chaque
chambre de gentilhomme mille pistoles pour faire face aux dettes du jeu?
Avez-vous ordonné qu'on traitât les gens de lettres dans cette journée
avec les nombreux égards dont j'aime à les voir entourés? Ils dîneront
dans la salle des Muses: je crois avoir exprimé ce désir.
--Vos ordres ont été suivis. Ils seront confondus avec les gens de
qualité. Des guirlandes de fleurs se balanceront sur leur front au bruit
de harpes cachées: Lambert jouera du téorbe. Comme les anciens poètes,
ils boiront dans des coupes de vermeil.
--Et comme les anciens poètes, monsieur de Pélisson, ils emporteront
leur coupe. Nous vous devons la gloire qui suit la vie. Vous et La
Fontaine me ferez immortel.
--Auparavant, interrompit Gourville, il faut que vos ennemis soient
dans la poussière, que le roi, notre maître, vous reconnaisse pour le
premier gentilhomme de l'état après lui.
--Quel moment heureux ou fatal! Gourville, Pélisson, qu'en pensera
l'Europe? Et ce coup qui retentira long-temps,--au milieu d'une fête!...
Des poignards cachés sous des fleurs. N'est-ce pas que mon château ne
fut jamais plus splendide? On dirait qu'il sait qu'un roi de France
l'habite. Pélisson, avez-vous prié M. le chevalier Lully de presser sa
cantate? Quel Orphée que ce Lully! quel génie! Il écrit dans ma chambre
la musique qu'il exécutera dans trois heures devant la cour. Offrez-lui
de ma part cette tabatière en diamans. Elle vient de Mazarin. Divin
Lully!
--Silence, recommanda Pélisson, on vient de ce côté. C'est messire
Pierre Séguier, chancelier de France. Je le savais ici, je l'ai vu
descendre de sa haquenée blanche peu après l'arrivée de M. Colbert. En
hommes prudens, ils ont voulu ne pas avoir l'air d'être venus ensemble;
mais nos gens placés sur la route ont remarqué leur séparation à la
Patte d'Oie de Voisenon.
Gourville courut au-devant du chancelier, le chapeau bas, et l'accosta
avec le respect mêlé à la joie la plus vive.
--Monseigneur, que je suis aise de vous joindre ici, et dans un tel
moment! Vous déciderez entre nous.
Le chancelier remercia d'un sourire.
--Dites-nous, monsieur de Séguier, vous qui avez laissé la justice à
Paris, mais non pas le bon goût, si Le Nôtre n'a pas commis une faute
grave dans la distribution générale de ce terrain.
--J'avoue, répondit le chancelier, que je suis peu apte à résoudre la
question. Si vous voulez qu'il y ait ici trop de statues, de canaux, de
fontaines de marbre pour...
Fouquet vit venir la leçon; il brusqua la riposte:
--.....Pour un simple financier tel que moi, j'en conviens, mais non
pour le sujet qui reçoit son maître; sur quoi vous alliez me féliciter,
ce me semble.
--C'est ce que j'étais prêt à vous répondre, monsieur Gourville.
--Vous voyez donc, monsieur le chancelier, que vous êtes né pour mettre
les gens d'accord avant qu'ils aient parlé: j'espère qu'il en sera de
même, notre différend entendu. Pardon, mais il ne s'agit pas de statues,
messire.
--Prenez garde, Gourville, de fatiguer M. de Séguier.
--Je vous en prie, monsieur de Belle-Isle, laissez à M. Gourville
présenter sa requête. Je vous jugerai.
Ce mot glaça le sang de Pélisson. Séguier avait ri en le prononçant.
--Le Nôtre, disais-je, a commis une faute. Le plan horizontal du château
est mal entendu: d'une extrémité au centre, le terrain descend; du
centre à l'autre extrémité, il monte. La propriété creuse. Vaux est un
abîme: n'est-ce pas, messire?
Le chancelier ne sut trop si on lui renvoyait une de ces allusions
malignes dont il ne tarissait pas sur la prodigalité du surintendant, ou
si Gourville lui demandait sérieusement un avis. Il le regarda avec sa
pénétration de juge.
Fouquet rompit l'embarras.--La propriété creuse, intervint-il, parce
qu'elle a été sacrifiée exclusivement aux eaux. Le niveau est pris de
loin et de haut; plus on le ménage en l'abaissant, plus l'eau, en
reprenant sa ligne de hauteur, s'élève et jaillit. Le Nôtre n'a pas
tort, Gourville. Cette explication satisfait-elle monsieur de Séguier?
--Pleinement. Mais je ne prendrai point congé de vous, monsieur de
Belle-Isle, sans vous complimenter sur la flatteuse rumeur qui circule.
On tient presque pour certain que vous allez vous défaire de votre
charge de procureur-général. Sa majesté n'attendrait que cette
résolution de votre part pour vous conférer ses Ordres. C'est un regret
pour le parlement, et je le partage; mais la compensation est si belle,
qu'il faut se taire et adorer le monarque dans ses oeuvres.
--N'ajoutez pas à la confusion où je suis, monsieur de Séguier, de me
trouver déjà si peu digne des bontés de notre roi.
--Adieu, je vous laisse, monsieur de Belle-Isle, ce dont vous
m'excuserez, pour aller présenter mes soumissions à sa majesté.
M. de Séguier se retira gravement.
--Je reprends, dit Gourville: personne n'agira, mais personne
n'empêchera d'agir. Après les eaux viendra le dîner; après le dîner la
comédie, après la comédie le feu.
--Oui, Gourville, c'est le moment de frapper le grand coup.
--Il se placera sur les cascades pour admirer le feu, et au même endroit
où il aura vu jouer les eaux. A sa droite il aura dix de nos amis, à sa
gauche dix, vingt derrière: foule sur les marches, personne à la portée
de son regard, personne! cela masquerait le coup d'oeil. A la troisième
girande lancée, lorsque le ciel sera couvert d'étincelles et de cris,
quand le canon se mêlera à ce bruit pour le rendre plus formidable, un
homme disparaîtra.
--Gourville!
Pélisson visita de l'oeil le prolongement de l'allée.
--Monseigneur, cet homme disparu sera remplacé sur-le-champ par un autre
de même taille, de même costume; panache blanc au chapeau, cordon bleu à
la poitrine.
--Et ceux qui l'entoureront?
--Voilà les amis dont je vous parlais, ceux qui n'agissent pas.
--Et s'il crie?
--Le canon crie plus fort.
--Et si l'on voit?
--L'obscurité profonde qui succède à l'éblouissement d'une girande de
feu ne permet guère de voir. Douze girandes seront tirées à dix minutes
d'intervalle. Douze obscurités: c'est deux heures. A la dernière, nous
serons à huit lieues d'ici.
--Et ce feu d'artifice, s'écria Fouquet, éclipsera, j'en suis sûr, celui
qui fut tiré à la porte Saint-Antoine, au mariage de la reine. Torelli
est une Salamandre.
--Silence! dit une seconde fois Pélisson; quelqu'un vient.--Colbert
était à deux pas.
--Pour le coup, l'augure est sinistre, murmura Gourville, c'est M. de
Colbert; il ne manque plus, pour nous achever, que M. de Laigue et
madame de Chevreuse.
Colbert était fort laid, déjeté comme un vieux bois; il avait la peau
grillée, la mine souffrante. Les douloureux sacrifices des nuits,
l'agonie des difficultés vaincues, l'intromission violente de
connaissances sans nombre, le mépris de la vie et de ses besoins, le
despotisme de la volonté sur la douleur, se lisaient à ses joues, à son
front, où les rides étaient si profondes qu'elles simulaient des
feuilles de parchemin. La vie s'était retirée de ce corps corrodé par
l'étude, pour s'isoler dans le crâne; là était la flamme. Sa tête était
transparente comme une lampe de nuit. On sentait poindre les os sous la
légère couche de vie qui tapissait ce cadavre. On voyait l'ironie de la
mort grimacer derrière cette peau, si enflée de rien. Le squelette
voulait sortir.