J'en étais donc avec mon beau-père, vers le commencement de l'été, six
mois après la mort de ma tante, juste au même point qu'au jour déjà si
lointain où j'étais venu dans son cabinet de travail, affolé de soupçons
par les lettres de mon père, jouer le rôle du médecin qui palpe un
corps, et cherche du doigt la place sensible, symptôme probable de
l'abcès caché. Comme à la minute où je l'avais vu, après cet entretien,
passer dans sa voiture la face décomposée, j'avais toutes les
intuitions, je n'étreignais pas une seule certitude. Aurais-je continué
cette lutte où je me sentais vaincu d'avance? Aurais-je renoncé à me
débattre dans cette atmosphère vide et noire où j'étouffais?... À coup
sûr, je n'attendais plus de solution au problème posé devant moi pour ma
douleur--et quelle douleur, stérile tout ensemble et mortelle!--lorsque
j'eus avec ma mère une conversation si foudroyante, qu'à l'heure
actuelle mon coeur s'arrête de battre en y songeant... Je parlais de
dates ineffaçables; si celle du 25 mai 1879 s'en va jamais de ma
mémoire, c'est que l'André Cornélis qui trace ces lignes, avec un tel
tremblement, sera lui-même anéanti jusqu'au coeur de son coeur, jusqu'à
l'âme de son âme... Mon beau-père, qui se trouvait sur le point de
partir pour Vichy, venait de subir une nouvelle crise de foie, la
première depuis celle du mois de janvier, au lendemain de notre terrible
conversation. J'avais la conscience de n'être pour rien dans cette
reprise aiguë de son mal, du moins d'une manière positive et directe. Le
combat que nous soutenions l'un contre l'autre, sans autres témoins que
nous-mêmes, et sans qu'un de nous prononçât une parole, n'avait été
marqué par aucun épisode nouveau. J'attribuais donc cette complication
au développement naturel de la maladie chronique dont il était atteint.
Je me rappelle très exactement ce que je pensais ce 25 mai, à cinq
heures du soir, tandis que je montais les marches de l'escalier de
l'hôtel du boulevard de Latour-Maubourg. Je souhaitais d'apprendre que
mon beau-père allait mieux, d'abord parce que je voyais ma mère
tourmentée depuis une semaine, et puis, il faut tout dire, ce départ
pour les eaux m'apparaissait comme une délivrance, à cause de la
séparation qu'il amènerait. J'étais si las de mes inefficaces douleurs!
Mes malheureux nerfs s'étaient tendus au point que les moindres
impressions désagréables me devenaient des blessures. Je ne dormais
plus, moi aussi, qu'à l'aide de narcotiques, et d'un sommeil traversé de
rêves cruels où toujours je me promenais avec mon père, en sachant et
sentant qu'il était mort. Il y avait particulièrement un cauchemar dont
le retour régulier me rendait l'appréhension de la nuit presque
insoutenable... Je me trouvais dans une rue pleine de peuple, occupé à
regarder une devanture de magasin. Tout d'un coup j'entendais
s'approcher le pas d'un homme, celui de M. Termonde. Je ne le voyais pas
et j'étais sûr que c'était lui... Je voulais m'en aller,--mes pieds
étaient de plomb, me retourner,--mon cou demeurait immobile. Le pas se
rapprochait encore. Mon ennemi était là derrière moi. J'entendais son
souffle. Je savais qu'il allait me frapper. Il passait le bras
par-dessus mon épaule. Je voyais sa main armée d'un couteau, qui
cherchait la place de mon coeur; elle y enfonçait le fer lentement,
lentement, et je me réveillais dans une inexprimable agonie... Ce
cauchemar s'était répété si souvent, depuis quelques semaines, que j'en
étais venu à compter les jours qui me séparaient du départ de mon
beau-père, d'abord fixé au 20, puis reculé jusqu'à son rétablissement.
J'espérais que ce départ m'apaiserait au moins pour un temps. Je ne
trouvais pas en moi l'énergie de m'en aller plutôt moi-même, attiré que
j'étais chaque jour par cette présence que je haïssais et recherchais à
la fois avec fièvre; mais je me réjouissais secrètement que l'obstacle
vînt de lui, et que son éloignement me fournît l'occasion de respirer,
sans avoir à me reprocher ma faiblesse.
Telles étaient mes réflexions tandis que je montais cet escalier de
bois, tendu d'un tapis rouge et joliment éclairé par des fenêtres à
vitraux, qui conduisait au hall affectionné par ma mère. Le valet de
chambre, qui m'ouvrit la porte de cette pièce, répondit, à ma question,
que mon beau-père allait mieux, et j'entrai avec plus de gaieté que
d'habitude dans cette pièce où tenaient pourtant mes plus tristes
souvenirs. Que j'étais loin de pressentir que le cartel appendu sur un
des murs marquait en ce moment une des heures les plus solennelles de ma
vie! Ma mère était assise devant un petit bureau, placé au coin de la
grande baie vitrée qui fermait la pièce du côté du jardin. Elle appuyait
son front sur sa main gauche, et, de la droite, au lieu de continuer la
lettre commencée, elle tenait son porte-plume levé, immobile,--un
porte-plume que je vois toujours, en or, avec une perle blanche à son
extrémité, petit détail qui à lui seul eût révélé la minutie de son
luxe.--Son absorption dans sa rêverie était si forte qu'elle ne
m'entendit pas entrer. Je la regardai longtemps, sans bouger, tout saisi
par l'expression désolée de son fin visage. Quelle pensée sombre fermait
sa bouche, plissait son front, crispait sa main, tendait ses traits?
Cette visible préoccupation contrastait trop avec la sérénité habituelle
de cette gracieuse physionomie pour que je n'en demeurasse pas comme
atterré. Rien qu'à la voir toute seule ainsi, par la fin d'une claire
journée de printemps, avec les feuillages verts du jardin qui faisaient
comme un fond de gaieté à sa mélancolie, j'éprouvai, une fois de plus,
que j'étais incapable de supporter sur ce visage chéri les stigmates
d'une vraie peine. Mais qu'avait-elle? Son mari allait mieux. Pourquoi
donc son souci de ces derniers jours s'était-il exaspéré jusqu'à la
douleur? Se doutait-elle du drame qui se jouait auprès d'elle, dans sa
maison, depuis des mois? M. Termonde s'était-il décidé à se plaindre à
elle, afin que je cessasse de lui infliger la torture de mes assiduités?
Non. S'il m'avait deviné depuis le premier jour, comme je le croyais,
sans en être sûr, il ne pouvait pas lui avoir dit: «André me soupçonne
d'avoir fait tuer son père...» Ou bien le docteur avait-il pronostiqué
des symptômes dangereux derrière l'apparente amélioration de l'état du
malade? Si mon beau-père était en péril de mort? À cette idée, une joie
me saisissait, puis aussitôt une souffrance,--la joie qu'il disparût de
ma vie, et à jamais; la souffrance que, coupable, il partît sans que je
me fusse vengé. Par-dessous mes hésitations, mes scrupules, mes doutes,
je l'avais laissé grandir en moi, ce sauvage appétit de la vengeance,
que ne contente pas la mort de l'être haï, si l'on n'en est pas soi-même
la cause. J'avais soif de cette vengeance, comme un chien a soif de
l'eau après avoir couru sous le soleil tout un jour d'été. Il me
fallait m'y rouler comme ce chien se roule dans cette eau, fût-ce la
bourbe d'une mare... Je continuais de regarder ma mère et de ne pas
bouger. Elle poussa tout d'un coup un profond soupir; elle dit tout
haut: «Ah! mon Dieu, quelle misère!...» et relevant son visage baigné de
larmes, elle me vit. Elle jeta un faible cri de surprise et je m'avançai
vers elle...
--Vous souffrez, maman, lui dis-je. Qu'avez-vous?
L'appréhension de, sa réponse rendait ma voix toute tremblante. Je me
mis à genoux devant elle, comme au temps où j'étais tout petit. Je pris
ses mains que je couvris de baisers. Hélas! Encore à cette heure ma
bouche rencontra cet anneau d'or, cette alliance que je haïssais à
l'égal d'une personne. Cette impression amère ne m'empêcha pas de lui
parler enfantinement. «Ah! lui disais-je, si vous avez des peines, à qui
les confier, sinon à moi?... Où trouverez-vous quelqu'un qui vous aime
plus?... Soyez-moi amie, reprenais-je, est-ce que vous ne sentez pas
combien vous m'êtes chère?...» Elle baissa la tête deux fois; elle fit
le signe qu'elle ne pouvait pas parler, et elle éclata en sanglots.
--Est-ce que je suis pour quelque chose dans votre chagrin?... lui
demandai-je.
Elle secoua la tête dans l'autre sens pour me faire comprendre que non.
Puis, d'une voix que l'émotion étouffait, elle me dit, en flattant mes
cheveux de sa main, comme autrefois:
--Tu es si gentil pour moi, mon André...
Qu'ils étaient simples, ces quelques mots, et ils me prirent le coeur
comme si une main me l'eût serré!... Lui en avais-je mendié, de ces
petites paroles qu'elle ne m'avait jamais dites, de ces gracieuses
phrases qui sont comme des gestes de l'âme, d'involontaires, de tendres
caresses d'esprit à esprit, et voilà que j'obtenais ce que j'avais tant
désiré, à quel moment et par quels moyens! Mais c'était si doux quand
même de sentir qu'elle m'aimait... Et je lui dis, employant, pour lui
être bon, des mots dont les syllabes me brûlaient la bouche:
--Est-ce que notre cher malade va plus mal?
--Non, il est mieux... Il repose maintenant, fit-elle en montrant du
doigt la chambre de mon beau-père.
--Ma mère, repris-je, parlez-moi, confiez-vous à moi, que je pleure avec
vous, que je vous aide peut-être... C'est si cruel qu'il me faille vous
surprendre, pour voir vos larmes!...
Je continuai, la pressant de mes questions et de mes plaintes.
Qu'espérais-je donc arracher à cette bouche dont les lèvres tremblaient
sans rien dire? À tout prix, je voulais savoir. Je n'étais pas en état
de supporter de nouveaux mystères. J'étais certain que l'idée de mon
beau-père était mêlée à cet inexplicable chagrin. Lui seul et moi
pouvions bouleverser ainsi ce coeur de femme. Elle ne se tourmentait pas
à cause de moi, elle venait de me le dire. C'était donc à lui que se
rapportait ce souci, et ce n'était pas une affaire de santé. Avait-elle,
elle aussi, surpris quelque indice? L'affreux soupçon avait-il traversé
son esprit? À cette simple hypothèse, la fièvre me gagnait. Et
j'insistai, j'insistai encore. Je la sentais céder, rien qu'à la manière
dont sa tête se penchait sur moi, à sa main tremblante sur mes cheveux,
au souffle plus court de sa poitrine.
--Si j'étais sûre, dit-elle enfin, que ce secret mourra entre toi et
moi?...
--Oh! maman!... fis-je, avec un tel reproche dans la voix qu'elle eut
honte et que je vis le sang monter à ses joues. Peut-être ce petit
mouvement de honte acheva-t-il de la déterminer. Elle me baisa le front
longuement, comme pour effacer le nuage que son injuste défiance venait
d'y amasser.
--Pardon, reprit-elle, j'ai tort... À qui confier cela, sinon à toi? À
qui demander conseil?... Et puis, continua-t-elle comme se parlant à
elle-même, s'il s'adressait jamais à lui?...
--Qui, il?... interrogeai-je.
--André, dit-elle presque solennellement, peux-tu me jurer sur ton amour
pour moi, que tu ne feras jamais, entends-tu, jamais la moindre allusion
à ce que je vais te raconter?
--Maman! répliquai-je avec le même accent de reproche, et, tout de
suite, pour l'entraîner:--Je vous en donne ma parole d'honneur.
--Ni...
Elle ne prononça pas de nom, mais elle me montra de nouveau du doigt la
porte de la chambre.
--Jamais, répondis-je.
--Tu as entendu parler d'Édouard Termonde, son frère?...
Sa voix s'était faite basse, comme si elle avait eu peur des mots
qu'elle prononçait, et, cette fois la direction seule de ses yeux,
tournés vers la porte toujours close, m'avait indiqué qu'il s'agissait
du frère de son mari. Je connaissais vaguement cette histoire. C'était à
ce frère que je pensais, lorsque j'étudiais la vie mentale de la famille
de mon beau-père. Je savais qu'Édouard Termonde avait gaspillé en
quelques années sa part d'héritage, une somme énorme, douze cent mille
francs; qu'il s'était ensuite engagé; qu'au régiment il avait continué
sa vie de débauches; que, privé d'argent du côté des siens, et à la
suite d'une perte de jeu, il s'était laissé entraîner à voler, avec
complication de faux. Puis, se voyant sur le point d'être découvert, il
avait déserté. Enfin, il s'était fait justice en se jetant à la Seine,
après avoir demandé pardon à son frère dans une lettre dont les termes
prouvaient un dernier reste de délicatesse morale. L'argent volé avait
été restitué par mon beau-père, le scandale étouffé, grâce à la
disparition du misérable. J'avais reconstitué toute cette aventure
d'après les indiscrétions de ma vieille bonne dans mon enfance, et pour
en avoir trouvé la trace dans quelques passages de la correspondance de
mon père. Aussi, quand ma mère me posa sa question d'un air si ému, je
prévis qu'elle allait me parler des peines de famille éprouvées par son
mari, lesquelles m'étaient absolument indifférentes, et ce fut avec un
sentiment de déception que je lui demandai:
--Édouard Termonde?... Celui qui s'est tué?...
Elle inclina la tête pour répondre: oui, à la première partie de ma
phrase; puis, d'une voix plus basse encore:
--Il ne s'est pas tué, il vit toujours, dit elle.
--Il vit toujours... répétai-je machinalement, et sans comprendre quel
rapport unissait l'existence de ce frère aux larmes que je venais de
voir sur ses joues à elle.
--Tu sais maintenant le secret de ma douleur, reprit-elle d'un ton plus
ferme et comme soulagée, c'est ce frère infâme qui est le bourreau de
Jacques, lui qui l'assassine jour par jour avec les transes affreuses
qu'il lui donne... Non, ce suicide n'eut pas lieu. Des hommes comme
celui-là n'ont pas le coeur qu'il faut pour se tuer... Ce fut Jacques qui
lui dicta cette lettre pour le sauver du bagne, après avoir tout préparé
pour sa fuite et lui avoir donné de quoi refaire sa vie, s'il l'avait
voulu... Pauvre ami, qui espérait du moins préserver de cette horrible
histoire l'intégrité de son nom!... Ce nom de Termonde, il fallut bien
qu'Édouard le quittât pour échapper à toute recherche, et il passa en
Amérique... Il y vécut... comme il avait vécu ici. L'argent qu'il avait
emporté fut bientôt dévoré. Il eut de nouveau recours à son frère... Ah!
le misérable avait compris que Jacques avait fait tant de sacrifices à
l'honneur du nom, et, quand mon mari lui refusa l'argent qu'il
demandait, il se servit de cette arme qu'il savait sûre... Alors
commença le plus odieux, le plus épouvantable chantage: Édouard menaça
son frère de revenir à Paris... Aller au bagne en France ou mourir de
faim en Amérique, il aimait mieux le bagne ici, disait-il, et Jacques a
cédé une première fois... Il l'aimait, malgré tout, c'était son frère
unique... Tu sais, quand on a montré à ces gens-là une faiblesse, on est
perdu... Cette menace de revenir avait réussi. L'autre en a usé jusqu'à
extorquer des sommes dont tu ne te fais pas une idée.... Il y a des
années que dure cette abominable exploitation, mais je ne la sais, moi,
que depuis la guerre... Je voyais mon mari si triste, si triste. Je
sentais qu'un chagrin le rongeait, et puis, un jour, il m'a tout dit...
Le croirais-tu? C'était pour moi qu'il avait peur... Que veux-tu qu'il
me fasse? lui demandais-je.--Ah! il est capable de tout pour se venger,
me répondait-il... Et puis, il me voyait si tourmentée moi-même de ses
mélancolies!... Je l'ai tant supplié qu'il a résisté à la fin. Il a
refusé net tout secours nouveau. Nous n'avons plus entendu parler du
misérable pendant quelque temps... Il a tenu sa menace, il est à
Paris!...
J'avais écouté ma mère avec une attention croissante. À toute époque de
ma vie, moi, qui n'avais pas les mêmes illusions qu'elle sur la
sensibilité de mon beau-père, je me serais étonné de l'influence étrange
exercée par ce frère déshonoré. Il y a des fléaux semblables dans trop
de familles pour que le monde n'ait pas intérêt à séparer les uns des
autres les divers représentants d'un même nom. Energique et violent
comme je le connaissais, je me serais demandé pourquoi M. Termonde
pliait sous la menace d'un scandale qu'il devait estimer à sa juste
valeur. Puis j'aurais expliqué cette faiblesse par des souvenirs
d'enfance, par une promesse faite à des parents à leur lit de mort. Mais
dans la disposition d'âme où je me trouvais, avec les soupçons que je
nourrissais depuis des semaines, il n'était pas possible qu'une autre
pensée ne se présentât point à moi. Et cette pensée grandissait,
grandissait, prenait corps. Mes yeux exprimèrent sans doute l'épouvante
subite que me donna l'éclair de cette idée soudaine. Car ma mère
s'interrompit de sa confidence pour me dire:
--Est-ce que tu te sens mal, André?...
--Non, eus-je la force de répondre, c'est de vous avoir surprise à
pleurer tout à l'heure qui m'a donné un coup. Cela va passer...
Elle me crut. Elle venait de me voir si bouleversé de son émotion. Elle
m'embrassa tendrement, et je la priai de continuer son récit. Elle me
dit alors que la semaine précédente un étranger avait demandé à voir mon
beau-père, venant de la part d'un de leurs amis de Londres. On l'avait
introduit dans ce même hall et devant elle. Aussitôt que M. Termonde
avait aperçu cet homme, elle avait deviné, à son agitation
extraordinaire, que c'était Édouard. Les deux frères s'étaient enfermés
dans le cabinet de travail. Elle était restée là, elle, morte d'anxiété,
entendant par minutes les voix qui grondaient sans pouvoir distinguer
les paroles. Le frère était sorti enfin par le hall, et l'avait regardée
en passant, avec des yeux qui l'avaient glacée de terreur.
--Et le soir même, dit-elle encore, Jacques prenait le lit...
Comprends-tu mon désespoir à présent?... Ah! ce n'est pas notre nom qui
m'importe à moi... Je m'épuise à le lui répéter: qu'est-ce que cela
nous fait? Est-ce que cette boue peut nous salir?... Mais sa santé!...
Le médecin dit que chaque émotion violente est pour lui un verre de
poison... Ah! s'écria-t-elle, il me le tuera...
Ce cri, qui me révélait une fois de plus la profondeur de sa passion
pour mon beau-père, l'entendre à cette minute, et penser ce que je
pensais!
--Vous l'avez vu? demandai-je sans presque me rendre compte de mes
propres paroles.
--Mais puisque je te dis qu'il a passé là,--et elle me montrait la place
du tapis, avec la terreur peinte sur son visage.
--Et vous êtes sûre que c'était son frère?
--Jacques me l'a dit le soir, fit-elle; mais je n'avais pas besoin de
cela, je l'aurais reconnu aux yeux... Comme c'est étrange! Ces deux
frères si différents, Jacques si fin, si distingué, une âme si noble...
Et lui ce gros, ce lourd personnage ignoble, commun, un abominable
scélérat... ils ont le même regard...
--Et sous quel nom est-il à Paris?
--Je ne sais pas, répondit-elle, je n'ose plus en parler. S'il savait
que je te l'ai dit... avec ses idées?... Mais quoi, petit, tu l'aurais
toujours appris un jour?... Et puis, ajouta-t-elle avec fermeté, il y a
longtemps que je t'aurais parlé de ce triste secret, si j'avais osé...
Tu es un homme, toi, et tu n'es pas retenu par ce scrupule excessif de
l'affection fraternelle. Conseille-moi, André, que faut-il faire?
--Je ne vous comprends pas, lui répondis-je.
--Oui, reprit-elle, il doit y avoir un moyen de prévenir la police et de
le faire arrêter sans qu'on en parle dans les journaux ni ailleurs...
Jacques ne voudrait pas, lui, parce que c'est son frère... Mais si nous
agissions, nous, de notre côté?... Je t'ai entendu dire que tu voyais ce
M. Massol, que nous avons connu lors de notre malheur... Si j'allais le
trouver, lui demander conseil? Ah! s'écria-t-elle, je veux que mon mari
vive, je l'aime trop!...
Pourquoi une panique s'empara-t-elle de moi à la pensée qu'elle pourrait
donner suite à ce projet nouveau et s'adresser au vieux juge
d'instruction,--moi qui n'avais pas osé retourner chez lui depuis la
mort de ma tante, de peur qu'il ne devinât mes soupçons, rien qu'à me
regarder? Qu'entrevoyais-je donc avec tant de netteté, pour que je me
misse à la supplier au nom même de cet amour qu'elle portait à son
mari?
--Vous ne ferez pas cela, lui disais-je, vous n'en avez pas le droit...
Il ne vous pardonnerait pas et il aurait raison... Ce serait le trahir.
--Le trahir, dit-elle... ce serait le sauver!...
--Et si l'arrestation de son frère lui portait un coup nouveau?... Si
vous le voyiez malade, plus malade à cause de ce que vous auriez
fait?...
J'avais trouvé le seul argument qui pût la convaincre. Étrange ironie du
sort! Je la calmai, je lui persuadai de ne pas agir, moi qui venais de
concevoir soudain cette monstrueuse hypothèse:--que l'exécuteur du
crime, l'instrument docile entre les mains de mon beau-père, avait été
ce frère infâme, qu'Édouard Termonde et Rochdale ne faisaient qu'un.--Ô
vision terrible!...