XIII

Ai-je été un lâche? Quand je songe à ce que j'ai pu accomplir, de cette

même main qui tient la plume, il faut bien que je me réponde: «Non.»

Comment expliquer, alors, que ces toutes premières scènes, celle où

j'avais essayé de torturer mon beau-père dans son cabinet de travail en

lui parlant des crimes commis à plusieurs et du danger des

complicités;--celle au chevet de son lit, où je lui avais dit en le

regardant: «non, M. Massol ne vous a pas oublié»;--celle dans mon propre

appartement où je lui avais mis en main les lettres accusatrices:--oui,

comment expliquer que ces trois scènes aient été suivies de tant de

journées d'inaction? Je me suis reproché cruellement de n'avoir rien su

trouver pendant des mois, qui me donnât enfin la sensation de la vérité.

Ah! la preuve qu'on étreint, qu'on regarde en face, qu'on a auprès de

soi, comme une personne, c'est le hasard qui me l'a fournie. Ce n'est

pas moi qui l'ai arrachée des ténèbres où elle gisait. Mais était-ce ma

faute? Du moment que mon beau-père avait trouvé en lui assez d'énergie

pour ne pas succomber au premier assaut, le plus soudain, le moins

attendu, que me restait-il, qu'à veiller, épiant les moindres indices,

et aussi à creuser le fond et le tréfonds de son caractère? J'en

revenais à mon raisonnement primitif: puisque les données matérielles

m'échappaient, ramasser du moins toutes les raisons morales de croire

plus ou de croire moins à la probabilité du crime compliqué dont

j'accusais cet homme dans ma pensée. Cela supposait qu'au rebours de mes

habitudes anciennes je vécusse beaucoup dans la maison de ma mère. Cette

intimité aurait dû nous être, à M. Termonde et à moi, un intolérable

supplice. Comment me supportait-il, se sentant soupçonné de la sorte? Et

moi, comment supportais-je sa présence, le soupçonnant ainsi que je le

faisais? Eh bien! non... J'avais certes la morsure d'une vipère au coeur

lorsque je le voyais auprès de ma mère, installé dans la sécurité de ce

luxe et de cette tendresse, aimant sa femme, aimé d'elle, respecté de

tous et que je me disais:

--Si cet homme pourtant est un assassin, un lâche, un ignoble

assassin?...

Et je le voyais tel qu'il aurait dû être, livide, les cheveux coupés,

les mains liées, marchant vers l'échafaud dans le froid de l'aube, avec

l'agonie de l'expiation dans les prunelles, et, devant lui, le couteau

de la guillotine, noir sur le ciel pâle... Au lieu de cela:

«Souffres-tu, ami?...--Mon Jacques, pour quelle heure as-tu demandé la

voiture?...--Couvre-toi bien...--Qui aurons-nous à dîner mercredi?...»

C'était le jour où ils recevaient leurs amis, pendant l'hiver et jusqu'à

la fin du printemps. La voix douce de ma mère parlait ainsi, et la

constatation de leur vie à deux me crucifiait, mais l'attrait de savoir

était plus fort que cette douleur. Mes soupçons s'exaltaient jusqu'au

délire, et ils aboutissaient à un irrésistible besoin de le tenir, lui,

sous mes yeux, de lui infliger le tourment de ma présence. Il s'y

prêtait avec une facilité complaisante qui m'étonnait toujours.

Subissait-il des sensations analogues aux miennes? Aujourd'hui que tous

les mystères sont dévoilés et que je sais la part qu'il avait prise à

l'horrible complot, je comprends que j'exerçais sur lui une attraction

torturante. L'idée fixe du meurtre accompli le suppliciait, et je

faisais partie vivante de cette idée fixe, comme il faisait partie

vivante de ma continuelle, de ma sinistre rêverie. Il ne pouvait plus

penser qu'à moi, comme je ne pouvais plus penser qu'à lui. Notre haine

nous attirait l'un vers l'autre, comme un amour. Séparés, la tempête des

imaginations folles se déchaînait, trop furieuse. Du moins il en était

ainsi pour moi, et sa présence, qui m'était si douloureuse, calmait en

même temps les espèces d'ouragans intérieurs qui, loin de lui,

m'emportaient d'une extrémité à l'autre du possible. À peine étais-je

seul que les projets insensés tourbillonnaient en moi. Je me voyais lui

sautant à la gorge, lui criant: «Assassin...» et le contraignant

d'avouer, par la violence. Je me voyais déterminant M. Massol à

reprendre, pour mon compte, l'instruction jadis abandonnée, et ce

dernier arrivant au boulevard de Latour-Maubourg avec les données

nouvelles que je lui aurais fournies. Je me voyais soudoyant deux ou

trois coquins, enlevant mon beau-père et l'internant dans quelque

maison isolée de la banlieue, jusqu'à ce qu'il eût confessé le crime. Ma

raison s'en allait dans ces divagations auxquelles m'entraînait l'excès

de mon désir, avivé encore par le sentiment de mon impuissance. Et lui

aussi, quand je n'étais pas là, devait traverser des heures pareilles,

former mille plans divers et y renoncer. Il se demandait: «Que

sait-il?...» se répondant selon les heures: «Il sait tout, il ne sait

rien...--Que fera-t-il?...» et, tour à tour, concluant que je ferais

tout, que je ne ferais rien. Lorsque nous étions ensemble, au contraire,

en face l'un de l'autre, la réalité s'imposait à nous et détruisait tant

de chimères. Nous restions là tous les deux, à nous étudier, comme deux

bêtes qui vont s'affronter, mais aussi chacun de nous deux comprenait

exactement où l'autre en était. Nous ne pouvions montrer pleinement, ni

lui sa défiance, ni moi mes soupçons. Nous constations que nous n'avions

pas avancé d'une ligne depuis notre première causerie à mon retour de

Compiègne. Et pour ma part, cette évidence, tout en me désespérant,

m'apaisait un peu, elle soulageait ma conscience du reproche que je me

faisais trop souvent, de demeurer là, inefficace. Que pouvais-je?

Tristes souvenirs que ceux de cette époque, de ces longs mois qui se

passèrent ainsi; de ce février, de ce mars, de cet avril! Oui, jusqu'au

mois de mai de cette année 1879, je vécus cette vie étrange, voyant mon

beau-père quasi chaque jour, en proie, lorsqu'il n'était pas là, aux

pires orages de l'imagination, et, quand il était là, m'ensanglantant le

coeur à cette cruelle présence. Mon champ d'action était circonscrit à

l'étude minutieuse de son caractère, et, cette action-là, j'en usais du

moins, et j'en abusais, me livrant à l'anatomie de son être moral, avec

une ardeur de curiosité, tantôt déçue et tantôt satisfaite, suivant que

j'étreignais ou non quelques détails significatifs. Je m'attachais aux

plus petits de préférence, comme plus involontaires, par suite comme

moins susceptibles de tromper, comme plus capables de me renseigner sur

les arrière-replis de cette nature.... Nous montions à cheval, au Bois,

le matin, plusieurs fois par semaine et, ensemble, contrairement à nos

habitudes d'autrefois. Il venait me prendre, ou bien nous nous

rencontrions, sans nous être donné rendez-vous, attirés l'un vers

l'autre par l'instinct de notre passion commune. Tandis que nous

allions, causant de choses indifférentes, je le regardais manoeuvrer son

cheval d'une façon si dure, qu'à chaque promenade, et quoique excellent

écuyer, il courait le risque d'être jeté à terre. Il avait le goût des

bêtes difficiles, et, avec cela, des passages de férocité froide, où il

brutalisait l'animal presque cruellement. Ce qu'il faisait ainsi avec

les chevaux, despotique, injuste, implacable, je songeais en moi-même

qu'il l'avait fait avec la vie, pliant toutes les choses et tous les

êtres, autour de lui, à sa volonté. Rancunier à l'excès, au point

d'avouer qu'il ne pouvait pas attacher de sens au mot «pardon», il

s'était taillé dans le monde une situation à part, peu aimé, très

redouté, reçu dans les salons du plus difficile accès. Sous les

apparences d'une correction parfaite, il cachait une énergie extrême et

qui s'était montrée pendant la guerre. Il s'était battu sous Paris,

admirablement. À propos de sa tenue à cheval, j'arrivais ainsi aux

inductions les plus éloignées de ce point de départ. Sa violence innée

me le faisait juger capable de tout pour satisfaire ses passions.

J'apercevais, dans le courage déployé par lui en 1870, une espèce de

contrat passé avec lui-même, comme une réhabilitation de sa personne à

ses propres yeux, au cas où il aurait réellement commis le crime.

D'autres fois je me demandais si ce courage n'avait pas été tout

simplement la mise en oeuvre de cet instinct de férocité que je

constatais en lui, ou bien un débouché offert au fond de désespoir sur

lequel je le sentais vivre, dans son décor de bonheur. Mais d'où venait

ce désespoir? Était-ce uniquement d'une santé détruite?... J'examinais

alors sa physiologie, pendant que je galopais à son côté, cherchant une

correspondance entre la construction de son corps et les équivoques

indices fournis par les livres spéciaux sur l'aspect extérieur des

criminels: il avait le buste trop fort pour ses jambes, les bras trop

développés, une expression facilement dure de la mâchoire inférieure, et

le pouce un peu trop long. Ce dernier détail occupait une place d'autant

plus importante dans ma pensée, que mon beau-père avait l'habitude de

fermer la main, ce pouce en dedans, comme pour le cacher. Je me rendais

bien compte que je ne pouvais rien tirer de positif de pareilles

remarques, je les rejetais comme puériles, et aussitôt je les reprenais,

afin de les compléter par d'autres qui donnassent une valeur aux

premières. C'est ainsi que, toujours galopant le long des allées du

bois, je creusais l'hérédité de M. Termonde. Son aïeul maternel s'était

tiré un coup de pistolet; son frère, à lui, s'était noyé, après avoir

mangé sa fortune, pris du service, et déserté dans des circonstances

honteuses. Il y avait du tragique dans cette famille. Que de fois,

tandis que nous chevauchions botte à botte, tous deux silencieux, ai-je

roulé ces mornes et folles pensées dans ma tête, et de pires encore!...

Nous revenions. Quelquefois j'allais déjeuner chez ma mère, ou j'y

passais aussitôt après mon rapide repas, pris solitairement dans ma

petite salle à manger de l'avenue Montaigne, qui donnait sur le tir de

Gastine-Rainette, et le claquement des balles sur les tôles qui

m'arrivait même à travers les fenêtres fermées ne s'associait que trop

bien à ma sombre humeur.--Il était très rare que M. Termonde et moi

fussions en tête-à-tête durant mes visites au boulevard de

Latour-Maubourg. Que m'importait maintenant? S'il était le criminel que

je m'obstinais à poursuivre, il était prévenu, et je n'avais plus la

chance de lui arracher son secret par surprise. J'aimais beaucoup mieux

l'étudier pendant qu'il causait, et, au cours de ces causeries soutenues

devant moi avec l'un ou l'autre, je constatais combien sa maîtrise de

lui-même était entière. Dans mon enfance et ma première jeunesse,

j'avais haï ce pouvoir de se dominer si complètement que je sentais

être le sien, tandis que moi j'étais si fou, si naturellement victime de

ma sensibilité nerveuse, si incapable du sang-froid qui masque de calme

les violentes émotions. À présent, ce m'était une sorte de joie

d'observer la profondeur de son hypocrisie. Il avait une telle habitude,

presque une telle manie de la dissimulation, qu'il se taisait des

moindres événements de sa vie, même à sa femme. Jamais il ne disait ni

ses visites, ni les gens qu'il avait rencontrés, ni ses lectures, ni ses

projets. Manifestement, il s'était dressé à prévoir les conséquences les

plus éloignées de chaque phrase qu'il prononçait. Une surveillance de

soi aussi continue, dans une vie d'apparence si aisée, si unie, avait

quelque chose de trop étrange pour que cet homme ne donnât pas, même aux

indifférents, une impression de personnage énigmatique. En ajustant

ensemble les diverses pièces de ce caractère, et rapprochant cette

dissimulation de la frénésie passionnée que j'avais observée en lui, il

m'apparaissait, à moi, comme un être infiniment dangereux. Il

questionnait beaucoup et parlait très posément, très sobrement, à moins

qu'il ne fût dans un certain état singulier comme l'après-midi de notre

promenade en voiture, où il semblait s'étourdir du flot de ses paroles.

Alors il ricanait nerveusement, et découvrait des théories presque

cyniques ou des particularités d'esprit qui me faisaient, moi,

frissonner. Il avait par exemple une connaissance extraordinaire de

toutes les questions relatives à la médecine légale. À l'occasion d'un

procès retentissant qui se jugeait cet hiver-là, et au cours d'une

discussion très animée à laquelle prenaient part plusieurs personnes, il

lui échappa de citer la date du jour où fut arrêté le célèbre docteur La

Pommeraie. Je vérifiai le chiffre, il était exact. Quelle étrange

préoccupation des choses du crime et qui concordait trop bien avec

certaines données que je devais à mes entretiens avec M. Massol!

N'était-ce pas l'obsédante, l'unique pensée que le vieux juge prétendait

avoir observée chez la plupart des meurtriers, qui les amène à retourner

sur les lieux où ils ont tué, à revenir auprès du cadavre de leur

victime pour le regarder lorsque le cadavre est exposé dans un lieu

public, à rechercher ceux qui les soupçonnent, à lire minutieusement les

journaux où il est parlé de leurs forfaits, à suivre les affaires où

l'on poursuit des actes pareils au leur?... À d'autres heures, mon

beau-père tombait dans ces silences terribles dont rien ne le tirait,

fumant, fumant... Un cigare alors succédait à un autre, malgré toutes

les défenses du médecin, sans interruption aucune. Le tabac le jour, la

morphine la nuit,--quelle souffrance essayait-il donc de tromper avec

cet abus de stupéfiants? Étaient-ce les tortures de sa maladie, ou les

autres, celles que j'imaginais quand je me livrais à mes tragiques

hypothèses? Il avait aussi des instants d'une lassitude telle que même

ma présence le laissait indifférent,--les lassitudes d'un homme arrivé à

l'extrémité de ce qu'il peut supporter de douleur, et dont l'âme se

refuse à sentir, pour avoir trop senti. Je le surpris ainsi deux ou

trois fois, seul, dans la demi-obscurité de la nuit commençante, si

profondément abîmé dans sa fatigue, qu'il ne prenait pas garde à moi qui

m'asseyais en face de lui, et le regardais sans rien dire moi-même.

J'étais tenté de lui crier: «Avoue, avoue, mais avoue donc enfin!...» Et

je n'aurais pas été surpris qu'il se rendît, qu'il laissât s'échapper

son secret, qu'il me répondît: «C'est vrai...» C'est alors aussi que je

sentais l'inanité des petits faits que j'avais ramassés si

soigneusement. Et s'il n'était pas coupable?... Je me taisais, en proie

à cette fièvre de doute qui me rongeait depuis des semaines, et il

finissait, lui, par sortir de son silence pour me parler de ma mère. Il

évoquait de nouveau cette image entre nous. Pourquoi?... Y pensait-il

avec tant d'émotion parce qu'il se croyait très malade et sur le point

de la quitter à jamais? Voulait-il se défendre contre moi avec ce

bouclier devant lequel je reculerais toujours, il le savait bien?

Était-ce une supplication de lui éviter, à elle, une suprême douleur?

Oui, c'était cela plutôt que tout le reste. Avec sa bravoure native et

sa violence, il n'aurait pas supporté l'outrage de mes yeux fixés sur

lui, les allusions atroces de certaines de mes phrases, la menace

continue de ma présence, s'il n'avait point voulu à tout prix épargner à

ma mère une scène entre nous, quoiqu'il fut bien sûr que de cette scène

ne jaillirait aucune preuve certaine... Mais qu'il fut seulement accusé

de cela devant elle, non, il préférait souffrir comme il souffrait. Car

il l'aimait. Si intolérable que ce sentiment pût me paraître, il fallait

bien que je l'admisse, même dans l'hypothèse du crime,--surtout dans

cette hypothèse. Et alors je comprenais que, malgré notre haine, nous

nous trouvions devoir agir en commun pour ne pas toucher au bonheur de

cette créature qui nous était si chère à tous les deux. La différence

était pourtant grande entre nous. Que je fusse attaché à ma mère, il

pouvait en éprouver une impression d'ombrage et de jalousie, mais non

pas ce frisson d'horreur qui me saisissait quand je songeais qu'il

l'aimait autant que moi, et qu'il en était aimé... peut-être avec le

sang de mon père sur la conscience!

Il l'aimait!... C'était pour elle qu'il avait acheté la main d'un autre

et fait répandre ce sang, et c'était elle qui devait causer sa perte,

elle qui se mouvait entre nous deux avec ce même regard de tendresse

heureuse dont elle nous avait enveloppés l'un et l'autre, le soir où

elle m'avait vu assis au chevet de son mari malade et où son sourire

s'était fait si tendre pour lui et pour moi:--le même sourire! Les

efforts qu'il faisait pour entretenir la sécurité dans ce coeur de femme

devaient tourner à sa ruine. Oui, toutes les précautions prises par lui,

en vue de parer aux éventualités qu'il croyait possibles, furent le

principe même de cette ruine, depuis ses savantes confidences à la douce

créature jusqu'à la menteuse affection qu'il me témoignait devant elle.

Si nous n'avions pas fait semblant, lui et moi, de nous aimer, elle ne

m'aurait jamais parlé comme elle me parla, je n'aurais jamais su d'elle

ce que j'ai su et qui a terminé si brusquement le duel silencieux auquel

s'usait mon impuissante énergie... Y a-t-il donc une fatalité, ainsi que

l'ont pensé certains hommes, ceux-là même qui ont, comme Bonaparte,

manié le plus vigoureusement les choses réelles? Ce que je comprends, à

regarder ma vie par delà des événements accomplis, c'est qu'il existe

une logique profonde des situations et des caractères, et cette logique

développe toutes les conséquences de nos actions jusqu'à leur terme, si

bien que la réussite même de nos criminels projets emporte avec elle de

quoi nous briser un jour. Quand j'y songe avec un peu de suite, et

comment ce fut d'elle, de cette femme tant aimée par lui, que me vint le

suprême indice, que je n'espérais pas, et la certitude après laquelle je

ne pouvais plus reculer, un vertige de terreur m'envahit, comme si le

grand souffle de la destinée passait sur mon front. Oui, cela

m'épouvante, parce que j'ai aussi du sang sur les mains, et cela me

rassure en même temps, parce que je me dis que j'ai été l'ouvrier d'une

oeuvre inévitable, l'esclave nécessaire d'un maître invisible... Pauvre

mère! Si tu avais su? Toi aussi, tu fus donc l'instrument meurtrier du

sort, mais un instrument aveugle, comme le couteau qui tue et qui ne le

sait pas. Au lieu que moi, j'ai vu, j'ai su, j'ai voulu... Ah! j'ai eu

jusqu'à présent la force de tenir le pacte fait avec moi-même, celui de

confesser mon histoire simplement, détail par détail, et sans me

juger... Et voici qu'à l'approche de la scène qui détermina la nouvelle

et dernière période du drame de ma vie, mon âme hésite. Lâche! lâche!

lâche!... Le rêve me saisit de nouveau, cette espèce de stupéfaction que

ce soit mon histoire à moi, que j'aie agi comme j'ai agi, que j'aie cela

sur ma mémoire... Non, je me suis donné ma parole, je continuerai. Oui,

j'ai commis l'acte, de cette main qui tient ma plume. Oui, j'ai du sang,

du sang, une ineffaçable tache, là, sur ces doigts qui tremblent, mais

il faudra bien qu'ils m'obéissent et qu'ils écrivent l'histoire jusqu'au

bout.

André Cornélis · 第 19 / 35 题