XV

La nuit que je passai après cette conversation est restée dans mon

souvenir comme la plus tourmentée que j'aie dû subir,--et cependant que

j'en ai connu de ces insomnies, de ces luttes, dans l'universel sommeil

autour de moi, avec une pensée qui me tenait éveillé moi-même et me

rongeait le coeur!... J'étais pareil au prisonnier qui a sondé toutes les

places de son cachot, les murailles, le plancher, le plafond, et qui,

étreignant pour la centième fois les barreaux de sa fenêtre, sent une de

ces tiges de fer se desceller sous la pression. À peine s'il ose croire

à cette fortune, et il s'assied à terre, rendu comme fou par la seule

possibilité de la délivrance apparue à son esprit. Depuis si longtemps,

j'étais là, comme verrouillé dans mon angoisse, me heurtant de toutes

parts à d'invincibles barrières et, tout d'un coup, quelle perspective

s'offrait devant moi!... «Du sang-froid», me disais-je, en marchant d'un

bout à l'autre de mon fumoir où je m'étais retiré, sans avoir touché au

repas que m'avait servi mon valet de chambre. Le soir était venu, puis

la nuit noire; l'aube arriva, puis le grand jour; et j'étais encore là,

qui essayais d'y voir clair dans le tourbillon d'hypothèses nouvelles

qu'un événement par lui-même si simple,--mais avec l'état de crise aiguë

de soupçons où je me trouvais il n'y avait plus d'événements

simples,--venait de soulever en moi... J'étais déjà trop habitué à ces

tempêtes intimes, pour ne pas savoir que le seul moyen de salut consiste

à s'attacher aux faits positifs comme à des rocs solides et qui ne

bougent pas. Dans le cas actuel, ces faits positifs se réduisaient à

deux:--je venais d'apprendre, premièrement, qu'il existait un frère de

M. Termonde, qui passait pour mort et dont mon beau-père ne parlait

jamais;--secondement, que ce frère, déshonoré, proscrit, ruiné, sans

état-civil, exerçait sur son frère, riche, honoré, irréprochable, une

dictature de terreur. De ces deux faits, le premier s'expliquait de

soi. C'était tout naturel que Jacques Termonde ne démentît point la

légende de suicide imaginée par lui-même et qui jadis avait sauvé

l'autre du bagne. Il n'est jamais agréable de reconnaître pour son plus

proche parent, un voleur, un faussaire et un déserteur... Mais ce n'est

qu'un désagrément cruel. Il n'en allait pas ainsi du second fait. La

disproportion était trop forte entre cette cause avouée par mon

beau-père et le résultat d'épouvante produit sur lui. L'empire d'Édouard

Termonde sur son frère ne se justifiait point par la menace d'un retour

sans autre conséquence qu'un scandale de monde aussitôt étouffé. Ma mère

pouvait se contenter de cette raison-là, elle, au regard de qui son mari

était un grand coeur, une belle âme, mais non pas moi... L'idée me vint

de consulter le Code de justice militaire. J'y trouvai à l'article 184

que la prescription du délit de désertion ne commence à courir que du

jour où l'insoumis atteint quarante-sept ans. Vraisemblablement Édouard

Termonde tombait encore sous le coup de la loi. Est-ce que le désir

d'épargner à ce frère infâme un châtiment disciplinaire pouvait

justifier chez mon beau-père une si longue faiblesse et dans des

conditions d'inquiétude semblable? J'apercevais une autre raison à cet

empire, quelque ténébreux, quelque effrayant lien de complicité entre

les deux hommes. Je venais de penser que peut-être Jacques Termonde

avait employé son frère à tuer mon père. Et si cela était, si l'assassin

possédait quelque preuve de cette complicité? Sans doute il se trouvait

les mains liées à l'égard des magistrats, mais c'était de quoi éclairer

ma mère, par exemple, et cette menace devait suffire à faire trembler un

mari aimant, à mater son féroce orgueil?

«Du sang-froid, me répétais-je, du sang-froid.» Et je mettais toute ma

force à reprendre les données physiques et morales que je possédais sur

le crime. Il s'agissait, pour moi, de chercher si un point, un seul

point demeurait obscur avec l'hypothèse de l'identité de Rochdale et

d'Édouard Termonde. Les témoignages s'étaient accordés à représenter

Rochdale comme grand et fort, ma mère m'avait dépeint Édouard Termonde

comme gros et lourd. Il y avait quinze ans de distance entre l'assassin

de 1864 et le noceur vieilli de 1879, mais rien qui empêchât que ce ne

fût le même personnage. Ma mère avait insisté sur la couleur des yeux

d'Édouard Termonde, bleus et pâles comme ceux de son frère. Or, le

concierge de l'hôtel Impérial avait, dans sa déposition, que je savais

par coeur pour l'avoir si souvent relue, signalé la nuance très bleue et

très claire des prunelles du soi-disant Rochdale. Il avait remarqué ce

détail à cause du contraste des yeux avec le ton bistré du visage.

Édouard Termonde s'était réfugié en Amérique, au lendemain de son faux

suicide, et qu'avait dit M. Massol? Je l'entendais encore me répéter,

avec sa voix flûtée et le geste méthodique de sa main: «Un étranger, un

Américain ou un Anglais, peut-être un Français établi en Amérique...»

D'impossibilité matérielle, je n'en trouvais pas. Et d'impossibilité

morale? Pas davantage. Afin de mieux m'en convaincre, je reprenais

l'histoire du crime au moment même où la correspondance de mon père se

faisait explicite sur le compte de Jacques Termonde, c'est-à-dire en

Janvier 1864. Pour dégager mon jugement de toute impression de haine

personnelle, je supprimais les noms dans ma pensée. Je ramenais cette

sinistre aventure, dont j'avais tant souffert, à la sécheresse d'une

anecdote abstraite... Un homme est éperdûment amoureux de la femme d'un

de ses amis intimes. Cet homme sait cette femme profondément,

absolument honnête; si elle était libre, elle l'aimerait, il le sent,

il le voit; mais, n'étant pas libre, elle ne sera jamais, jamais, à lui.

Cet homme est doué du tempérament qui fait les criminels: une violence

effrénée dans les passions, aucun scrupule, une volonté despotique,

l'habitude de tout briser devant son désir. Il s'aperçoit que son ami

devient jaloux. Encore quelque temps, et la porte de la maison lui sera

fermée. Comment cette pensée ne lui viendrait-elle pas: si le mari

disparaissait, cependant?... Ce rêve de la mort de celui qui fait seul

obstacle à son bonheur trouble la tête de cet homme, une fois, deux

fois. Il la tourne et la retourne, cette idée fatale, il s'y accoutume.

Il en arrive au: «Si j'osais», point de départ des scélératesses les

plus affreuses. L'idée se précise devant son esprit. Il conçoit qu'il

pourrait faire tuer celui qu'il hait maintenant et dont il se sent haï.

N'a-t-il pas, très au loin, un frère misérable dont tout le monde ignore

non seulement le domicile actuel, mais jusqu'à l'existence? Quel

admirable ouvrier de meurtre que ce frère dépravé, besogneux, infâme,

qu'il tient à sa dévotion par les secours d'argent qu'il lui envoie!...

Et la tentation s'accroît toujours. Une heure sonne où elle est plus

forte que tout le reste. Cet homme résolu à jouer cette partie suprême

appelle à Paris son frère... Comment? Par une ou deux lettres qui font

miroiter aux yeux du drôle l'espérance d'une énorme somme à gagner, en

même temps qu'elles mettent comme condition à cette espérance un mystère

absolu dans le voyage. L'autre accepte. Il débarque en Europe après

avoir multiplié autour de lui les précautions. Quoi de plus aisé?... Ce

failli de la vie n'a point de parents, point de relations; il mène,

depuis des années, une existence anonyme et de hasard... Voici les deux

frères face à face... Jusque-là rien que de logique, rien que de

conforme aux étapes possibles d'un projet de cet ordre.

J'en arrivais à l'exécution, et je continuais à raisonner de même, d'une

manière impersonnelle. Le frère riche propose au frère pauvre le marché

de sang. Il lui offre de l'argent, beaucoup d'argent: cent mille francs,

deux cent mille francs, trois cent mille francs. Quels motifs

empêcheraient le misérable d'accepter? Les idées morales?... Que vaut la

moralité d'un viveur qui a passé du libertinage au vol? Depuis des

années et sous l'influence de mes préoccupations vengeresses, j'avais lu

trop assidument les faits divers des journaux et les comptes rendus des

procès pour ne pas savoir comment on devient meurtrier. Des besoins

d'argent et l'habitude de la débauche, voilà un assassin en

disponibilité. Que de coups de couteau ont été donnés, que de révolvers

mis en jeu, que de gouttes de poison versées dans des verres, avec une

incertitude absolue du gain, parmi les pires conditions de danger,

simplement pour aller, tout à l'heure, dépenser l'argent du meurtre dans

quelque bouge. La crainte de l'échafaud?... Personne ne tuerait alors.

Les débauchés, d'ailleurs, qu'ils s'en tiennent au vice, ou qu'ils

roulent jusqu'au crime, n'ont pas la vision de l'avenir. La sensation

présente est pour eux trop forte. Son image abolit toutes les autres

images, elle absorbe toutes les forces vives du tempérament et de l'âme.

Une vieille mère mourante, des enfants qui ont faim, une femme qui se

désespère,--ces tableaux des conséquences de leurs actes, ont-ils jamais

arrêté les ivrognes, les joueurs et les coureurs de filles? Et pas

davantage les fantômes tragiques du tribunal, de la prison et de la

guillotine, quand, altérés d'or, ils tuent pour s'en procurer.

L'échafaud est loin, la porte du lupanar est au coin de la rue, et le

goujat saigne un rentier, comme un boucher saigne une bête, pour aller

ensuite là-bas, la poche garnie, vers le gros numéro, où il y a de la

crapule assurée. C'est le train quotidien du crime, cela. Pourquoi le

désir d'une débauche plus relevée n'exercerait-elle pas le même attrait

scélérat sur des hommes plus raffinés, mais aussi incapables de noblesse

morale que les chourineurs du cabaret borgne? Ah! c'était une pensée

trop cruelle et que je ne pouvais supporter,--que le sang de mon père

eût payé cela, des soupers dans un restaurant de nuit à New-York... Je

perdais l'énergie de continuer ma déduction froide, et une hallucination

commençait, qui me montrait un cabinet particulier semblable à ceux où

j'avais passé: la table servie, le divan de velours aux ressorts

fatigués, la glace rayée de lettres gravées avec le diamant des bagues,

le piano ouvert où l'on joue des valses canailles, et le Champagne qui

mousse dans les verres, et la fille qui rit, avec sa blanche gorge

dégrafée, ses bas de soie, ses dents de bête, l'odeur des parfums de sa

chair mélangée à l'odeur des mets, du tabac, des vins,--et l'homme à

côté d'elle... «Non, ne mange pas ce souper, ne bois pas ce vin, ne te

laisse pas pétrir par ces mains, ne prends pas cet or. Il y a du sang

sur toutes ces choses... Cet homme qui t'embrasse, qui te désire, qui

t'a payée, est un assassin, un assassin, un assassin!...»

Ma raison se perd, me disais-je, lorsque j'étais là, immobile, le coeur

battant, les yeux fixes, en proie à la même émotion que si j'eusse vu

réellement la scène hideuse, et je la voyais, en effet, dans un éclair.

Je me tournais alors vers le portrait de mon père, je le regardais

longtemps, je lui parlais comme s'il eût pu m'entendre, je le suppliais:

«Aide-moi... Aide-moi...» Et je retrouvais, non pas le calme, mais la

force du moins de reprendre la féroce hypothèse et de la critiquer

détail par détail. Elle avait contre elle, tout d'abord, d'être

invraisemblable comme le cauchemar d'une imagination malade. Un frère

qui emploie son frère à l'assassinat d'un homme dont il veut épouser la

femme!... Bien que la conception et l'offre d'un pareil complot

rentraient dans le domaine des plus extraordinaires fantaisies... «Soit,

me disais-je, mais en matière de crime, il n'y a pas d'invraisemblance.

Par cela seul qu'il se décide au meurtre, l'assassin cesse de se mouvoir

dans le cadre d'habitudes de la vie sociale.» Et vingt exemples se

présentaient à ma mémoire, de forfaits commis dans des circonstances

aussi exceptionnelles, aussi étranges que celles dont je discutais en

ce moment le plus ou moins de probabilité. Une objection surgissait tout

de suite. En admettant que ce crime compliqué fût seulement possible,

comment étais-je le premier à en avoir le soupçon? Pourquoi M. Massol,

le vieux magistrat si fin, si délié, si habile, n'avait-il pas cherché

de ce côté-là une explication du sanglant mystère devant lequel il

s'avouait impuissant? «Eh bien! me répondis-je, M. Massol n'y a point

pensé, voilà tout. La question est de savoir, non si le juge

d'instruction a soupçonné le fait ou non, mais si ce fait en lui-même

est réel ou s'il ne l'est point.» Et puis, quels indices auraient mis M.

Massol sur cette piste? S'il avait étudié à fond le ménage de mon père,

il avait acquis la certitude que ma mère était une très honnête femme.

Il avait vu sa douleur sincère, et il n'avait pas eu, comme moi, entre

les mains, les lettres où mon père avouait sa jalousie et dénonçait la

passion de son faux ami. Est-ce que, d'ailleurs, Jacques Termonde

n'avait pas dû se pourvoir à l'avance d'un alibi sentimental, comme il

s'était prémuni d'un alibi physique, et entretenir à cette époque une

maîtresse affichée? Mais supposons que le juge ait cherché de ce

côté-là, qu'il ait soupçonné dès les premiers jours la félonie de mon

futur beau-père. Il s'agissait de découvrir le complice, puisqu'en tout

état de choses la présence de M. Termonde chez nous à l'heure du meurtre

était un fait avéré. M. Massol est arrivé à penser au frère disparu,

soit. Où trouver les traces de ce frère? Où et comment? Si Édouard et

Jacques ont été complices dans le crime, leur premier soin n'a-t-il pas

dû être d'imaginer un moyen de correspondance qui défiât la surveillance

de la police? N'ont-ils même pas cessé, pour un temps, tout commerce de

lettres? Qu'avaient-ils à se communiquer? Édouard tenait l'argent du

meurtre, Jacques s'occupait d'achever de conquérir le coeur de ma mère...

«Soit encore, reprenais-je; mais si M. Massol manquait du document

essentiel, s'il ignorait la passion de Jacques Termonde pour la femme de

l'assassiné,--ma tante, elle, savait cette passion, elle avait en mains

la preuve indiscutable des défiances de mon père, comment n'avait-elle

pas pensé ce que je pensais à l'heure présente?...» Et qui m'assurait

qu'elle ne l'eût pas pensé? Les soupçons l'avaient dévorée, elle aussi;

elle avait vécu, elle était morte parmi eux. Seulement elle y avait

évidemment mêlé ma mère, incapable de lui pardonner les souffrances d'un

frère qu'elle adorait. Agir contre ma mère, c'était agir contre moi.

Cela, elle se l'était interdit à jamais. L'eût-elle osé, comment

fût-elle sortie du domaine des vagues inductions, puisqu'elle ne pouvait

ni douter, elle non plus, de l'alibi de mon beau-père, ni rien savoir de

l'existence actuelle d'Édouard Termonde?... Non, que je fusse le premier

à expliquer l'assassinat de mon père comme je faisais, cela prouvait

uniquement que je possédais des données nouvelles sur les alentours du

crime, et non pas que les hypothèses fondées sur ces données fussent

insensées.

D'autres objections se présentaient. Si mon beau-père avait employé son

frère à cette besogne d'assassinat, comment avait-il révélé à sa femme

l'existence de ce frère? La réponse à cette question s'offrait

d'elle-même. Si le crime avait été commis dans ces conditions de

complicité, une seule preuve pouvait en demeurer, à savoir les deux ou

trois lettres écrites par Jacques Termonde à Édouard pour l'appeler en

Europe et lui tracer son itinéraire. Ces lettres, Édouard les avait

gardées. C'était par elles qu'il devait tenir son frère et par la menace

de les livrer à ma mère. Prévenir cette dernière comme mon beau-père

l'avait fait et dans cette mesure, c'était parer d'avance à cette

menace, au moins en partie. Si jamais l'ouvrier du meurtre se décidait à

livrer le commun secret à la veuve de la victime, devenue la femme de

l'inspirateur de ce meurtre, ce dernier pourrait à tout le moins nier

l'authenticité des lettres, arguer de la confidence ancienne, montrer,

dans la dénonciation, l'infamie d'une atroce vengeance compliquée d'un

faux. Et puis, cette confidence à ma mère n'était-elle pas justifiée par

une autre raison, précisément si le crime avait été commis de la manière

que j'imaginais? Ces remords, dont je croyais mon beau-père torturé,

n'avaient certes pas échappé à l'affection inquiète de sa femme. Elle

n'avait pas eu de peine à démêler dans l'âme de celui qu'elle aimait, et

dont elle se savait aimée, la sombre et fixe présence d'une tristesse

jamais chassée. Que de nuages elle avait dû voir sur ce front, que sa

présence ne dissipait pas! Que de rêveries mornes dans ces yeux, que sa

tendresse ne suffisait point à remplir d'un profond, d'un absolu

bonheur! Qui sait? Elle avait peut-être connu cette jalousie, la pire de

toutes, celle d'une pensée constante et qu'on ne vous dit pas, d'une

émotion étrangère et qu'on vous cache. Et il lui avait révélé une

portion de la vérité, afin de lui épargner, à elle, une certaine sorte

d'inquiétude, afin de s'épargner à lui-même des questions que sa

conscience lui rendait intolérables. Il n'y avait donc pas de

contradiction entre cette demi-confidence faite à ma mère et mon

hypothèse sur la complicité des deux frères... Je comprenais aussi que,

dans cette confidence, il n'avait pas pu insister, au delà d'un certain

point, sur la nécessité du silence à mon égard,--silence qui n'eût

jamais été rompu sans un hasard d'émotion, sans mon insistance

attendrie, sans cette arrivée subite d'Édouard Termonde qui avait

littéralement affolé la pauvre femme... Mais comment expliquer cette

imprudence d'avoir refusé de l'argent à ce frère aux abois et capable de

tout oser? De cela encore, j'arrivais à me rendre compte. C'était avant

la mort de ma tante, à une époque où mon beau-père se jugeait pour

toujours garanti de mon côté. Il se croyait abrité de la justice par la

prescription. Il se sentait malade. Quoi de plus naturel que de désirer

reprendre à tout prix ces papiers qui pouvaient, lui, une fois mort, et

entre des mains scélérates, devenir un moyen de chantage exercé sur sa

veuve et déshonorer sa mémoire dans le coeur de cette femme, aimée

jusqu'au crime? Une négociation pareille ne pouvait être tentée que de

vive voix. Mon beau-père s'était dit que son frère n'exécuterait pas sa

menace sans avoir essayé une dernière tentative. Il viendrait à Paris,

les deux complices se retrouveraient face à face après tant d'années. Ce

serait une nouvelle offre d'argent à faire, mais la dernière et contre

la livraison de la seule preuve capable d'éclairer les ténèbres du

mystère de l'hôtel Impérial. Dans ce calcul, mon beau-père avait omis de

prévoir que son frère arriverait aussi à l'hôtel du boulevard de

Latour-Maubourg, qu'on l'introduirait dans le salon devant ma mère, et

que la secousse trop forte lui donnerait, à lui-même, déjà ébranlé par

de longues angoisses, une crise de sa maladie du foie. Il y a dans les

événements une part d'inconnu qui déjoue les habiletés de nos plus

subtiles prudences. Et quand je songeais que tant de ruse, une si

continuelle surveillance de soi-même et des autres avaient abouti à ce

résultat, je sentais de nouveau le passage sur nous tous du souffle de

la destinée,--à moins que ces hypothèses ne fussent un roman éclos dans

mon cerveau, envahi par la fièvre et par le désir de vengeance qui me

consumait!

Réalité ou roman, ces hypothèses se tenaient là, devant moi qui ne

pouvais pas demeurer sur une ignorance et sur un doute. À l'extrémité

de ces raisonnements divers, dont les uns appuyaient, les autres

combattaient la vraisemblance de ma nouvelle explication du sanglant

mystère, je rencontrais aussi un fait positif:--à tort ou à raison

j'avais conçu la possibilité d'un complot dans lequel Édouard Termonde

aurait servi d'instrument de meurtre à son frère. Quand il n'y eût eu

qu'une chance, une seule contre un millier, pour que mon père eût été

tué de la sorte, je devais suivre cette piste jusqu'au bout, sous peine

de me mépriser comme le dernier des lâches. Le temps était passé des

douloureuses rêveries; il fallait agir, et ici, agir, c'était savoir.

Le matin arrivait parmi ces pensées. Ma lampe, qui avait éclairé cette

veillée funèbre, mêlait sa clarté triste à la pâle lumière de l'aube.

J'ouvris ma fenêtre, je vis la face livide des hautes maisons dans le

jour naissant, et je me jurai solennellement, devant ce réveil de la

vie, que ce jour me verrait commencer de faire ce que je devais, et le

lendemain continuer, et les autres jours, jusqu'à ce que je pusse me

dire: «Je suis certain..» J'eus l'énergie de dompter la tempête de

sensations folles qui s'était déchaînée en moi durant toute la nuit et

de fixer mon esprit sur ce problème: «Existe-t-il un moyen de vérifier

si Édouard Termonde et le soi-disant Rochdale de 1864 ne font qu'un?»

Pour répondre à cette question ainsi posée, je ne pouvais compter que

sur moi seul, sur les ressources de mon intelligence et de ma volonté

personnelles. Je dois me rendre ce témoignage que je n'eus pas une

minute, durant ces cruelles heures, la tentation de me décharger une

fois pour toutes des difficultés de ma tâche tragique en m'adressant à

la justice, comme j'aurais fait, si je n'avais pas tenu compte de la

souffrance de ma mère. Je m'étais dit que jamais elle ne recevrait par

moi ce coup horrible: apprendre qu'elle avait été, quinze ans durant, la

femme d'un assassin. Pour qu'elle ignorât toujours ce drame criminel, il

fallait que la lutte restât circonscrite entre mon beau-père et moi. Et

cependant, si je le trouve coupable? pensais-je... À cette seule idée

qui maintenant n'était plus vague et lointaine, qui pouvait devenir une

vérité indiscutable, aujourd'hui, demain, dans quelques heures, un

projet terrible se dessinait devant les yeux de mon esprit.--Mais je ne

voulais pas regarder de ce côté-là; je me répondais: «J'y songerai plus

tard,» et je me contraignais à porter toutes mes réflexions sur le jour

actuel. Je reprenais mon problème: «Comment vérifier l'identité

d'Édouard Termonde et du faux Rochdale?» Arracher ce secret à mon

beau-père était impossible. Vainement, depuis des mois, j'avais cherché

le défaut de cette cuirasse de dissimulation contre les mailles de

laquelle j'avais brisé, non pas un, mais dix, mais vingt poignards.

J'aurais eu à mon service tous les bourreaux de l'Inquisition que je

n'aurais pas desserré ces lèvres minces, ni extorqué une confidence à ce

visage, si douloureux et si impénétrable à la fois. Restait l'autre.

Mais pour m'attaquer à lui, je devais découvrir, d'abord, sous quel nom

il était caché à Paris et à quelle adresse. Il n'était pas besoin de

beaucoup d'imagination pour apercevoir un moyen assuré de cette

découverte. Il ne suffisait que je me rappelasse les circonstances mêmes

où j'avais appris l'arrivée d'Édouard Termonde à Paris. Pour une raison

ou pour une autre,--souvenir d'une sanglante complicité ou crainte d'un

scandale mondain,--mon beau-père tremblait d'épouvante à la seule idée

du retour de son frère. Ce frère était revenu. Mon beau-père ferait

certainement tous ses efforts pour le décider à partir de nouveau. Il le

reverrait, et pas à l'hôtel du boulevard de Latour-Maubourg, à cause de

ma mère et à cause des domestiques. J'avais donc un procédé sûr pour

savoir la demeure d'Édouard Termonde: je ferais suivre mon beau-père.

De deux choses l'une;--ou bien il donnerait rendez-vous à son frère dans

quelque endroit désert, ou bien il se transporterait au domicile choisi

par l'autre. Dans le second cas, je tenais mon renseignement tout de

suite; dans le premier cas, il suffisait de donner le signalement

d'Édouard Termonde, tel que je l'avais recueilli de la bouche de ma mère

et de le faire suivre aussi, au moment même où il rentrerait chez lui au

sortir de ce rendez-vous. L'espionnage m'a toujours paru quelque chose

d'infâme, et, même à cette minute, je me rendais compte de l'ignominie

de ce traquenard tendu à mon beau-père. Mais, quand on se bat, on ne

choisit pas ses armes. Pour aller au but, que je voyais briller comme un

phare, j'aurais marché sur tout ce qui n'était pas le chagrin de ma

mère... «Eh bien! reprenais-je, une fois que je saurai le faux nom

d'Édouard Termonde et son adresse, que faire?»... Je ne pouvais pas, à

l'imitation de la police judiciaire, mettre main basse sur sa personne

et ses papiers, quitte à le relâcher avec force excuses, une fois la

perquisition finie. Je me souviens d'avoir machiné en pensée vingt plans

successifs, tous plus ou moins ingénieux et tous rejetés. Je finis par

m'attacher de nouveau aux faits. À supposer que cet homme eût tué mon

père, il était impossible que la scène du meurtre ne fût pas demeurée

dans sa mémoire en traits ineffaçables. Il devait donc avoir souvent

revu, dans ses mauvaises heures, le visage de ce mort auquel je

ressemblais tant. Je regardai de nouveau ce visage sur la toile que mon

beau-père avait à peine osé fixer. Je me souvins de la conversation que

nous avions eue dans cette même pièce et de ce que je lui avait dit:

«Croyez-vous que la ressemblance soit suffisante pour que je fasse au

criminel une impression de spectre?»... Pourquoi ne pas utiliser cette

ressemblance? Je n'avais qu'à me présenter à Édouard Termonde

brusquement, et à l'interpeller en même temps de ce nom de Rochdale dont

les syllabes devaient sonner pour lui comme un glas. Oui, c'était cela:

entrer dans sa chambre actuelle, comme mon père était entré dans sa

chambre de l'hôtel Impérial, et le demander par le nom sous lequel mon

père l'avait demandé, en lui montrant le visage même de sa

victime.--S'il n'était pas coupable, j'en serais quitte pour m'excuser

d'avoir frappé à sa porte, comme d'une erreur; s'il était coupable, il

subirait pendant quelques instants un mouvement de terreur, qui

équivaudrait à un aveu. Ce serait à moi de m'emparer de cette terreur

pour lui arracher tout son secret. Quels mobiles pourraient agir sur

lui? Deux sans plus: la crainte de l'expiation et l'amour de l'argent.

Il fallait arriver à lui, armé, avec une forte somme, et lui donner le

choix entre ces deux alternatives: ou bien il me vendrait les quelques

lettres qui lui avaient permis de tyranniser son frère depuis des

années, ou bien je le menacerais de lui brûler la cervelle. Et s'il

refusait de me livrer les lettres? Allons donc... Est-ce qu'un bandit

comme celui-là pouvait hésiter? Soit, il accepterait le marché. Il me

donnerait les papiers qui convainquaient mon beau-père d'assassinat,--et

il s'en irait ainsi, je le laisserais partir comme il était parti de

l'hôtel Impérial, fumant un cigare et payé de sa trahison envers son

frère comme il avait été payé de sa trahison envers mon père!... Oui, je

le laisserais s'en aller ainsi, puisque le tuer de ma main ce serait me

mettre dans la nécessité de tout dévoiler du crime que je voulais à tout

prix cacher. «Ah! ma mère! ce que tu m'auras coûté!...» sanglotais-je.

Et je revenais au portrait du mort et il me semblait que de cette

bouche, que de ces yeux s'échappait un ordre de ne jamais toucher au

coeur de celle que ce mort avait tant aimée,--fût-ce pour le venger!--«Je

t'obéirai,» répondais-je à mon père... et je disais adieu à cette partie

de ma vengeance.--Cela m'était très cruel; c'était cependant possible.

Après tout, éprouvais-je de la haine pour le misérable? Il avait frappé,

c'est vrai, mais comme un instrument servile au bras d'un autre. Ah! cet

autre, je ne le laisserais pas échapper, celui-là, quand je le

tiendrais, lui qui avait conçu, médité, machiné, payé l'attentat, lui

qui m'avait tout volé, depuis la vie de mon père jusqu'à la tendresse de

ma mère, lui, le réel, l'unique coupable. Oui, je le tiendrais, et

j'aurais du loisir pour combiner ma vengeance, pour l'exécuter, sans que

ma mère soupçonnât rien de ce duel d'où je sortirais vainqueur.

L'ivresse du supplice que je trouverais le moyen d'infliger à cet homme

exécré m'enivrait à l'avance. J'avais chaud dans le coeur en y songeant.

Cela me payait de ce long, de ce dur martyre... «À l'action! À

l'action!...» me dis-je. Je tremblais que tout cet espoir ne fût qu'un

leurre, qu'Édouard Termonde fût déjà reparti, que mon beau-père eût

déjà payé son silence... Dès neuf heures j'étais dans une de ces

abominables agences d'espionnage privé dont passer seulement le seuil

m'eût paru, la veille encore, une telle honte! À dix heures, je donnais

au bureau de la Société, où j'avais en dépôt une partie de ma fortune,

l'ordre de vendre pour cent mille francs de valeurs. Ce jour passa, puis

un second. Comment je supportai ces heures les unes après les autres, je

ne sais plus. Ce que je sais bien, c'est que je n'eus pas le courage de

passer au boulevard de Latour-Maubourg, ni de revoir ma mère. Je

tremblais qu'elle ne devinât dans mes yeux ma folle espérance et qu'elle

ne prévînt mon beau-père sans même s'en douter, comme elle m'avait

prévenu, par une phrase, un mot. Vers midi, le troisième jour, j'appris

que mon beau-père était sorti le matin même. C'était un mercredi; ce

jour-là, ma mère se rendait à une oeuvre pieuse dont le siège était dans

le quartier de Grenelle.--M. Termonde avait changé de fiacre deux fois,

et il s'était fait conduire au Grand-Hôtel. Il y avait rendu visite à un

voyageur qui occupait, au second étage, une chambre numérotée 353; ce

voyageur était inscrit comme arrivant de New-York et sous le nom de

Stanbury. À midi, je savais ces détails, et, à deux heures, un revolver

chargé dans ma poche, mon portefeuille garni des cent billets de banque

qui devaient me servir à l'achat des lettres, décidé à jouer la partie

jusqu au bout, et à la gagner, je montais l'escalier du Grand-Hôtel...

Touchais-je à une scène formidable du drame de ma vie, ou bien étais-je

au moment de me convaincre qu'une fois encore j'avais été dupe de mon

imagination? Du moins j'aurais fait tout mon devoir.

André Cornélis · 第 21 / 35 题