XII

Cette impression d'épouvante me domina durant tout le soir de cette

journée et celles qui suivirent. Il y a une distance infinie entre nos

imaginations, si précises soient-elles, et le moindre atome de réalité.

Certes, les lettres de mon père avaient remué en moi des fibres

profondes, évoqué devant mes yeux des tableaux tragiques. Ce simple

petit fait: le bouleversement du visage de mon beau-père au sortir de

notre entretien me secoua, pourtant, d'une autre secousse. Au fond de

moi, après la lecture des lettres même répétée, j'avais gardé la secrète

espérance que je me trompais, qu'une épreuve légère dissiperait des

soupçons que je jugeais insensés, peut-être parce que j'appréhendais à

l'avance le formidable devoir qui surgirait devant moi, au jour de la

certitude. J'avais ressemblé à un amant que le hasard instruit d'une

infidélité de sa maîtresse. Trop fier pour supporter la trahison, il

procède à une enquête minutieuse, avec le désir, inavoué, mais cuisant,

mais passionné, que cette femme soit innocente; car, une fois l'enquête

finie, et si elle est démontrée coupable, il faudra vouloir. Il sait

trop bien ce que lui coûtera cette volonté!... Moi aussi, dès la

première heure, j'avais entrevu l'inévitable résultat, si mon beau-père

se trouvait coupable. Il me faudrait vouloir... Vouloir?... Je n'osais

pas regarder en face cette nécessité. Non, je ne l'avais pas regardée,

avant cette rencontre de mon ennemi, terrassé de douleur sur les

coussins de son coupé. Maintenant, je m'aventurais à y songer.

Qu'aurais-je à vouloir, s'il était coupable?... Une fois rentré chez

moi, j'eus l'énergie de me poser ce problème, nettement, et j'aperçus

toute l'horreur de la situation. De quelque côté que je me tournasse, je

rencontrais une souffrance impossible à soutenir.--Que les choses

durassent comme elles étaient, non, je ne le supporterais pas! Je voyais

ma mère s'approcher de M. Termonde comme elle faisait souvent, lui

toucher le front de la main par un geste amical, mettre un baiser sur ce

front... Qu'elle fut ainsi avec l'assassin de mon père, les os me

brûlaient rien que d'y penser, et c'était comme une pointe de flèche qui

me pénétrait la poitrine. Soit! J'agirais, j'aurais la force d'aller à

ma mère et de lui dire: «Cet homme est un assassin...» et de le lui

démontrer; et voici que je ressentais déjà l'effrayante douleur qu'elle

éprouverait, elle, à ce discours. Il me semblait que je verrais, en lui

parlant, ses yeux s'ouvrir, et, à travers ses prunelles, un déchirement

de tout son être, jusqu'à son coeur, et que, sur-le-champ, là, devant

moi, elle deviendrait folle ou tomberait morte... Non, je ne lui

parlerais pas moi-même. Si je tenais en main la preuve convaincante,

j'irais à la justice, et une scène nouvelle s'évoquait. J'apercevais ma

mère, maintenant, à la minute où l'on arrêtait son mari. Elle serait là,

dans la chambre, auprès de lui. «Et de quel crime est-il accusé?...»

demanderait-elle, et elle devrait entendre la terrible réponse. Et j'en

serais la cause volontaire, moi qui avais, depuis mon enfance et pour

lui épargner une tristesse, tout étouffé de mes plaintes, à l'époque où

mon coeur contenait tant de soupirs, tant de larmes, tant de douleurs,

que me plaindre à elle eût été un soulagement suprême. Je ne l'avais pas

fait alors. Je la savais heureuse de sa vie et que ce bonheur seul la

rendait aveugle à mes peines. Je l'aimais mieux aveugle et heureuse. Et

maintenant?... Je ne pouvais pas te porter ce coup, Être fragile, Être

si cher! Cette première vue de la double perspective d'infortune offerte

à mon avenir, si mes soupçons se trouvaient justes, fut trop cruelle.

Et, tout de suite, je me raidis de toutes mes forces contre une vision

qui devait emporter avec elle de pareilles conséquences. Au rebours de

mon habitude, je me fis le complice des hypothèses heureuses... Mon

beau-père triste dans son coupé, qu'est-ce que prouvait cette

apparition? N'avait-il pas dix motifs possibles de soucis, à commencer

par sa santé, plus chancelante chaque jour? Un seul fait m'eût été la

preuve absolue, indiscutable: s'il avait tressailli d'un sursaut

épouvanté tandis que nous causions, si je l'avais vu, comme l'oncle

d'Hamlet, de mon frère en agonie, se lever livide, la face convulsée,

devant le spectre de son crime évoqué subitement. Pas un muscle de son

visage n'avait bougé, pas un éclair n'avait échappé à ses yeux. Pourquoi

donc interpréter, et cette froideur comme une hypocrisie prodigieuse,

et le bouleversement des traits que j'avais constaté une demi-heure plus

tard comme le véritable aveu?.. C'étaient là des raisonnements justes,

ou du moins ils me paraissent tels, aujourd'hui que j'écris de

sang-froid ces souvenirs. Ils ne prévalaient pas contre l'espèce

d'instinct funeste qui me forçait de suivre cette piste. Oui, c'était

absurde, c'était fou de supposer presque gratuitement cette chose

énorme: que M. Termonde eût fait assassiner mon père par un autre. Cette

histoire invraisemblable, je ne pouvais pas m'empêcher de l'admettre, à

tous les moments comme possible, et, à quelques minutes, comme certaine.

Quand on a laissé place dans son esprit à des idées de cet ordre, on

n'est plus maître d'aller, de venir. Ou l'on est un lâche, ou bien on

coule à fond sa pensée. Je devais à mon père, je devais à ma mère, je me

devais à moi-même de savoir. Je me promenai des heures entières dans mon

cabinet de travail, roulant ces sinistres rêves. Il m'arriva plus d'une

fois de prendre un pistolet, de l'armer, de me dire: «Une petite

pression sur la gâchette, un tout faible mouvement comme celui-ci...--je

faisais le geste,--et je suis à jamais guéri de cette mortelle

angoisse.» Mais de manier seulement cette arme, de sentir le froid du

canon lisse, me rappelait la mystérieuse scène où mon père avait été

frappé. Je me représentais le salon de l'hôtel Impérial, l'homme grimé

qui attendait, mon père qui entrait, qui s'asseyait à la table,

feuilletant des papiers, et un pistolet, comme celui-ci, braqué à

quelques centimètres de la nuque, et le foudroiement subit, la tête

s'abattant sur la table, l'assassin enveloppant de serviettes ce cou

troué d'où jaillissait le sang, et il lavait ses mains comme s'il eût

achevé une besogne ordinaire, posément, à loisir. La rage de la

vengeance grondait en moi à ces images. J'allais vers le portrait du

mort qui me regardait de ses yeux immobiles... Et j'avais des soupçons

sur l'instigateur de ce meurtre, et je les laisserais sans les vérifier

parce que j'avais peur d'agir ensuite! Ah! je me déterminerais après. Il

fallait savoir d'abord, à tout prix.

Je passai ainsi trois jours à me torturer parmi ces irrésolutions

coupées de projets sans cesse rejetés comme impraticables. Savoir?...

C'était bientôt dit, mais je ne pourrais jamais extorquer son secret,

s'il en avait un, à cet homme si maître de lui qui était mon beau-père,

moi si passionné, si énervé, si peu capable de dominer la frénésie de

mes émotions changeantes! Ce sentiment de sa force et de ma faiblesse me

faisait redouter sa présence autant que je la désirais. Au vague et

douloureux malaise qui m'avait toujours rendu intolérable de respirer,

de parler, de manger à côté de lui, allait se joindre l'impression plus

pénible encore de la difficulté de mon attitude. J'étais comme un novice

qui doit se battre en duel avec un adversaire très adroit;--il veut se

défendre et vaincre, il est courageux, résolu, mais il doute de son

propre sang-froid. Que faire maintenant que j'avais porté un premier

coup, et qui ne s'était pas trouvé décisif? Si cet entretien avait eu

réellement une portée sur sa conscience, comment m'y prendre pour

redoubler le premier effet, pour achever de bouleverser cette âme? J'en

étais là de mes réflexions, formant, reformant des plans toujours

détruits, quand un billet de ma mère arriva, se plaignant que je ne

fusse pas revenu depuis le jour où je ne l'avais pas rencontrée, et

m'annonçant que, l'avant-veille, mon beau-père avait été repris d'une

crise de foie très violente... L'avant-veille? C'était donc le lendemain

même de notre conversation! Encore ici on eût dit que le sort se

complaisait à redoubler l'ambiguité des indices, principe de mes pires

désespoirs. Cette crise imminente expliquait-elle la physionomie

angoissée de mon beau-père dans sa voiture? Était-elle une cause ou bien

simplement l'effet de la foudroyante terreur dont il avait dû être

écrasé sous son masque d'indifférence, s'il était coupable, tandis que

je lui lançais en face mes phrases menaçantes? Ah! l'abominable

incertitude et que ma mère augmenta encore, dès que je me fus rendu

auprès d'elle, par ses paroles: «C'est la second crise depuis deux mois,

disait-elle; jamais les attaques du mal n'avaient été aussi

rapprochées... Ce qui m'effraye le plus, ce sont les doses de morphine

qu'il arrive à prendre pour échapper à ses douleurs... Il n'a jamais eu

un bon sommeil... Voici des années qu'il ne dort pas, une nuit, sans

avoir recours aux narcotiques, mais il était raisonnable, au lieu

qu'aujourd'hui...» Elle secouait la tête bien tristement, la pauvre

femme, et moi, au lieu de compatir à son chagrin, je me demandais si ce

n'était pas encore là un signe, si cette perte de sommeil n'était pas

liée à un atroce, à un invincible remords; et cela pouvait être aussi la

banale conséquence d'un désordre organique. «Veux-tu le voir?...»

continuait ma mère, presque timidement, et, comme j'hésitais, arguant de

ma crainte de le fatiguer, en réalité tout surpris de cette offre:

«C'est lui-même qui t'a demandé... Il voudrait avoir de toi des

nouvelles sur l'élection d'hier au cercle...» Était-ce bien le véritable

motif de ce désir de me voir, que je ne pouvais m'empêcher de trouver

singulier, ou voulait-il me prouver qu'il était demeuré indifférent à

notre entretien? Devais-je apercevoir dans cette commission, dont il

avait chargé ma mère, un signe de plus de l'extrême importance qu'il

attachait aux détails de sa vie mondaine, ou bien, appréhendant mes

défiances, les prévenait-il? Ou encore était-il lui-même torturé par

l'idée de savoir, par le besoin de repaître sa curiosité de la vue de

mes traits, pour y déchiffrer ma pensée?

Je me retrouvais, en pénétrant dans cette chambre à coucher qui, tout

enfant, avait été la mienne, mais où je ne venais plus guère depuis des

années, dans la même disposition anxieuse de l'âme que l'autre jour,

alors que le valet de chambre m'ouvrait la porte du cabinet de travail

de mon beau-père. J'avais pourtant une espérance de moins, celle que M.

Termonde fût terrassé par mes allusions directes au crime hideux dont

je l'imaginais coupable. Ma première sensation, quand la portière

retomba, fut cruelle. J'avais encore dans la mémoire quelques phrases

des lettres de mon père, où il indiquait, sans insister, le secret

divorce d'existence peu à peu établi entre lui et sa femme, et, tout de

suite, le seul aspect de cette chambre à coucher de mon beau-père me

fournissait une preuve nouvelle de l'étroite intimité dans laquelle ma

mère avait vécu avec son second mari. Avec sa couchette mince, avec son

mobilier un peu nu, cette pièce n'avait pas cette physionomie habitée

qui atteste une présence continuelle. Mon beau-père n'y dormait que

malade. En temps ordinaire, il ne faisait que s'y habiller. La tenture

d'un vert sombre, mal éclairée par l'unique lampe, à globe rose, posée

sur une petite colonne et assez loin du lit pour ne pas fatiguer le

malade, avait pour toute décoration un portrait de ma mère, une des

premières études de femme qu'ait exécutées Bonnat. Ce n'était qu'un

buste et qu'une tête, mais d'un relief surprenant, et qu'augmentait

encore le jour incertain de la chambre. La toile était pendue entre les

deux fenêtres, en face du lit, de manière à ce que M. Termonde, quand il

dormait là, pût reposer son dernier regard, la nuit, et son premier, le

matin, sur ce visage, dont le peintre avait rendu très fortement la

beauté de race, et très finement aussi le je ne sais quoi d'à demi

théâtral, le pli un peu affecté de la bouche, le regard distant, la

coiffure compliquée. Je regardai d'abord ce portrait, qui s'offrit à moi

dès que j'eus passé la porte qui ouvrait au pied du lit. Puis, dans ce

lit, j'aperçus mon beau-père, et, parmi les oreillers, sa tête aux

cheveux blanchis, au masque jauni et creusé. Il avait autour du cou un

foulard d'un bleu pâle que je reconnus pour l'avoir vu au cou de ma

mère; je reconnus aussi la couverture de laine rouge qu'elle lui avait

tricotée, toute pareille à une autre qu'elle avait faite pour moi, un

gentil ouvrage de femme auquel je l'avais vue s'occuper pendant des

heures, passementé de rubans et doublé de soie. Toujours et toujours les

plus minces détails renouvelleraient donc la cruelle impression de

partage dont j'avais si longtemps souffert! Aujourd'hui, cette

impression m'était rendue plus cruelle encore par mon soupçon. Je sentis

que mes yeux devaient trahir le tumulte de ces sentiments, et, tout en

m'asseyant au chevet du lit de mon beau-père et lui demandant de ses

nouvelles, avec une voix que j'entendais comme si c'eût été celle d'un

autre, j'évitai de rencontrer ses yeux à lui. Ma mère était sortie,

aussitôt après m'avoir introduit, sans doute pour vaquer durant ma

visite à quelques menus soins relatifs à la santé de son cher malade. Ce

dernier me questionnait sur cette élection au cercle qu'il avait donnée

comme prétexte à son désir de me voir. J'avais le coude appuyé sur le

marbre de la table de nuit et le front dans ma main. Quoique je ne visse

point son regard, je sentais qu'il étudiait mon visage, et je

m'obstinais à fixer dans le tiroir à demi-ouvert de cette table,--à côté

d'une montre et d'une bourse de soie brune, autre ouvrage de maman,--un

tout petit pistolet de poche, de fabrication anglaise. Quelles

préoccupations tragiques révélait la présence de cette arme, placée là

ainsi, à la portée de la main et probablement par une habitude

constante? Devina-t-il mes pensées à la fixité de mon attention? Ou bien

lui-même avait-il rencontré des yeux cette arme, par hasard, et

s'abandonnait-il aux idées que lui suggérait cette vue, afin de ne pas

laisser tomber la causerie toujours difficile entre nous? Le fait est

qu'il me dit comme répondant à la question que je m'adressais

mentalement:

--Tu regardes ce pistolet... Il est joli, n'est-ce pas?...--Il le prit,

le tourna, le retourna, puis le remit dans le tiroir qu'il

repoussa.--J'ai cette bizarre manie... Je ne pourrais pas dormir sans

une arme chargée, là, tout près de moi... Après tout, c'est une habitude

qui ne fait de mal à personne et qui peut avoir son avantage... Si ton

pauvre père avait eu sur lui une arme comme celle-là quand il est allé à

l'hôtel Impérial, les choses se seraient passées moins simplement pour

l'assassin...

Cette fois je ne pus me retenir de lever mes yeux et de chercher les

siens. Comment, s'il était coupable, osait-il rappeler ce souvenir?

Pourquoi, s'il ne l'était pas, cette brisure soudaine, cette fuite de

son regard sous le mien? En parlant ainsi de la mort de mon père,

obéissait-il à une simple association d'idées, ou bien tenait-il à

marquer la parfaite liberté de son esprit sur ce qui avait fait la

matière de notre dernier entretien? Ou bien encore était-ce un coup de

sonde destiné à mesurer la profondeur de ma défiance? Il ajouta, prenant

texte de cette allusion au meurtre mystérieux qui m'avait rendu

orphelin:

--Et, à ce propos, as-tu revu M. Massol?...

--Non, lui dis-je, pas depuis l'autre jour...

--C'est un homme bien intelligent, continua-t-il. Lors de cette terrible

histoire, en ma qualité d'ami intime du cher mort et de ta mère, j'ai

causé beaucoup avec lui... Si j'avais su que tu le voyais, ces temps-ci,

je t'aurais dit de le saluer de ma part...

--Il ne vous a pas oublié... répondis-je.--Et je mentais; car M. Massol

ne m'avait jamais parlé de mon beau-père; mais je me sentais repris de

cette rage froide qui m'avait fait, dans la conversation de l'autre

soir, redoubler mes attaques presque follement. Cette place endolorie

que je cherchais dans cette âme obscure, ne la rencontrerais-je donc

jamais? Ses yeux, cette fois, ne faiblirent point. Ce que ma phrase

pouvait présenter d'énigmatique ne l'entraîna pas à m'interroger

davantage. Tout au contraire, il mit un doigt sur sa bouche. Habitué aux

moindres bruits de la maison, il venait d'entendre qu'un pas approchait,

celui de ma mère. Me trompais-je? Y avait-il dans ce geste, par lequel

il me demandait le silence, une supplication de respecter la sécurité de

l'innocente femme? Devais-je traduire ainsi le regard dont ce mouvement

s'accompagna: «N'éveille pas de soupçons dans le coeur de ta mère, elle

souffrirait trop?...» Était-ce simplement la préoccupation d'un homme

qui veut éviter à sa femme un réveil de tristes souvenirs?... Elle

entra. Elle nous vit, d'un même regard, réunis sous le même rayon de la

lampe, et elle nous envoya un même sourire, qui nous enveloppait d'une

même tendresse. Ç'avait été le rêve de toute sa vie, que nous fussions

ainsi l'un auprès de l'autre, et tous les deux auprès d'elle. Elle

attribuait à mon caractère ombrageux,--elle m'en avait parlé à

Compiègne,--les difficultés éprouvées dans la réalisation de ce désir.

Et toujours souriante, elle venait à nous, ayant à la main un plateau

d'argent avec un verre rempli d'eau de Vichy, qu'elle tendit à mon

beau-père. Celui-ci but avidement et rendit le verre vide à sa femme en

lui baisant la main. «Laissons-le reposer, dit-elle, sa tête est

brûlante...» Et rien qu'à toucher l'extrémité de ses doigts qu'il

abandonna dans les miens, je sentis qu'en effet, il avait la fièvre.

Mais de quelle manière interpréter ce symptôme, aussi ambigu que tous

les autres, et qui pouvait, comme eux, signifier également le malaise

physique et le malaise moral? Je m'étais juré de savoir. Mais comment?

Comment?...

Si j'avais été surpris du désir de me voir, exprimé par mon beau-père

durant sa maladie, je le fus bien davantage, quinze jours plus tard,

d'entendre mon domestique l'annoncer chez moi en personne, tandis que

j'étais dans mon cabinet, en train de classer de nouveaux papiers de mon

père rapportés de Compiègne. J'avais passé ces deux semaines dans cette

ville, prenant pour prétexte la suite de mes affaires à régler, en

réalité pour réfléchir longuement sur la conduite à tenir vis-à-vis de

M. Termonde, et ces réflexions avaient encore accru mes doutes. Sur ma

demande, ma mère m'avait écrit à trois reprises pour me donner des

nouvelles du malade. J'avais su ainsi qu'il allait mieux et qu'il

sortait. Revenu de la veille, j'avais choisi, pour me rendre à leur

hôtel, un moment où j'étais presque sûr de ne rencontrer personne. Et

voici que, tout de suite, mon beau-père accourait chez moi, lui qui n'y

était pas venu dix fois depuis que je m'étais installé dans mon

appartement.--Ma mère l'avait, me disait-il, chargé pour moi d'une

commission. Elle m'avait prêté deux numéros de revue, dont elle avait

besoin pour envoyer toutes les livraisons de l'année à la reliure; et,

comme il passait devant ma porte, il était monté afin de me les

redemander... Je l'examinai, tandis qu'il me donnait cette explication

de sa visite, sans deviner si ce prétexte cachait ou non quelque motif

secret. Il avait le teint plus brouillé que d'habitude; le regard de ses

yeux brillait davantage; sa main maniait son chapeau, nerveusement. «Les

revues ne sont pas là, lui répondis-je; peut-être les trouverons-nous

dans le fumoir...» C'était faux que les deux volumes fussent là-bas, et

je connaissais très exactement leur place sur la table de mon cabinet,

mais dans le fumoir se trouvait le portrait de mon père, et l'idée

m'avait saisi d'entraîner M. Termonde en face de cette peinture, pour

voir de quel front il soutiendrait la rencontre. Il ne l'aperçut pas

tout d'abord, mais je me dirigeai du côté du chevalet qui le supportait,

ses yeux qui suivaient tous mes mouvements rencontrèrent la toile, ses

paupières battirent, une espèce de sombre frisson courut sur son visage,

puis il détourna ses regards vers un autre petit tableau accroché au

mur. Je ne lui laissai pas le temps de se remettre de la secousse, et,

fidèle au système presque brutal qui ne m'avait pourtant réussi qu'à

moitié, j'insistai.

--Ne trouvez-vous pas, lui dis-je, que ce portrait de mon père me

ressemble d'une manière frappante? Un de mes amis prétendait, l'autre

jour, qu'avec la même coiffure, j'aurais exactement la même tête...

Il me regarda, moi d'abord, puis la toile longuement. On eût dit un

expert en tableaux examinant une oeuvre d'art sans autre motif que d'en

apprécier l'authenticité. Si cet homme avait fait tuer celui dont il

étudiait ainsi le portrait, son empire sur lui-même était véritablement

extraordinaire. Mais l'épreuve n'était-elle pas décisive pour lui?

Montrer son trouble, c'était avouer. Que j'aurais voulu mettre la main

sur son coeur, à cette minute, et en compter les battements!

--Tu lui ressembles... dit-il enfin, pas à ce degré... le bas du menton

surtout, le nez et la bouche; mais ce n'est pas du tout le même regard,

ni la même coupe de sourcils, du front et des joues...

--Croyez-vous, repris-je, que cette ressemblance soit assez grande pour

que je pusse faire tressaillir l'assassin s'il me rencontrait tout à

coup, là, ainsi?...--Et je m'avançai en le regardant jusqu'au fond des

prunelles, comme si je mimais une scène dramatique.--Oui, continuai-je,

cette analogie des traits serait-elle suffisante pour que je lui fisse

l'effet d'un spectre, en lui disant, reconnaissez-vous le fils de celui

que vous avez tué?

--Nous retombons dans notre discussion de l'autre soir, répliqua-t-il,

sans que son visage se contractât davantage; cela dépendrait des remords

de cet homme, s'il en avait, et de son système nerveux.

Nous nous tûmes de nouveau tous les deux. Son masque pâle et tourmenté,

mais immobile, m'exaspérait par son absence complète d'expression. Dans

ces minutes-là,--et combien de scènes pareilles n'avons-nous pas jouées

ensemble depuis cette première époque de mes soupçons,--je me sentais

aussi énergique, aussi résolu que je l'étais peu, tout seul, en

tête-à-tête avec ma propre pensée. Cette impassibilité m'affolait, et,

encore à ce moment, je ne me bornai pas à cette seconde tentative. J'en

imaginai aussitôt une troisième qui devait, s'il était coupable,

l'angoisser autant que les deux autres. J'étais comme un homme qui

frappe son ennemi en tenant à plein poing la lame d'un couteau dont le

manche est brisé. Le coup qu'il porte l'ensanglante lui-même; ses doigts

se déchirent sur le fil, tandis qu'il fouille la blessure avec la

pointe. Mais non, je n'étais pas exactement cet homme... Je ne pouvais

pas douter du mal que je me faisais à moi-même par ces cruelles

épreuves; et lui, mon adversaire, cachait si bien sa plaie que je ne la

voyais pas. N'importe, la folie de savoir était plus forte que ma

douleur.

--Que ces ressemblances sont étranges, lui dis-je, nous avons, mon père

et moi, exactement la même écriture... Voyez plutôt...

J'ouvris le coffre-fort scellé dans le mur où j'enfermais les papiers

auxquels je tenais particulièrement. J'y avais caché la correspondance

de mon père avec ma tante. Je pris les lettres qui étaient posées sur le

paquet, les premières. Je savais, que c'étaient aussi les dernières en

date, et je les lui tendis, telles que je les avais rangées, dans leurs

enveloppes. Ces lettres portaient comme suscription le nom et l'adresse

de ma tante: «Mademoiselle Louise Cornélis, à Compiègne». Elles avaient

sur elles le sceau de la poste, et, bien visiblement, la marque du jour

de l'expédition, en avril et en mai 1864. C'était toujours le même

procédé. Si M. Termonde était coupable, il devait se dire que ces

lettres expliquaient le changement subit de mon attitude à son égard,

l'audace de mes allusions, l'énergie de mes attaques, et aussi que

j'avais trouvé ces lettres dans les papiers de ma tante morte. Il était

impossible qu'il ne se demandât pas, avec une anxiété affreuse, ce que

ces lettres contenaient pour avoir éveillé en moi de tels soupçons.

Quand il eut les enveloppes entre les mains, je vis son sourcil se

froncer. Une seconde, j'eus l'espérance d'avoir brisé ce masque derrière

lequel il cachait son vrai visage, celui où se reflètent les intimes

sentiments de l'âme. Ce n'était que la contraction des muscles de l'oeil,

familière à celui qui regarde minutieusement. Son front se rasséréna

tout de suite et il me rendit les lettres sans me poser aucune question

sur leur contenu.

--Cette fois, dit-il simplement, la ressemblance est réellement

surprenante;--puis revenant à l'objet officiel de sa visite:--Et les

revues?... demanda-t-il.

J'aurais versé des larmes de rage. De nouveau, je venais d'avoir la

sensation que j'étais un enfant nerveux en train de lutter contre un

homme absolument calme. J'avais enfermé les lettres dans le coffre-fort.

Je bousculai la petite bibliothèque du fumoir, puis la grande, celle du

cabinet. Je finis par feindre un grand étonnement à retrouver les deux

livraisons sur ma table, parmi d'autres journaux. Puérile comédie! Mon

beau-père en avait-il été seulement la dupe? Quand il eut les deux

numéros, il se leva du coin du feu où il s'était assis pendant ma

recherche, dans le fumoir qu'il n'avait pas quitté, le dos tourné au

portrait. Mais que prouvait encore cette attitude? Pourquoi se serait-il

complu dans la contemplation d'une image qui ne pouvait lui être que

pénible, même innocent.

--Je vais profiter de ce soleil pour faire un tour au Bois, dit-il, j'ai

mon coupé; viens-tu avec moi?...

Était-il sincère en me proposant cette promenade en tête à tête si

contraire à nos habitudes? À quel mobile obéissait-il: désir de me

démontrer qu'il n'avait seulement pas compris mes attaques, ou bien

attendrissement de malade qui redoute l'isolement?... J'acceptai à tout

hasard, pour continuer mes observations, et, un quart d'heure plus tard,

nous roulions tous les deux vers l'Arc de Triomphe, dans cette même

voiture où je l'avais vu passer, vaincu, brisé, comme tué, à la suite de

notre premier entretien. Cette fois-ci, on eût dit un autre homme.

Enveloppé dans son pardessus fourré de loutre, fumant un cigare,

saluant de la main celui-ci ou celui-là par la fenêtre ouverte, il

parlait, parlait, me racontant, sur les personnes dont la voiture

croisait la nôtre, des anecdotes de toutes sortes, que j'ignorais ou que

je connaissais. Il semblait causer devant moi, et non pas avec moi, tant

il se préoccupait peu de me répéter ce que je pouvais savoir ou de

m'apprendre ce que je ne savais pas. J'en concluais,--car, dans

certaines dispositions d'esprit, toute nuance devient un signe,--qu'il

parlait ainsi pour se dérober à quelque nouvel assaut de ma part. Mais

je n'avais pas l'énergie de recommencer aussitôt mes vains et douloureux

efforts pour faire saigner la blessure de son coeur. Je l'écoutais donc,

et, une fois de plus, je remarquai l'étrange contraste de ses pensées

intimes avec les rigides doctrines qu'il affichait d'ordinaire. On eût

dit qu'à ses yeux cette haute société dont il défendait habituellement

les principes n'était qu'une caverne. C'était l'heure où les femmes du

monde sortent pour leurs courses et leurs visites, et il me dénombrait

leurs scandales, ou vrais ou faux. L'une était, d'après lui, la

maîtresse du frère de son mari; une autre était notoirement entretenue

par un vieux diplomate, enrichi lui-même par un mariage déshonorant;

une troisième avait épousé un veuf imbécile, et, pour hériter de toute

la fortune, précipité le fils de cet homme dans des débauches qui

l'avaient tué à dix-neuf ans... Il me débitait ces médisances et ces

calomnies avec une horrible gaieté, comme s'il se fût réjoui de trouver

l'humanité abominable. Fallait-il y voir la facile misanthropie d'un

ancien viveur, habitué à ces conversations de club ou de retour de

chasse, durant lesquelles chacun montre à nu la férocité de son égoïsme,

et outre volontiers la noirceur de son désenchantement pour mieux

prouver son expérience? Était-ce le cynisme d'un scélérat, chargé du

forfait le plus hideux et content de se démontrer que les autres valent

moins que lui? À l'entendre ainsi rire et parler, je tombai dans une

tristesse singulière. Les derniers hôtels de l'avenue du Bois étaient

dépassés. Nous suivions une allée à droite dans laquelle les coupés se

faisaient rares. C'était, sur les taillis dépouillés, une jolie et fine

lumière, ce ciel léger, d'un bleu tout pâle, qui ne se voit qu'à Paris.

Il continuait de ricaner, et je songeais qu'il avait peut-être raison,

que c'était là l'envers infâme du monde... Pourquoi pas?... J'étais bien

là, dans la même voiture que cet homme, et je le soupçonnais d'avoir

fait assassiner mon père! Tout le fiel de la vie me crevait à la fois

sur le coeur... Mon beau-père comprit-il, à mon silence et à mon visage,

que sa gaieté me mettait au supplice? Se trouva-t-il lui-même lassé de

son effort? Brusquement, il cessa de causer. Nous étions arrivés à un

coin désert du bois. Nous descendîmes de voiture pour marcher un peu.

Comme cette image est présente à ma mémoire: le sentier écarté, tout

gris entre les gazons pauvres et les arbres nus, le ciel froid d'hiver,

la route à quelques pas de nous, sur laquelle le coupé vide avançait

lentement, traîné par le cheval bai, qui remuait sa tête, et conduit par

le cocher au visage immobile;--puis, devant moi, lui qui marchait, avec

sa haute taille prise dans un long pardessus! Le sombre collet de

fourrure faisait mieux ressortir la blancheur prématurée de ses cheveux.

Il tenait de sa main gantée une canne avec laquelle il chassait les

cailloux, comme impatiemment. Pourquoi cette silhouette me revient-elle

à cette heure avec une précision insoutenable? C'est qu'à le voir

cheminer ainsi, la tête un peu penchée, dans ce paysage d'hiver, je fus

saisi, comme je ne l'avais jamais été, du sentiment de son absolue, de

son irrémissible misère. Était-ce l'influence de notre conversation de

cette après-midi, de la tristesse où m'avait jeté son ricanement, de la

mort de la nature autour de nous? Pour la première fois depuis que je le

connaissais, une surprise de pitié se mélangea en moi à la haine, tandis

qu'il marchait, essayant de se réchauffer à ce pâle soleil et si

contracté, si évidemment lassé, si lamentable. Combien de temps

allâmes-nous ainsi?... Tout d'un coup, il se retourna et me dit, avec un

visage altéré de douleur.

--Je ne me sens pas bien. Rentrons...

Quand nous fûmes en voiture, il reprit, mettant son malaise soudain sur

le compte de sa santé:

--Je n'ai pas longtemps à vivre, je suis touché... Je souffre tant que

j'en aurais depuis bien des années fini avec cette vie, sans ta

mère...--Et il commença de me parler d'elle avec cet aveuglement que

j'avais déjà remarqué en lui. Jamais, dans mes heures les plus hostiles,

je n'avais douté que son culte pour sa femme ne fût sincère, et, cette

fois encore, je l'écoutais, dans ce commencement de crépuscule, et

tandis que nous redescendions sur Paris au grand trot, me dire des

phrases qui me prouvaient combien il l'avait aimée. Hélas! sa passion

en pensait plus de bien que ma tendresse. Il me vantait le tact exquis

avec lequel ma mère comprenait les choses du coeur; j'avais, moi, tant

connu ses insensibilités! Il exaltait la finesse de son intelligence;

elle m'avait si peu compris! Et il ajoutait, lui qui avait tant

contribué à nous séparer:

--Aime-la bien, tu seras bientôt seul à l'aimer...

S'il était le criminel que j'avais osé penser, certes il savait qu'en

dressant ainsi ma mère, entre lui et moi, il m'opposait la seule

barrière, que je ne pourrais jamais, jamais franchir, et je comprenais

de mon côté, lucidement, amèrement, que cet obstacle serait plus fort

même que les pires certitudes. À quoi bon tant chercher alors? Pourquoi

ne pas renoncer tout de suite à mon inutile enquête? Mais c'était déjà

trop tard.

André Cornélis · 第 18 / 35 题