Cette impression d'épouvante me domina durant tout le soir de cette
journée et celles qui suivirent. Il y a une distance infinie entre nos
imaginations, si précises soient-elles, et le moindre atome de réalité.
Certes, les lettres de mon père avaient remué en moi des fibres
profondes, évoqué devant mes yeux des tableaux tragiques. Ce simple
petit fait: le bouleversement du visage de mon beau-père au sortir de
notre entretien me secoua, pourtant, d'une autre secousse. Au fond de
moi, après la lecture des lettres même répétée, j'avais gardé la secrète
espérance que je me trompais, qu'une épreuve légère dissiperait des
soupçons que je jugeais insensés, peut-être parce que j'appréhendais à
l'avance le formidable devoir qui surgirait devant moi, au jour de la
certitude. J'avais ressemblé à un amant que le hasard instruit d'une
infidélité de sa maîtresse. Trop fier pour supporter la trahison, il
procède à une enquête minutieuse, avec le désir, inavoué, mais cuisant,
mais passionné, que cette femme soit innocente; car, une fois l'enquête
finie, et si elle est démontrée coupable, il faudra vouloir. Il sait
trop bien ce que lui coûtera cette volonté!... Moi aussi, dès la
première heure, j'avais entrevu l'inévitable résultat, si mon beau-père
se trouvait coupable. Il me faudrait vouloir... Vouloir?... Je n'osais
pas regarder en face cette nécessité. Non, je ne l'avais pas regardée,
avant cette rencontre de mon ennemi, terrassé de douleur sur les
coussins de son coupé. Maintenant, je m'aventurais à y songer.
Qu'aurais-je à vouloir, s'il était coupable?... Une fois rentré chez
moi, j'eus l'énergie de me poser ce problème, nettement, et j'aperçus
toute l'horreur de la situation. De quelque côté que je me tournasse, je
rencontrais une souffrance impossible à soutenir.--Que les choses
durassent comme elles étaient, non, je ne le supporterais pas! Je voyais
ma mère s'approcher de M. Termonde comme elle faisait souvent, lui
toucher le front de la main par un geste amical, mettre un baiser sur ce
front... Qu'elle fut ainsi avec l'assassin de mon père, les os me
brûlaient rien que d'y penser, et c'était comme une pointe de flèche qui
me pénétrait la poitrine. Soit! J'agirais, j'aurais la force d'aller à
ma mère et de lui dire: «Cet homme est un assassin...» et de le lui
démontrer; et voici que je ressentais déjà l'effrayante douleur qu'elle
éprouverait, elle, à ce discours. Il me semblait que je verrais, en lui
parlant, ses yeux s'ouvrir, et, à travers ses prunelles, un déchirement
de tout son être, jusqu'à son coeur, et que, sur-le-champ, là, devant
moi, elle deviendrait folle ou tomberait morte... Non, je ne lui
parlerais pas moi-même. Si je tenais en main la preuve convaincante,
j'irais à la justice, et une scène nouvelle s'évoquait. J'apercevais ma
mère, maintenant, à la minute où l'on arrêtait son mari. Elle serait là,
dans la chambre, auprès de lui. «Et de quel crime est-il accusé?...»
demanderait-elle, et elle devrait entendre la terrible réponse. Et j'en
serais la cause volontaire, moi qui avais, depuis mon enfance et pour
lui épargner une tristesse, tout étouffé de mes plaintes, à l'époque où
mon coeur contenait tant de soupirs, tant de larmes, tant de douleurs,
que me plaindre à elle eût été un soulagement suprême. Je ne l'avais pas
fait alors. Je la savais heureuse de sa vie et que ce bonheur seul la
rendait aveugle à mes peines. Je l'aimais mieux aveugle et heureuse. Et
maintenant?... Je ne pouvais pas te porter ce coup, Être fragile, Être
si cher! Cette première vue de la double perspective d'infortune offerte
à mon avenir, si mes soupçons se trouvaient justes, fut trop cruelle.
Et, tout de suite, je me raidis de toutes mes forces contre une vision
qui devait emporter avec elle de pareilles conséquences. Au rebours de
mon habitude, je me fis le complice des hypothèses heureuses... Mon
beau-père triste dans son coupé, qu'est-ce que prouvait cette
apparition? N'avait-il pas dix motifs possibles de soucis, à commencer
par sa santé, plus chancelante chaque jour? Un seul fait m'eût été la
preuve absolue, indiscutable: s'il avait tressailli d'un sursaut
épouvanté tandis que nous causions, si je l'avais vu, comme l'oncle
d'Hamlet, de mon frère en agonie, se lever livide, la face convulsée,
devant le spectre de son crime évoqué subitement. Pas un muscle de son
visage n'avait bougé, pas un éclair n'avait échappé à ses yeux. Pourquoi
donc interpréter, et cette froideur comme une hypocrisie prodigieuse,
et le bouleversement des traits que j'avais constaté une demi-heure plus
tard comme le véritable aveu?.. C'étaient là des raisonnements justes,
ou du moins ils me paraissent tels, aujourd'hui que j'écris de
sang-froid ces souvenirs. Ils ne prévalaient pas contre l'espèce
d'instinct funeste qui me forçait de suivre cette piste. Oui, c'était
absurde, c'était fou de supposer presque gratuitement cette chose
énorme: que M. Termonde eût fait assassiner mon père par un autre. Cette
histoire invraisemblable, je ne pouvais pas m'empêcher de l'admettre, à
tous les moments comme possible, et, à quelques minutes, comme certaine.
Quand on a laissé place dans son esprit à des idées de cet ordre, on
n'est plus maître d'aller, de venir. Ou l'on est un lâche, ou bien on
coule à fond sa pensée. Je devais à mon père, je devais à ma mère, je me
devais à moi-même de savoir. Je me promenai des heures entières dans mon
cabinet de travail, roulant ces sinistres rêves. Il m'arriva plus d'une
fois de prendre un pistolet, de l'armer, de me dire: «Une petite
pression sur la gâchette, un tout faible mouvement comme celui-ci...--je
faisais le geste,--et je suis à jamais guéri de cette mortelle
angoisse.» Mais de manier seulement cette arme, de sentir le froid du
canon lisse, me rappelait la mystérieuse scène où mon père avait été
frappé. Je me représentais le salon de l'hôtel Impérial, l'homme grimé
qui attendait, mon père qui entrait, qui s'asseyait à la table,
feuilletant des papiers, et un pistolet, comme celui-ci, braqué à
quelques centimètres de la nuque, et le foudroiement subit, la tête
s'abattant sur la table, l'assassin enveloppant de serviettes ce cou
troué d'où jaillissait le sang, et il lavait ses mains comme s'il eût
achevé une besogne ordinaire, posément, à loisir. La rage de la
vengeance grondait en moi à ces images. J'allais vers le portrait du
mort qui me regardait de ses yeux immobiles... Et j'avais des soupçons
sur l'instigateur de ce meurtre, et je les laisserais sans les vérifier
parce que j'avais peur d'agir ensuite! Ah! je me déterminerais après. Il
fallait savoir d'abord, à tout prix.
Je passai ainsi trois jours à me torturer parmi ces irrésolutions
coupées de projets sans cesse rejetés comme impraticables. Savoir?...
C'était bientôt dit, mais je ne pourrais jamais extorquer son secret,
s'il en avait un, à cet homme si maître de lui qui était mon beau-père,
moi si passionné, si énervé, si peu capable de dominer la frénésie de
mes émotions changeantes! Ce sentiment de sa force et de ma faiblesse me
faisait redouter sa présence autant que je la désirais. Au vague et
douloureux malaise qui m'avait toujours rendu intolérable de respirer,
de parler, de manger à côté de lui, allait se joindre l'impression plus
pénible encore de la difficulté de mon attitude. J'étais comme un novice
qui doit se battre en duel avec un adversaire très adroit;--il veut se
défendre et vaincre, il est courageux, résolu, mais il doute de son
propre sang-froid. Que faire maintenant que j'avais porté un premier
coup, et qui ne s'était pas trouvé décisif? Si cet entretien avait eu
réellement une portée sur sa conscience, comment m'y prendre pour
redoubler le premier effet, pour achever de bouleverser cette âme? J'en
étais là de mes réflexions, formant, reformant des plans toujours
détruits, quand un billet de ma mère arriva, se plaignant que je ne
fusse pas revenu depuis le jour où je ne l'avais pas rencontrée, et
m'annonçant que, l'avant-veille, mon beau-père avait été repris d'une
crise de foie très violente... L'avant-veille? C'était donc le lendemain
même de notre conversation! Encore ici on eût dit que le sort se
complaisait à redoubler l'ambiguité des indices, principe de mes pires
désespoirs. Cette crise imminente expliquait-elle la physionomie
angoissée de mon beau-père dans sa voiture? Était-elle une cause ou bien
simplement l'effet de la foudroyante terreur dont il avait dû être
écrasé sous son masque d'indifférence, s'il était coupable, tandis que
je lui lançais en face mes phrases menaçantes? Ah! l'abominable
incertitude et que ma mère augmenta encore, dès que je me fus rendu
auprès d'elle, par ses paroles: «C'est la second crise depuis deux mois,
disait-elle; jamais les attaques du mal n'avaient été aussi
rapprochées... Ce qui m'effraye le plus, ce sont les doses de morphine
qu'il arrive à prendre pour échapper à ses douleurs... Il n'a jamais eu
un bon sommeil... Voici des années qu'il ne dort pas, une nuit, sans
avoir recours aux narcotiques, mais il était raisonnable, au lieu
qu'aujourd'hui...» Elle secouait la tête bien tristement, la pauvre
femme, et moi, au lieu de compatir à son chagrin, je me demandais si ce
n'était pas encore là un signe, si cette perte de sommeil n'était pas
liée à un atroce, à un invincible remords; et cela pouvait être aussi la
banale conséquence d'un désordre organique. «Veux-tu le voir?...»
continuait ma mère, presque timidement, et, comme j'hésitais, arguant de
ma crainte de le fatiguer, en réalité tout surpris de cette offre:
«C'est lui-même qui t'a demandé... Il voudrait avoir de toi des
nouvelles sur l'élection d'hier au cercle...» Était-ce bien le véritable
motif de ce désir de me voir, que je ne pouvais m'empêcher de trouver
singulier, ou voulait-il me prouver qu'il était demeuré indifférent à
notre entretien? Devais-je apercevoir dans cette commission, dont il
avait chargé ma mère, un signe de plus de l'extrême importance qu'il
attachait aux détails de sa vie mondaine, ou bien, appréhendant mes
défiances, les prévenait-il? Ou encore était-il lui-même torturé par
l'idée de savoir, par le besoin de repaître sa curiosité de la vue de
mes traits, pour y déchiffrer ma pensée?
Je me retrouvais, en pénétrant dans cette chambre à coucher qui, tout
enfant, avait été la mienne, mais où je ne venais plus guère depuis des
années, dans la même disposition anxieuse de l'âme que l'autre jour,
alors que le valet de chambre m'ouvrait la porte du cabinet de travail
de mon beau-père. J'avais pourtant une espérance de moins, celle que M.
Termonde fût terrassé par mes allusions directes au crime hideux dont
je l'imaginais coupable. Ma première sensation, quand la portière
retomba, fut cruelle. J'avais encore dans la mémoire quelques phrases
des lettres de mon père, où il indiquait, sans insister, le secret
divorce d'existence peu à peu établi entre lui et sa femme, et, tout de
suite, le seul aspect de cette chambre à coucher de mon beau-père me
fournissait une preuve nouvelle de l'étroite intimité dans laquelle ma
mère avait vécu avec son second mari. Avec sa couchette mince, avec son
mobilier un peu nu, cette pièce n'avait pas cette physionomie habitée
qui atteste une présence continuelle. Mon beau-père n'y dormait que
malade. En temps ordinaire, il ne faisait que s'y habiller. La tenture
d'un vert sombre, mal éclairée par l'unique lampe, à globe rose, posée
sur une petite colonne et assez loin du lit pour ne pas fatiguer le
malade, avait pour toute décoration un portrait de ma mère, une des
premières études de femme qu'ait exécutées Bonnat. Ce n'était qu'un
buste et qu'une tête, mais d'un relief surprenant, et qu'augmentait
encore le jour incertain de la chambre. La toile était pendue entre les
deux fenêtres, en face du lit, de manière à ce que M. Termonde, quand il
dormait là, pût reposer son dernier regard, la nuit, et son premier, le
matin, sur ce visage, dont le peintre avait rendu très fortement la
beauté de race, et très finement aussi le je ne sais quoi d'à demi
théâtral, le pli un peu affecté de la bouche, le regard distant, la
coiffure compliquée. Je regardai d'abord ce portrait, qui s'offrit à moi
dès que j'eus passé la porte qui ouvrait au pied du lit. Puis, dans ce
lit, j'aperçus mon beau-père, et, parmi les oreillers, sa tête aux
cheveux blanchis, au masque jauni et creusé. Il avait autour du cou un
foulard d'un bleu pâle que je reconnus pour l'avoir vu au cou de ma
mère; je reconnus aussi la couverture de laine rouge qu'elle lui avait
tricotée, toute pareille à une autre qu'elle avait faite pour moi, un
gentil ouvrage de femme auquel je l'avais vue s'occuper pendant des
heures, passementé de rubans et doublé de soie. Toujours et toujours les
plus minces détails renouvelleraient donc la cruelle impression de
partage dont j'avais si longtemps souffert! Aujourd'hui, cette
impression m'était rendue plus cruelle encore par mon soupçon. Je sentis
que mes yeux devaient trahir le tumulte de ces sentiments, et, tout en
m'asseyant au chevet du lit de mon beau-père et lui demandant de ses
nouvelles, avec une voix que j'entendais comme si c'eût été celle d'un
autre, j'évitai de rencontrer ses yeux à lui. Ma mère était sortie,
aussitôt après m'avoir introduit, sans doute pour vaquer durant ma
visite à quelques menus soins relatifs à la santé de son cher malade. Ce
dernier me questionnait sur cette élection au cercle qu'il avait donnée
comme prétexte à son désir de me voir. J'avais le coude appuyé sur le
marbre de la table de nuit et le front dans ma main. Quoique je ne visse
point son regard, je sentais qu'il étudiait mon visage, et je
m'obstinais à fixer dans le tiroir à demi-ouvert de cette table,--à côté
d'une montre et d'une bourse de soie brune, autre ouvrage de maman,--un
tout petit pistolet de poche, de fabrication anglaise. Quelles
préoccupations tragiques révélait la présence de cette arme, placée là
ainsi, à la portée de la main et probablement par une habitude
constante? Devina-t-il mes pensées à la fixité de mon attention? Ou bien
lui-même avait-il rencontré des yeux cette arme, par hasard, et
s'abandonnait-il aux idées que lui suggérait cette vue, afin de ne pas
laisser tomber la causerie toujours difficile entre nous? Le fait est
qu'il me dit comme répondant à la question que je m'adressais
mentalement:
--Tu regardes ce pistolet... Il est joli, n'est-ce pas?...--Il le prit,
le tourna, le retourna, puis le remit dans le tiroir qu'il
repoussa.--J'ai cette bizarre manie... Je ne pourrais pas dormir sans
une arme chargée, là, tout près de moi... Après tout, c'est une habitude
qui ne fait de mal à personne et qui peut avoir son avantage... Si ton
pauvre père avait eu sur lui une arme comme celle-là quand il est allé à
l'hôtel Impérial, les choses se seraient passées moins simplement pour
l'assassin...
Cette fois je ne pus me retenir de lever mes yeux et de chercher les
siens. Comment, s'il était coupable, osait-il rappeler ce souvenir?
Pourquoi, s'il ne l'était pas, cette brisure soudaine, cette fuite de
son regard sous le mien? En parlant ainsi de la mort de mon père,
obéissait-il à une simple association d'idées, ou bien tenait-il à
marquer la parfaite liberté de son esprit sur ce qui avait fait la
matière de notre dernier entretien? Ou bien encore était-ce un coup de
sonde destiné à mesurer la profondeur de ma défiance? Il ajouta, prenant
texte de cette allusion au meurtre mystérieux qui m'avait rendu
orphelin:
--Et, à ce propos, as-tu revu M. Massol?...
--Non, lui dis-je, pas depuis l'autre jour...
--C'est un homme bien intelligent, continua-t-il. Lors de cette terrible
histoire, en ma qualité d'ami intime du cher mort et de ta mère, j'ai
causé beaucoup avec lui... Si j'avais su que tu le voyais, ces temps-ci,
je t'aurais dit de le saluer de ma part...
--Il ne vous a pas oublié... répondis-je.--Et je mentais; car M. Massol
ne m'avait jamais parlé de mon beau-père; mais je me sentais repris de
cette rage froide qui m'avait fait, dans la conversation de l'autre
soir, redoubler mes attaques presque follement. Cette place endolorie
que je cherchais dans cette âme obscure, ne la rencontrerais-je donc
jamais? Ses yeux, cette fois, ne faiblirent point. Ce que ma phrase
pouvait présenter d'énigmatique ne l'entraîna pas à m'interroger
davantage. Tout au contraire, il mit un doigt sur sa bouche. Habitué aux
moindres bruits de la maison, il venait d'entendre qu'un pas approchait,
celui de ma mère. Me trompais-je? Y avait-il dans ce geste, par lequel
il me demandait le silence, une supplication de respecter la sécurité de
l'innocente femme? Devais-je traduire ainsi le regard dont ce mouvement
s'accompagna: «N'éveille pas de soupçons dans le coeur de ta mère, elle
souffrirait trop?...» Était-ce simplement la préoccupation d'un homme
qui veut éviter à sa femme un réveil de tristes souvenirs?... Elle
entra. Elle nous vit, d'un même regard, réunis sous le même rayon de la
lampe, et elle nous envoya un même sourire, qui nous enveloppait d'une
même tendresse. Ç'avait été le rêve de toute sa vie, que nous fussions
ainsi l'un auprès de l'autre, et tous les deux auprès d'elle. Elle
attribuait à mon caractère ombrageux,--elle m'en avait parlé à
Compiègne,--les difficultés éprouvées dans la réalisation de ce désir.
Et toujours souriante, elle venait à nous, ayant à la main un plateau
d'argent avec un verre rempli d'eau de Vichy, qu'elle tendit à mon
beau-père. Celui-ci but avidement et rendit le verre vide à sa femme en
lui baisant la main. «Laissons-le reposer, dit-elle, sa tête est
brûlante...» Et rien qu'à toucher l'extrémité de ses doigts qu'il
abandonna dans les miens, je sentis qu'en effet, il avait la fièvre.
Mais de quelle manière interpréter ce symptôme, aussi ambigu que tous
les autres, et qui pouvait, comme eux, signifier également le malaise
physique et le malaise moral? Je m'étais juré de savoir. Mais comment?
Comment?...
Si j'avais été surpris du désir de me voir, exprimé par mon beau-père
durant sa maladie, je le fus bien davantage, quinze jours plus tard,
d'entendre mon domestique l'annoncer chez moi en personne, tandis que
j'étais dans mon cabinet, en train de classer de nouveaux papiers de mon
père rapportés de Compiègne. J'avais passé ces deux semaines dans cette
ville, prenant pour prétexte la suite de mes affaires à régler, en
réalité pour réfléchir longuement sur la conduite à tenir vis-à-vis de
M. Termonde, et ces réflexions avaient encore accru mes doutes. Sur ma
demande, ma mère m'avait écrit à trois reprises pour me donner des
nouvelles du malade. J'avais su ainsi qu'il allait mieux et qu'il
sortait. Revenu de la veille, j'avais choisi, pour me rendre à leur
hôtel, un moment où j'étais presque sûr de ne rencontrer personne. Et
voici que, tout de suite, mon beau-père accourait chez moi, lui qui n'y
était pas venu dix fois depuis que je m'étais installé dans mon
appartement.--Ma mère l'avait, me disait-il, chargé pour moi d'une
commission. Elle m'avait prêté deux numéros de revue, dont elle avait
besoin pour envoyer toutes les livraisons de l'année à la reliure; et,
comme il passait devant ma porte, il était monté afin de me les
redemander... Je l'examinai, tandis qu'il me donnait cette explication
de sa visite, sans deviner si ce prétexte cachait ou non quelque motif
secret. Il avait le teint plus brouillé que d'habitude; le regard de ses
yeux brillait davantage; sa main maniait son chapeau, nerveusement. «Les
revues ne sont pas là, lui répondis-je; peut-être les trouverons-nous
dans le fumoir...» C'était faux que les deux volumes fussent là-bas, et
je connaissais très exactement leur place sur la table de mon cabinet,
mais dans le fumoir se trouvait le portrait de mon père, et l'idée
m'avait saisi d'entraîner M. Termonde en face de cette peinture, pour
voir de quel front il soutiendrait la rencontre. Il ne l'aperçut pas
tout d'abord, mais je me dirigeai du côté du chevalet qui le supportait,
ses yeux qui suivaient tous mes mouvements rencontrèrent la toile, ses
paupières battirent, une espèce de sombre frisson courut sur son visage,
puis il détourna ses regards vers un autre petit tableau accroché au
mur. Je ne lui laissai pas le temps de se remettre de la secousse, et,
fidèle au système presque brutal qui ne m'avait pourtant réussi qu'à
moitié, j'insistai.
--Ne trouvez-vous pas, lui dis-je, que ce portrait de mon père me
ressemble d'une manière frappante? Un de mes amis prétendait, l'autre
jour, qu'avec la même coiffure, j'aurais exactement la même tête...
Il me regarda, moi d'abord, puis la toile longuement. On eût dit un
expert en tableaux examinant une oeuvre d'art sans autre motif que d'en
apprécier l'authenticité. Si cet homme avait fait tuer celui dont il
étudiait ainsi le portrait, son empire sur lui-même était véritablement
extraordinaire. Mais l'épreuve n'était-elle pas décisive pour lui?
Montrer son trouble, c'était avouer. Que j'aurais voulu mettre la main
sur son coeur, à cette minute, et en compter les battements!
--Tu lui ressembles... dit-il enfin, pas à ce degré... le bas du menton
surtout, le nez et la bouche; mais ce n'est pas du tout le même regard,
ni la même coupe de sourcils, du front et des joues...
--Croyez-vous, repris-je, que cette ressemblance soit assez grande pour
que je pusse faire tressaillir l'assassin s'il me rencontrait tout à
coup, là, ainsi?...--Et je m'avançai en le regardant jusqu'au fond des
prunelles, comme si je mimais une scène dramatique.--Oui, continuai-je,
cette analogie des traits serait-elle suffisante pour que je lui fisse
l'effet d'un spectre, en lui disant, reconnaissez-vous le fils de celui
que vous avez tué?
--Nous retombons dans notre discussion de l'autre soir, répliqua-t-il,
sans que son visage se contractât davantage; cela dépendrait des remords
de cet homme, s'il en avait, et de son système nerveux.
Nous nous tûmes de nouveau tous les deux. Son masque pâle et tourmenté,
mais immobile, m'exaspérait par son absence complète d'expression. Dans
ces minutes-là,--et combien de scènes pareilles n'avons-nous pas jouées
ensemble depuis cette première époque de mes soupçons,--je me sentais
aussi énergique, aussi résolu que je l'étais peu, tout seul, en
tête-à-tête avec ma propre pensée. Cette impassibilité m'affolait, et,
encore à ce moment, je ne me bornai pas à cette seconde tentative. J'en
imaginai aussitôt une troisième qui devait, s'il était coupable,
l'angoisser autant que les deux autres. J'étais comme un homme qui
frappe son ennemi en tenant à plein poing la lame d'un couteau dont le
manche est brisé. Le coup qu'il porte l'ensanglante lui-même; ses doigts
se déchirent sur le fil, tandis qu'il fouille la blessure avec la
pointe. Mais non, je n'étais pas exactement cet homme... Je ne pouvais
pas douter du mal que je me faisais à moi-même par ces cruelles
épreuves; et lui, mon adversaire, cachait si bien sa plaie que je ne la
voyais pas. N'importe, la folie de savoir était plus forte que ma
douleur.
--Que ces ressemblances sont étranges, lui dis-je, nous avons, mon père
et moi, exactement la même écriture... Voyez plutôt...
J'ouvris le coffre-fort scellé dans le mur où j'enfermais les papiers
auxquels je tenais particulièrement. J'y avais caché la correspondance
de mon père avec ma tante. Je pris les lettres qui étaient posées sur le
paquet, les premières. Je savais, que c'étaient aussi les dernières en
date, et je les lui tendis, telles que je les avais rangées, dans leurs
enveloppes. Ces lettres portaient comme suscription le nom et l'adresse
de ma tante: «Mademoiselle Louise Cornélis, à Compiègne». Elles avaient
sur elles le sceau de la poste, et, bien visiblement, la marque du jour
de l'expédition, en avril et en mai 1864. C'était toujours le même
procédé. Si M. Termonde était coupable, il devait se dire que ces
lettres expliquaient le changement subit de mon attitude à son égard,
l'audace de mes allusions, l'énergie de mes attaques, et aussi que
j'avais trouvé ces lettres dans les papiers de ma tante morte. Il était
impossible qu'il ne se demandât pas, avec une anxiété affreuse, ce que
ces lettres contenaient pour avoir éveillé en moi de tels soupçons.
Quand il eut les enveloppes entre les mains, je vis son sourcil se
froncer. Une seconde, j'eus l'espérance d'avoir brisé ce masque derrière
lequel il cachait son vrai visage, celui où se reflètent les intimes
sentiments de l'âme. Ce n'était que la contraction des muscles de l'oeil,
familière à celui qui regarde minutieusement. Son front se rasséréna
tout de suite et il me rendit les lettres sans me poser aucune question
sur leur contenu.
--Cette fois, dit-il simplement, la ressemblance est réellement
surprenante;--puis revenant à l'objet officiel de sa visite:--Et les
revues?... demanda-t-il.
J'aurais versé des larmes de rage. De nouveau, je venais d'avoir la
sensation que j'étais un enfant nerveux en train de lutter contre un
homme absolument calme. J'avais enfermé les lettres dans le coffre-fort.
Je bousculai la petite bibliothèque du fumoir, puis la grande, celle du
cabinet. Je finis par feindre un grand étonnement à retrouver les deux
livraisons sur ma table, parmi d'autres journaux. Puérile comédie! Mon
beau-père en avait-il été seulement la dupe? Quand il eut les deux
numéros, il se leva du coin du feu où il s'était assis pendant ma
recherche, dans le fumoir qu'il n'avait pas quitté, le dos tourné au
portrait. Mais que prouvait encore cette attitude? Pourquoi se serait-il
complu dans la contemplation d'une image qui ne pouvait lui être que
pénible, même innocent.
--Je vais profiter de ce soleil pour faire un tour au Bois, dit-il, j'ai
mon coupé; viens-tu avec moi?...
Était-il sincère en me proposant cette promenade en tête à tête si
contraire à nos habitudes? À quel mobile obéissait-il: désir de me
démontrer qu'il n'avait seulement pas compris mes attaques, ou bien
attendrissement de malade qui redoute l'isolement?... J'acceptai à tout
hasard, pour continuer mes observations, et, un quart d'heure plus tard,
nous roulions tous les deux vers l'Arc de Triomphe, dans cette même
voiture où je l'avais vu passer, vaincu, brisé, comme tué, à la suite de
notre premier entretien. Cette fois-ci, on eût dit un autre homme.
Enveloppé dans son pardessus fourré de loutre, fumant un cigare,
saluant de la main celui-ci ou celui-là par la fenêtre ouverte, il
parlait, parlait, me racontant, sur les personnes dont la voiture
croisait la nôtre, des anecdotes de toutes sortes, que j'ignorais ou que
je connaissais. Il semblait causer devant moi, et non pas avec moi, tant
il se préoccupait peu de me répéter ce que je pouvais savoir ou de
m'apprendre ce que je ne savais pas. J'en concluais,--car, dans
certaines dispositions d'esprit, toute nuance devient un signe,--qu'il
parlait ainsi pour se dérober à quelque nouvel assaut de ma part. Mais
je n'avais pas l'énergie de recommencer aussitôt mes vains et douloureux
efforts pour faire saigner la blessure de son coeur. Je l'écoutais donc,
et, une fois de plus, je remarquai l'étrange contraste de ses pensées
intimes avec les rigides doctrines qu'il affichait d'ordinaire. On eût
dit qu'à ses yeux cette haute société dont il défendait habituellement
les principes n'était qu'une caverne. C'était l'heure où les femmes du
monde sortent pour leurs courses et leurs visites, et il me dénombrait
leurs scandales, ou vrais ou faux. L'une était, d'après lui, la
maîtresse du frère de son mari; une autre était notoirement entretenue
par un vieux diplomate, enrichi lui-même par un mariage déshonorant;
une troisième avait épousé un veuf imbécile, et, pour hériter de toute
la fortune, précipité le fils de cet homme dans des débauches qui
l'avaient tué à dix-neuf ans... Il me débitait ces médisances et ces
calomnies avec une horrible gaieté, comme s'il se fût réjoui de trouver
l'humanité abominable. Fallait-il y voir la facile misanthropie d'un
ancien viveur, habitué à ces conversations de club ou de retour de
chasse, durant lesquelles chacun montre à nu la férocité de son égoïsme,
et outre volontiers la noirceur de son désenchantement pour mieux
prouver son expérience? Était-ce le cynisme d'un scélérat, chargé du
forfait le plus hideux et content de se démontrer que les autres valent
moins que lui? À l'entendre ainsi rire et parler, je tombai dans une
tristesse singulière. Les derniers hôtels de l'avenue du Bois étaient
dépassés. Nous suivions une allée à droite dans laquelle les coupés se
faisaient rares. C'était, sur les taillis dépouillés, une jolie et fine
lumière, ce ciel léger, d'un bleu tout pâle, qui ne se voit qu'à Paris.
Il continuait de ricaner, et je songeais qu'il avait peut-être raison,
que c'était là l'envers infâme du monde... Pourquoi pas?... J'étais bien
là, dans la même voiture que cet homme, et je le soupçonnais d'avoir
fait assassiner mon père! Tout le fiel de la vie me crevait à la fois
sur le coeur... Mon beau-père comprit-il, à mon silence et à mon visage,
que sa gaieté me mettait au supplice? Se trouva-t-il lui-même lassé de
son effort? Brusquement, il cessa de causer. Nous étions arrivés à un
coin désert du bois. Nous descendîmes de voiture pour marcher un peu.
Comme cette image est présente à ma mémoire: le sentier écarté, tout
gris entre les gazons pauvres et les arbres nus, le ciel froid d'hiver,
la route à quelques pas de nous, sur laquelle le coupé vide avançait
lentement, traîné par le cheval bai, qui remuait sa tête, et conduit par
le cocher au visage immobile;--puis, devant moi, lui qui marchait, avec
sa haute taille prise dans un long pardessus! Le sombre collet de
fourrure faisait mieux ressortir la blancheur prématurée de ses cheveux.
Il tenait de sa main gantée une canne avec laquelle il chassait les
cailloux, comme impatiemment. Pourquoi cette silhouette me revient-elle
à cette heure avec une précision insoutenable? C'est qu'à le voir
cheminer ainsi, la tête un peu penchée, dans ce paysage d'hiver, je fus
saisi, comme je ne l'avais jamais été, du sentiment de son absolue, de
son irrémissible misère. Était-ce l'influence de notre conversation de
cette après-midi, de la tristesse où m'avait jeté son ricanement, de la
mort de la nature autour de nous? Pour la première fois depuis que je le
connaissais, une surprise de pitié se mélangea en moi à la haine, tandis
qu'il marchait, essayant de se réchauffer à ce pâle soleil et si
contracté, si évidemment lassé, si lamentable. Combien de temps
allâmes-nous ainsi?... Tout d'un coup, il se retourna et me dit, avec un
visage altéré de douleur.
--Je ne me sens pas bien. Rentrons...
Quand nous fûmes en voiture, il reprit, mettant son malaise soudain sur
le compte de sa santé:
--Je n'ai pas longtemps à vivre, je suis touché... Je souffre tant que
j'en aurais depuis bien des années fini avec cette vie, sans ta
mère...--Et il commença de me parler d'elle avec cet aveuglement que
j'avais déjà remarqué en lui. Jamais, dans mes heures les plus hostiles,
je n'avais douté que son culte pour sa femme ne fût sincère, et, cette
fois encore, je l'écoutais, dans ce commencement de crépuscule, et
tandis que nous redescendions sur Paris au grand trot, me dire des
phrases qui me prouvaient combien il l'avait aimée. Hélas! sa passion
en pensait plus de bien que ma tendresse. Il me vantait le tact exquis
avec lequel ma mère comprenait les choses du coeur; j'avais, moi, tant
connu ses insensibilités! Il exaltait la finesse de son intelligence;
elle m'avait si peu compris! Et il ajoutait, lui qui avait tant
contribué à nous séparer:
--Aime-la bien, tu seras bientôt seul à l'aimer...
S'il était le criminel que j'avais osé penser, certes il savait qu'en
dressant ainsi ma mère, entre lui et moi, il m'opposait la seule
barrière, que je ne pourrais jamais, jamais franchir, et je comprenais
de mon côté, lucidement, amèrement, que cet obstacle serait plus fort
même que les pires certitudes. À quoi bon tant chercher alors? Pourquoi
ne pas renoncer tout de suite à mon inutile enquête? Mais c'était déjà
trop tard.