XI

Contre cet intolérable malaise, je n'avais qu'un remède, celui-là même

qui venait de si bien me réussir vis-à-vis de ma mère. Aux

envahissements de l'imagination, il fallait opposer le réel, me mettre

en présence de l'homme que je soupçonnais, le voir droit en face, tel

qu'il était, non point tel que me le présentait mon esprit, de jour en

jour plus fiévreux, plus incapable de juger ses visions. Je discernerais

alors si j'avais été victime d'un cauchemar; et le plus tôt serait le

mieux, car mon angoisse grandissait, grandissait dans ma solitude. Ma

tête se troublait. Je finissais par ne plus même douter. Ce qui n'aurait

dû être qu'un tout faible indice faisait maintenant preuve accablante

dans ma pensée. Il n'était que temps de réagir, dans l'intérêt même de

mon enquête, si je devais être amené à pousser plus avant; ou bien je

tomberais dans cet état nerveux que je connaissais trop, et qui me

rendait toute action de sang-froid impossible... Je me décidai donc à

quitter Compiègne. Je voulais revenir à Paris, voir mon beau-père, et,

d'après la première impression que je lui produirais en me présentant

devant lui à l'improviste, je jugerais du plus ou moins de valeur de mes

soupçons. Je fondais cette espérance sur un raisonnement que je m'étais

déjà fait à l'occasion de ma mère. Je me disais que M. Termonde, s'il

était mêlé à l'assassinat de mon père, avait redouté par-dessus tout la

pénétration de ma tante. Leurs relations avaient été cérémonieuses, avec

un fond de haine de sa part, à elle, qui n'avait certes pas échappé à

cet homme si fin. Coupable, ne devait-il pas craindre qu'à son lit de

mort la vieille fille ne m'eût confié ses pensées? L'attitude qu'il

aurait avec moi, lors de notre première entrevue, serait donc une

épreuve d'autant plus concluante que cette entrevue serait plus subite

et qu'il aurait moins de temps pour s'y préparer. Que risquais-je à la

tenter, cette épreuve? Tout au plus resterais-je dans le doute, mais il

était probable que je serais rassuré du coup.

Je rentrai donc à Paris, sans avoir prévenu personne, pas même mon valet

de chambre et mon concierge, et, presque aussitôt, je m'acheminai vers

le boulevard de Latour-Maubourg. Je me vois encore, m'arrêtant à la

porte du petit hôtel, vers deux heures de l'après-midi. C'était le

moment où j'étais presque certain de rencontrer M. Termonde à la maison.

D'ordinaire, il restait là jusqu'à trois heures à fumer dans le hall

après le déjeuner. Puis ma mère et lui vaquaient, chacun de son côté,

aux diverses courses et aux visites, pour se retrouver vers sept heures,

avant le dîner. J'étais venu à pied, afin d'user mes nerfs par

l'exercice, me traitant d'ailleurs tout le long de la route avec le

dernier mépris. À mesure que je me rapprochais de la réalité, les

chimères évoquées dans ma solitude me semblaient le produit d'une

fantaisie d'enfant malade. Je songeais à ce qu'il y avait eu

d'humiliant, de ridicule dans l'arrivée de ma mère à Compiègne. J'étais

allé au-devant d'elle comme Oreste au-devant de Clytemnestre, et j'avais

trouvé une femme occupée de sa robe de deuil, de son chapeau, de ses

sacs de voyage et de ses petits coussins. Le même ironique contraste

m'attendait-il dans ce premier entretien avec mon beau-père? C'était

vraisemblable, et je me convaincrais, une fois de plus, de ma facilité à

me griser de mes propres idées. Cela me peinait toujours profondément de

constater cette faiblesse, et ma constante impuissance à y voir juste,

précis et net. Je me comparais en pensée aux taureaux que j'avais vus

dans le cirque de Saint-Sébastien, lors d'un voyage de vacances aux

Pyrénées, à ces stupides bêtes qui s'affolent contre un morceau d'étoffe

écarlate au lieu de fondre tout droit sur le gladiateur alerte qui se

joue de leur colère. Je tirai la sonnette dans ces dispositions

découragées. Durant la demi-minute que j'attendis là, je regardai

l'espèce d'édifice de bûches artistement dressé presque à la hauteur de

la maison par le marchand qui occupait le terrain d'à côté. Je me

rappelai mes matinées du dimanche, autrefois, passées à contempler ces

piles symétriques et leurs dessins compliqués. Étais-je beaucoup plus

raisonnable qu'alors?... La porte s'ouvrit. Je reconnus la cour étroite,

la cage vitrée de la marquise, le tapis rouge de l'escalier. Le

concierge, qui me salua, n'était plus celui par lequel je me croyais

méprisé dans mon enfance; mais le valet de chambre qui m'ouvrit la porte

n'avait pas changé. Son visage rasé m'offrit son impassible physionomie

d'autrefois, celle qui me donnait, quand j'arrivais du collège, une

telle impression d'insolence et d'outrage,--ô puérilité! À une question

que je lui fis, cet homme me répondit que ma mère était là, ainsi que M.

Termonde et une dame de leurs amis, Mme Bernard. Ce nom acheva de me

remettre au vrai point de la situation. C'était une assez jolie

personne, toute mince et très brune, avec des cheveux sur le front, un

nez un peu retroussé, des dents très blanches, que découvrait dans un

sourire continuel sa lèvre supérieure un peu courte, l'air d'un

watteau-gavroche, et tout le bagout d'une femme du monde au fait des

moindres potins. Je tombais du haut de mes songes de justicier

imaginaire en pleine frivolité parisienne. J'allais entendre parler de

la pièce à la mode, de quelques procès en séparation, d'adultères et de

chapeaux. C'était bien la peine de m'être mangé le coeur tous ces jours

derniers,--amère nourriture.

Le domestique m'introduisit donc dans le hall que je connaissais si

bien, avec son divan oriental, avec ses plantes vertes, ses meubles

singuliers, ses tapis aux nuances doucement passées, son Meissonier sur

un chevalet drapé, à la place où était autrefois le portrait de mon

père, son fouillis de bibelots, l'énorme parasol japonais ouvert au

milieu du plafond. Sur les murs, de grands morceaux d'étoffe chinoise

montraient leurs personnages dont les moustaches, la barbe et les

cheveux étaient brodés avec de la soie blanche ou noire. Du premier coup

d'oeil, je vis ma mère, à demi-couchée sur un fauteuil américain, qui

s'abritait du feu avec un écran; Madame Bernard, assise en face, tenait

son manchon d'une main et de l'autre faisait un geste; M. Termonde en

redingote, écoutait, debout, le dos à la cheminée, la jambe repliée pour

chauffer la semelle de sa bottine, en fumant un cigare. À mon entrée, ma

mère jeta un petit cri de joyeux étonnement et se leva pour venir à ma

rencontre. Madame Bernard prit aussitôt cet air contrit d'une femme

distinguée qui se prépare à témoigner une sympathie de commande à une

personne de sa connaissance éprouvée par un grand malheur. Oui,

j'aperçus ces petits détails tout de suite, et aussi le haut-de-corps

de M. Termonde, le battement subit de ses paupières, l'expression, bien

vite dissimulée, de désagréable surprise que lui causait ma présence.

Mais quoi? N'en était-il pas ainsi de moi-même? J'aurais juré qu'à cette

minute-là, son coeur se serrait un peu comme le mien, qu'il subissait une

sensation de gêne à la gorge et à la poitrine. Qu'est-ce que cela

prouvait? Qu'il existait, de lui à moi, le même courant d'antipathie que

de moi à lui. Était-ce une raison pour que cet homme fût un assassin?

C'était mon beau-père simplement, et un beau-père qui n'aimait pas son

beau-fils. Cela durait depuis des années, et pourtant, après la semaine

d'angoisse soupçonneuse dont je sortais, cet involontaire et fugitif

passage me frappa d'une impression singulière, tandis que je lui prenais

la main après avoir embrassé ma mère et salué Madame Bernard. La main?

Non, mais, comme toujours, le bout des doigts, et qui tremblaient un peu

entre les miens. Que de fois ma main, à moi, avait frémi de même, à ce

contact, par une invincible répulsion!... Je l'écoutai me débiter les

phrases de sympathie qu'il me devait dans ma peine et qu'il m'avait déjà

écrites à la campagne. J'écoutai Madame Bernard en prononcer d'autres.

Puis, la conversation reprit son cours, et, pendant la demi-heure que la

jeune femme resta encore, je regardai plutôt que je ne parlai, comparant

mentalement la physionomie de mon beau-père à la physionomie de la

visiteuse et à celle de ma mère. J'éprouvais devant ces trois visages

une impression qui ne s'était jamais ainsi précisée pour ma pensée,

celle de leur différence, non pas simplement d'âge, mais d'intensité,

mais de profondeur. Que celui de ma mère était peu mystérieux, facile à

lire comme une page écrite en caractères bien nets! Que l'âme de Madame

Bernard, cette légère, cette innocente et pauvre âme mondaine, se

révélait aussi au premier regard, à travers des traits délicats tout

ensemble et communs! Qu'il y avait peu de réflexion, de parti-pris

volontaires, de quant à soi impénétrable, derrière la grâce poétique de

l'une et derrière les gracieuses minauderies de l'autre! Quel masque

personnel, au contraire, et violemment expressif que celui de mon

beau-père! Avec ses yeux bleus, un peu écartés, et qui semblaient

toujours fuir l'observation, avec les touffes de ses cheveux

prématurément blanchis, avec les grandes rides amères de sa bouche, avec

son teint brouillé de bile, obscur et trouble, comme ce visage semblait

révéler, chez l'homme du monde qui causait avec ces deux femmes du

monde, une créature d'une autre race! Quelles passions avaient ravagé ce

sang, quelles pensées creusé ce front, quelles veilles meurtri ces

paupières? Était-ce la figure d'un homme heureux, à qui tous les

événements ont réussi; qui, né riche, d'une excellente famille, a épousé

la femme qu'il aimait; qui n'a connu ni les âpres soucis de l'ambition,

ni les tracas d'une fortune à faire, ni les affronts de l'amour-propre

humilié? Sans doute, il souffrait du foie. Mais pourquoi cette réponse

dont je m'étais contenté jusqu'alors me parut-elle soudain enfantine et

presque niaise? Pourquoi tous ces signes d'usure et de tourment me

semblèrent-ils les effets d'une cause secrète et que je m'étonnai de ne

pas avoir cherchée plus tôt? Pourquoi me trouvai-je soudain, en sa

présence, au rebours de ce que j'avais prévu, au rebours de ce qui

m'était arrivé avec ma mère, plongé plus avant dans le gouffre de

soupçons, duquel j'avais tant espéré sortir? Pourquoi eus-je peur, nos

yeux s'étant rencontrés une seconde, qu'il ne pût lire ma pensée dans

les miens et pourquoi les détournai-je avec une sorte de honte et

d'épouvante?... Ah! lâche que j'étais, triple lâche! Ou bien j'avais

tort de penser ainsi, et il fallait à tout prix le savoir, ou bien

j'avais raison, et il fallait le savoir encore! Mais la recherche

passionnée de cette certitude était la seule ressource qui me restât

pour continuer de m'estimer moi-même.

Cette recherche était difficile, je m'en rendis compte aussitôt. Des

faits? Je ne pouvais pas en rencontrer. Où et comment m'y prendre? La

seule position du problème que j'avais devant moi m'interdisait toute

espérance de découvrir quoi que ce fut par une enquête matérielle. De

quoi s'agissait-il, en effet? De m'assurer si, oui ou non, M. Termonde

était le complice de l'homme qui avait attiré mon père dans un

guet-apens. Mais je ne connaissais pas cet homme lui-même. Je n'avais

d'autres données, sur lui, que les détails de son déguisement et les

vagues hypothèses d'un juge d'instruction. Si seulement j'avais pu le

consulter, ce juge, et m'éclairer de son expérience? Que de fois j'ai

saisi le paquet des lettres dénonciatrices, décidé à le lui porter, à

implorer de lui un conseil, une indication, un appui! J'arrivais devant

la porte de sa maison et là je m'arrêtais. L'image de ma mère me barrait

l'entrée. S'il allait la soupçonner, comme avait fait ma tante? Je

reprenais alors le chemin de mon appartement, où je m'enfermais pendant

des heures et des heures, couché sur le canapé de mon fumoir, et

m'intoxiquant de tabac. C'était alors que je relisais les fatales

lettres, bien que je les susse quasi par coeur, afin de vérifier ma

première impression que j'espérais toujours anéantir. Elle augmentait,

au contraire, à chacune de ces lectures nouvelles. J'y gagnais du moins

de concevoir que cette certitude, dont je m'étais fait un point

d'honneur, ne pouvait être que psychologique. En définitive, toutes mes

imaginations avaient pour point de départ les données morales du crime,

en dehors des données physiques que je ne pouvais pas atteindre. Il

fallait donc m'attacher uniquement, passionnément, à ces données

morales. Et je recommençais à raisonner comme à Compiègne. «Supposons,

me disais-je, que M. Termonde soit coupable, dans quel état d'esprit

doit-il être? Cet état d'esprit une fois donné, comment agir de manière

à lui arracher, à lui-même, quelque signe de sa culpabilité?...» Sur

l'état d'esprit, je n'avais aucun doute. Souffrant et sombre comme je le

connaissais, l'âme angoissée jusqu'au tourment, si cette souffrance,

cette tristesse, cette angoisse s'accompagnaient du souvenir d'un

meurtre commis dans le passé, cet homme était la victime d'un secret

remords. La question était donc d'inventer un procédé qui donnât comme

une forme à ce remords, de dresser devant lui le spectre de l'action

commise, brusquement, brutalement. Coupable, il était impossible qu'il

ne frémît pas; innocent, il ne s'apercevrait pas même de l'épreuve. Mais

cette soudaine évocation du crime sous les yeux de celui que je

soupçonnais, comment la produire? C'est au théâtre et dans les romans

qu'on représente une scène d'assassinat devant l'assassin, en épiant sur

son visage la seconde où il ne se possède plus. Dans la réalité, on n'a

guère à son service, quand on veut donner un coup de sonde à travers la

conscience de quelqu'un, que l'outil de la parole, si malaisé à manier.

Je ne pouvais pourtant pas aller droit à M. Termonde et lui dire en

face: «Vous avez fait tuer mon père...» Innocent ou coupable, il me

jetterait à la porte comme un fou!

Après bien des heures de réflexion, je compris qu'un seul plan était

raisonnable, un seul utile: c'était d'avoir avec mon beau-père, en tête

à tête et au moment où il s'y attendrait le moins, un entretien tout en

nuances, tout en sous-entendus, dont chaque mot fût comme un doigt

appuyé sur les places les plus douloureuses de sa pensée, au cas où

cette pensée serait celle d'un meurtrier. Il fallait que chacune de mes

phrases le contraignît à se demander: «Pourquoi me dit-il cela, s'il ne

sait rien? Il sait quelque chose?... Que sait-il?...» Je connaissais ses

moindres jeux de physionomie, ses gestes les plus simples. Je le

possédais si bien physiquement! Aucun signe de trouble, si léger fût-il,

ne m'échapperait. Si je ne rencontrais pas le point malade en procédant

de la sorte, j'en concluerais à l'inanité des soupçons qui, depuis la

mort de ma tante, renaissaient et renaissaient sans cesse. J'admettrais

cette simple, cette vraisemblable explication, que rien ne démentait des

lettres de mon père, à savoir que M. Termonde avait aimé ma mère sans

espérance du vivant de son premier mari, puis bénéficié d'un veuvage

auquel il n'aurait pas même osé penser. Si, au contraire, je le voyais,

durant notre entretien, comprendre mes soupçons, les deviner, suivre mes

paroles avec anxiété, si je surprenais dans son regard cet éclair qui

révèle l'épouvante instinctive d'un animal attaqué à l'instant où il se

croit le plus en sûreté, si l'épreuve réussissait, alors... alors... Je

n'osais pas penser à cet alors. Cette seule possibilité me bouleversait

trop profondément. Mais cette conversation, en aurais-je, moi, la force?

Ç'allait être un de ces combats, pareils aux duels au sabre, où la

victoire est à celui qui prend tout de suite la garde haute; et je me

rendais bien compte que ma sensibilité toujours frémissante me rendait

ce rôle plus difficile qu'à un autre. Rien qu'à y songer, mon coeur

battait plus vite, mes nerfs se crispaient... Quoi? c'était la première

occasion offerte d'agir, de me dévouer à la besogne de vengeance,

acceptée, convoitée durant toute ma jeunesse, et j'hésiterais...

Heureusement, ou malheureusement, j'avais pour me conseiller un

compagnon plus fort que mes hésitations: le portrait de mon père,

suspendu à présent dans mon fumoir de jeune homme. La nuit, je me

réveillais, bourrelé par ces pensées. J'allumais ma bougie et j'allais

le regarder, détaché en clair sur la tenture en face de moi. Comme nous

nous ressemblions, quoique je fusse un peu moins robuste d'encolure! Que

nous étions bien le même être! Que je le sentais voisin de moi! Que je

l'aimais! Ce front haut, ces yeux bruns, cette bouche un peu large, ce

menton un peu long.--je les contemplais avec une émotion indicible.

Cette bouche surtout, que cachait à demi une moustache noire, coupée

comme la mienne, elle n'avait pas besoin de s'ouvrir et de me crier:

«André, André, souviens-toi de moi!» Non, pauvre mort, je ne pouvais pas

te laisser ainsi sans avoir tenté jusqu'à l'impossible pour te venger,

et c'était une conversation à soutenir--rien qu'une conversation. Mon

malaise nerveux cédait la place à une volonté tout à la fois fiévreuse

et froide,--oui, les deux ensemble; et ce fut avec une maîtrise de

moi-même presque absolue, qu'après une période assez longue de ces

luttes intimes, le plan de mon discours très arrêté, je me rendis à

l'hôtel du boulevard de Latour-Maubourg par une après-midi du

commencement de février. J'étais presque assuré de trouver mon beau-père

seul. Ma mère déjeunait chez Madame Bernard ce jour-là; je le savais. Il

était à la maison, et seul en effet.--«Allons, André, me dit la voix

intérieure qui défend au soldat de reculer, sois un homme.» Une fois de

plus, je sentis combien l'action est apaisante, et quel bienfait

l'audace emporte avec elle. C'est de trop penser qu'on souffre et de

trop regarder son propre coeur. Hélas! on ne peut pas toujours agir.

M. Termonde se tenait dans son cabinet de travail. Lorsque j'entrai, il

fumait, assis sur un fauteuil bas, frileusement, au coin du feu. Lui

aussi, comme moi dans mes mauvaises heures, se grisait de tabac, ne

quittant un cigare que pour en prendre un autre. Cette pièce, où je

venais rarement, n'offrait aucun caractère très spécial et qui permît de

rien préjuger sur la personne qui s'était choisi ce décor intime.

C'était une vaste chambre, luxueuse à la fois et insignifiante. Les

voussures de bois du plafond, toutes sombres, le cuir de Cordoue tendu,

sur les murs, de couleur feuille-morte avec des rehauts d'or, la nuance

du tapis d'un rouge obscur et les teintes effacées des gobelins des

portières, s'harmonisaient avec le demi-jour, tamisé par des vitraux

mobiles, en ce moment fermés. Et c'était une profusion de meubles de

toutes provenances qui rappelaient les voyages du diplomate élégant:

deux _bargueños_ d'Espagne aux éclatants reflets de pourpre, des chaises

basses aux dossiers sculptés de style florentin, dans la cheminée, de

hauts chenets en fer forgé achetés à Nuremberg, avec les monstres

chimériques de leur ciselure, et, au-dessus de cette cheminée, une

vieille copie du portrait de César Borgia par Raphaël. Une large

bibliothèque occupait un des pans de la pièce. Les livres d'histoire et

d'économie politique y montraient leur reliure verte ou noire, au-dessus

des casiers où s'empilaient d'autres livres brochés, aux couvertures

claires, qui étaient les romans à la mode. Un grand bureau plat

s'étendait au milieu de la chambre, avec les objets nécessaires pour

écrire, soigneusement rangés, et quelques photographies dans leurs

cadres de maroquin, celle de ma mère, celles du père et de la mère de M.

Termonde. Ce cabinet de travail révélait au moins un trait dominant de

celui qui l'emplissait, en ce moment, de la fumée bleuâtre de son

cigare: le souci méticuleux de la correction. Mais ce souci, qui lui

était commun avec tant de personnes de son monde, peut servir de

paravent à la banalité la plus entière, comme à l'hypocrisie la plus

raffinée. Ce n'était pas seulement dans la tenue extérieure de sa vie

que mon beau-père se montrait ainsi impénétrable, sans qu'on devinât

s'il cachait ou non des pensées profondes derrière sa politesse et son

élégance. Ces réflexions, je les avais faites souvent, à une époque où

je n'avais guère qu'un intérêt de curiosité à comprendre le plus intime

repli de ce caractère d'homme. Elles me saisirent avec une extrême

intensité, à cette minute où je venais à lui avec une volonté si nette

de lire dans son passé. Cependant, nous nous serrions la main, je

prenais place à l'autre côté de la cheminée, j'allumais, moi, une

cigarette, et je lui disais afin d'expliquer mon insolite présence:

--Maman n'y est pas?

--Mais ne t'a-t-elle pas raconté, l'autre jour, qu'elle déjeunait chez

Madame Bernard?... me répondit-il. C'est une petite expédition dans

l'atelier de Lozano,--c'était le nom d'un peintre espagnol très goûté

depuis deux ans,--pour voir le portrait qu'il termine de Madame

Bernard... Est-ce que tu as quelque chose à faire dire à ta mère?...

ajouta-t-il simplement.

Ce peu de mots suffisaient à me montrer qu'il avait remarqué la

singularité de ma visite. Devais-je m'en affliger ou m'en réjouir?... Je

le voyais donc prévenu que j'arrivais poussé par un motif particulier,

mais cela même donnerait toute leur portée à mes paroles. Je commençai

par mettre la conversation sur une matière indifférente, parlant de ce

peintre dont je connaissais un bon tableau, une danse de gitanes dans

une chambre d'auberge à Grenade. Je lui décrivais les poses hardies, les

teints pâles, les oeillets rouges dans les cheveux noirs, la face de

Maure du guitariste, et je le questionnais sur l'Espagne. Visiblement,

il me répondait par simple politesse. Tout en continuant de fumer son

cigare, il fouillait le feu avec des pincettes, prenant entre leurs

pointes un morceau de braise, puis un autre. Au frémissement de ses

doigts, le seul signe de sa sensibilité nerveuse qu'il ne sût pas bien

dompter, je constatais que ma présence lui était, comme toujours,

désagréable. Il causait cependant avec son habituelle courtoisie, de

cette voix douce, presque sans timbre, qui donnait l'impression qu'il

s'était dressé à parler ainsi; ses yeux étaient fixés sur la flamme, et

son visage, que je voyais de profil, avait cet air d'infinie lassitude

que je connaissais bien, un je ne sais quoi d'immobile et de triste,

avec de longues rides et comme une contraction de la bouche dans une

pensée toujours amère. À un moment, je le fixai, ce profil détesté, avec

tout ce que j'avais en moi d'attention, et, passant d'un sujet à un

autre, sans transition, je laissai tomber cette phrase.

--J'ai fait, ce matin, une visite bien intéressante.

--C'est ce qui te distingue de moi, répliqua-t-il d'un ton indifférent,

qui ai gâché ma matinée à mettre au courant ma correspondance.

--Oui, continuai-je, bien intéressante... J'ai passé deux heures chez M.

Massol...

J'avais beaucoup compté sur l'effet de ce nom qui devait lui rappeler

tout d'un coup l'enquête sur le mystère de l'hôtel Impérial. Les muscles

de son visage ne bougèrent pas. Il posa les pincettes, se pencha en

arrière sur son fauteuil, et me demanda d'un air distrait:

--L'ancien juge d'instruction? Que fait-il maintenant?...

Était-il possible qu'il ne sût réellement pas où vivait cet homme, celui

dont il devait se défier le plus, s'il était coupable? Comment savoir si

cette indifférence était jouée? Le traquenard que j'avais tendu me

sembla soudain la conception d'un enfant naïf. En admettant que mon

beau-père eût maintenant le coeur serré, que son pouls battît la fièvre,

qu'il se demandât avec angoisse: «Où veut-il en venir?»--mais c'était

une raison pour lui de mieux cacher son émotion... N'importe. J'avais

commencé. Il fallait continuer et frapper fort.

--M. Massol est conseiller à la Cour, répondis-je, et

j'ajoutai,--quoique ce ne fût plus vrai:--Je le vois souvent... Nous

avons causé, ce matin, des criminels qui échappent au châtiment.

Imaginez-vous qu'il est persuadé que Troppmann avait un complice. Il

croit cela sur les détails du crime, qui, d'après lui, supposent deux

hommes... Si cela est vrai, il faut avouer que Messieurs les assassins

ont leur honneur à eux, quelque bizarre que cela paraisse, puisque ce

monstrueux tueur d'enfants s'est laissé couper le cou sans dénoncer

l'autre... C'est égal, le complice a dû passer de mauvaises heures à

partir de la découverte des cadavres et de l'arrestation de son

camarade... Je ne m'y fierais pas, à cet honneur-là, et, si la fantaisie

me prenait de commettre un crime, j'agirais seul... Et vous?

demandai-je, comme en plaisantant.

Ce n'était rien, ces deux petits mots, rien qu'une insignifiante

plaisanterie, si celui à qui je posais cette bizarre question était

innocent. Dans le cas contraire, ah! c'était de quoi lui geler la moelle

dans les os. Il m'avait écouté en s'enveloppant de fumée, les paupières

à demi-abaissées sur les yeux. Je ne voyais plus sa main gauche qu'il

laissait pendre de l'autre côté du fauteuil, et il avait passé la droite

dans la poche de sa jaquette. Il mit un peu de temps à me

répondre--bien peu, mais cette minute peut-être qui sépara ma demande

et sa réponse, s'écoula pour moi si brûlante. Mais quoi? Les

conversations précipitées n'étaient pas dans ses habitudes, puis, ma

question n'offrait rien d'intéressant pour lui s'il n'était pas

coupable, et, s'il l'était, ne lui fallait-il pas calculer dans un

éclair la portée de la phrase qu'il me lancerait? Comment le savoir

encore?... Il ferma les yeux tout à fait, ainsi que cela lui arrivait

souvent, et il me dit avec l'accent détaché d'un homme qui parle d'idées

générales:

--Il est certain que des morceaux de conscience demeurent intacts chez

des gens très corrompus. Cela se voit surtout quand on habite des pays

où les moeurs sont plus vraies que chez nous, plus voisines de la nature.

Tiens, cette Espagne qui t'intéresse tant, lorsque j'y vivais, elle

avait encore ses brigands... On passait des traités avec eux pour

traverser en sûreté un bout de sierra... Il n'y avait guère d'exemple

qu'ils manquassent au contrat... L'histoire des causes célèbres

fourmille en scélérats qui ont été des amis excellents, des fils

dévoués, des amants accomplis... Mais je suis comme toi, et je pense que

le mieux est de n'y pas trop compter...

Il souriait, lui aussi, en prononçant ces derniers mots, et, maintenant,

il me regardait avec ses prunelles d'un bleu si clair tout ensemble et

si mystérieux, si intraversable. Non, je n'étais pas de taille à lui

lire de force dans le coeur. Il fallait un autre talent que le mien, une

autre acuité de regard, une autre énergie pour jouer vis-à-vis de ce

personnage le rôle du policier qui magnétise un coupable. Pourquoi,

néanmoins, mes soupçons augmentaient-ils à sentir cet homme si

dissimulé, si masqué, si boutonné? N'y a-t-il pas des natures faites

ainsi, qui se ferment sans motifs comme d'autres s'ouvrent, des âmes

d'obscurité comme des âmes de jour?... Allons, du courage et frappons

encore.

--M. Massol et moi, repris-je, nous nous sommes aussi demandé quelle vie

pouvait bien mener ce complice de Troppmann ou encore ce Rochdale, que

nous n'avons pas renoncé à retrouver, ni lui ni moi... Car M. Massol a

eu bien soin, avant de quitter son cabinet, de faire un acte interruptif

de la prescription, et nous avons des années devant nous pour

chercher... Ces criminels dorment-ils en paix? Sont-ils punis, même dans

leur sécurité momentanée, par l'appréhension du danger, par le

remords?... Ce serait une ironie singulière s'ils étaient à présent de

bons et tranquilles bourgeois, fumant leur cigare comme vous et moi,

amoureux, aimés?... Est-ce que vous croyez au remords, vous?

--Oui, j'y crois, répondit-il.

Était-ce le contraste entre la légèreté affectée de mon discours, et le

sérieux avec lequel il avait parlé, qui me fit paraître sa voix grave et

profonde? Mais non, je me trompais, car il avait supporté sans un

frisson la nouvelle que la prescription du crime avait été

interrompue,--nouvelle effrayante pour lui s'il était mêlé au meurtre,

et il ajouta d'un ton paisible,--ne retenant de ma question que son côté

philosophique.

--Et M. Massol, croit-il au remords?...

--M. Massol, fis-je, est un cynique. Il a vu trop de vilaines histoires.

Il dit que c'est là une question d'estomac et d'éducation religieuse. Il

prétend qu'un homme qui digèrerait à merveille, et à qui, tout enfant,

on n'aurait jamais parlé de l'enfer, pourrait voler et tuer du matin au

soir, sans jamais connaître d'autres remords que la crainte des

gendarmes... Cette question de l'autre vie, on ne sait pas quel rôle

elle joue dans la solitude, prétend ce sceptique, et je crois qu'il a

raison, car bien souvent je me mets, sans raison, la nuit, à penser à la

mort, moi qui ne crois plus à grand chose, et j'ai peur... Oui, j'ai

peur... Et vous, continuai-je, croyez-vous à un autre monde?...

--Oui, dit-il... Et cette fois je crus bien discerner une altération

dans sa voix.

--Et à la justice de Dieu? insistai-je.

--À sa justice et sa miséricorde, répondit-il avec un accent singulier.

--Étrange justice, m'écriai-je, qui, pouvant tout, attendrait pour

punir! C'est ce que ma pauvre tante me disait toujours, quand je lui

parlais de venger mon père: Laisse à Dieu le soin de punir... Eh bien!

ajoutai-je, si je tenais l'assassin, si je l'avais là devant moi, si

j'étais sûr... Non, je n'attendrais pas l'heure de cette justice de

Dieu...

Je m'étais levé en prononçant ces paroles, en proie à une involontaire

exaltation dont je sentis aussitôt l'enfantillage. M. Termonde s'était,

lui, penché de nouveau sur le feu; il avait repris les pincettes. Il ne

répliqua rien à ma sortie. Avait-il vraiment, comme je l'avais cru

pendant une seconde, ressenti un peu de trouble à m'entendre parler de

cet inévitable et redoutable lendemain du tombeau, dont j'ai si peur,

moi, aujourd'hui que j'ai du sang sur mes mains? Je n'en pus rien

savoir. Son profil était, comme tout à l'heure, impassible et triste.

L'agitation de ses mains, qui me rappelait tant le geste avec lequel il

tournait et retournait sa canne de jonc, tandis que ma mère lui

annonçait la disparition de mon père, autrefois, oui, l'agitation de ses

mains était extrême, mais tout à l'heure elles tisonnaient avec une

fièvre pareille. Le silence s'était abattu entre nous subitement, mais

que de silences semblables nous avions traversés, à chaque tête à

tête!... Et puis, contre l'explosion de ma douleur et de ma haine

d'orphelin, qu'avait-il à dire ou à faire? Innocent ou coupable, il

devait également se taire, et il se taisait. Un découragement immense me

saisit. Ah! dans cette minute, j'aurais souhaité avoir à mon service les

instruments de torture du moyen âge, les chevalets, les fers rouges, le

plomb fondu, de quoi arracher leur secret aux bouches les mieux fermées.

Stérile et impuissante fureur! Mon beau-père avait regardé la pendule;

il s'était levé à son tour, et il me disait: «Veux-tu que je te mette

quelque part sur ma route? J'ai demandé la voiture pour trois heures,

j'ai rendez-vous au cercle à la demie afin de nous entendre sur une

élection qui aura lieu demain...» J'avais devant moi, au lieu du

criminel terrassé que j'avais rêvé, un homme du monde en train de penser

à ses devoirs de club. Je déclinai son offre presque en balbutiant. Il

me reconduisit jusque dans le hall avec un sourire... Pourquoi donc, un

quart d'heure plus tard, lorsque nous nous croisâmes sur le quai, par

hasard, moi m'en retournant à pied, lui, dans son coupé...--oui,

pourquoi son visage me sembla-t-il si bouleversé, si tragique, si

sombre? Il ne me vit pas. Il était dans le coin. Sa face se détachait,

toute terreuse, sur le fond de cuir vert... Ses yeux regardaient... où

et quoi?... C'était une vision de détresse qui passait devant moi,

tellement différente de la physionomie souriante de tout à l'heure,

qu'elle me fit soudain me redresser avec une émotion extraordinaire et

me dire, comme épouvanté de mon succès: «Aurais-je touché juste?»

André Cornélis · 第 17 / 35 题