IX

Ma tante était morte vers les neuf heures du soir. Je lui fermai les

yeux et je restai longtemps à pleurer. À onze heures, la vieille Julie

vint me chercher et me força de descendre pour manger un peu. Je n'avais

rien pris de la journée qu'une tasse de café noir à midi. Quel sinistre

repas je fis ainsi, dans cette salle aux murs garnis d'assiettes

anciennes, où je m'étais assis tant de fois en face d'elle, la pauvre

morte! Une lampe posée sur la table éclairait la nappe, devant moi, sans

dissiper entièrement les ombres de la pièce, que chauffait un grand

poêle de faïence, tout fendillé par le feu. J'écoutais le bruit de ce

poêle qui me rappelait les soirées de mon enfance, durant lesquelles je

mettais des châtaignes à cuire dans la braise d'un feu tout semblable,

après les avoir fendues, par crainte des éclats qui sautent. Je

regardais Julie qui avait voulu me servir elle-même, et qui essuyait, du

coin de son tablier bleu, de grosses larmes le long de ses joues ridées.

J'ai traversé dans ma vie des heures plus cruelles, je n'en ai pas connu

d'aussi poignantes. Je peux me rendre la justice que le chagrin commença

par abolir en moi toute autre pensée. Je ne songeai pas un instant à

ouvrir, durant cette nuit funèbre, le paquet de lettres que je m'étais

approprié par un mensonge si honteux. J'avais oublié jusqu'à son

existence, quoique j'eusse pris le soin, dans l'après-midi, de le

ramasser et de le porter dans ma chambre. Que m'importait maintenant la

curiosité de savoir les secrets de ces lettres? Je savais que je venais

de perdre pour toujours le seul être qui m'eut aimé complètement, et

cette idée me fendait le coeur. Je voulus veiller la morte une partie de

la nuit. Je ne pouvais me détacher de ce visage immobile, sur lequel

j'avais lu, pendant des années, la tendresse absolue, entière, et,

maintenant, rien que des traits rigides, des lèvres serrées, des

paupières baissées, et une sorte de tristesse navrée que je n'ai vue

sur la face d'aucun autre mort. Toutes les pensées mélancoliques, dont

la vivante s'était empoisonné le coeur en silence, remontaient à la

surface de cette physionomie rendue à sa vérité. Ah! Cette seule

expression d'infinie tristesse aurait dû me pousser dès cette minute à

en rechercher la cause mystérieuse dans les lettres, qui avaient

préoccupé son esprit jusqu'au bord des éternelles ténèbres, mais comment

aurais-je trouvé en moi la force de raisonner devant cette figure

douloureuse? Je me disais que cette bouche ne m'avait jamais fait

entendre que des paroles si douces et qu'elle, ne me parlerait plus, que

ces mains n'avaient eu pour moi que des caresses et qu'elles ne

répondraient plus à mon étreinte. Le désespoir s'unissait en moi à une

espèce d'étonnement épouvanté. Devant un mort qui nous fut cher, on a

tant de peine à croire que cela soit réel, bien réel, qu'il n'y ait plus

que le silence, et pour toujours, là où battait un coeur, où un esprit

brillait, où une âme aimait. Une soeur, qui veillait ma tante auprès de

moi, disait des prières. Je me laissai aller, moi aussi, à répéter les

formules auxquelles je ne croyais plus. Je récitai: «Notre père, qui

êtes aux cieux...» et «Je vous salue, Marie...» Et je songeais combien

de fois elle avait dû, elle, la pauvre vieille fille, prononcer ces

prières en demandant à Dieu, pour moi, la paix et le bonheur!...

À trois heures du matin, Julie vint me remplacer au chevet de la morte.

Je passai dans ma chambre, qui était sur le même étage que celle de ma

tante. Un cabinet de débarras séparait les deux pièces. Je me jetai sur

mon lit, recru de fatigue. La nature triompha de ma douleur. Je

m'endormis de ce sommeil qui suit les grandes déperditions de force

nerveuse, et d'où l'on sort capable de vivre à nouveau et de supporter

ce qui semblait insupportable. Quand je me réveillai, il faisait jour.

Un triste et sombre ciel d'hiver, voilé comme celui de la veille, mais

plus menaçant à cause de la nuance plus noire des nuages,

s'appesantissait sur le jardin dépouillé. J'allai à la fenêtre

contempler longtemps le sinistre paysage que fermait la ligne de la

forêt. Je note ces petits détails afin de mieux retrouver mon impression

exacte d'alors. En me retournant et marchant vers la cheminée pour

chauffer mes mains au feu que la domestique venait d'allumer, mon regard

tomba sur le paquet des lettres volées à ma tante... Oui, volées,

c'était bien le mot... Il était là, comme je l'avais posé la veille, en

hâte, sur le marbre de la cheminée, entre mon porte-monnaie, le

trousseau de mes clefs et mon étui à cigarettes. Je le pris avec un

battement de coeur, ce petit paquet, dont les plis témoignaient qu'il

avait été souvent rouvert et refermé. Il m'était encore possible de

réparer le criminel mensonge que j'avais fait à l'agonisante. Je n'avais

qu'à étendre la main, et ces papiers tombaient dans la flamme, et la

volonté dernière de la morte se trouvait accomplie. Je me laissai aller

sur un fauteuil et je regardai quelques minutes cette flamme qui

montait, jaune et souple, autour des bûches. Je soupesai le paquet. Au

juger, il devait contenir un grand nombre de lettres. Je me sentis en

proie à tout le malaise physique de l'indécision. Je ne cherche pas à

justifier cette seconde défaite de ma loyauté, je cherche à la

comprendre... Non, ces lettres n'étaient pas à moi. Je n'aurais jamais

dû me les approprier. Je devais les détruire sans les avoir ouvertes,

d'autant plus que l'entraînement des premières secondes était passé, ce

soudain afflux d'idées qui m'avait empêché d'obéir à la supplication

angoissée de ma tante. «Pourquoi cette angoisse?» me demandai-je

cependant de nouveau, tandis que je relisais l'inscription tracée par ma

tante sur l'enveloppe: «Lettres de Justin, 1864.» Comme la chambre où

j'étais là, partagé entre un devoir de piété indiscutable et le désir de

savoir, m'était une mauvaise conseillère!... Ç'avait été autrefois celle

de mon père, et le mobilier n'avait pas changé depuis cette époque. Le

temps avait seulement un peu effacé la nuance de l'étoffe claire dont ma

tante avait fait tendre la pièce pour que son frère y reposât ses yeux.

Il s'était chauffé à cette cheminée par des matins d'hiver pareils à

celui-ci, froids et noirs. Il s'était assis pour rêver, sur le fauteuil

profond où je me tenais. Il avait écouté le tintement des heures passer

dans le timbre à demi faux de la pendule d'albâtre, qui me sonnait à moi

maintenant cette heure de trouble. Le petit dogue de bronze, à face

bourrue, à bajoues pendantes, qui se tenait sur cette pendule, l'avait

vu aller et venir sur ce tapis aux fleurs éteintes. Il avait dormi son

sommeil de jeune homme et d'homme fait dans cette alcôve et sur ce lit

que je venais de quitter. Il avait travaillé, assis à ce bureau posé

près de la fenêtre, en travers, dans le jour qu'il affectionnait. Non,

cette chambre ne me laissait plus libre d'agir; elle me rendait mon père

trop vivant. C'était comme si le fantôme de l'assassiné fût sorti de son

tombeau pour me supplier de tenir la promesse de vengeance jurée tant de

fois à sa mémoire. Quand ces lettres n'eussent offert qu'une seule

chance, une contre mille, de me donner une indication, une seule, sur

les secrets de la vie intime de mon père, je ne pouvais pas hésiter. Que

m'importaient ces puériles scrupules de respect pour ce qui n'avait été

sans doute que le caprice dernier d'une malade d'esprit? Je dressai

contre mes restes de piété ce raisonnement sacrilège, afin de les

abattre. Je n'avais pas besoin d'arguments pour céder à l'effréné désir

qui grandissait, grandissait en moi. Ces lettres, les dernières que sa

main eût écrites; ces lettres qui me montreraient à nu sa vie intime, à

la veille du sanglant attentat, je les avais là et je ne les lirais

point!... Allons donc!... C'en était assez de ces enfantines

lenteurs!... Et je défis brusquement l'enveloppe qui contenait cette

correspondance. Les feuillets tremblaient entre mes doigts, maintenant,

tout jaunis, avec leurs caractères un peu décolorés. Je reconnaissais

l'écriture, tassée, carrée et nette, avec des trous au milieu des mots.

Les dates avaient été souvent omises par mon père, et alors ma tante

avait réparé l'omission en écrivant le quantième du mois elle-même.

Pauvre tante dont ce soin religieux attestait la tendresse, je ne

songeais plus, dans mon excitation folle, qu'à deux pas de moi était sa

chambre funéraire. À Julie, qui vint me demander des instructions pour

tous les détails matériels dont s'accompagne la mort, je répondis que

j'étais trop accablé, qu'elle décidât tout à son gré, que je voulais

être seul durant cette matinée, et je me plongeai dans ma lecture au

point d'en oublier et l'heure qui passait, et les événements autour de

moi, et de manger, et de m'habiller, et même d'aller revoir celle que

j'avais perdue, tandis que je pouvais encore me repaître de ses

traits... Oui, pauvre tante, et envers laquelle j'étais si ingrat, si

traître aussi!... Dès les premières pages, je compris trop bien pourquoi

elle avait voulu m'empêcher de boire le poison que chaque phrase

distillait dans mon coeur, comme elle l'avait distillé dans le sien. Les

terribles lettres! C'était maintenant comme si le fantôme eût parlé, de

cette parole sourde qui est celle des confessions, et un drame caché se

déroulait devant moi, dont je n'avais pas rêvé la tristesse. J'étais

tout enfant, lorsque se passaient les mille petites scènes dont cette

correspondance me représentait le détail. Je ne savais pas déchiffrer

l'énigme d'une situation, et, depuis, la seule personne qui eût pu

m'initier à cette lugubre histoire était précisément celle qui avait

poussé la discrétion jusqu'à me cacher, toute sa vie, l'existence de ces

papiers trop éloquents; celle qui, sur son lit de mort, avait pensé à

les détruire plus qu'à son salut éternel, et qui, sans doute,

s'accusait, comme d'un crime, d'avoir différé de jour en jour à brûler

ces feuilles fatales. Quand elle s'y était décidée, c'était trop tard.

La première lettre était datée de janvier 1864. Elle commençait par des

remerciements adressés à ma tante pour mon cadeau d'étrennes de cette

année-là: un fort avec des soldats de plomb, qui m'avaient charmé,

disait la lettre, parce que les cavaliers étaient en deux morceaux,

l'homme se détachant de la bête... Et, tout de suite, les phrases

banales de ce remerciement se changeaient en une effusion de tendresse

souffrante. Rien qu'à l'accent avec lequel le frère parlait à sa soeur,

se répandant en regrets pour son enfance passée et leur vie commune, on

devinait une âme anxieuse, avide d'affection et mécontente de son sort

actuel. Il s'exhalait, de cette première lettre, une plainte contenue

qui m'étonna aussitôt, car j'avais toujours cru que mon père et ma mère

avaient été parfaitement heureux l'un par l'autre. Hélas! cette plainte

ne faisait que grandir, que se préciser aussi. Mon père écrivait à sa

soeur, chaque dimanche, même quand il l'avait vue dans la semaine. Comme

il arrive dans les correspondances fréquentes et régulières, les

moindres événements se trouvaient notés dans leur minutie, et toutes nos

habitudes d'alors ressuscitaient devant ma pensée à cette lecture, mais

accompagnées d'un commentaire de mélancolie qui trahissait des

malentendus irréparables entre ceux que je jugeais alors si unis. Je

revoyais mon père, tel qu'il m'accueillait, à sept heures du matin, dans

son costume de chambre, qu'il passait pour déjeuner avec moi. Je devais

partir pour le collège à huit heures, et mon père me faisait répéter mes

leçons brièvement; puis nous nous asseyions dans la salle à manger,

devant la table sans nappe, sur laquelle Julie nous servait deux tasses

d'un chocolat dont l'odeur sucrée flattait mes gourmandes narines

d'enfant. Ma mère, elle, se levait beaucoup plus tard, et, depuis que

j'allais au collège, mon père, afin de ne pas la réveiller si tôt,

occupait une chambre à part. Que j'étais content de ce repas du matin,

durant lequel je bavardais à mon aise, parlant de mes devoirs à faire,

de mes lectures, de mes camarades! J'en avais gardé un délicieux

souvenir de minutes insouciantes, cordiales, délicieuses. Mon père aussi

dans ses lettres parlait de ces déjeuners du matin, mais en homme qui

souffrait de découvrir dans nos causeries que ma mère s'occupait trop

peu de moi à son gré, que je ne remplissais pas assez sa vie de femme

rêveuse et volontiers frivole. Il écrivait des phrases que l'avenir

s'était chargé de rendre tristement prophétiques: «Si je lui manquais

jamais, que deviendrait-il?...» À dix heures, je revenais de classe; mon

père était déjà occupé à ses affaires, j'avais moi-même un devoir à

préparer, et je ne le revoyais qu'à onze heures et demie, au second

déjeuner. Maman était là, dans une de ces toilettes du matin qui

seyaient merveilleusement à sa beauté mince et souple. À distance, et

par delà mes froides années d'adolescent, cette table de famille m'était

si souvent apparue dans un mirage de chaude intimité. En avais-je assez

éprouvé la nostalgie, plus tard, quand je m'asseyais entre ma mère et M.

Termonde, à nos déjeuners des jours de sortie? Et maintenant je

retrouvais, dans les lettres de mon père, la preuve que le divorce des

coeurs existait dès lors à notre table, entre les deux personnes que mon

culte de fils réunissait dans une seule tendresse; et le même divorce se

retrouvait dans nos dîners pris en commun et dans nos soirées à trois.

Mon père aimait passionnément sa femme, et il sentait que sa femme ne

l'aimait pas. C'était là le sentiment sans cesse exprimé dans ces

lettres, non pas de cette manière brutale et positive; mais comment

n'aurais-je pas compris cette signification secrète de toutes les

phrases, moi qui avais traversé une adolescence d'une si étrange

analogie avec le drame de cette vie d'homme? Comme moi, plus que moi

encore, mon père était un silencieux. Il avait laissé des malentendus

irréparables s'établir entre ma mère et lui. Comme moi plus tard,

passionné, gauche, étouffant de timidité devant cette femme si

aristocratique, si fière, si différente de lui, le fils d'un demi-paysan

devenu ingénieur civil par la force de son génie personnel, comme moi,

ah! pas plus que moi, il avait connu la torture des situations fausses

qui ne peuvent pas être éclairées, sinon par des mots que la bouche

n'aura jamais l'énergie de prononcer. Quelle pitié que les destinées se

recommencent ainsi, et que les mêmes dispositions de l'âme se

développent chez le fils, après s'être développées chez le père, afin

que le malheur de l'un soit identique au malheur de l'autre!... Père

trop semblable à moi, ses lettres étaient pleines de soupirs que ma mère

n'avait jamais soupçonnés,--vains soupirs vers une fusion complète de

leurs deux coeurs,--tendres soupirs vers l'impossible chimère d'un

bonheur partagé,--soupirs désespérés vers le terme d'une séparation

morale d'autant plus définitive que la cause en était, non point dans

des torts réciproques (tout se pardonne quand on s'aime), mais dans un

contraste indestructible, presque animal, de deux natures. Il ne lui

plaisait par aucune de ses qualités, il lui déplaisait par tout ce qu'il

pouvait avoir de défauts en lui, et il l'adorait... J'avais assez vu de

variétés de ménages mal arrangés, depuis que j'allais dans le monde,

pour ne pas comprendre quel enfer taciturne avait dû être celui-là, et

les deux figures se dessinaient devant moi, si nettes: ma mère avec ses

gestes naturellement un peu maniérés, la délicatesse fragile de ses

mains, sa pâleur, ses tours de tête, sa voix volontiers basse, le je ne

sais quoi de presque immatériel répandu sur toute sa personne, ses yeux

dont le regard pouvait se faire si froid, si dédaigneux, et, d'autre

part, la carrure robuste de grand travailleur qui était celle de mon

père, ses larges rires quand il s'abandonnait à la gaieté, le caractère

professionnel, utilitaire, et, à vrai dire, plébéien de tout son être,

idées et façons, gestes et discours. Mais ce plébéien était si noble, si

haut par sa généreuse sensibilité. Il ne savait pas la montrer, c'était

là son crime. Sur quelles misères reposent, quand on y songe, la

félicité absolue ou l'irrémédiable infortune!

Déjà, au cours de ces premières lettres, le nom de M. Termonde passait

et repassait sous la plume de mon père, et voilà que la onzième ou la

douzième de ces lettres, je ne sais plus laquelle, éclatait en un cri de

souffrance aiguë qui fit bondir mon coeur, trembler mes mains, se

mouiller mes yeux. Soudainement, et dans quelques pages datées de la

nuit, dont l'écriture seule trahissait une émotion profonde, le mari,

jusque-là maître de lui, avouait à sa soeur, à sa douce et fidèle

confidente, qu'il était jaloux... Il était jaloux, et de qui?... De

celui-là même qui devait, un jour, le remplacer à son foyer, donner un

nom nouveau à celle qui avait été Mme Cornélis; de cet homme aux

allures félines, aux prunelles pâles, à qui mon instinct d'enfant avait

voué une si précoce, une si fixe haine;--il était jaloux de Jacques

Termonde! Il la racontait, cette jalousie, dans cette confession subite,

avec l'âpreté d'accent qui soulage le coeur des malaises trop longtemps

contenus. Dans cette lettre, le début d'une série que la mort seule

devait interrompre, il disait la date lointaine de cette jalousie, et

comme elle lui était venue, à surprendre le regard dont Termonde

enveloppait ma mère. Il disait qu'il avait cru dès lors à une passion

naissante chez cet homme, puis que Termonde était parti pour un grand

voyage et que lui, mon père, avait attribué cette absence à une loyauté

d'ami sincère, à un noble effort pour combattre dès le commencement une

inclination criminelle. Puis, Termonde était revenu. Ses visites à la

maison avaient repris, de plus en plus fréquentes. Tout l'y autorisait:

mon père l'avait eu comme camarade intime à l'École de Droit, il

l'aurait choisi comme témoin de son mariage si l'autre n'eût pas été

retenu hors de France, à cette époque, par ses fonctions diplomatiques.

Mon père avouait, dans cette lettre, et aussi dans les suivantes,

l'avoir tendrement aimé, au point d'avoir considéré sa propre jalousie

comme un sentiment indigne et comme une espèce de trahison. Mais on a

beau se reprocher une passion, elle n'en est pas moins là, dans notre

coeur, qui nous le déchire et nous le ronge. Depuis le retour de

Termonde, cette jalousie avait augmenté, avec la certitude que l'amour

de celui qui en était le principe augmentait aussi. Le malheureux homme

ne s'était pas cru le droit cependant de fermer la porte à son ami. Sa

femme n'était-elle pas la plus pure, la plus honnête des femmes? Même le

penchant au mysticisme et à la dévotion exaltée, qu'il lui reprochait

quelquefois, offrait une garantie qu'elle ne se permettrait jamais rien

qui fût une tache sur sa conscience. D'ailleurs, les assiduités de

Termonde s'accompagnaient d'un si évident, d'un si absolu respect,

qu'elles ne donnaient aucune prise au reproche. Que faire? Avoir une

explication avec sa femme, lui qui était pris d'un battement de coeur à

la seule idée de discuter contre elle? Exiger qu'elle cessât de

recevoir son ami, à lui? Mais si elle cédait, il l'aurait privée d'une

distraction réelle, et il ne se le serait point pardonné à lui-même. Si

elle ne cédait pas?... Et mon pauvre père avait préféré se débattre dans

cette géhenne de la faiblesse et de l'indécision, où roulent, pour n'en

plus sortir, les silencieux et les timides. Et il détaillait cette

misère à ma tante, et il insistait sur le caractère maladif de son

sentiment, implorant un conseil, une pitié, accusant la puérilité de sa

jalousie, s'en moquant; et jaloux tout de même, et ne pouvant se retenir

de parler, de reparler de cette plaie ouverte dans son âme, et incapable

de l'énergie qui eût été sa guérison.

Les lettres se faisaient plus sombres encore. Comme il arrive quand on

n'a pas coupé court aussitôt à une situation fausse, mon père souffrait

des conséquences de sa faiblesse, et il les voyait se développer devant

lui,--sans agir, parce qu'il aurait fallu, pour les arrêter maintenant,

subir d'affreuses scènes. Après avoir toléré que son ami multipliât ses

visites, ce lui était un martyre de constater que sa femme avait subi à

ce degré l'influence envahissante de cette intimité. Il la voyait

prendre des conseils de Termonde pour les petites choses de la

vie,--sur un point de toilette, pour l'achat d'un cadeau, le choix d'une

lecture. Il retrouvait la trace de cet homme dans les changements de

goût de ma mère, en musique, par exemple. Il aimait, quand nous étions

seuls à la maison, le soir, qu'elle se mît au piano et qu'elle jouât,

longuement, au hasard. Elle n'exécutait plus aujourd'hui que des

morceaux indiqués par Termonde, qui avait rapporté de ses voyages une

connaissance assez approfondie des maîtres allemands, au lieu que mon

père, élevé en province et auprès de sa soeur, élève elle-même d'un

professeur de province, en était resté au culte des musiciens italiens.

Et puis ma mère se rattachait par sa famille à une société toute

différente de celle où mon père la faisait vivre. Les triomphes que son

extrême beauté lui assurait dans cette dernière, joints à sa native

douceur, avaient empêché, d'abord, qu'elle ne regrettât son ancien

milieu. Il en fut autrement, lorsque sa familiarité avec Termonde qui

appartenait, lui, au monde le plus élégant, lui rendit de nouveau

présentes toutes les habitudes de ce monde. Mon père la vit qui

s'ennuyait dans son propre salon, dont elle faisait les honneurs avec

une pensée absente. Il n'était pas jusqu'aux opinions politiques de son

ami qu'il ne retrouvât sur les lèvres de sa femme. Elle le raillait

finement de ce qui lui restait d'utopies libérales, et, derrière cette

moquerie sans méchanceté, mais qui était une moquerie pourtant, comme

derrière ses nouvelles sensations d'art, toujours il retrouvait

Termonde, et encore Termonde. Il se taisait pourtant, la timidité dont

il avait toujours été victime devant ma mère s'exaspérant avec sa

jalousie. Plus il était malheureux, plus il devenait sensible, incapable

de montrer sa peine. Il y a des âmes ainsi façonnées, que la souffrance

les paralyse et les empêche d'agir. Et puis c'était derechef la même

question: Que faire? Par quel biais aborder une explication, quand il

n'avait en définitive rien de précis à dire, pas un reproche positif

qu'il pût articuler? Est-ce qu'on dresse un acte d'accusation avec des

nuances? Il continuait à ne pas douter de l'honnêteté de sa femme. Du

moins, il affirmait son entière estime pour elle, à chaque page,

suppliant ma tante de ne pas retirer une parcelle de son amitié à sa

chère Marie, la conjurant de ne faire jamais devant elle, qui en était

l'innocente cause, une allusion à des tourments dont il rougissait

lui-même. Et il insistait sur ses propres torts, il s'accusait de ne

pas être assez tendre, de ne pas savoir se faire aimer, et c'étaient des

tableaux de son triste intérieur, évoqués d'un mot, avec une humilité

navrante. Il se décrivait, durant leur tête-à-tête du soir, regardant sa

femme, qui, couchée parmi de petits coussins brodés, dans un fauteuil,

en toilette claire, appuyait ses pieds chaussés de bas à jour sur un

tabouret à bascule et qui lisait à la clarté d'une lampe posée à côté

d'elle, sur une table mobile. Que lisait-elle? Un roman prêté par

Termonde. Elle lisait, caressant ses cheveux distraitement avec un

couteau à papier en or ciselé, donné par Termonde au jour de l'an. Mon

père déposait la revue qu'il tenait à la main. Il cherchait une phrase

par laquelle il pût atteindre cet être qu'il sentait si lointain, si

étranger à lui,--et si aimé. Mais ces phrases-là, on ne les prononce pas

ainsi. C'est le coeur contre le coeur, les mains unies, entre deux

caresses, qu'un homme tendre et fier peut avouer cette torture

déshonorante lorsqu'elle n'est pas touchante,--la jalousie dans

l'estime. Les autres, les brutaux, ne connaissent pas ces scrupules. Ils

disent: «Je suis jaloux,» sans plus s'inquiéter si c'est là une insulte

ou non. Ils ferment leur porte à qui leur déplaît, ils imposent à leur

femme un: «Suis-je le maître?» qui ne tient compte que de leur bon

plaisir, à eux. Ont-ils raison? En tous cas, cette brutalité n'était pas

le fait de mon pauvre père. Il trouvait en lui assez de force pour

montrer à Termonde un visage glacé, pour ne lui parler qu'à peine, pour

lui tendre la main avec cette politesse insultante qui creuse un abîme

entre deux sincères amis. L'autre n'avait pas l'air de s'en apercevoir.

Mon père, qui ne voulait pas d'une scène avec lui, parce que cette scène

eût eu pour conséquence immédiate une autre scène avec ma mère,

multipliait les petits affronts. Termonde en était quitte pour venir aux

heures où l'homme d'affaires était retenu à son bureau. Et mon père

racontait les rages qui le poignaient, à l'idée que sa femme et celui

dont il était jaloux causaient ensemble, intimement, parmi les fleurs du

petit salon, tandis qu'il s'abîmait, lui, le malheureux, dans le plus

aride travail, pour assurer toutes les royautés du luxe à cette femme

dont il ne serait jamais, jamais aimé, bien qu'elle portât son nom, bien

qu'il la crût fidèle. Mais cette fidélité glacée, ah! ce n'était pas de

cela qu'il avait soif, l'infortuné qui terminait sa dernière lettre par

cette phrase,--me la suis-je assez souvent répétée! «C'est si triste de

sentir qu'on est de trop dans sa propre maison, qu'on possède une femme

par tous les droits, qu'elle vous donne tout ce que ses devoirs

l'obligent à vous donner, tout, excepté son coeur qui est à un autre,

sans qu'elle s'en doute peut-être, à moins que... Vois-tu, j'ai

d'affreuses heures où je me dis que je suis un niais, un lâche, qu'il

est son amant, qu'elle est sa maîtresse, qu'ils se moquent de moi

ensemble, de ma stupide confiance, de mon aveuglement.... Ne me gronde

pas, ma pauvre Louise. Cette idée est infâme, et je la chasse en me

réfugiant auprès de toi, pour qui, du moins, je suis tout au monde...»

À moins que?...--et cette lettre était du premier dimanche du mois de

juin 1864, et le jeudi suivant, quatre jours plus tard, celui qui avait

écrit cette lettre et supporté ces douleurs allait au rendez-vous où il

devait trouver une mort mystérieuse,--cette mort qui allait permettre à

sa veuve d'épouser l'ami félon... Quelle idée aussi affreuse, aussi

infâme que celle dont mon père s'accusait dans cette terrible dernière

lettre venait de s'éveiller en moi? Je posai sur la cheminée la liasse

de ces feuilles révélatrices, je pris ma tête dans mes mains et la

tempête des imaginations cruelles passa sur cette tête, où je sentais le

sang battre la fièvre. Ah! la hideuse, la sinistre chose,

l'innommable!... Mon âme l'entrevoyait et elle se rejetait en arrière...

Mais quoi? le monstrueux soupçon, ma tante n'en avait-elle pas subi

l'assaut? Et, comme un encouragement à oser penser ce qui me donnait un

tel frisson d'horreur, de petits faits ressuscitaient dans ma mémoire,

me montrant cette soeur fidèle de mon père en proie à cette idée qui

venait de m'envahir si fortement. Que de bizarreries je comprenais tout

d'un coup, que je n'avais pas comprises! Le jour où elle m'avait annoncé

le second mariage de ma mère, et quand j'avais prononcé de moi-même le

nom maudit de Termonde, pourquoi m'avait-elle demandé d'une voix

tremblante et comme affolée: «Que sais-tu?» Que craignait-elle donc que

je n'eusse deviné? Quel renseignement redoutable attendait-elle de mon

innocente observation d'enfant?... Plus tard, et lorsqu'elle me

conjurait d'abandonner le soin de venger notre cher mort, lorsqu'elle me

répétait la parole sainte: «Je me suis réservé la vengeance, dit le

seigneur», quels coupables prévoyait-elle donc que je rencontrerais sur

ma route? Quand elle me suppliait de ménager mon beau-père, de me le

concilier plutôt, de ne pas m'en faire un ennemi, ses conseils

n'avaient-ils pour but que la facilité de ma vie quotidienne, ou bien

croyait-elle qu'un autre danger pût me menacer de ce côté-là? Lorsque

les craintes se multipliaient dans son cerveau, affaibli par la maladie,

et qu'elle en revenait toujours à ce conseil de prendre garde à mes

sorties du soir, quelle vision d'épouvante lui revenait à l'esprit, lui

montrant dans l'ombre une main capable de me frapper,--la même main qui

avait frappé mon père? Lorsque, à ses derniers moments, elle réunissait

toutes ses forces afin de détruire cette correspondance, sur quelle

piste supposait-elle donc que ces lettres me jetteraient? Tout

s'éclairait soudain d'une effrayante lumière... Ce que ma tante avait

aperçu par delà ces lettres je l'apercevais aussi. Ah! je n'ai pas

craint de penser ainsi, et j'ai honte à présent d'écrire ce que j'ai

pensé. Mais, comment aurais-je pu échapper à la logique de la situation?

Que ma tante eût livré ces lettres au juge chargé d'instruire l'affaire,

est-ce que ce magistrat n'aurait pas supposé aussitôt ce que je ne

pouvais pas m'empêcher de supposer? Non, je ne le pouvais pas... Un

homme est assassiné auquel on ne connaît pas d'ennemis; il est avéré que

le meurtre n'a pas le vol pour mobile, sa femme a un amant, et, presque

aussitôt après la mort de son mari, elle épouse cet amant... «Mais c'est

eux, c'est eux les coupables; ils ont tué le mari,» dirait le juge,

dirait le premier venu. Pourquoi ma tante qui avait ces lettres de mon

père entre les mains ne les avait-elles pas données à la justice?--Je le

comprenais trop: elle ne voulait pas que j'eusse à penser de ma mère ce

que j'en pensais, à cette minute, dans un accès de folle

douleur:--qu'elle avait trompé mon père, qu'elle avait été la maîtresse

de Jacques Termonde, que là gisait le secret de l'assassinat.--Concevoir

cela comme seulement possible, c'était commettre un parricide moral,

c'était la grande, l'inexpiable faute envers celle qui m'avait tiré de

sa chair et porté dans son sein. J'avais toujours tant aimé ma mère, si

tristement, si tendrement. Jamais, non, jamais, je ne l'avais jugée. Que

de fois, me trouvant en tête à tête avec elle, et ne sachant pas lui

dire ce qui m'oppressait le coeur, que de fois il m'était arrivé de

songer que l'obstacle dressé entre nous deux ne nous séparerait pas

toujours! Je deviendrais peut-être, un jour, son unique soutien, elle

verrait alors combien elle m'était restée chère.--Mes souffrances

n'avaient rien entamé de ma tendresse. Malheureux qu'elle me refusât une

certaine sorte d'affection, je ne la condamnais pas de ce qu'elle

prodiguait cette affection à un autre. Il y a une telle différence à

souffrir d'un être qu'on aime, dans le bien ou dans le mal, à le sentir

noble ou bas dans les chagrins qu'il nous inflige. En définitive, et

avant que ces fatales lettres n'eussent fait sur moi leur oeuvre de

désenchantement, de quoi était-elle coupable à mes yeux? De s'être

remariée? D'avoir voulu, demeurée veuve à moins de trente ans, refaire

sa vie? Rien de plus légitime. De n'avoir pas compris les relations de

l'enfant qui lui restait avec l'homme qu'elle avait choisi? Rien de plus

naturel. Elle était plus épouse que mère, et puis, les êtres un peu

chimériques et frêles, comme elle, répugnent aux luttes quotidiennes.

Ils préfèrent ne pas voir en face la réalité qui leur imposerait une

énergie de tous les instants. J'avais admis, d'instinct d'abord, à la

réflexion ensuite, toutes ces explications de l'attitude de ma mère à

mon égard. Quelle source d'indulgence jaillit en nous, chaude, profonde,

inépuisable, pour ceux qui nous tiennent vraiment à la racine du coeur,

et cette source venait de se tarir tout d'un coup, et à sa place je

sentais s'épancher en moi le flot empoisonné des plus odieux, des plus

abominables soupçons....

Cette première, cette soudaine invasion d'une si affreuse idée ne dura

pas. Je n'y aurais point résisté; j'aurais pris un pistolet pour me tuer

et détruire du coup l'excessive douleur, si cette idée s'était implantée

en moi, comme cela, précise, accablante d'évidence, impossible à

repousser. Elle fut ainsi durant les instants qui suivirent la lecture

des lettres. Puis la crise diminua, je réfléchis, et tout de suite ma

tendresse pour ma mère entra en lutte contre le cauchemar. À l'attaque

de ces exécrables imaginations, j'opposai des faits, dans leur certitude

et leur netteté. Je me rappelai par le menu les moments où j'avais vu ma

mère et mon père, en présence l'un de l'autre, pour la dernière fois.

C'était à la table du déjeuner d'où il s'était levé pour aller là-bas,

vers l'assassin. Mais est-ce que ma mère n'était pas rieuse, à son

ordinaire, ce matin-là? Est-ce que Jacques Termonde n'avait pas déjeuné

avec nous? N'était-il pas demeuré ensuite, après le départ de mon père,

à causer, tandis que je jouais? C'était à ce moment même, entre une

heure et deux, que le mystérieux Rochdale commettait le crime. Termonde

ne pouvait pas être à la fois dans notre salon et à l'hôtel Impérial,

pas plus que ma mère n'aurait pu, impressionnable comme je la

connaissais, parler ainsi paisiblement, heureusement, si elle avait su

qu'à cette heure-là son mari tombait pour ne plus se relever... J'étais

un fou d'avoir laissé une pareille hypothèse dessiner son image

monstrueuse devant mes yeux, une seule minute. J'étais un infâme d'avoir

aussitôt dépassé les plus insultantes défiances de mon père. Déjà et

sans preuve aucune que l'expression d'une jalousie qui s'avouait

elle-même déraisonnable, j'en étais arrivé où cet homme, malheureux mais

aimant, n'avait pas osé aller: à cette extrémité d'outrage envers ma

mère de croire qu'elle avait été la maîtresse de Termonde. Et, quand

bien même elle eût inspiré, du vivant de son premier mari, un sentiment

trop vif à celui qu'elle devait épouser un jour, est-ce que cela

prouvait qu'elle eût partagé ce sentiment? L'eût-elle partagé, cela

prouvait-il qu'elle y eût cédé jusqu'au don entier de sa personne?

Précisément, les femmes délicates comme elle était, ces créatures très

fines, et qui vivent à côté du réel, caressent si volontiers la chimère

de romanesques affections qu'elles croient innocentes, puisque toute

action coupable en est bannie. Pourquoi n'aurait-elle pas aimé Termonde

d'une de ces affections-là, fidèle, en fait, à ses devoirs, et livrée en

pensée à une intimité dont il était trop naturel qu'un époux fût jaloux,

mais qui, au demeurant, n'entachait en rien l'honneur de l'épouse? Je la

justifiais ainsi, non seulement de toute participation au crime, mais

encore de toute faute contre ses devoirs. Cela l'aurait flétrie si

profondément pour mon coeur qu'elle eût eu un amant... Et puis mes idées

changeaient de nouveau; je me souvenais du cri qu'elle avait jeté devant

le cadavre de mon père: «Dieu me punit...» Je ne lui faisais pas la

charité d'admettre que ce cri eût trahi simplement les scrupules d'une

âme exaltée, qui se reprochait maintenant jusqu'à ses pensées. Je me

souvenais aussi des yeux étincelants de Termonde et de ses mains

frémissantes, lorsqu'il parlait avec ma mère de la disparition

mystérieuse de mon père. S'ils étaient complices, ils jouaient la

comédie devant moi, innocent témoin, pour qu'ils pussent, à l'occasion,

invoquer ma parole d'enfant... Ces souvenirs me rejetaient sur la voie

funeste. L'idée d'une liaison coupable entre elle et lui me saisissait

de nouveau, et, presque tout de suite, la pensée qu'ils avaient profité

de l'assassinat, qu'ils y avaient eu un intérêt puissant et unique...

L'assaut du soupçon recommençait, si violent, qu'il triomphait de toutes

les barrières que je dressais là contre. J'accumulais toutes les

objections tirées d'un alibi physique et d'une invraisemblance morale.

J'en arrivais à me dire: il est strictement impossible qu'ils soient

pour rien dans le meurtre; impossible, impossible, impossible,--je me

répétais ce mot avec frénésie, puis l'hallucination me revenait,

terrassante. Il y a des moments où l'âme désemparée se trouve inhabile à

dompter des visions qu'elle sait fausses, où l'imaginaire et le réel se

confondent en un cauchemar, pareil à ceux de la panique, et sans que le

jugement sache distinguer l'un de l'autre. Cette paralysie du jugement,

qui a été jaloux sans la connaître? Que j'en ai souffert, durant la

journée qui suivit la lecture de ces lettres! J'allais, je venais à

travers la maison, incapable de vaquer au moindre devoir, comme foudroyé

par des émotions que les gens qui m'entouraient attribuèrent au chagrin

de la perte que je venais de faire. À plusieurs reprises, je voulus

m'asseoir au chevet de la morte. La vue de son visage, aux narines déjà

pincées, avec son expression de tristesse encore accrue, m'était

intolérable. Elle renouvelait trop mes misérables doutes... Vers quatre

heures, un télégramme vint. Il était signé de ma mère et m'annonçait son

arrivée par le train du soir... Lorsque je tins cette feuille de papier

bleu dans ma main, ce fut une détente momentanée à mon angoisse... Elle

venait... Elle avait pensé à ma peine... Elle venait... Cette seule

assurance dissipait mes soupçons. J'allais la revoir... Pourvu qu'elle

ne les devinât pas, ces soupçons criminels, sur mon visage? Et puis les

hypothèses absurdes et infâmes me reprenaient... Elle pense peut-être

que la correspondance entre mon père et ma tante n'a pas été détruite,

elle vient pour essayer d'avoir ces lettres avant moi, pour savoir ce

que ma tante m'a dit en mourant. S'ils sont coupables, elle et Termonde,

ils doivent s'être défiés toute leur vie de la clairvoyance de la

vieille fille.... Certes, j'avais été très malheureux dans mon enfance,

mais que j'aurais voulu retourner en arrière, être le collégien qui

méditait sur la froideur de son beau-père, à l'étude triste et

interminable du soir,--et non pas le jeune homme qui, cette nuit-là, se

promenait dans la gare de Compiègne, attendant une mère soupçonnée

ainsi!... Dieu juste! N'ai-je pas tout expié d'avance par cette

heure-là?

X

Le train de Paris approchait. J'en entendais la sourde rumeur. Je vis

les feux aveuglants de la locomotive s'avancer dans la nuit rapidement,

puis me dépasser. Le train stoppa. L'homme de garde cria le nom de

Compiègne et le chiffre des minutes de l'arrêt, tout en ouvrant les

portières les unes après les autres. Chacun de ces détails me parut

durer un temps bien long... J'allais de voiture en voiture, cherchant ma

mère sans la trouver. Au dernier moment n'avait-elle pu se décider à

venir? Quelle épreuve pour moi s'il en était ainsi! Quelle nuit je

passerais, en proie à cette tourmente des soupçons que sa présence seule

dissiperait,--je le comprenais trop. Une voix m'appela. C'était la

sienne. Je l'aperçus, toute en noir. Non, jamais je ne m'étais jeté dans

ses bras comme je fis à cette minute, oubliant tout,--et que nous étions

dans un lieu public, et pourquoi elle venait,--tout, dans la joie de

sentir mes horribles imaginations s'en aller, se fondre au simple

contact de cet être que j'aimais si profondément, le seul qui me fût

cher, malgré les malentendus, jusqu'au plus profond de mon coeur,

maintenant que je venais de perdre la soeur de mon père. Après ce premier

mouvement presque animal, presque semblable à l'étreinte par laquelle un

noyé saisit le nageur qui plonge vers lui, je regardai ma mère sans

parler, en lui tenant les mains. Elle avait levé son voile, et, dans le

jour incertain de cette gare, je vis qu'elle était très pâle, et qu'elle

avait pleuré. Rien qu'à rencontrer ses yeux où roulaient encore des

larmes, je compris que j'avais été fou. Je le compris aux premières

phrases qu'elle prononça, me disant sa peine si tendrement, et qu'elle

avait voulu venir tout de suite, quoique mon beau-père fût

souffrant.--M. Termonde était sujet depuis deux ans à de violentes

crises de foie.--Mais ni le chagrin éprouvé à cause de moi, ni le souci

de la santé de son mari, n'avaient empêché cette pauvre mère de songer,

pour ce déplacement de quelques jours, à ses petites préoccupations

habituelles de confort et d'élégance. Sa femme de chambre était là,

auprès de nous, accompagnée d'un porteur; et tous les deux chargés de

trois ou quatre sacs de différentes grandeurs, en cuir anglais,

soigneusement boutonnés dans leur housse d'étoffe: un nécessaire, une

petite cassette contenant le papier et les instruments à écrire, une

sacoche où placer le porte-monnaie, le mouchoir, le livre, le voile de

rechange; et puis une boule où mettre l'eau chaude pour les pieds, deux

coussins pour reposer la tête, et une pendule légère suspendue dans sa

gaine ouverte.

--«Tu me reconnais...», me dit-elle, tandis que j'indiquais la voiture à

la femme de chambre pour s'y débarrasser de ses paquets; et, me montrant

sa robe, qui était de drap marron soutaché de noir: «Tu vois, je n'aurai

mes vêtements de deuil que demain... Ils ne pouvaient pas être prêts,

mais on les enverra dès la première heure...» Et comme je l'installais

dans la voiture, elle ajouta: «Il y a encore une boîte à chapeau et une

malle...» Elle souriait à demi en me disant cela, pour me faire sourire

à mon tour. C'était une vieille matière à gentilles querelles entre

nous que l'encombrement des menus et inutiles colis parmi lesquels elle

voyageait. En tout autre état d'esprit, j'aurais souffert de retrouver

chez elle, à côté de la marque d'affection qu'elle me donnait en venant,

la trace constante de cette frivolité mondaine. N'était-ce pas là une

des petites causes de mes grands malheurs? Mais cette frivolité m'était,

au contraire, si douce à remarquer dans cette minute... C'était donc là

cette femme que je m'imaginais tout à l'heure, arrivant vers moi avec le

projet ténébreux de fouiller les papiers de ma tante morte, de voler ou

de détruire les pages accusatrices qui s'y pourraient rencontrer!...

C'était là cette femme que je me représentais, le matin, comme une

criminelle chargée du poids du plus lâche assassinat!... Oui, j'avais

été fou, j'avais ressemblé au cheval emporté qui galope après son ombre.

Mais quel apaisement de constater cette folie, quelle détente! J'en

oubliais presque la douce et chère morte. J'étais bien triste au fond de

l'âme, et cependant heureux, tandis que le vieux coupé nous emportait à

travers la ville, dont les fenêtres éclairées brillaient dans la nuit.

Je tenais la main de ma mère, j'avais envie de lui demander pardon, de

baiser le bas de sa robe, de lui répéter que je l'aimais, que je la

vénérais. Elle voyait bien mon émotion, qu'elle attribuait au malheur

dont je venais d'être frappé. Elle me plaignait. À plusieurs reprises,

elle me dit: «Mon André...» C'était si rare que je la sentisse ainsi,

toute à moi, et juste dans la nuance de coeur que réclamait ma

sensibilité malade!

J'avais fait préparer pour elle la chambre du rez-de-chaussée, à côté du

salon. Je me rappelais que cette chambre était la sienne, lorsqu'elle

était venue à Compiègne avec mon père, quelques jours après son mariage,

et je m'étais dit que l'impression produite sur elle par la vue de la

maison d'abord, puis par celle de cette chambre, m'aiderait à dissiper

mes affreux soupçons. Je m'étais juré de noter minutieusement les plus

légers troubles qui passeraient en elle, à la rencontre d'un passé rendu

de nouveau vivant par cette physionomie des choses, qui ne change pas

aussi vite que le coeur d'une femme. Je rougissais à présent de cette

idée de policier. Je sentais combien il est honteux de juger sa mère, de

ne pas faire un acte de foi en elle qui prévale même contre l'évidence.

Je le sentais, hélas! d'autant mieux que l'innocente femme se

surveillait moins. Elle était entrée dans sa chambre avec un visage

recueilli, elle s'était assise devant le feu, étendant ses pieds fins du

côté de la flamme qui rosait ses joues pâles; et, avec ses cheveux

restés tout noirs, avec sa taille restée toute jeune, elle avait encore,

dans le demi-jour de cette pièce, le charme de délicatesse et

d'aristocratie dont parlait mon père dans ses lettres. Elle regarda

longuement autour d'elle, reconnaissant la plupart des objets que la

piété de ma tante avait laissés à leur place. D'une voix triste, elle

dit: «Que de souvenirs!...» Mais l'émotion qui détendait ses traits

n'était pas amère. Ah! elle n'a pas ces yeux, cette bouche, ce front,

une femme qui revient dans une chambre où elle a vécu, vingt ans

auparavant, auprès d'un mari qu'elle a fait assassiner après l'avoir

trahi!... Il n'y eut pas un détail durant toute cette soirée qui ne vînt

ainsi me démontrer combien ma puérile et déshonorante imagination avait

calomnié complaisamment celle qui eût dû m'être sacrée. Julie nous avait

dressé une espèce de souper qu'elle voulut nous servir comme elle

m'avait servi le jour précédent. Je les regardais toutes les deux, l'une

en face de l'autre, la vieille domestique et son ancienne maîtresse. Je

savais que leurs caractères ne s'étaient pas convenus autrefois, et

pourtant elles éprouvaient une grande douceur à se revoir. Cette pauvre

Julie surtout, simple fille, incapable de dissimuler, était si contente,

qu'elle me prit à part quelques minutes avant ce frugal repas, pour me

dire la consolation qu'elle éprouvait dans son chagrin à retrouver ma

mère si bonne pour moi, et à nous servir tous les deux assis à la même

table, comme aux temps lointains. Si, dans ces temps-là, il y eût eu

dans la vie de ma mère un de ces coupables secrets que les domestiques

fidèles devinent mieux que personne, non, l'honnête servante qui nous

avait élevés, mon père et moi, ne l'eût pas ignoré, ni pardonné. J'en

aurais surpris la trace sur cette face aux lèvres rentrées, dont chaque

ride avait pour moi son éloquence. Ma mère, de son côté, ne se fût pas

complue dans la présence de ce témoin d'une ancienne faute. Ses gestes

eussent traduit une gêne cachée, quand ce n'eût été que cette hauteur

par laquelle nous ripostons, comme à l'avance, au blâme deviné chez un

inférieur. La figure de Julie rentrait pour ma mère dans la série des

choses qui lui représentaient son premier mariage, et soit que la mort

presque subite de ma tante l'eût beaucoup remuée, soit que ce sentiment

du passé flattât son goût pour le romanesque, bien loin de repousser ces

souvenirs, elle s'y abandonnait, et, moi, je la bénissais intérieurement

de détruire par son attitude seule les derniers vestiges de ma muette

calomnie. Quel merci je lui murmurai encore dans ma pensée lorsque plus

tard, dans la nuit, elle me demanda de voir la morte, afin de lui dire

un dernier adieu! Nous entrâmes ensemble dans la pièce où l'agonisante

s'était débattue contre la préoccupation suprême d'où j'avais tiré de si

abominables conséquences. Ma mère s'approcha du lit... La mort, qui a de

ces singularités tragiques, avait exagéré la ressemblance qui existait

du vivant de ma tante entre son visage et celui de mon père. Ce profil,

immobile et livide, surtout à cause de la mentonnière qui maintenait la

bouche fermée, rappelait invinciblement l'autre profil que j'avais gardé

dans ma mémoire, et devant lequel ma mère m'avait embrassé d'une si

chaude étreinte. Nous nous trouvions de nouveau tous les deux en

présence d'une vision funèbre. Mais je n'étais plus un enfant, elle

n'était plus une jeune femme. Que d'années avaient passé entre ces deux

morts, et quelles années! Cette comparaison s'imposait à ma mère aussi

bien qu'à moi. Elle demeura d'abord silencieuse, enfin elle me dit:

«Comme elle lui ressemble...» Elle s'approcha de ma tante, appuya un

baiser sur ce front glacé, puis elle s'agenouilla au pied du lit et se

mit en prière. Cette épreuve, que j'avais à peine osé rêver, elle-même

était allée au-devant d'une façon si naturelle, si vraie... J'ai eu

depuis bien d'autres signes de la pureté absolue du coeur de ma mère,

j'ai entendu sortir de la bouche de celui qui avait conduit tout le

crime des paroles qui purifiaient pleinement la noble femme. Il n'en

était plus besoin. La voir à genoux devant la soeur morte de mon père

mort avait suffi pour exorciser le fantôme.

Quand elle eut achevé de prier, elle voulait rester à veiller auprès de

ce triste chevet. Je l'en empêchai parce que je redoutais pour elle

l'émotion d'une nuit ainsi passée et je la forçai de descendre. Mais

elle était trop troublée, et elle me demanda de lui tenir compagnie

encore un peu de temps. J'acceptai avec joie, tant j'avais peur de

retrouver loin d'elle les hallucinations que sa manière d'être avait si

complètement dissipées. Je me sentais si bien son enfant durant cette

soirée passée en tête à tête, que je m'extasiai comme jadis, dans ma

véritable enfance, devant ses moindres gestes. J'admirai avec quel art

elle transforma, tout de suite, le coin de la cheminée du salon, où nous

nous tenions, comme en un petit asile de causerie, bien retiré, bien à

nous. Elle me fit apporter le paravent auprès de la chaise longue. Elle

posa sur une petite table mobile sa pendule de voyage, son flacon de

sels, la boîte de mes cigarettes. Elle-même avait passé une robe de

chambre blanche, enroulé autour de sa tête et de ses épaules une

mantille noire; sur ses jambes elle mit une couverture de laine rose

tricotée à la main avec des rubans. Elle appuyait sa joue sur un des

deux petits coussins revêtus de soie rouge dont elle se servait dans le

chemin de fer. Quelques violettes des bois, dont Julie avait paré un

petit vase, mêlaient leur arôme au frais parfum qu'elle secouait autour

d'elle, et je l'aimais d'être ainsi, de me rappeler par les minuties de

sa fine élégance les impressions les plus lointaines que j'avais eues

d'elle. Je l'aimais surtout de me parler comme elle faisait, m'ouvrant

son âme, et en laissant échapper tant de souvenirs. Elle avait commencé

par me questionner sur la maladie de ma tante. Elle continua en

m'entretenant de mon père, ce qui lui arrivait bien rarement. Il était

si rare aussi que nous nous vissions dans une intimité pareille! Dans ce

salon tout peuplé des reliques du mort, avec le souvenir, si présent à

mon esprit, des lettres lues ce jour même, ce me fut une sensation bien

étrange de l'entendre me raconter à son tour l'histoire de son mariage.

Elle me dit, ce que je savais déjà, comment s'était fait ce mariage,

qu'elle avait rencontré mon père à un bal chez un grand avocat qui

connaissait les dames de Slane par des relations de monde. Elle me

décrivait sa propre toilette à ce bal, puis elle me peignait mon père un

peu engoncé dans son habit noir, avec une cravate blanche mal nouée et

des gants trop longs... «Quand on est jeune fille, ajoutait-elle, on est

si sotte... Il s'est fait présenter chez nous, il m'a demandé une

première fois, puis une seconde... Et les deux fois j'ai refusé parce

que j'avais dans le souvenir cette puérilité de ces gants trop longs...

La troisième fois, il a voulu me parler en tête-à-tête... Maman avait

une grande envie de ce mariage, malgré certaines différences de milieu

et d'éducation... Ton père était un si honnête homme, si travailleur, si

capable, et puis, il admirait maman avec tant de naïveté, comme une

idole... Enfin elle consentit à cette entrevue... Je reçus ton père avec

le ferme propos de lui répondre non, et il me parla si gentiment, avec

un tact si exquis, tant d'éloquence... Je vis si bien qu'il m'aimait...

Et je dis oui...» Quel commentaire pour moi de toute la correspondance

de mon père que cette entrée dans le mariage, symbole anticipé de toutes

les années qui allaient suivre! Oui, jusqu'à leur dernier déjeuner pris

en commun avant l'assassinat, ils avaient vécu ainsi, elle, se laissant

aimer avec l'indulgente fierté d'une femme qui se sait plus fine, plus

distinguée,--et lui, le laborieux homme d'affaires, tout voisin du

peuple, aimant cette femme délicate et d'un charme rare, avec un

sentiment idolâtre de sa supériorité à elle, avec une méconnaissance

naïve de ses supériorités à lui. Le grand poison du coeur, c'est le

silence. Je l'avais déjà trop senti pour moi-même, et je le sentais pour

le compte de celui dont j'étais le fils, dont j'avais hérité l'âme

ombrageuse et concentrée. Et ma mère continuait,--navrante

ironie,--insistant sur les qualités de mon père, sur sa droiture, son

énergie et aussi sur les portions de ce caractère qui lui étaient

demeurées fermées. «Depuis qu'il est mort si tristement,

reprenait-elle, je me suis demandé si je l'avais rendu aussi heureux

qu'il aurait pu l'être... J'étais bien jeune alors et nous n'avions

guère de goûts communs... J'ai toujours aimé le monde, c'est de

naissance; et lui, il ne l'aimait pas, il ne s'y sentait pas à l'aise...

J'étais très pieuse, et il était très voltairien... Il croyait les

autres hommes aussi bons que lui-même, et il pensait que l'on peut se

passer de religion... Nous avons vu, depuis, où cela mène... Il n'était

pas jaloux, jamais il ne m'a fait une observation sur les quelques

amitiés d'hommes que j'avais formées; mais il avait en lui un principe

inquiet... Lorsqu'il était obligé de quitter Paris pour quelques jours,

si je mettais un peu trop tard à la poste ma lettre quotidienne, c'était

tout de suite un télégramme qui me demandait anxieusement des nouvelles

de ma santé. Le soir, si je rentrais un peu après mon heure habituelle,

je le trouvais tout soucieux, persuadé qu'il m'était arrivé un

malheur... Et puis, il avait des tristesses sans causes, de grands

silences... Je n'osais pas le questionner... Tu tiens cela de lui, mon

pauvre André...»

Puis elle me parlait de cette mort mystérieuse:--«J'en ai tant pleuré,

disait-elle, et, depuis, j'y ai tant pensé. Ton père n'avait pas

d'ennemi. Il avait fait sa carrière trop loyalement... Ma conviction est

que l'assassin comptait qu'il apportait avec lui une grosse somme

d'argent. Remarque bien que nous ne savons pas ce que ton père avait en

portefeuille... Ah! mon André, si tu savais quels jours j'ai passés?

C'est dans ces moments-là que j'ai pu connaître mes vrais amis...» Et

elle se prit à nommer M. Termonde et à me détailler les preuves de son

dévouement. Mais je ne lui en voulais pas de ne pas comprendre, à

l'heure où nous étions, qu'elle ne pouvait prononcer ce nom sans me

faire de mal. Une fois lancée dans la voie des réminiscences, pourquoi

se serait-elle arrêtée? Quel scrupule l'eût empêchée de m'entretenir du

second mariage et des consolations qu'elle y avait trouvées? Avait-elle

jamais deviné ma véritable situation envers mon beau-père, pas plus

qu'autrefois les sentiments de mon père à l'égard du même personnage?

Certes il y avait pour moi une mélancolie affreuse dans ces confidences

qui formaient la contre-partie cruelle des autres, de celles que mon

père faisait à ma tante dans ses lettres. Mais quelque grande que fût ma

tristesse à constater les profondeurs du malentendu qui avait séparé

ces deux êtres, qu'était cela auprès du cauchemar tragique dont j'avais

subi l'assaut? Et j'écoutai, toute cette longue soirée d'hiver, ma mère

me parler ainsi, avec la douce, l'enivrante certitude que jamais, plus

jamais, les soupçons monstrueux ne me reprendraient. Tout s'expliquait

des lettres de mon père. Il avait été profondément jaloux de sa femme,

et il n'avait jamais osé dire cette jalousie dont le principe était une

influence morale, ignorée peut-être de celle-là même qui la subissait.

Non, la créature qui me racontait tout ce passé avec cette clarté dans

les yeux, avec cette douceur dans la voix, avec cette ingénuité dans

l'aveu de ses inintelligences, avec cette évidente sincérité de toute sa

personne, non, cette créature ne pouvait être qu'innocente, même des

douleurs qu'elle avait infligées,--ou bien elle eût été un monstre

d'hypocrisie. Du moins je n'ai pas pensé cela de toi, femme si faible

mais si bonne, si capable de méconnaître une souffrance, mais si

incapable de la provoquer en la comprenant; et depuis cette soirée ma

foi en toi n'a plus subi d'atteintes. J'étais sauvé de mes doutes

impies.

Oui, je peux me rendre cette justice qu'à partir de ce moment je n'ai

plus traversé une seule crise de ces doutes à l'égard de ma mère. Ni

pendant le reste de nuit qui suivit cet entretien, ni pendant le jour

d'après, qui fut celui de l'enterrement, ni pendant les jours qui

succédèrent, et quand elle m'eut quitté, je n'entendis de nouveau la

voix honteuse, celle qui m'avait parlé si fort contre celle que j'aurais

dû être le dernier, que j'avais été le premier à juger coupable. Il n'en

fut pas de même à l'endroit de mon beau-père. Lorsque la défiance est

éveillée sur un point, et qu'il s'agit d'un intérêt aussi tragique,

aussi poignant que l'assassinat d'un père, cette défiance ne s'endort

pas avant d'avoir touché, d'avoir palpé, d'avoir étreint une certitude.

Je l'avais tenue, cette certitude, à la minute où j'avais embrassé ma

mère, où je l'avais entendue parler. Mais quoi? Est-ce que l'innocence

de ma mère prouvait l'innocence de mon beau-père? Dès que je fus seul,

et que j'eus étudié, par le menu cette fois, les fatales lettres, cette

nouvelle position du problème s'imposa aussitôt à mon esprit. Sauf les

mauvais quarts d'heure d'injustice par excès de souffrance, mon père

avait toujours distingué, lui aussi, la responsabilité de sa femme et

celle de son ami dans la relation dont il était jaloux. Toujours il

avait innocenté ma mère dans sa pensée, et jamais, au contraire, il

n'avait révoqué en doute la passion de Termonde pour elle. C'était là le

fait positif, indéniable et que j'ignorais, avant la lecture des

lettres: à savoir que cet homme avait eu un intérêt prodigieux à la

suppression de mon père. Je pouvais, avant cette lecture, croire que sa

tendresse pour ma mère était née en lui, seulement lorsqu'elle avait été

libre de l'épouser. Malgré mes jalousies, j'avais trouvé cela si naturel

qu'une femme, jeune, belle et malheureuse, inspirât un passionné désir

de la consoler, bien vite transformé en amour, même au plus intime ami

de son mari mort. Les choses m'apparaissaient à présent sous un angle

tout autre. Je relisais les lettres dans la solitude de la maison de

Compiègne où je m'attardais au lieu de rentrer à Paris, en apparence

pour régler quelques affaires, en réalité parce que j'étais comme les

animaux blessés qui se terrent pour souffrir. Une relique, entre toutes

celles dont était peuplée cette maison, réveillait, plus que toutes les

autres, le désir de vengeance et de justice qui avait dominé mon

enfance. C'était, posé sur un petit secrétaire et à côté du buvard ayant

appartenu à mon père, qui renfermait encore les enveloppes et le papier

à lettres à son chiffre, un de ces calendriers à éphémérides dont on

arrache une feuille chaque jour. Il était, ce calendrier, de l'année

1864; ma tante l'avait conservé, sans plus y toucher, à la date du jour

où elle avait appris la terrible nouvelle de l'assassinat. Samedi, onze

juin, marquait la petite feuille posée sur l'épaisseur des autres, et

ces autres comptaient les jours de cette année-là, que mon père n'avait

pas vécus! Le onze juin 1864!... C'était donc le jeudi, neuf, qu'il

avait été tué. J'avais neuf ans alors, j'en avais vingt-quatre

aujourd'hui, et le mort n'était pas vengé... Pourquoi? Parce que le

hasard ne m'avait fourni aucune indication. Je n'avais pu former aucune

hypothèse qui reposât sur un fait observé, vérifié, certain. Aujourd'hui

que je tenais une de ces indications, si douteuse fût-elle, une de ces

hypothèses, quelle que fut son invraisemblance, non, je n'avais pas le

droit de reculer. Il fallait pousser mes soupçons jusqu'à leur

extrémité. «Si j'allais chez M. Massol, me disais-je, lui remettre cette

correspondance et le consulter, est-ce qu'il considérerait cette

nouvelle révélation sur notre intérieur, sur les sentiments de la

victime, sur ceux du second mari de ma mère--comme un document à

négliger?...» Non, mille fois non, si bien que je n'aurais pas osé lui

porter ces lettres. J'aurais tremblé de lancer les limiers de justice

sur cette piste. Nous avions tant cherché, tant étudié, lui et moi, qui

pouvait avoir eu intérêt à ce crime? S'il avait pensé à mon beau-père,

il ne m'en avait du moins jamais parlé. Quel indice possédait-il, qui

l'autorisât, une seconde, à jeter ce trouble dans mon esprit? Cet

indice, je pouvais le lui fournir, moi, et je le sentais, d'instinct, si

grave, d'une signification si redoutable! Comment me serais-je empêché

de m'y attacher ainsi, de le tourner et de le retourner, m'abandonnant à

cette espèce de dévidement d'idées qui s'accomplit en nous, presque à

notre insu, quand le rouet de notre rêverie a été une fois mis en

branle?

Je sentais mieux mon impuissance à dominer ma pensée, grâce au contraste

qui existait entre cette tempête intime et la profonde tranquillité de

la maison de la morte. Ma vie y coulait, si monotone en apparence, et

réellement si ardente, si effrénée. Je me levais tard, je classais des

papiers, je les lisais jusqu'à l'heure de mon déjeuner que je prenais

seul, toujours servi par Julie qui continuait à ne pas vouloir qu'une

autre personne s'occupât de moi. Dans cette salle à manger silencieuse,

j'avais comme compagnons le chien de garde don Juan et deux chats, que

j'avais donnés moi-même à ma tante autrefois, deux demi-angoras,

surnommés, l'un Boule-de-Poil, à cause de sa longue fourrure, l'autre

Pierrot, pour sa figure spirituelle et sa malice. J'étais là, donnant la

pâture à toutes ces bêtes. Je me souvenais de ce Robinson que j'aimais

tant durant mon enfance, et des scènes où le solitaire s'assied à sa

table, entouré de sa ménagerie privée. Hélas! j'étais, moi, le Robinson

qui a vu sur le sable l'empreinte d'un pied inconnu, et qui, retiré dans

l'asile paisible, y transporte avec lui son anxiété. Julie allait et

venait, dans ses vêtements de deuil. Les chats soufflaient lorsque don

Juan s'approchait d'eux. Si je les négligeais, ils étendaient la patte

et griffaient la nappe, en allongeant leur museau futé. J'écoutais le

bruit de l'horloge comtoise posée à terre dans sa gaine, et dont le

balancier de cuivre passait et repassait par la lucarne ronde découpée

au milieu du bois. Et dans ce décor si doucement bourgeois, j'étais en

train de raisonner les chances de culpabilité de mon beau-père. Je me

disais: «La grande objection préalable à toute enquête, c'est l'alibi

constaté; l'alibi se rapporte aux données physiques du crime, et dans

toute analyse de cet ordre, à côté de la série de ces données physiques,

il y a la série des données morales. Tant qu'elles ne coïncident pas, il

y a doute, et la grande affaire d'un assassin habile est justement de

créer ce doute. Si l'on s'en tenait à l'apparence d'impossibilité

matérielle, combien d'instructions on ne pousserait pas?...» Je me

levais parmi ces pensées, et le plus souvent je marchais vers la forêt.

Autour de moi s'étendait l'immense silence des après-midi d'hiver. Les

feuilles sèches vêtissaient la futaie d'admirables teintes fauves sur

lesquelles se mouvait par intervalle une tache de la même nuance, le

pelage de quelque chevreuil bondissant. Ces mêmes feuilles sèches

criaient sous mes pieds, et moi je poursuivais mon raisonnement. Je

déduisais les conditions de l'une et de l'autre hypothèse... «Soit, M.

Termonde est coupable. Il était, il est encore passionné jusqu'à la

violence: c'est un premier fait. Il aimait ma mère éperdûment: c'en est

un autre. Mon père en était jaloux jusqu'à la douleur: c'est un

troisième fait. Voici où commence l'incertitude: M. Termonde s'est-il

aperçu de cette jalousie? A-t-il eu avec mon père quelques-unes de ces

scènes muettes, à la suite desquelles un homme du monde comprend que la

maison de l'ami dont il courtise la femme va lui être fermée? Cette

supposition-là peut être admise sans difficulté. De là au furieux désir

de se débarrasser d'un obstacle qu'on sent à jamais invincible, le

passage est déjà plus malaisé à comprendre, mais la chose est encore

possible...» À ce moment de mon analyse, je me heurtais contre ce que

j'appelais les données physiques du crime. Le faux Rochdale existait,

c'était de nouveau un fait, des gens l'avaient vu, l'avaient entendu,

lui avaient parlé. Il attendait dans la chambre de l'hôtel Impérial,

tandis que M. Termonde était à notre table, causant avec nous. Pour que

M. Termonde fût coupable du crime, il fallait donc admettre entre ces

deux hommes une complicité, que l'un, le faux Rochdale, fût un

instrument, une espèce de bravo chargé de tuer pour le compte de

l'autre!

Le caractère d'exception de cette nouvelle hypothèse était trop évident

pour que je m'y abandonnasse. La première fois que je conçus cette idée,

je me moquai de moi cruellement. Je me rappelai mes paniques d'enfant et

les preuves étranges que j'avais eues alors de ma facilité à confondre

l'imaginaire avec le réel. Il m'était arrivé, à plusieurs reprises,

entre ma septième et ma dixième année, de me réveiller la nuit, et là,

seul au milieu des ténèbres, je me disais que peut-être il faisait jour,

et que j'étais devenu aveugle. C'était une folie. J'écarquillais mes

yeux pour percer l'ombre. Le noir s'épaississait autour de moi;

l'angoisse de ma cécité possible devenait si forte alors, que je devais,

pour me rassurer, chercher une allumette à tâtons, la frotter contre le

phosphore de sa boîte; et la vue de la flamme dissipait mon cauchemar.

Que j'étais resté pareil à moi-même, combien incapable de dominer les

chimères subitement apparues devant mon esprit! Je venais d'en avoir la

preuve, à l'occasion de maman, et tout de suite je recommençais d'être

la proie docile d'une chimère semblable!... J'avais beau me répéter

cela, et insister sur l'invraisemblance d'une telle aventure: le faux

Rochdale soudoyé par M. Termonde pour assassiner mon père,--en

définitive ce n'était là qu'une invraisemblance et non pas une

impossibilité absolue. En matière de crime, la moindre réflexion

démontre que tout arrive. Je me complaisais alors à me souvenir des

histoires extraordinaires de Cour d'assises que me représentait ma

mémoire. Mon imagination devenait couleur de sang, comme l'horizon où

le soleil se couchait derrière les taillis rouillés... Je rentrais. Je

dînais, comme j'avais déjeuné, tout seul, puis je passais la soirée dans

le salon, assis à la place où s'était assise ma mère. J'avais si peur

des furies de pensée, auxquelles je me laissais trop aisément entraîner,

que je demandais à Julie de me rejoindre, aussitôt son repas fini. La

vieille femme s'installait sur une petite chaise bretonne, toute basse,

dans le coin de l'âtre, comme une personne accoutumée à s'accagnarder

sur le banc du coin de la grande cheminée, à la cuisine. Elle tricotait

un bas, faisait aller et venir les aiguilles d'acier dans les mailles de

laine brune, et, pour cette besogne, elle assurait sur son nez une paire

de besicles qui donnaient à sa face ridée et tirée un aspect de

caricature. Il lui arrivait de travailler ainsi toute la soirée, sans

dire un mot, avec Boule-de-Poil, son favori, ronronnant à ses pieds,

tandis que Pierrot, jaloux, frottait sa tête contre elle, mendiant une

caresse et dressé sur ses pattes. D'autres fois, elle parlait, répondant

aux questions que je lui posais sur ma tante. Elle me répétait ce que je

savais déjà si bien: les angoisses de la pauvre créature à mon endroit,

ses idées sur les dangers que je pouvais courir, son anxiété à son lit

d'agonie. Elle insistait sur l'inconsolable chagrin que cette soeur

fidèle avait eu du mariage de la veuve de son frère, et sur la haine

vouée par elle à M. Termonde. «Chaque fois qu'elle se décidait à venir

chez ta mère, continuait Julie, à cause de toi, André... d'avance elle

était malade d'agitation; et huit jours de tristesse au retour à se

ronger l'âme...» Ces petits détails ne m'étaient pas nouveaux. Je les

connaissais depuis bien longtemps; mais avec ma disposition actuelle,

ils me rejetaient sur le chemin des hypothèses cruelles. Je recommençais

par un autre côté l'analyse de mes pensées sur M. Termonde. «Admettons

qu'il soit coupable, reprenais-je, y a-t-il un seul fait, depuis

l'événement, qui ne soit éclairci par cette culpabilité? L'horreur de ma

tante est cependant un indice que je ne suis pas un insensé, car elle a

nourri des soupçons pareils aux miens... Mais elle soupçonnait aussi ma

mère, sans quoi elle eût mis son veto à ce mariage, qu'elle devait

considérer comme le plus épouvantable sacrilège. Eh bien! elle pouvait

s'être trompée sur ma mère et avoir raison sur mon beau-père...» Est-ce

que l'antipathie de ce dernier pour moi n'était pas un signe aussi? Je

la mesurais à la mienne. N'y avait-il pas là quelque chose de plus que

l'antagonisme d'un beau-père et d'un beau-fils? Mais comme il a dû me

détester si je lui représentais mon père vivant, ce père à qui je

ressemblais d'une manière saisissante, et qu'il aurait tué! Et puis, ces

étranges inégalités de son humeur, ces besoins alternatifs

d'étourdissement et de solitude, les noires mélancolies où je savais,

par ma mère, qu'il tombait si souvent... j'avais expliqué jusqu'ici ces

bizarreries de caractère par la maladie de foie qui, depuis quelques

années, plombait ses joues, bistrait ses paupières, et, de temps à

autre, le couchait au lit, en proie à des souffrances si aiguës que cet

homme si ferme en criait. Mais ces bizarreries, et cette maladie

elle-même, ne pouvaient-elles pas être aussi l'effet de ce phénomène

obscur, indéniable pourtant et qui revêt des formes étranges, le

remords? Est-ce que je ne savais point par expérience l'étroit rapport

du moral et du physique, les ravages de l'idée fixe sur la santé, la

puissance meurtrière et irrésistible de la pensée, moi qui ne traversais

pas une émotion un peu violente sans être terrassé ensuite par la

névralgie? Et je me sentais de nouveau emporté par le soupçon. Combien

celui qui doute ainsi est malheureux! C'est comme un roulis et comme un

tangage auquel son esprit ballotté se trouve en proie. Le bateau

s'élève, puis il retombe, et, de droite à gauche, de bas en haut, le

passager malade est balancé, couvert de sueur, toute son énergie

vaincue, et, à chaque fois, il croit qu'il va mourir...

André Cornélis · 第 16 / 35 题