La vieille Julie m'attendait à la gare; elle n'y voyait presque plus
clair à présent, elle était bien cassée, bien usée, avec sa face plus
plate et plus ridée encore, ses lèvres plus rentrées; mais elle était
toujours la bonne, la fidèle Julie, qui continuait à me dire: tu, comme
au temps où elle venait border la couverture de mon petit lit, chaque
soir, dans ma chambre de la rue Tronchet. Malgré ses mauvais yeux de
soixante-dix ans, elle me reconnut aussitôt que je descendis de vagon,
et elle commença de me parler, comme elle faisait d'habitude,
interminablement, aussitôt que nous fûmes montés dans le coupé de
louage que ma tante envoyait au devant de moi depuis ma plus lointaine
enfance. Je connaissais si bien la caisse antique de la lourde voiture,
les coussins de cuir jaunâtre et le cocher que j'avais toujours vu au
service du loueur, un petit homme à figure guillerette avec des yeux
clignotants de malice, mais dont le bonjour essaya de se faire triste ce
matin-là.
--C'est hier que ça l'a prise, me racontait Julie, tandis que le
véhicule dévalait par les rues, lourdement; mais, vois-tu, ça devait
arriver... La pauvre demoiselle changeait, changeait depuis des
semaines.... Elle si confiante, si douce, si juste, elle grondait, elle
furetait, elle soupçonnait. Elle avait les idées tournées, quoi?....
Elle ne parlait que de voleurs, que d'assassins... Elle croyait que tous
lui voulaient du mal, les fournisseurs, Jean, Mariette, moi-même... Oui,
moi aussi... Elle descendait à la cave, tous les jours, compter les
bouteilles de vin, elle en inscrivait le nombre sur un papier. Le
lendemain, elle retrouvait le même compte et elle soutenait que ce
n'était pas le même papier, elle reniait sa propre écriture... Je
voulais te dire cela quand tu es venu la dernière fois, je n'ai pas osé,
j'avais peur de te tourmenter, et puis je croyais que c'était des
gyries, qu'elle était lunée, que ça passerait... Enfin, hier, je
descends à l'heure du dîner pour lui tenir compagnie, comme elle voulait
bien, car, tu sais, elle m'aimait au fond, même malade... Je ne la
trouve pas. Nous la cherchons partout avec Mariette et Jean, jusqu'à ce
que ce dernier a eu l'idée de lâcher le chien, qui nous a conduits droit
au bûcher. Nous la voyons là, tombée de son long à terre... Elle était
allée sans doute vérifier le bois. Nous la relevons, la pauvre chère
demoiselle. Sa bouche était toute tirée de travers, elle avait un côté
qui ne pouvait pas bouger... Elle se mit à parler... Alors nous l'avons
crue folle. C'étaient des mots sans suite que nous ne comprenions pas.
Mais le docteur prétend qu'elle a toute sa tête, seulement qu'elle dit
une parole pour une autre... Et elle s'impatiente qu'on ne lui obéisse
pas... Cette nuit, je la veillais, elle me demande des épingles; je lui
en apporte, elle se fâche. Croirais-tu que c'était l'heure qu'elle
voulait savoir? Enfin à force de la questionner, et par ses oui et par
ses non, qu'elle exprime avec sa main restée bonne, comme cela, je la
devine... Si tu savais comme elle était agitée cette nuit à cause de
toi? Je l'ai bien vu. Je lui ai prononcé ton nom, ses yeux ont brillé.
Elle répète des mots, des mots... Tu penserais qu'elle divague, elle
t'appelle... Vois-tu, ce qui l'a rendue malade, c'est les idées qu'elle
se forgeait par rapport à ton pauvre père. Les dernières semaines, elle
ne parlait pas d'autre chose. Elle disait:--Pourvu qu'on ne tue pas
aussi André, moi je suis vieille, mais lui, si jeune, si bon, si
doux...--et elle pleurait, elle pleurait sans cesse. Moi, je la
contrepointais:--Qui voulez-vous qui cherche du mal à Monsieur André,
lui demandais-je?--Alors elle s'écartait de moi avec une défiance qui me
faisait gros coeur; pourtant je comprenais qu'elle n'avait pas sa tête...
Le docteur a dit qu'elle se croyait persécutée, que c'était une manie;
il dit aussi qu'elle ne retrouvera plus la parole, mais qu'elle peut
guérir...
J'écoutais le bavardage de Julie et je ne répondais pas. Que ma tante
Louise eût un commencement de maladie mentale, cela ne me surprenait
guère, après les chagrins qu'elle avait traversés, et je m'expliquais
ainsi bien des singularités que j'avais observées dans son attitude
envers moi, lors de mes dernières visites. Elle m'avait stupéfié en me
réclamant un des livres de mon père que je n'avais jamais songé à
emporter. «Rends-le-moi...» m'avait-elle dit, avec une telle insistance
que je m'étais mis à la recherche du livre. J'avais fini par le
découvrir sous une pile d'autres, comme caché à dessein dans le bas
d'une armoire. Les phrases prolixes de Julie ne faisaient que m'éclairer
sur la triste cause de ce qui m'avait semblé une bizarrerie de vieille
fille minutieuse et solitaire. En revanche, ce que je ne pouvais prendre
avec autant de philosophie que faisait mon ancienne bonne, c'étaient les
idées de ma tante sur la mort de mon père. Quelles idées? Il m'était
arrivé plusieurs fois, au cours de conversations avec elle, de sentir
vaguement qu'elle ne m'ouvrait pas tout son coeur. L'obstination qu'elle
avait mise à combattre mes projets d'enquête personnelle pouvait
provenir de sa piété, qui répugnait à toute volonté de vengeance. Mais
cette piété entrait-elle seule en cause? L'inquiétude qu'elle m'avait si
souvent montrée à l'endroit de ma sécurité, allant jusqu'à me supplier
de m'armer le soir, de ne pas monter en chemin de fer dans les
compartiments vides, et autres conseils semblables, cette pusillanimité
dans le souci de ma personne avait sans doute pour principe une
exaltation morbide; mais aussi ces terreurs pouvaient reposer sur un
fondement moins vague que je ne l'imaginais. Aussi remarquai-je avec une
certaine appréhension que ces craintes étranges avaient reparu plus
fortes encore aussitôt qu'elle avait cessé de dominer entièrement son
esprit.--«Allons! me dis-je, lui ressemblerais-je? Est-ce que ces idées
fixes ne sont pas naturelles chez une personne dont le cerveau est
travaillé par la manie des persécutions et qui a perdu un frère adoré
dans des circonstances aussi mystérieuses que tragiques?» En écoutant
Julie et raisonnant ainsi presque malgré moi, nous arrivâmes devant la
maison de ma tante,--vraie maison de drame et de malheur, par ce matin
de décembre, avec la ligne sinistre de la forêt dépouillée sur
l'horizon, avec les nuages qui voûtaient de gris le ciel tout bas, avec
la solitude de ce coin de petite ville qu'enveloppait le plus triste des
silences, celui de la campagne en hiver. Le chien bondit au devant de
moi quand je descendis de voiture, un grand terre-neuve, noir et blanc,
que j'avais par plaisanterie, et au scandale de ma tante Louise,
surnommé Don Juan. Je le repoussai presque avec dureté, tant j'avais le
coeur serré à l'idée de l'état où j'allais retrouver la malheureuse
femme, et je gravis trois par trois les marches de l'escalier qui
conduisait à sa chambre.
Lorsque j'entrai, la domestique, assise au chevet du lit, m'arrêta d'un
geste sur le pas de la porte et me fit signe que ma tante reposait. Je
vins donc, en assurant mon pied sur le tapis, m'asseoir dans une bergère
au coin du feu, et je regardai la malade dormir, la face tournée du côté
du mur, au fond du vieux lit à colonnes droites qui avait été celui de
ma grand'mère, dans la ville de Provence d'où notre famille est sortie.
Les rideaux d'étoffe rouge brodée de velours noir que ma tante avait
fait suspendre aux tringles de ce lit, à la place des rideaux de
mousseline destinés à écarter les moustiques, la dérobaient à demi à ma
vue. J'écoutais son souffle court, et je regardais cette chambre qui
m'était aussi familière que le salon d'en bas, où j'avais écrit ma
lettre de compliment à mon beau-père lors de son mariage. Ces rideaux
rouges étaient aujourd'hui d'une nuance passée qui s'harmonisait aux
formes antiques des meubles, au papier fané du paravent plié devant la
fenêtre, à la couleur blanche du tapis, au reps décoloré des fauteuils,
à tout ce qu'il y avait, de ci de là, de vieilleries, épaves de notre
vie de famille, pieusement ramassées par la vieille fille; et elle était
si méticuleuse, ses mains à mitaines noires savaient si bien poursuivre
le grain de poussière oublié par Jean, le jardinier valet de chambre,
que ces objets usés, grâce à la teinte brunie du bois de lit, des
chaises et de la commode à poignées de bronze, donnaient à la pièce la
physionomie intime que les peintres primitifs recherchent dans leurs
tableaux de nativité. Le contraste était saisissant entre mon
appartement de jeune homme à la mode et cette paisible retraite. J'avais
trop brusquement passé de l'un à l'autre pour ne pas sentir, et ce
contraste, et le muet reproche qui se dégageait pour moi de cette
chambre de malade, dont l'atmosphère était maintenant affadie par
l'odeur de la tisane, au lieu d'être vivifiée par le frais arôme de
lavande cher à ma tante. Durant la demi-heure que je passai ainsi à
écouter son sommeil et à songer à sa vie solitaire, au coin du feu qui
brûlait à petit bruit, de quels reproches ne m'accablai-je pas! Quelles
résolutions je formai de venir ici de longues semaines, auprès d'elle,
quand elle serait mieux, car je ne pouvais, je ne voulais pas admettre
qu'elle fût en danger de mort, et j'attendais la minute où elle se
réveillerait pour lui demander pardon, pour lui dire combien je
l'aimais. Tout d'un coup, elle poussa un soupir plus fort que les
autres, je la vis qui soulevait son bras demeuré libre, et qui le
remuait plusieurs fois de bas en haut, par un geste qui avait quelque
chose de désespéré.
--Elle est réveillée, me dit Julie, qui avait remplacé au chevet du lit
la jeune domestique.
Je m'approchai de ma tante et je l'appelai par son nom; je vis son
pauvre visage déformé par la paralysie. Elle me reconnut, et comme je me
penchais sur elle pour l'embrasser, de sa main valide elle toucha ma
joue. Elle me fit cette caresse qui lui était accoutumée, plusieurs
fois, lentement. Je la mis sur le dos, aidé de Julie, car elle avait une
peine infinie à se retourner elle-même, de manière qu'elle pût bien me
voir; elle me regarda longtemps, et deux grosses larmes jaillirent de
ses yeux, dans lesquels je lisais une tendresse folle, une angoisse
suprême et une pitié inexprimable. J'y répondis par des larmes, moi
aussi, qu'elle essuya du revers de sa main; et elle voulut me parler,
mais elle ne put prononcer qu'une phrase incohérente qui acheva de me
fendre le coeur. Elle vit, à l'expression de mes traits, que je ne
l'avais pas comprise; elle fit un effort pour trouver les mots qui
traduiraient une pensée, qu'elle avait là précise et lucide. Elle dit
encore une phrase inintelligible, et c'est alors qu'elle recommença de
faire ce geste d'impuissance navrée qui m'avait tant frappé à son
réveil. Cependant elle parut, à une question que je lui posai: «Que
voulez-vous de moi, chère tante?» reprendre courage. Elle fit signe
qu'elle désirait que Julie sortît, et à peine fûmes-nous seuls que son
visage changea. Elle put, aidée par moi, glisser sa main sous son
oreiller, d'où elle retira le trousseau de ses clefs, et, en isolant une
des autres, elle fit le geste d'ouvrir une serrure. Je pensai aussitôt à
ces craintes chimériques d'être volée, dont je la savais victime, et je
lui demandai si elle voulait la cassette qu'ouvrait cette clef. C'était
une toute petite clef avec des dentelures au bout, et un cran un peu
bas, comme on en fabrique pour les serrures de sûreté, dites à pompe. Je
vis que je ne m'étais pas trompé. Elle put dire: oui, et, en même temps,
ses yeux s'éclairaient.
--Mais, où est cette cassette?... lui demandai-je encore.
Elle répliqua par une phrase dont il me fut impossible de saisir le
sens, et, comme je la voyais retomber dans son agitation douloureuse, je
la suppliai de me laisser l'interroger et qu'elle me répondît par des
gestes. Après quelques minutes, j'étais parvenu, de tâtonnements en
tâtonnements, à savoir qu'il s'agissait d'un coffret enfermé dans une
des deux grandes armoires d'en bas, laquelle s'ouvrait par une clef
attachée aussi au trousseau. Je descendis, la laissant seule, comme elle
me fit signe qu'elle le désirait. Je n'eus pas de peine à trouver le
coffret auquel la petite clef s'adaptait, quoiqu'il fût placé
soigneusement derrière un carton à chapeaux et des étuis d'argenterie.
Il était de bois odorant, avec les initiales J. C. incrustées en lettres
de platine et d'or... J. C.--Justin Cornélis...--Il avait donc appartenu
à mon père. J'ai supposé, depuis, que ce petit meuble d'un travail
délicat et d'une capacité moyenne, lui avait été donné en échange de
quelque coffret semblable avec d'autres initiales, par une amie qui lui
avait demandé d'enfermer là tous les menus objets qui sont les reliques
d'une affection cachée: les billets parfumés, les voiles portés pendant
une promenade heureuse, les bouquets séchés, les portraits tirés à un
seul exemplaire. Peut-être, cette amie était-elle la femme que j'avais
si indignement soupçonnée de complicité dans le crime de l'hôtel
Impérial? Puis, mon père s'était marié. Il n'avait voulu ni conserver,
ni détruire ce souvenir d'un passé avec lequel il rompait pour toujours,
et il l'avait confié en garde à ma tante... Sur le moment, je ne m'en
demandai pas si long, j'essayai la clef à la serrure pour bien m'assurer
que je ne me trompais pas. Je soulevai le couvercle et je regardai
presque machinalement, convaincu que j'allais trouver des liasses
d'obligations, quelques écrins à bijoux, des rouleaux de napoléons, tout
un petit trésor, enfin, craintivement enseveli. Au lieu de cela, je vis
plusieurs paquets enveloppés minutieusement de papier. J'en pris un et
je pus lire: «Lettres de Justin...» et le chiffre de l'année; même
inscription sur le deuxième, sur le troisième, sur le quatrième. C'était
toute la correspondance de mon père que ma tante conservait ainsi, avec
la religion qu'elle mettait à ne laisser ni se perdre, ni se détériorer
un seul des objets ayant appartenu à celui qui avait été la plus
profonde tendresse de sa vie. Mais pourquoi ne m'avait-elle jamais parlé
de ce trésor-ci, plus précieux pour moi que tous les autres? Je me posai
cette question en refermant le coffret. Puis, je me dis qu'elle avait
sans doute voulu ne se séparer de ces lettres qu'à la dernière minute.
Je remontai dans ces pensées. Dès la porte je rencontrai ses yeux. Ils
exprimaient une impatience et une anxiété dévorantes. À peine eut-elle
la petite cassette sur son lit qu'elle l'ouvrit, saisit un paquet de
lettres, puis un autre, finit par en garder un seul, remit ceux qu'elle
avait retirés, donna un tour de clef et me fit signe de porter le
coffret sur la commode. Tandis que j'exécutais cet ordre et que
j'écartais les petits bibelots dont cette commode était encombrée, je
vis la malade, dans la glace posée devant moi. Elle s'était, par un
effort suprême, retournée aux trois quarts, et, de sa main libre, elle
essayait de lancer le paquet de lettres, qu'elle avait mis à part des
autres, dans la cheminée placée à la droite de son lit, du côté du
chevet, à un mètre seulement. Mais elle put à peine se soulever, son
élan fut trop faible et le petit paquet de lettres roula par terre.
J'accourus vers elle, afin de lui remettre la tête sur les oreillers et
le corps au milieu du lit, et alors, avec son bras impuissant, elle
recommença de faire son grand geste triste, crispant sur le drap ses
doigts amaigris, et de nouvelles larmes coulèrent de ses pauvres
yeux.--Ah! comme j'ai honte de ce que je vais écrire ici!... Je
l'écrirai pourtant, car je me suis juré d'être vrai jusqu'à cette faute,
jusqu'à une pire encore!--Je n'avais pas eu de peine à comprendre ce qui
s'était passé dans l'esprit de la malade. Évidemment, le petit paquet,
tombé sur le tapis, entre le garde-feu et la table de nuit, contenait
des lettres qu'elle désirait détruire pour toujours, afin que je ne les
lusse pas. Elle aurait pu brûler depuis longtemps ces feuilles dont elle
redoutait pour moi la fatale influence. Je comprenais qu'elle eût reculé
d'année en année, de jour en jour peut-être, moi qui savais de quel
culte idolâtre elle entourait les moindres objets ayant appartenu à mon
père. Ne l'avais-je pas vu conserver le buvard dont il se servait quand
il venait à Compiègne, avec les enveloppes et le papier qui s'y
trouvaient lors de sa dernière visite? Oui, elle avait dû attendre,
attendre encore, avant de se séparer à jamais de ces chères et
dangereuses lettres. Puis la maladie l'avait surprise et, tout de suite,
elle avait ressenti l'angoisse que ce paquet demeurât en ma possession.
Je me rendais compte qu'une défiance déraisonnable, celle de ses
derniers moments, l'avait empêchée de demander le coffret à Jean ou à
Julie. C'était là, je le compris à cette minute même, le secret de
l'impatience avec laquelle la pauvre femme avait désiré mon arrivée, le
secret aussi du trouble où je l'avais vue. Et maintenant ses forces
l'avaient trahie. Elle avait tenté vainement de jeter les lettres dans
le feu, ce feu dont elle entendait le crépitement sans pouvoir se
soulever ni même regarder la flamme tant désirée. Toutes ces inductions
qui se présentèrent d'un coup à ma pensée ont pris forme plus tard. Sur
le moment, elles se fondirent en un immense mouvement de pitié devant
l'excès de la souffrance de la malheureuse femme.
--Ne vous tourmentez pas, chère tante, lui dis-je, en ramenant la
couverture jusqu'à ses épaules; je vais brûler ces lettres.
Elle leva des yeux remplis d'une supplication anxieuse. Je lui fermai
les paupières avec mes lèvres, et je me baissai pour prendre le petit
paquet. Sur le papier qui lui servait d'enveloppe, je lus distinctement
cette date: «1864.--Lettres de Justin.» 1864! c'était la dernière année
de la vie de mon père!--Je le sens, ce que je fis à ce moment-là fut
infâme; les suprêmes volontés des mourants sont chose sacrée. Je ne
devais pas, non, je ne devais pas tromper celle qui était là, sur le
point de me quitter pour toujours, et dont j'entendais le souffle
devenir plus rapide à cette seconde.--Ce fut un passage tourbillonnant
d'idées plus fortes que moi.... Si ma tante Louise tenait passionnément,
follement, à ce que ces lettres fussent brûlées, c'est qu'elles
pouvaient me mettre sur la voie de la vengeance... Des lettres de la
dernière année de mon père, et dont elle ne m'avait jamais parlé, à
moi!... Je ne raisonnai pas, je n'hésitai pas, j'aperçus dans un éclair
cette possibilité d'apprendre... Quoi? Je ne savais pas, mais
d'apprendre... Au lieu de jeter le paquet de ces lettres dans le feu, je
le lançai à côté sous un fauteuil, je revins me pencher sur la malade,
et, d'une voix que je tentai de faire assurée et calme, je lui dis que
son désir était accompli, et que les lettres brûlaient. Elle me prit la
main et la baisa. Comme cette caresse me fit mal! Je m'assis à côté de
son lit en cachant ma tête dans les draps pour que ses yeux ne
rencontrassent pas les miens. Hélas! je n'eus pas longtemps à craindre
son regard. Vers les dix heures, elle s'assoupit. À midi, son agitation
recommença. Le prêtre vint, à deux heures, lui donner les sacrements.
Elle eut une nouvelle attaque vers le soir qui lui enleva toute
connaissance et elle mourut dans la nuit...
Chère morte, ce mensonge que je t'ai fait ainsi, à ta dernière heure, me
le pardonneras-tu? En voulant que je ne lusse jamais ces lettres
fatales, qui ont commencé d'éclairer le passé d'une si terrible lumière,
tu espérais m'épargner des soupçons qui t'avaient torturée toi-même. Sur
ton lit de mort, tu ne pensais qu'à mon bonheur. Me pardonneras-tu
d'avoir rendu vaine cette prévoyance de ton agonie? Il faut que je te
parle, quoique je ne sache pas si tu peux me voir aujourd'hui, ou
m'entendre, ou seulement sentir l'émotion qui va du plus intime de moi
vers ta mémoire, douce morte. Vois: j'ai tant de honte de t'avoir menti,
quand tu ne songeais, toi, qu'à m'être bonne, si bonne, si bonne
qu'aucune créature humaine n'a jamais été meilleure pour une autre. Il
faut que je te dise cela, tendre femme, qu'ils ont ensevelie parmi des
draperies blanches, comme il convenait à ton être si pur. De toi, du
moins, je n'ai jamais douté. En pensant à toi, je n'ai pas une amertume,
sinon de ne t'avoir pas assez chérie quand tu vivais, sinon d'avoir
trahi le dernier voeu qu'ait formé ton âme. Je crois te voir avec tes
yeux qui disaient que dans ton coeur il n'y avait pas une tache; mais que
de blessures!... Tu viens à moi, et tu me pardonnes, et de ta main tu
caresses ma joue, triste, si triste caresse que tu m'as donnée, avant de
t'en aller dans ces ténèbres où les mains ne peuvent plus s'étreindre,
ni les larmes se mêler. Si la mort n'était pas venue sur toi trop vite,
si j'avais obéi à ton suprême désir, tu aurais emporté sous la terre le
secret de tes doutes les plus douloureux. Pauvre fantôme, tu ne me
blâmes plus maintenant, n'est-ce pas, d'avoir voulu savoir? Tu ne me
blâmes plus d'avoir souffert? Il existe, pesant sur nous, une destinée
qui veut que la clarté se fasse sur la nuit du crime, que la justice
reprenne son droit et que le vengeur arrive. Par quels chemins? Cette
puissance le sait, et elle emploie à son oeuvre de réparation des armes
bien étranges. Il était dit, soeur pieuse de mon père, que ton culte
fidèle de cette chère mémoire aboutirait à réveiller en moi la volonté
qui s'endormait. Ame dévouée, âme inquiète, ne me reproche pas les
tourments que je me suis donnés, le dévouement tragique dans lequel j'ai
abîmé ma jeunesse. Et repose, repose; que la paix descende sur le
tombeau où vous dormez votre sommeil ensemble, mon père et toi, dans ce
cimetière de Compiègne qui me recevra un jour moi aussi. Dire que ce
jour pourrait être demain!...