VIII

La vieille Julie m'attendait à la gare; elle n'y voyait presque plus

clair à présent, elle était bien cassée, bien usée, avec sa face plus

plate et plus ridée encore, ses lèvres plus rentrées; mais elle était

toujours la bonne, la fidèle Julie, qui continuait à me dire: tu, comme

au temps où elle venait border la couverture de mon petit lit, chaque

soir, dans ma chambre de la rue Tronchet. Malgré ses mauvais yeux de

soixante-dix ans, elle me reconnut aussitôt que je descendis de vagon,

et elle commença de me parler, comme elle faisait d'habitude,

interminablement, aussitôt que nous fûmes montés dans le coupé de

louage que ma tante envoyait au devant de moi depuis ma plus lointaine

enfance. Je connaissais si bien la caisse antique de la lourde voiture,

les coussins de cuir jaunâtre et le cocher que j'avais toujours vu au

service du loueur, un petit homme à figure guillerette avec des yeux

clignotants de malice, mais dont le bonjour essaya de se faire triste ce

matin-là.

--C'est hier que ça l'a prise, me racontait Julie, tandis que le

véhicule dévalait par les rues, lourdement; mais, vois-tu, ça devait

arriver... La pauvre demoiselle changeait, changeait depuis des

semaines.... Elle si confiante, si douce, si juste, elle grondait, elle

furetait, elle soupçonnait. Elle avait les idées tournées, quoi?....

Elle ne parlait que de voleurs, que d'assassins... Elle croyait que tous

lui voulaient du mal, les fournisseurs, Jean, Mariette, moi-même... Oui,

moi aussi... Elle descendait à la cave, tous les jours, compter les

bouteilles de vin, elle en inscrivait le nombre sur un papier. Le

lendemain, elle retrouvait le même compte et elle soutenait que ce

n'était pas le même papier, elle reniait sa propre écriture... Je

voulais te dire cela quand tu es venu la dernière fois, je n'ai pas osé,

j'avais peur de te tourmenter, et puis je croyais que c'était des

gyries, qu'elle était lunée, que ça passerait... Enfin, hier, je

descends à l'heure du dîner pour lui tenir compagnie, comme elle voulait

bien, car, tu sais, elle m'aimait au fond, même malade... Je ne la

trouve pas. Nous la cherchons partout avec Mariette et Jean, jusqu'à ce

que ce dernier a eu l'idée de lâcher le chien, qui nous a conduits droit

au bûcher. Nous la voyons là, tombée de son long à terre... Elle était

allée sans doute vérifier le bois. Nous la relevons, la pauvre chère

demoiselle. Sa bouche était toute tirée de travers, elle avait un côté

qui ne pouvait pas bouger... Elle se mit à parler... Alors nous l'avons

crue folle. C'étaient des mots sans suite que nous ne comprenions pas.

Mais le docteur prétend qu'elle a toute sa tête, seulement qu'elle dit

une parole pour une autre... Et elle s'impatiente qu'on ne lui obéisse

pas... Cette nuit, je la veillais, elle me demande des épingles; je lui

en apporte, elle se fâche. Croirais-tu que c'était l'heure qu'elle

voulait savoir? Enfin à force de la questionner, et par ses oui et par

ses non, qu'elle exprime avec sa main restée bonne, comme cela, je la

devine... Si tu savais comme elle était agitée cette nuit à cause de

toi? Je l'ai bien vu. Je lui ai prononcé ton nom, ses yeux ont brillé.

Elle répète des mots, des mots... Tu penserais qu'elle divague, elle

t'appelle... Vois-tu, ce qui l'a rendue malade, c'est les idées qu'elle

se forgeait par rapport à ton pauvre père. Les dernières semaines, elle

ne parlait pas d'autre chose. Elle disait:--Pourvu qu'on ne tue pas

aussi André, moi je suis vieille, mais lui, si jeune, si bon, si

doux...--et elle pleurait, elle pleurait sans cesse. Moi, je la

contrepointais:--Qui voulez-vous qui cherche du mal à Monsieur André,

lui demandais-je?--Alors elle s'écartait de moi avec une défiance qui me

faisait gros coeur; pourtant je comprenais qu'elle n'avait pas sa tête...

Le docteur a dit qu'elle se croyait persécutée, que c'était une manie;

il dit aussi qu'elle ne retrouvera plus la parole, mais qu'elle peut

guérir...

J'écoutais le bavardage de Julie et je ne répondais pas. Que ma tante

Louise eût un commencement de maladie mentale, cela ne me surprenait

guère, après les chagrins qu'elle avait traversés, et je m'expliquais

ainsi bien des singularités que j'avais observées dans son attitude

envers moi, lors de mes dernières visites. Elle m'avait stupéfié en me

réclamant un des livres de mon père que je n'avais jamais songé à

emporter. «Rends-le-moi...» m'avait-elle dit, avec une telle insistance

que je m'étais mis à la recherche du livre. J'avais fini par le

découvrir sous une pile d'autres, comme caché à dessein dans le bas

d'une armoire. Les phrases prolixes de Julie ne faisaient que m'éclairer

sur la triste cause de ce qui m'avait semblé une bizarrerie de vieille

fille minutieuse et solitaire. En revanche, ce que je ne pouvais prendre

avec autant de philosophie que faisait mon ancienne bonne, c'étaient les

idées de ma tante sur la mort de mon père. Quelles idées? Il m'était

arrivé plusieurs fois, au cours de conversations avec elle, de sentir

vaguement qu'elle ne m'ouvrait pas tout son coeur. L'obstination qu'elle

avait mise à combattre mes projets d'enquête personnelle pouvait

provenir de sa piété, qui répugnait à toute volonté de vengeance. Mais

cette piété entrait-elle seule en cause? L'inquiétude qu'elle m'avait si

souvent montrée à l'endroit de ma sécurité, allant jusqu'à me supplier

de m'armer le soir, de ne pas monter en chemin de fer dans les

compartiments vides, et autres conseils semblables, cette pusillanimité

dans le souci de ma personne avait sans doute pour principe une

exaltation morbide; mais aussi ces terreurs pouvaient reposer sur un

fondement moins vague que je ne l'imaginais. Aussi remarquai-je avec une

certaine appréhension que ces craintes étranges avaient reparu plus

fortes encore aussitôt qu'elle avait cessé de dominer entièrement son

esprit.--«Allons! me dis-je, lui ressemblerais-je? Est-ce que ces idées

fixes ne sont pas naturelles chez une personne dont le cerveau est

travaillé par la manie des persécutions et qui a perdu un frère adoré

dans des circonstances aussi mystérieuses que tragiques?» En écoutant

Julie et raisonnant ainsi presque malgré moi, nous arrivâmes devant la

maison de ma tante,--vraie maison de drame et de malheur, par ce matin

de décembre, avec la ligne sinistre de la forêt dépouillée sur

l'horizon, avec les nuages qui voûtaient de gris le ciel tout bas, avec

la solitude de ce coin de petite ville qu'enveloppait le plus triste des

silences, celui de la campagne en hiver. Le chien bondit au devant de

moi quand je descendis de voiture, un grand terre-neuve, noir et blanc,

que j'avais par plaisanterie, et au scandale de ma tante Louise,

surnommé Don Juan. Je le repoussai presque avec dureté, tant j'avais le

coeur serré à l'idée de l'état où j'allais retrouver la malheureuse

femme, et je gravis trois par trois les marches de l'escalier qui

conduisait à sa chambre.

Lorsque j'entrai, la domestique, assise au chevet du lit, m'arrêta d'un

geste sur le pas de la porte et me fit signe que ma tante reposait. Je

vins donc, en assurant mon pied sur le tapis, m'asseoir dans une bergère

au coin du feu, et je regardai la malade dormir, la face tournée du côté

du mur, au fond du vieux lit à colonnes droites qui avait été celui de

ma grand'mère, dans la ville de Provence d'où notre famille est sortie.

Les rideaux d'étoffe rouge brodée de velours noir que ma tante avait

fait suspendre aux tringles de ce lit, à la place des rideaux de

mousseline destinés à écarter les moustiques, la dérobaient à demi à ma

vue. J'écoutais son souffle court, et je regardais cette chambre qui

m'était aussi familière que le salon d'en bas, où j'avais écrit ma

lettre de compliment à mon beau-père lors de son mariage. Ces rideaux

rouges étaient aujourd'hui d'une nuance passée qui s'harmonisait aux

formes antiques des meubles, au papier fané du paravent plié devant la

fenêtre, à la couleur blanche du tapis, au reps décoloré des fauteuils,

à tout ce qu'il y avait, de ci de là, de vieilleries, épaves de notre

vie de famille, pieusement ramassées par la vieille fille; et elle était

si méticuleuse, ses mains à mitaines noires savaient si bien poursuivre

le grain de poussière oublié par Jean, le jardinier valet de chambre,

que ces objets usés, grâce à la teinte brunie du bois de lit, des

chaises et de la commode à poignées de bronze, donnaient à la pièce la

physionomie intime que les peintres primitifs recherchent dans leurs

tableaux de nativité. Le contraste était saisissant entre mon

appartement de jeune homme à la mode et cette paisible retraite. J'avais

trop brusquement passé de l'un à l'autre pour ne pas sentir, et ce

contraste, et le muet reproche qui se dégageait pour moi de cette

chambre de malade, dont l'atmosphère était maintenant affadie par

l'odeur de la tisane, au lieu d'être vivifiée par le frais arôme de

lavande cher à ma tante. Durant la demi-heure que je passai ainsi à

écouter son sommeil et à songer à sa vie solitaire, au coin du feu qui

brûlait à petit bruit, de quels reproches ne m'accablai-je pas! Quelles

résolutions je formai de venir ici de longues semaines, auprès d'elle,

quand elle serait mieux, car je ne pouvais, je ne voulais pas admettre

qu'elle fût en danger de mort, et j'attendais la minute où elle se

réveillerait pour lui demander pardon, pour lui dire combien je

l'aimais. Tout d'un coup, elle poussa un soupir plus fort que les

autres, je la vis qui soulevait son bras demeuré libre, et qui le

remuait plusieurs fois de bas en haut, par un geste qui avait quelque

chose de désespéré.

--Elle est réveillée, me dit Julie, qui avait remplacé au chevet du lit

la jeune domestique.

Je m'approchai de ma tante et je l'appelai par son nom; je vis son

pauvre visage déformé par la paralysie. Elle me reconnut, et comme je me

penchais sur elle pour l'embrasser, de sa main valide elle toucha ma

joue. Elle me fit cette caresse qui lui était accoutumée, plusieurs

fois, lentement. Je la mis sur le dos, aidé de Julie, car elle avait une

peine infinie à se retourner elle-même, de manière qu'elle pût bien me

voir; elle me regarda longtemps, et deux grosses larmes jaillirent de

ses yeux, dans lesquels je lisais une tendresse folle, une angoisse

suprême et une pitié inexprimable. J'y répondis par des larmes, moi

aussi, qu'elle essuya du revers de sa main; et elle voulut me parler,

mais elle ne put prononcer qu'une phrase incohérente qui acheva de me

fendre le coeur. Elle vit, à l'expression de mes traits, que je ne

l'avais pas comprise; elle fit un effort pour trouver les mots qui

traduiraient une pensée, qu'elle avait là précise et lucide. Elle dit

encore une phrase inintelligible, et c'est alors qu'elle recommença de

faire ce geste d'impuissance navrée qui m'avait tant frappé à son

réveil. Cependant elle parut, à une question que je lui posai: «Que

voulez-vous de moi, chère tante?» reprendre courage. Elle fit signe

qu'elle désirait que Julie sortît, et à peine fûmes-nous seuls que son

visage changea. Elle put, aidée par moi, glisser sa main sous son

oreiller, d'où elle retira le trousseau de ses clefs, et, en isolant une

des autres, elle fit le geste d'ouvrir une serrure. Je pensai aussitôt à

ces craintes chimériques d'être volée, dont je la savais victime, et je

lui demandai si elle voulait la cassette qu'ouvrait cette clef. C'était

une toute petite clef avec des dentelures au bout, et un cran un peu

bas, comme on en fabrique pour les serrures de sûreté, dites à pompe. Je

vis que je ne m'étais pas trompé. Elle put dire: oui, et, en même temps,

ses yeux s'éclairaient.

--Mais, où est cette cassette?... lui demandai-je encore.

Elle répliqua par une phrase dont il me fut impossible de saisir le

sens, et, comme je la voyais retomber dans son agitation douloureuse, je

la suppliai de me laisser l'interroger et qu'elle me répondît par des

gestes. Après quelques minutes, j'étais parvenu, de tâtonnements en

tâtonnements, à savoir qu'il s'agissait d'un coffret enfermé dans une

des deux grandes armoires d'en bas, laquelle s'ouvrait par une clef

attachée aussi au trousseau. Je descendis, la laissant seule, comme elle

me fit signe qu'elle le désirait. Je n'eus pas de peine à trouver le

coffret auquel la petite clef s'adaptait, quoiqu'il fût placé

soigneusement derrière un carton à chapeaux et des étuis d'argenterie.

Il était de bois odorant, avec les initiales J. C. incrustées en lettres

de platine et d'or... J. C.--Justin Cornélis...--Il avait donc appartenu

à mon père. J'ai supposé, depuis, que ce petit meuble d'un travail

délicat et d'une capacité moyenne, lui avait été donné en échange de

quelque coffret semblable avec d'autres initiales, par une amie qui lui

avait demandé d'enfermer là tous les menus objets qui sont les reliques

d'une affection cachée: les billets parfumés, les voiles portés pendant

une promenade heureuse, les bouquets séchés, les portraits tirés à un

seul exemplaire. Peut-être, cette amie était-elle la femme que j'avais

si indignement soupçonnée de complicité dans le crime de l'hôtel

Impérial? Puis, mon père s'était marié. Il n'avait voulu ni conserver,

ni détruire ce souvenir d'un passé avec lequel il rompait pour toujours,

et il l'avait confié en garde à ma tante... Sur le moment, je ne m'en

demandai pas si long, j'essayai la clef à la serrure pour bien m'assurer

que je ne me trompais pas. Je soulevai le couvercle et je regardai

presque machinalement, convaincu que j'allais trouver des liasses

d'obligations, quelques écrins à bijoux, des rouleaux de napoléons, tout

un petit trésor, enfin, craintivement enseveli. Au lieu de cela, je vis

plusieurs paquets enveloppés minutieusement de papier. J'en pris un et

je pus lire: «Lettres de Justin...» et le chiffre de l'année; même

inscription sur le deuxième, sur le troisième, sur le quatrième. C'était

toute la correspondance de mon père que ma tante conservait ainsi, avec

la religion qu'elle mettait à ne laisser ni se perdre, ni se détériorer

un seul des objets ayant appartenu à celui qui avait été la plus

profonde tendresse de sa vie. Mais pourquoi ne m'avait-elle jamais parlé

de ce trésor-ci, plus précieux pour moi que tous les autres? Je me posai

cette question en refermant le coffret. Puis, je me dis qu'elle avait

sans doute voulu ne se séparer de ces lettres qu'à la dernière minute.

Je remontai dans ces pensées. Dès la porte je rencontrai ses yeux. Ils

exprimaient une impatience et une anxiété dévorantes. À peine eut-elle

la petite cassette sur son lit qu'elle l'ouvrit, saisit un paquet de

lettres, puis un autre, finit par en garder un seul, remit ceux qu'elle

avait retirés, donna un tour de clef et me fit signe de porter le

coffret sur la commode. Tandis que j'exécutais cet ordre et que

j'écartais les petits bibelots dont cette commode était encombrée, je

vis la malade, dans la glace posée devant moi. Elle s'était, par un

effort suprême, retournée aux trois quarts, et, de sa main libre, elle

essayait de lancer le paquet de lettres, qu'elle avait mis à part des

autres, dans la cheminée placée à la droite de son lit, du côté du

chevet, à un mètre seulement. Mais elle put à peine se soulever, son

élan fut trop faible et le petit paquet de lettres roula par terre.

J'accourus vers elle, afin de lui remettre la tête sur les oreillers et

le corps au milieu du lit, et alors, avec son bras impuissant, elle

recommença de faire son grand geste triste, crispant sur le drap ses

doigts amaigris, et de nouvelles larmes coulèrent de ses pauvres

yeux.--Ah! comme j'ai honte de ce que je vais écrire ici!... Je

l'écrirai pourtant, car je me suis juré d'être vrai jusqu'à cette faute,

jusqu'à une pire encore!--Je n'avais pas eu de peine à comprendre ce qui

s'était passé dans l'esprit de la malade. Évidemment, le petit paquet,

tombé sur le tapis, entre le garde-feu et la table de nuit, contenait

des lettres qu'elle désirait détruire pour toujours, afin que je ne les

lusse pas. Elle aurait pu brûler depuis longtemps ces feuilles dont elle

redoutait pour moi la fatale influence. Je comprenais qu'elle eût reculé

d'année en année, de jour en jour peut-être, moi qui savais de quel

culte idolâtre elle entourait les moindres objets ayant appartenu à mon

père. Ne l'avais-je pas vu conserver le buvard dont il se servait quand

il venait à Compiègne, avec les enveloppes et le papier qui s'y

trouvaient lors de sa dernière visite? Oui, elle avait dû attendre,

attendre encore, avant de se séparer à jamais de ces chères et

dangereuses lettres. Puis la maladie l'avait surprise et, tout de suite,

elle avait ressenti l'angoisse que ce paquet demeurât en ma possession.

Je me rendais compte qu'une défiance déraisonnable, celle de ses

derniers moments, l'avait empêchée de demander le coffret à Jean ou à

Julie. C'était là, je le compris à cette minute même, le secret de

l'impatience avec laquelle la pauvre femme avait désiré mon arrivée, le

secret aussi du trouble où je l'avais vue. Et maintenant ses forces

l'avaient trahie. Elle avait tenté vainement de jeter les lettres dans

le feu, ce feu dont elle entendait le crépitement sans pouvoir se

soulever ni même regarder la flamme tant désirée. Toutes ces inductions

qui se présentèrent d'un coup à ma pensée ont pris forme plus tard. Sur

le moment, elles se fondirent en un immense mouvement de pitié devant

l'excès de la souffrance de la malheureuse femme.

--Ne vous tourmentez pas, chère tante, lui dis-je, en ramenant la

couverture jusqu'à ses épaules; je vais brûler ces lettres.

Elle leva des yeux remplis d'une supplication anxieuse. Je lui fermai

les paupières avec mes lèvres, et je me baissai pour prendre le petit

paquet. Sur le papier qui lui servait d'enveloppe, je lus distinctement

cette date: «1864.--Lettres de Justin.» 1864! c'était la dernière année

de la vie de mon père!--Je le sens, ce que je fis à ce moment-là fut

infâme; les suprêmes volontés des mourants sont chose sacrée. Je ne

devais pas, non, je ne devais pas tromper celle qui était là, sur le

point de me quitter pour toujours, et dont j'entendais le souffle

devenir plus rapide à cette seconde.--Ce fut un passage tourbillonnant

d'idées plus fortes que moi.... Si ma tante Louise tenait passionnément,

follement, à ce que ces lettres fussent brûlées, c'est qu'elles

pouvaient me mettre sur la voie de la vengeance... Des lettres de la

dernière année de mon père, et dont elle ne m'avait jamais parlé, à

moi!... Je ne raisonnai pas, je n'hésitai pas, j'aperçus dans un éclair

cette possibilité d'apprendre... Quoi? Je ne savais pas, mais

d'apprendre... Au lieu de jeter le paquet de ces lettres dans le feu, je

le lançai à côté sous un fauteuil, je revins me pencher sur la malade,

et, d'une voix que je tentai de faire assurée et calme, je lui dis que

son désir était accompli, et que les lettres brûlaient. Elle me prit la

main et la baisa. Comme cette caresse me fit mal! Je m'assis à côté de

son lit en cachant ma tête dans les draps pour que ses yeux ne

rencontrassent pas les miens. Hélas! je n'eus pas longtemps à craindre

son regard. Vers les dix heures, elle s'assoupit. À midi, son agitation

recommença. Le prêtre vint, à deux heures, lui donner les sacrements.

Elle eut une nouvelle attaque vers le soir qui lui enleva toute

connaissance et elle mourut dans la nuit...

Chère morte, ce mensonge que je t'ai fait ainsi, à ta dernière heure, me

le pardonneras-tu? En voulant que je ne lusse jamais ces lettres

fatales, qui ont commencé d'éclairer le passé d'une si terrible lumière,

tu espérais m'épargner des soupçons qui t'avaient torturée toi-même. Sur

ton lit de mort, tu ne pensais qu'à mon bonheur. Me pardonneras-tu

d'avoir rendu vaine cette prévoyance de ton agonie? Il faut que je te

parle, quoique je ne sache pas si tu peux me voir aujourd'hui, ou

m'entendre, ou seulement sentir l'émotion qui va du plus intime de moi

vers ta mémoire, douce morte. Vois: j'ai tant de honte de t'avoir menti,

quand tu ne songeais, toi, qu'à m'être bonne, si bonne, si bonne

qu'aucune créature humaine n'a jamais été meilleure pour une autre. Il

faut que je te dise cela, tendre femme, qu'ils ont ensevelie parmi des

draperies blanches, comme il convenait à ton être si pur. De toi, du

moins, je n'ai jamais douté. En pensant à toi, je n'ai pas une amertume,

sinon de ne t'avoir pas assez chérie quand tu vivais, sinon d'avoir

trahi le dernier voeu qu'ait formé ton âme. Je crois te voir avec tes

yeux qui disaient que dans ton coeur il n'y avait pas une tache; mais que

de blessures!... Tu viens à moi, et tu me pardonnes, et de ta main tu

caresses ma joue, triste, si triste caresse que tu m'as donnée, avant de

t'en aller dans ces ténèbres où les mains ne peuvent plus s'étreindre,

ni les larmes se mêler. Si la mort n'était pas venue sur toi trop vite,

si j'avais obéi à ton suprême désir, tu aurais emporté sous la terre le

secret de tes doutes les plus douloureux. Pauvre fantôme, tu ne me

blâmes plus maintenant, n'est-ce pas, d'avoir voulu savoir? Tu ne me

blâmes plus d'avoir souffert? Il existe, pesant sur nous, une destinée

qui veut que la clarté se fasse sur la nuit du crime, que la justice

reprenne son droit et que le vengeur arrive. Par quels chemins? Cette

puissance le sait, et elle emploie à son oeuvre de réparation des armes

bien étranges. Il était dit, soeur pieuse de mon père, que ton culte

fidèle de cette chère mémoire aboutirait à réveiller en moi la volonté

qui s'endormait. Ame dévouée, âme inquiète, ne me reproche pas les

tourments que je me suis donnés, le dévouement tragique dans lequel j'ai

abîmé ma jeunesse. Et repose, repose; que la paix descende sur le

tombeau où vous dormez votre sommeil ensemble, mon père et toi, dans ce

cimetière de Compiègne qui me recevra un jour moi aussi. Dire que ce

jour pourrait être demain!...

André Cornélis · 第 15 / 35 题