VII

Pauvre tante! Elle me croyait l'âme plus forte que je ne l'avais. Il

n'était pas besoin de ses conseils pour empêcher que je ne me consumasse

tout entier à suivre ce désir de vengeance qui avait été l'étoile fixe

de ma première jeunesse, le phare couleur de sang allumé dans ma nuit!

Ah! les résolutions de l'adolescence, les serments d'Annibal faits avec

nous-mêmes, le rêve de consacrer notre énergie à un unique but et qui ne

change pas,--la vie se charge de balayer tout cela, pêle-mêle avec les

généreuses illusions, les enthousiasmes naïfs, les nobles espoirs. Entre

le garçon de quinze ans, malheureux mais si fier, que j'étais en 1870,

et le jeune homme que je me trouvais être en 1878, huit années seulement

plus tard, quelle différence, quelle diminution déjà!... Et dire que

sans des hasards, si impossibles à prévoir, je le serais encore, ce

jeune homme, dont j'ai là, tandis que j'écris, le portrait accroché

au-dessus de ma table de travail. Certes, les visiteurs qui regardèrent

ce portrait au Salon de cette année-là, parmi tant d'autres, n'ont pas

soupçonné qu'il représentait le fils d'un père assassiné si

tragiquement. Je la regarde, à mon tour, cette image banale d'un

Parisien banal, avec son teint pâli par les veilles imbéciles, avec ses

yeux où aucune forte volonté n'allume son éclair, avec ses cheveux

coupés à la mode, la correction de toute sa tenue, et je demeure étonné

moi-même de songer que j'aie pu vivre comme je vivais à cette époque-là.

Mais quoi? Entre les malheurs qui ont frappé mon enfance et les tout

derniers qui viennent de me bouleverser pour toujours, mon existence ne

s'était-elle pas écoulée, si vulgaire, si terne, si pareille à celle du

premier venu? Notons-en les simples étapes.--Dans la seconde moitié de

1870, c'est la guerre. L'invasion me surprend à Compiègne, où je suis en

vacances auprès de ma tante. Mon beau-père et ma mère passent le siège

à Paris, moi je travaille chez un vieux prêtre de la petite ville, celui

qui a fait faire à mon père sa première communion. Dans l'automne de

1871, je rentre à Versailles en rhétorique. En 1873, au mois d'août, je

suis bachelier, je fais tout de suite mon volontariat d'un an à Angers

et dans des conditions parfaitement douces. Le colonel était le père de

mon vieux camarade Rocquain. En 1874, et sur le conseil de mon

beau-père, on m'émancipe. C'était le moment où je devais commencer mon

oeuvre de justicier; et, quatre ans plus tard, en 1878, je n'avais pas

accompli cette vengeance qui avait été le tragique roman et comme la

religion de mon âme d'enfant; je ne l'avais pas accomplie,--et je m'en

occupais plus.

Cette indifférence me faisait honte, quand j'y songeais,--cruellement.

Mais je me rends compte aujourd'hui qu'elle ne résultait pas tant de la

faiblesse de ma nature, que de causes étrangères à moi qui eussent agi

de même sur tout jeune homme placé dans ma situation. Dès l'abord et

quand je m'attaquai à ma besogne de fils vengeur, un obstacle se dressa

devant moi, infranchissable. Il est aussi aisé que sublime de

s'exalter, de se prendre la main, de se dire: je jure de ne pas

m'arrêter avant d'avoir puni le coupable. Dans la réalité, on n'agit

jamais que par détails, et que pouvais-je? Il me fallait procéder comme

la justice, recommencer l'enquête qu'elle avait poussée jusqu'à son

extrémité sans rien découvrir. Je m'abouchai avec le juge d'instruction,

maintenant conseiller à la Cour, qui avait conduit l'affaire. C'était un

homme de cinquante ans, aux moeurs très simples, qui habitait, dans l'île

Saint-Louis, le premier étage d'une antique maison d'où la vue

s'étendait sur Notre-Dame, le Paris primitif et la Seine, mince à cet

endroit comme un canal. M. Massol, c'était son nom, voulut bien se

prêter à reprendre avec moi l'analyse des données fournies par

l'instruction...--Sur la personnalité de l'assassin, aucun doute, non

plus que sur l'heure du crime. Mon père avait été tué entre midi et demi

et deux heures, sans lutte, par ce personnage à haute taille, à larges

épaules, dont les extraordinaires déguisements annonçaient, d'après le

magistrat, un «amateur». L'excès de complication est toujours une

imprudence, car elle multiplie les chances d'insuccès. L'assassin

s'était-il grimé parce que mon père le connaissait? «Non, répondait M.

Massol, car M. Cornélis, très observateur et qui, en outre, était sur

ses gardes, ainsi que l'attestent ses dernières paroles quand il vous a

quittés, l'aurait reconnu à la voix, au regard et à l'attitude. On ne

change ni sa taille ni sa carrure comme son visage...» M. Massol

expliquait, lui, ce déguisement par le simple désir de gagner du temps

pour sortir de France, au cas où le cadavre eût été découvert le jour

même. En admettant qu'on eût télégraphié de tous côtés le signalement

d'un homme très brun, à barbe très noire, l'assassin, débarbouillé de

son maquillage, débarrassé de sa perruque et de cette barbe, habillé

d'autres vêtements, passait la frontière sans être même soupçonné.

D'après cette induction et une autre encore, le faux Rochdale habitait

l'étranger. Il avait parlé anglais à l'hôtel, et les gens l'avaient pris

réellement pour un Américain. Cela supposait ou qu'il appartenait à ce

pays, ou qu'il y séjournait d'habitude. En outre, les quelques notes

données par lui à mon père témoignaient d'une connaissance très précise

des procédés d'affaires pratiqués aux États-Unis. Donc un étranger,

Américain ou Anglais, peut-être un Français établi en Amérique, voilà

pour le criminel. Quant au mobile d'un crime aussi compliqué, il était

difficile d'admettre que ce fût le vol. «Et cependant, faisait observer

le juge d'instruction, nous ne savons pas ce que contenait le

portefeuille emporté par l'assassin... Mais, ajoutait-il, ce qui me

paraît détruire l'hypothèse du vol, c'est le soin que le faux Rochdale a

pris de dépouiller le mort de sa montre en lui laissant au doigt un

diamant qui valait plus que la montre... J'en conclus que ç'a été là une

simple précaution pour dépister la police. Je suppose, moi, que cet

homme a tué M. Cornélis par vengeance...» Et l'ancien juge d'instruction

me citait quelques exemples singuliers des ressentiments qui poursuivent

soit des médecins légistes, soit des procureurs de la république, soit

des présidents d'assises. Il concluait que dans sa vie d'avocat, au

palais, mon père pouvait avoir excité une de ces persistantes et féroces

rancunes. Il avait gagné force procès importants; il devait avoir eu

pour ennemis ceux contre lesquels s'était exercé son talent. Qu'un de

ceux-là, ruiné par la suite, lui eût attribué sa ruine, et c'était de

quoi expliquer tout l'appareil de cette vengeance. M. Massol me faisait

observer que l'assassin, étranger ou non, était connu à Paris. Comment

rendre compte sans cela du soin que cet homme avait pris de ne pas se

montrer dans la rue? On avait retrouvé la trace de son premier séjour,

fait à Paris à l'époque de la livraison de la perruque et de la barbe.

Cette fois-là, il était descendu rue d'Aboukir, dans un petit hôtel où

il s'était inscrit sous le nom de Rochester, et il ne sortait jamais

qu'en fiacre. «Remarquez aussi, disait le juge, qu'il a gardé la chambre

la veille et le matin du jour où M. Cornélis a été tué. Il a déjeuné

dans son appartement, comme il y avait déjeuné et dîné la veille, tandis

qu'à Londres et quand il habitait l'hôtel où votre père lui adressait

ses premières lettres, il allait et venait sans précautions aucunes...»

Et c'était tout. Trois adresses d'hôtel, de quoi suivre une piste

psychologique, si l'on peut dire, voilà quels pauvres détails

fournissait la sagacité du magistrat, que j'écoutais avec passion. Puis

il s'arrêtait. Avec ses yeux futés qui luisaient, tout clairs, dans son

visage presque poupin, il avait une expression de finesse extrême.

Toujours bien rasé, de langage mesuré, tout ensemble froid, complaisant

et doux, on devinait, à le voir, un de ces esprits équilibrés et

méthodiques dont la force professionnelle doit être très grande. Il

avouait n'avoir rien pu découvrir dans une analyse très minutieuse de

toute la situation présente de mon père, non plus que dans son passé.

«Ah! c'est une affaire à laquelle j'ai beaucoup songé,» disait-il, et il

ajoutait qu'avant de quitter son cabinet de juge d'instruction en 1872

il avait repris le dossier resté entre ses mains. Il avait interrogé de

nouveau le concierge de l'hôtel impérial et quelques autres personnes.

Depuis qu'il était conseiller à la cour, il avait cru pouvoir indiquer

une piste à son successeur, un vol commis par un Anglais soigneusement

grimé lui avait fait croire à une identité entre ce voleur et le

prétendu Rochdale. Puis rien. «Ces actes ont eu du moins cet avantage,

insistait-il, d'interrompre la prescription...» Je le consultais alors

sur la durée du temps qui me restait pour chercher de mon côté. Le

dernier acte d'instruction était de 1873. J'avais donc jusqu'en 1883

pour découvrir le coupable et le livrer à la vindicte publique... Quelle

folie! dix années avaient déjà passé depuis le crime, et tout seul, moi,

chétif, sans les ressources énormes dont dispose la police, j'avais la

prétention de triompher, là où un fureteur de cette habileté avait

échoué! J'essayai néanmoins. C'est à cette date que je me crus très

perspicace en nouant des relations avec l'ancienne maîtresse de mon

père, cette femme mariée dans les yeux de laquelle je lus tant de pitié

pour moi et un tel reflet d'anciennes tendresses. À cette date aussi, je

me plongeai dans la lecture de tous les papiers du mort. Ma mère en

avait confié la garde à mon beau-père, avec cette tendresse absolue pour

lui qui me faisait tant souffrir. Hélas! pourquoi aurait-elle compris

sur ce point, plus que sur les autres, les susceptibilités de mon coeur

qui répugnait si profondément à ces confusions de sa vie passée avec sa

vie présente? M. Termonde avait du moins respecté scrupuleusement ces

paquets de feuilles jaunies, où je trouvai de tout, depuis des projets

de Société jusqu'à des lettres intimes, et, parmi ces lettres, un

certain nombre étaient de M. Termonde lui-même et me prouvaient quelle

amitié avait uni autrefois le second mari de ma mère au premier. Est-ce

que je ne le savais pas et pourquoi en souffrir? Et rien toujours, aucun

indice qui me mît sur la voie même d'un soupçon... J'évoquais l'image de

mon père vivant, telle qu'elle m'était apparue pour la dernière fois; je

l'entendais répondant à la question de M. Termonde, dans la salle à

manger de la rue Tronchet, et parlant de celui qui l'attendait pour le

tuer: «un singulier homme et que je ne suis pas fâché de voir de plus

près»... Et il était sorti, et il avait marché vers la mort, tandis que

je jouais dans le petit salon, que ma mère travaillait en causant avec

l'ami qui devait être un jour son maître et le mien. Quel spectacle

d'intimité,--tandis que là-bas!... Ne saurais-je donc jamais le mot de

cette énigme sanglante? Mais où aller? Que faire? À quelle porte

frapper?

En même temps que ce sentiment de l'impossible décourageait mon effort,

les facilités soudaines de ma nouvelle existence contribuaient à

détendre en moi le ressort de la volonté. Durant mes années de collège,

les souffrances de la jalousie conçue à l'égard de mon beau-père, les

déceptions de mes tendresses comprimées, la médiocrité, la pauvreté des

choses autour de moi, dix influences de chagrin avaient entretenu

l'ardeur inquiète de mon coeur. Cela aussi avait changé. Certes, je

continuais à aimer profondément, douloureusement ma mère, mais sans plus

lui demander ce que je savais qu'elle ne me donnerait pas, ma place

unique, mon asile à part dans sa tendresse. J'acceptais son caractère au

lieu de me révolter là contre. Je n'avais pas cessé non plus de tenir

mon beau-père en une sombre antipathie, mais je ne le haïssais plus

avec la même violence. Ses procédés avec moi depuis ma sortie du collège

avaient été irréprochables. De même qu'il s'était fait, durant mon

enfance, un point d'honneur de ne jamais élever la voix en me parlant,

il semblait qu'il se piquât de n'intervenir en rien dans la direction de

ma vie d'homme fait. Lorsque, mon baccalauréat passé, je déclarai que je

ne voulais suivre aucune carrière, sans en donner de raison,--en réalité

pour me dévouer tout entier à l'idée fixe de mon oeuvre de justice,--il

ne trouva pas un mot de critique pour cette étrange résolution. Ce fut

lui qui la fit admettre par ma mère, lui encore qui voulut qu'on

m'émancipât. Quand on me remit en mains ma fortune, il se trouva que ma

mère, qui m'avait servi de tutrice, et mon beau-père, son co-tuteur,

s'étaient entendus pour ne pas toucher à mes revenus durant toute mon

éducation; ces revenus s'étaient capitalisés et j'héritai, non pas de

sept cent cinquante mille francs, mais de plus d'un million. Si pénible

que me fût l'obligation de la reconnaissance envers celui que je

considérais depuis des années comme mon ennemi, je dus m'avouer qu'il

agissait envers moi en très galant homme. Il n'existait aucune

contradiction, je le sentais trop, entre cette délicatesse de procédés

et la dureté avec laquelle il m'avait interné au collège et comme

relégué en exil. Pourvu que je renonçasse à me mettre en tiers entre lui

et sa femme, il n'aurait avec moi que des rapports de parfaite

courtoisie. Mais il fallait que je fusse hors de la maison maternelle.

Il voulait régner tout entier sur le coeur et sur la vie de celle qui

portait son nom. Comment aurais-je lutté contre lui? Comment aussi

l'aurais-je blâmé, puisque je comprenais si bien qu'à sa place et jaloux

comme j'étais, ma conduite eût été pareille?... Je cédai donc par

impuissance à combattre une tendresse qui rendait ma mère heureuse, par

dégoût de soutenir la froideur quotidienne de mes relations avec elle et

lui, par espoir, d'ailleurs, de me trouver plus apte à ma tâche de

justicier, une fois libre. Moi-même je demandai qu'on me laissât quitter

la maison, de sorte qu'à dix-neuf ans j'avais mon indépendance absolue,

un appartement à moi, que je choisis avenue Montaigne, tout près du

rond-point des Champs-Élysées, plus de cinquante mille francs de rente,

une porte ouverte dans chacun des salons que fréquentait ma mère, et une

porte ouverte aussi dans tous les endroits où l'on s'amuse. Comment

aurais-je résisté aux entraînements qu'une pareille situation comporte?

Oui, j'avais rêvé d'être le Vengeur, le Justicier, et je me laissai

rouler presque aussitôt par le tourbillon de cette vie de plaisir dont

ceux qui la voient du dehors ne peuvent mesurer le pouvoir destructeur.

C'est une existence futile et dévorante qui vous déchiquette vos heures

comme elle vous déchiquette l'âme, qui met en charpie fil par fil

l'étoffe irréparable du temps et l'étoffe plus précieuse encore de notre

énergie. Je me trouvais, par rapport à ma besogne de vengeur, incapable

d'agir immédiatement--à quoi et à qui m'attaquer?--Je m'abandonnai donc

à toutes les occasions qui s'offraient de tromper mon inaction par du

mouvement, et bientôt les journées se précipitèrent, les unes après les

autres, parmi ces mille distractions qui deviennent, pour les élégants

de métier, comme un code de devoirs à remplir. Avec la promenade au Bois

le matin, les visites dans l'après-midi, les dîners en ville, les

parties de théâtre, et, après minuit, les séances de jeu au cercle ou de

débauche, ailleurs,--comment trouver le loisir de suivre un projet?

J'eus des chevaux, quelques intrigues, un duel ridicule où du moins le

fond d'idées tragiques sur lequel je vivais, malgré tout, me servit à

bien me tenir. Une femme de quarante ans me persuada que je l'avais

séduite, je fus son amant; puis je me persuadai, moi, que j'étais

amoureux d'une autre femme, une grande dame russe, établie à Paris.

Celle-là était, elle est encore une de ces illustres comédiennes du

monde, qui emploient à s'entourer d'une cour d'adorateurs, plus ou moins

récompensés, toutes les séductions du luxe, de l'esprit et de la beauté,

sans une rêverie dans la tête, sans une émotion dans le coeur, avec les

plus adorables dehors des plus délicates rêveries et des plus fines

émotions. Je menai cette existence d'esclave attaché aux caprices d'une

coquette sans âme pendant six mois environ. Je me consolai des faussetés

de cette cabotine exotique en m'acoquinant avec une fille entretenue.

Cette nouvelle aventure me prouva que la galanterie demi-mondaine ne

vaut pas beaucoup mieux que l'autre. Les femmes du monde sont

intolérables de mensonge, de prétention et de vanité; les autres de

vulgarité, de sottise, et de sordide amour du lucre. J'oubliai ces

liaisons absurdes aux tables de jeu, tout en me rendant bien compte de

la misère de ce divertissement, qui ne cesse de devenir insipide que

pour devenir hideux, comme un bon calcul d'argent à gagner sans

travail. Il y avait en moi quelque chose d'effréné à la fois et de

dégoûté qui me poussait à outrer tout ensemble et à flétrir mes

sensations. Il est vrai de dire que je ne pouvais me donner entièrement

à aucune. Je retrouvais toujours, dans les plus intimes replis de mon

être, le souvenir de mon père, qui m'empoisonnait toutes mes pensées,

comme à leur source. Lorsque, vers les trois heures du matin, je

traversais la ville en voiture pour regagner mon appartement d'où

j'étais sorti à sept heures, habillé comme à Londres, en cravate

blanche, en petits souliers, un bouquet à la boutonnière de mon frac,

mon portefeuille bourré de billets de banque, je regardais le ciel de la

nuit, les nuages qui couraient sur les étoiles, la froide et pâle lune,

les vastes rues noires avec la guirlande de leurs becs de gaz, et une

émotion inexprimable s'éveillait en moi qui me faisait sentir que toute

existence est un rêve. Une impression d'obscur fatalisme envahissait mon

esprit malade. C'était si étrange que je vécusse, moi, comme je vivais,

et je vivais ainsi pourtant, et le moi visible ressemblait si peu au moi

intime! Une destinée pesait-elle donc sur moi, pauvre être, comme sur

l'univers entier? «Qu'elle me pousse,» me disais-je, et je me livrais à

elle. Je me couchais sur des idées de philosophie noire, et je me

réveillais pour continuer une existence sans dignité, dans laquelle je

perdais, avec ma force d'exécuter mon programme de réparation envers le

fantôme qui hantait mes songes, toute estime propre et toute conscience.

Qui m'aurait aidé à remonter le courant?... Ma mère? Elle ne voyait de

cette vie que son décor mondain, et elle se félicitait que je me fusse,

comme elle disait, désauvagé.... Mon beau-père? Mais il avait,

volontairement ou non, favorisé tout ce désordre. Ne m'avait-il pas

rendu maître de ma fortune à l'âge le plus dangereux? N'avait-il pas

aidé, aussitôt l'âge venu, à mon admission dans les cercles dont il

était membre? N'avait-il pas facilité de toutes manières mon entrée dans

le monde?... Ma tante? Oui, ma tante souffrait de mon genre de vie. Et

cependant n'aimait-elle pas mieux que j'oubliasse du moins les sinistres

résolutions de haine qui l'avaient toujours épouvantée? Et puis je ne la

voyais guère. Mes voyages à Compiègne se faisaient rares. J'étais à

l'âge où l'on trouve toujours du temps pour ses plaisirs, où l'on n'en

trouve pas pour les devoirs qui vous tiennent le plus au coeur... S'il y

avait quelqu'un dont la voix s'élevât sans cesse contre la dissipation

de mon énergie dans de vulgaires plaisirs, c'était celle du mort qui

gisait sous terre, sans vengeance; cette voix montait, montait sans

cesse des profondeurs de toutes mes rêveries, mais je m'habituais à ne

plus lui répondre. Était-ce ma faute si tout conspirait à paralyser ma

volonté, depuis les plus importantes des circonstances jusqu'aux plus

petites?--Et je m'alanguissais dans une torpeur douloureuse que ne

distrayait même pas le remue-ménage de mes fausses passions et de mes

faux-plaisirs.

Un coup de foudre me réveilla de ce lâche sommeil de ma volonté. Ma

tante Louise fut frappée d'une attaque de paralysie. C'était vers la fin

de cette morne année de 1878, au mois de décembre. J'étais rentré le

soir, ou plutôt le matin, après avoir gagné au jeu quelques milliers de

francs. Des lettres m'attendaient et une dépêche. Je déchirai

l'enveloppe bleue en chantonnant un air à la mode, une cigarette aux

lèvres, et sans me douter que j'allais apprendre un événement qui

deviendrait, après la mort de mon père et le second mariage de ma mère,

la troisième grande date de ma vie. Le télégramme, signé du nom de

Julie, mon ancienne bonne, m'annonçait la maladie soudaine de ma tante

et me demandait de venir aussitôt, bien qu'on espérât la sauver. Un

détail me rendit cette subite nouvelle plus affreuse encore. J'avais

reçu de ma tante une lettre, il y avait juste huit jours, dans laquelle

la pauvre se plaignait, à son ordinaire, de ne pas me voir, et ma lettre

de réponse, à moi, était là, sur ma table de travail, à demi-écrite. Je

ne l'avais pas achevée. Dieu sait pour quelle futile raison? Il ne faut

rien moins que l'arrivée de la sinistre visiteuse, la mort, pour nous

faire comprendre que nous devons nous hâter de bien aimer ceux que nous

aimons, si nous ne voulons pas qu'ils s'en aillent à jamais, avant que

nous ne les ayons assez aimés. À l'anxiété que me causa le danger où se

trouvait la chère vieille fille se mélangea le remords de ne pas lui

avoir témoigné assez combien elle m'était chère. Il était deux heures du

matin, le premier train pour Compiègne partait à six heures, elle

pouvait mourir dans l'intervalle... Qu'elles furent longues ces minutes

d'attente que je tuai en repassant dans mon esprit, avec une amertume

extrême, tous mes torts envers cette soeur unique de mon père, ma seule

vraie parente! La possibilité d'une irréparable séparation me faisait

me juger si ingrat! Mon malaise moral augmenta encore dans le vagon,

tandis que je traversais, à la triste clarté d'une aube d'hiver, le

paysage parcouru si souvent jadis. Je redevenais, en reconnaissant

chaque détail, le collégien qui allait là-bas, le coeur débordant de

tendresses inépanchées, le cerveau chargé du poids d'une redoutable

mission. Je devançais en pensée le train si lent à mon gré. J'évoquais

ce visage aimé, si simple et si loyal, cette bouche aux lèvres un peu

fortes, ces yeux doublés de tant de bonté, que cernaient des paupières

plissées, machurées, comme rongées par les larmes, ces bandeaux

grisonnants. Dans quel état la reverrais-je? Peut-être si cette nuit de

repentir, cette angoisse, tout ce trouble intérieur n'avaient pas tendu

mes nerfs comme des cordes trop sensibles, oui, peut-être n'aurais-je

pas subi devant ce lit d'agonie les folles intuitions qui

m'assaillirent, qui me rendirent capable de désobéir à la mourante...

Mais comment regretter cette désobéissance, qui seule m'a mis sur la

voie de la vérité?--Non, je ne regrette rien, j'aime mieux avoir fait ce

que j'ai fait.

André Cornélis · 第 14 / 35 题