Autres images.--Trois années se sont écoulées depuis le soir d'automne
où une voiture de place nous a déposés, mon beau-père et moi, dans ce
coin d'une des avenues du vieux Versailles qu'attriste la muraille du
collège. Je devais passer dans ce collège dix mois seulement, ceux que
ma mère passerait, elle, en Italie. Oui, c'était un soir de l'automne de
1866,--nous voici dans l'hiver de 1870, et je suis demeuré interne dans
ce lycée «où l'air est si bon, où je travaille si bien»,--ce sont les
raisons que ma mère a données pour ne pas me reprendre chez elle; et la
naïve femme est de bonne foi en répétant les phrases de M. Termonde.
D'ailleurs ne m'a-t-elle pas consulté? N'ai-je pas répondu, moi aussi,
que je préférais l'internat? Une expérience de quelques semaines de
vacances, au retour de leur voyage, m'a démontré que mon coeur saignerait
trop, à la voir aimer son mari comme elle l'aime. Mes yeux aigus
d'enfant jaloux, et qui se souvient, surprennent trop de signes de ce
sentiment. Elle passe, comme autrefois, ses blanches mains sur ma tête,
pour me caresser, mais cette flatterie ne m'est plus douce depuis qu'une
seconde alliance brille sur une de ces mains, et un jour arriva où cette
seconde alliance y demeura seule! Du vivant de mon père, et lorsqu'il
s'approchait d'elle pour l'embrasser, toujours elle avait un premier
geste de défense, l'écartant de son bras, ou détournant la tête. Comme
elle est soumise aujourd'hui et docile à poser cette même tête sur
l'épaule de M. Termonde! Il la prend, sans qu'elle se défende, par cette
taille qu'elle a gardée si souple. Il posé un baiser sur ce front qui ne
se retire pas et que des boucles encadrent, au lieu des bandeaux qui
plaisaient à mon père. Chacune de ces familiarités m'est une torture.
Comment le devinerait-elle? Durant ces premières vacances, une
après-midi que nous devions sortir et que la femme de chambre n'était
pas là, M. Termonde lui a boutonné ses bottines de promenade. Je l'ai vu
qui lui prenait le pied, après lui avoir ôté un petit soulier découvert,
et qui mettait enfantinement un baiser sur ce pied chaussé d'un bas
couleur pensée. J'ai subi un trop fort accès de rage lors de cette
petite scène pour ne pas préférer le collège, qui ne me rappelle, du
moins, ni le second mariage que je déteste, ni mon père si profondément
oublié là où je voudrais tant que sa mémoire survécût. Et j'ai dit: Oui,
au désir de mon beau-père; et j'ai gardé la tunique.
Pourquoi cet hiver de 1869-1870 se représente-t-il à mon souvenir? Ce
n'est pas qu'il ait été distingué par aucun événement nouveau; mais j'ai
là devant les yeux une photographie de moi à cette date, et je retrouve,
en la regardant, la trace plus vive de mon âme d'alors. Je m'apparais à
moi-même comme une sorte de spectre rétrospectif, avec ma tête tondue,
ma maigreur de garçon qui a trop grandi. C'était l'époque des
conversations grossièrement libres, des lectures hâtives et
désordonnées, de l'irréligion précoce et outrageante. Les visages de mes
camarades me reviennent aussi dans le demi-jour de ce passé déjà si
distant. Rocquain, plus blême que jamais avec son nez rouge d'acteur
comique, chante des chansons de café-concert, fume des cigarettes dans
des endroits inavouables, et collectionne des photographies
d'actrices... Gervais, toujours brun et frisé, s'est passionné pour les
courses; il y joue avec bonheur; il s'est réconcilié avec Leyreloup,
«l'hérissé», comme nous l'appelons, et il lui a communiqué sa dangereuse
manie. Ils organisent à eux deux des steeple-chases d'insectes, de
chenilles et de tortues. Ils ont même imaginé une combinaison de paris à
laquelle prennent part une dizaine d'entre nous. Le jeu consiste à
placer devant un dictionnaire plusieurs morceaux de papier sur chacun
desquels est inscrit un nom de cheval. On ouvre et on ferme le
dictionnaire avec rapidité. Celui des morceaux de papier que ce petit
coup de vent porte le plus loin a gagné le prix, et ceux qui ont parié
sur lui se partagent les enjeux. L'immense Parizelle a grandi encore. À
seize ans, il porte déjà la barbe et il a des maîtresses. Des
sous-officiers d'artillerie, dont il a fait la connaissance, un jour que
son correspondant l'avait laissé vagabonder seul dans le parc, l'ont
mené dans un certain café dont il nous montre le chemin quand nous
allons en promenade. Il nous décrit ce café par le menu, les vitres
dépolies, la salle remplie de femmes habillées comme des bébés, avec des
chemisettes toutes courtes, des bas de couleur, de hautes bottines à
boutons dorés, et là-dedans un tapage, une gaieté, des chansons, des
soldats debout qui boivent, d'autres assis qui ont pendu aux murs leur
sabre et leur shako,--et les escaliers qui résonnent sous les grosses
bottes de ceux qui descendent. Quant à moi, j'ai un nouvel ami, Joseph
Dediot, qui m'a fait connaître quelques vers de Musset. Nous raffolons
de ce poète. Dediot se trouve placé en classe à côté de Scelles, le fils
du libraire, celui que nous avons surnommé Bel-OEil, parce qu'il est
louche. Bel-OEil est paresseux comme un homard, et Dediot a passé avec
lui le plus étrange marché. Dediot lui fait tous ses devoirs, et, en
retour de chacun, Bel-OEil livre la copie de vingt vers de _Rolla_.
Moyennant je ne sais combien de versions, de thèmes et de vers latins,
mon ami s'est procuré tout le poème, et nous récitons avec frénésie:
_Ô Christ! je ne suis pas de ceux que la prière..._
Et encore, appliquant ces vers à notre lycée dont les moeurs sont celles
de tous les internats:
_.......Et la corruption_
_Y baise en plein soleil la prostitution._
Nous sommes devenus sceptiques et misanthropes. Nous jouons à l'athéisme
désespéré, comme Parizelle et Rocquain jouent à la débauche, Gervais au
sport et au chic, d'autres à la politique et d'autres à l'amour. Le père
Sorbelle, renvoyé du lycée, vient de publier un pamphlet où il se peint
lui-même sous le pseudonyme de Lebros, et le proviseur sous le nom de M.
Bifteck. Ce petit livre nous occupe tout cet hiver et nous décide à une
conspiration qui n'aboutit pas. Nous voilà jouant aux révolutionnaires.
L'étrange discipline que celle de ces infâmes collèges, où les
adolescents gâtent leurs années d'innocence heureuse par la copie
puérile et anticipée des passions dont ils souffriront réellement un
jour;--tels les enfants qui doivent mourir à la guerre, et font les
soldats avec leurs boucles blondes et leurs rires gais! Hélas! le jeu,
pour moi, a fini trop vite.
C'était pourtant mon home, l'endroit où je me sentais vraiment chez
moi,--ce maussade collège avec ses cours stériles, ses études
renfermées, son réfectoire empoisonné d'odeur de vaisselle, ses classes
dont les pupitres étaient tatoués d'inscriptions au canif, ses dortoirs
aux lavabos douteux. J'aimais ce bagne qui tenait de la caserne et de
l'hôpital, parce que là du moins je ne retrouvais pas la preuve
incessante de mon double malheur. Je m'y détendais, après tout, dans la
naïveté de mon âge, et je cessais de m'hypnotiser dans l'idée fixe du
meurtrier de mon père à découvrir et de mon beau-père à détester. Mes
jours de sortie étaient pour moi des jours de supplice qui m'auraient
fait appréhender avec terreur la fin de mes années de lycée, si je
n'avais su qu'au lendemain de mon baccalauréat j'aurais ma fortune et
que je pourrais m'adonner tout entier à la recherche qui devait être le
but suprême de ma vie. Je m'étais juré d'atteindre, moi, ce mystérieux
assassin que la justice n'avait pas découvert, et je trouvais dans cette
résolution, que je gardais au fond de moi sans jamais en parler, une
extraordinaire force morale. Cela ne m'empêchait pas de souffrir pour
des vétilles, aussitôt que ces vétilles me devenaient des signes que
j'étais deux fois orphelin... Qu'ils me sont de nouveau présents les
supplices de ces jours de sortie! Quand le domestique qui doit me
conduire chez ma mère vient me chercher, ces dimanches-là, vers les huit
heures, je reconnais à son sans-gêne que je ne suis plus le fils de la
maison, l'enfant-roi auquel la servilité des gens tient à plaire.
Celui-ci, cet infâme François Niquet, avec son menton rasé, son oeil
insolent, ne lève pas son chapeau quand j'arrive au parloir où il
m'attend. Quelquefois, et lorsque le temps est mauvais, il se permet de
bougonner. Il allume sa pipe dans le compartiment du vagon, sans me
demander la permission, et la fumée du tabac m'écoeure. Je mourrais
plutôt que de lui faire une observation; car il m'est arrivé une fois de
me plaindre du valet de chambre de mon beau-père, un méchant drôle à qui
l'on a donné raison, et depuis lors j'ai décidé que jamais plus je ne
m'exposerais à cet affront. D'ailleurs, j'ai déjà trop souffert, et
souffrir, ainsi apprend à mépriser... Le train marche sans que j'échange
cinquante mots avec ce manant. Je sais que je passe pour très fier et
très difficile; mais par la même disposition d'esprit qui, tout enfant,
me rendait boudeur, j'aime à déplaire à qui me déplaît... À travers ce
silence et la fumerie du rustre, nous arrivons à la gare Montparnasse.
Jamais une voiture qui m'attende, quelque temps qu'il fasse. Nous allons
à pied jusqu'au boulevard de Latour-Maubourg, le long des avenues
bordées de masures, d'hospices et de boutiques de bric-à-brac. Nous
contournons l'église Saint-François-Xavier avec ses deux grêles tours,
puis nous traversons la place des Invalides et nous voici devant notre
hôtel. Je hais la figure de la maison. Je hais le concierge, une autre
créature de M. Termonde, et sa large face, où je lis une hostilité qui
n'est sans doute qu'une entière indifférence. Mais tout se transforme
pour moi en signe de haine, depuis ces visages des domestiques jusqu'au
visage de ma chambre. M. Termonde m'a pris ma chambre d'autrefois, une
belle et claire pièce inondée de soleil avec une fenêtre ouverte sur le
jardin et une porte sur la chambre de ma mère. J'occupe maintenant une
espèce de grand cabinet, au Nord, d'où j'ai pour unique vue un chantier
de bois. Quand j'arrive à la maison par ces matins de dimanche, c'est là
que je dois monter, en attendant que ma mère soit levée et puisse me
recevoir. On ne s'est pas donné la peine d'allumer du feu; j'en demande,
et tandis que le domestique accroupi souffle sur les fagots, je
m'assieds sur une chaise, je regarde le portrait de mon père, exilé
aujourd'hui chez moi, après avoir si longtemps figuré sur un chevalet,
drapé d'une étoffe noire, dans le petit salon de maman. L'odeur du bois
humide qui s'enflamme, âcre et forte, se mêle à la fade senteur de cette
pièce que l'on n'a pas aérée de toute la semaine. J'ai là quelques
minutes amères à passer. Ces mesquines douleurs me font sentir l'abandon
moral où je suis plongé, plus cruellement. Et ma mère vit, elle respire
à quelques pas de moi,--et elle m'aime!
Maintenant que je jette un regard lucide sur cette jeunesse malheureuse,
je reconnais que mon caractère entra pour beaucoup dans le malentendu
qui n'a pas cessé entre cette pauvre mère et moi. Oui, elle m'aimait et
elle aimait en même temps son mari. C'était à moi de lui expliquer la
sorte de peine qu'elle me causait, en unissant dans son coeur et en
mélangeant ces deux tendresses. Elle m'aurait compris, elle m'aurait
épargné cette suite de petits chagrins muets qui ont fini par nous
rendre impossible toute explication intime. Ces matins de mes jours de
sortie, quand je la retrouvais vers les onze heures, avant le déjeuner,
elle attendait de moi un élan, une effusion, comment eût-elle su que la
présence de son mari me paralysait, de même que jadis au moment de nos
adieux, lors de son départ pour l'Italie? C'était un mystère
inintelligible pour elle que cette incapacité absolue de montrer mon
âme, cette atonie qui m'accablait aussitôt que nous n'étions plus seuls,
elle et moi, moi et elle,--et nous ne l'étions jamais. Il n'est presque
pas de visite à Versailles,--elle venait une fois la semaine, le
mercredi,--durant laquelle mon beau-père ne l'ait accompagnée. Je ne lui
ai pas écrit une lettre qu'elle ne l'ait montrée à son mari, comme elle
faisait de toutes ses autres lettres. Je savais si bien son habitude, et
qu'elle devait dire: «André m'a écrit», puis tendre à cet homme la
feuille de papier où je ne pouvais pas tracer une ligne sincère, émue,
confiante,--à cause de cette idée que ses yeux, à lui, s'y poseraient.
En ai-je déchiré de ces billets où j'essayais de lui raconter le détail
des troubles parmi lesquels je vivais! Oui, j'aurais dû lui parler tout
de même, m'expliquer un peu, confesser ma peine, ma folle jalousie, mon
ombrageuse tristesse, le besoin d'avoir dans sa pensée un coin à moi
seul, ne fût-ce qu'une pitié... et je n'osais pas. Une fatalité de ma
nature voulait que je sentisse trop fortement la peine que je lui
causerais en parlant, et je me trouvais incapable de la supporter. Les
agitations diverses de mon coeur aboutissaient donc à un silence timide,
à une gêne devant elle, qui la gagnait. Elle était, comme beaucoup de
femmes, impuissante à comprendre un caractère différent du sien, une
façon de sentir opposée à la sienne. Elle était heureuse dans son second
mariage, elle aimait, elle était aimée. Elle avait rencontré dans M.
Termonde un homme à qui elle avait tout donné de sa vie, et elle m'avait
donné aussi, naïvement, généreusement. J'étais son fils, il lui semblait
si naturel que celui qu'elle aimait aimât aussi son enfant. Et, de fait,
M. Termonde n'avait-il pas été pour moi un protecteur vigilant,
irréprochable? N'avait-il pas pris garde aux moindres détails de mon
éducation? Sans doute il avait insisté pour que je fusse interne; mais
j'avais été, moi aussi, de cet avis. Il m'avait choisi des maîtres de
toutes choses: j'apprenais l'escrime, l'équitation, la danse, la
musique, les langues étrangères. Il s'était occupé et il continuait à
s'occuper des plus menus détails, depuis le cadeau du jour de l'an,
qu'il me donnait magnifique, jusqu'au chiffre de ma pension de chaque
jeudi, de «ma semaine», comme nous disions, qui atteignait le maximum
permis par le règlement. Jamais cet homme, si naturellement impérieux,
n'élevait la voix en me parlant. Il ne s'était plus une fois, depuis son
mariage, départi avec moi d'une politesse parfaite où une femme
amoureuse devait trouver la preuve du tact le plus exquis et de
l'affection la plus dévouée... Formuler mes griefs contre mon beau-père?
Eh bien! non, je ne le pouvais pas. Ils résidaient tous dans des nuances
dont je n'aurais pas su articuler avec des mots l'expression juste, et
je me taisais. Ce mutisme, mon absence de démonstrations à l'égard de
mon beau-père, ma réserve avec elle, comment ma mère se serait-elle
expliqué toutes ces singularités d'humeur, sinon par mon égoïsme et ma
sécheresse? Elle me croyait, en effet, un enfant égoïste et sec; et moi,
par une maladive disposition d'âme, je me sentais, en sa présence,
devenir malgré moi celui qu'elle croyait. Je me contractais et me
repliais comme un animal effarouché. Mais pourquoi ne m'épargnait-elle
pas ces épreuves qui achevaient de nous aliéner l'un à l'autre? Dans ce
revoir de chaque dimanche, pourquoi ne me ménageait-elle pas les cinq
minutes de tête à tête qui m'eussent permis, non pas de lui parler, je
n'en demandais pas tant, mais de l'embrasser, comme je l'aimais, avec
tout mon coeur. J'arrivais dans cette espèce de petit atelier qu'elle
avait transformé en un salon intime. J'en connaissais si bien les
moindres recoins pour y avoir joué, à mon gré, quand j'étais le maître,
le fils gâté dont chaque désir était un ordre. M. Termonde était là dans
son costume de matin, qui fumait des cigarettes en lisant les journaux.
Rien que le bruit du papier qu'il froissait, rien que le son de sa voix
quand il me disait bonjour, rien que le contact de sa main dont il ne me
donnait que le bout des doigts;--et je me ramassais sur moi-même. Mon
antipathie était si forte que je ne me rappelle pas avoir jamais mangé
de bon appétit, assis à une table où il se trouvait. Aussi les déjeuners
et les dîners de ces dimanches portaient-ils mon malaise à son extrême.
Ah! je haïssais tout de lui, et ses yeux bleus presque trop écartés
qu'il fixait parfois, et qui d'autres fois roulaient un peu dans leurs
orbites, et son front haut, avancé, précocement encadré de cheveux gris,
et la finesse de son profil et la distinction de ses manières qui
contrastaient avec la lourdeur de ma nature,--jusqu'à la cambrure de
son pied dans sa bottine. Il me semble que, même à l'heure présente, je
reconnaîtrais entre mille un vêtement porté par lui, tant je l'ai senti
vivant, sous l'influence de cette aversion! Avec mon instinct d'enfant
je comprenais si bien que cet homme mince, aux gestes félins, à la voix
flatteuse, avec son aristocratie native et acquise, était le vrai mari
de la créature gracieuse, parée et presque idéale à qui je ressemblais
aussi peu, moi son fils, que lui avait ressemblé mon pauvre père.--Dieu!
la sensation amère!
De ces abîmes de silence où je roulais par ces jours tristes de mes
sorties, avec quel intérêt passionné je suivais les conversations qui se
tenaient devant moi, surtout durant les déjeuners et les dîners que nous
prenions à d'autres heures que du vivant de mon père, dans la salle à
manger meublée à nouveau comme tout l'hôtel! Et cette nouveauté
d'ameublement était bien le symbole de la nouveauté de la vie de ma
mère. M. Termonde, fils d'un agent de change et qui avait traversé la
diplomatie, se trouvait avoir conservé des relations toutes différentes
de celles qui étaient les nôtres autrefois. Ma mère et lui étaient
lancés dans cette société cosmopolite et mêlée que dès lors on appelait
la société élégante. Qu'étaient devenus les habitués des rares soirées
que mon père donnait rue Tronchet? Il y avait bien trois ou quatre
personnes à dîner, pas plus, qui venaient, les dames en robe montante et
les hommes en redingote. On causait politique et affaires. Un ancien
ministre du roi Louis-Philippe, rentré au barreau, était l'oracle de ce
cercle. On mangeait à six heures et demie ces jours-là au lieu de sept
heures, parce que le vieil homme d'État se retirait à dix heures. Dans
ce coin de bourgeoisie riche et simple, aller au théâtre était un
événement et un bal faisait époque. Du moins les choses se
représentaient ainsi à mon imagination d'enfant. Maintenant le vieil
homme d'État ne venait plus, ni Mme Largeyx, la veuve de l'ingénieur
que mon père citait toujours comme modèle à maman, et celle-ci appelait
plaisamment la vieille dame «ma belle-mère». Maintenant, mon beau-père
et ma mère sortaient presque chaque soir. Ils avaient des chevaux et
plusieurs voitures, au lieu du coupé loué au mois dont se contentait la
femme de l'avocat en renom. Les hommes que je voyais venir après le
repas, les femmes que je rencontrais à six heures chez ma mère avaient
comme un air si jeune, si fringant. Il n'était question que de
divertissements, de comédies nouvelles et de bals costumés, de courses
et de toilettes. Mon père, imprégné des idées de la monarchie de
Juillet, comme l'ancien ministre son maître, parlait jadis avec sévérité
du régime impérial. Maintenant ma mère était invitée aux grandes
réceptions des Tuileries. Comment aurais-je osé l'entretenir des
pauvretés de ma vie de collège qui me paraissaient si mesquines en
regard de sa brillante et opulente existence? Jadis, quand je suivais
les cours de Bonaparte, je lui racontais par le menu les moindres faits
et gestes de mes camarades. J'aurais presque eu honte aujourd'hui de
l'ennuyer avec Rocquain, Gervais, Leyreloup et les autres. Il me
semblait qu'elle ne pourrait jamais s'intéresser à l'histoire, pour moi
tragique, de Joseph Dediot, lequel venait d'être trahi par sa cousine
Cécile. Malgré des boucles de cheveux données, un bouquet de roses
accepté, un baiser surpris et rendu, cette infidèle avait épousé un
pharmacien d'Avranches. Dediot écrivit même sur son infortune deux
poèmes, dont l'un, à moi dédié, commençait par ce vers:
_Sèche ton coeur, André, ne sois jamais aimant..._
Comment aurais-je parlé de ce petit monde, avec ses petits intérêts, ses
petites passions, à une femme qui dînait chez la duchesse d'Arcole, qui
avait pour amies intimes une maréchale, deux marquises, et dont les
fêtes étaient racontées dans les journaux? Ma mère était à présent la
belle Madame Termonde, et son nouveau nom avait si bien remplacé son nom
d'autrefois, que je me trouvais presque le seul à me souvenir qu'elle
était aussi la veuve de M. Cornélis,--celui dont les mêmes journaux
avaient détaillé autrefois la fin sinistre.--Elle-même l'avait-elle
oublié? Se le rappelait-elle?...
«L'oubli? Est-ce donc là vraiment la loi du monde?...» me demandais-je
avec la révolte d'un coeur tout jeune et qui n'admet pas les compromis
inévitables du sentiment.--Et je me répondais que non. Il y avait une
personne qui se souvenait, autant que moi,--une personne pour laquelle
la mort tragique de mon père continuait d'être un cauchemar,--une
personne à qui je pouvais dire toute ma pensée et toute ma
douleur,--c'était ma bonne et douce tante. Chez elle du moins, rien
n'avait bougé des tendresses d'autrefois. Quand je me rendais à
Compiègne, chaque mois d'août, pour y passer une partie de mes
vacances, je retrouvais toute chose à sa place, et dans la maison de la
vieille fille et dans son coeur. Elle avait consenti à rester en
relations suivies avec maman,--parce que cela valait mieux pour moi, je
le sentais bien,--et elle dînait boulevard de Latour-Maubourg trois ou
quatre fois par an. Chère tante Louise! Qu'elle avait de complaisance à
m'écouter me plaindre enfantinement, et toujours elle me renvoyait
adouci, presque calmé, plus indulgent pour ma mère et convaincu que
j'avais tort de juger M. Termonde comme je le faisais. Pourtant je ne
lui disais pas mes représailles contre l'homme que j'accusais de m'avoir
volé le coeur de maman. Il m'était arrivé, de très bonne heure, de
surprendre, chez mon beau-père, des signes d'antipathie pareils à ceux
que je constatais en moi. Lorsque j'entrais au salon un peu brusquement
et qu'il soutenait une conversation soit avec ma mère, soit avec un de
ses amis, ma présence suffisait pour faire subir à sa voix une légère
altération, imperceptible peut-être à un autre; mais elle ne m'échappait
guère à moi qui, de mon côté, sentais ma gorge se serrer, mes lèvres
trembler, ma poitrine se contracter. Je n'aurais pas été l'adolescent
réfléchi et rancunier d'alors, si je n'avais pas songé à utiliser au
profit de ma haine cet étrange pouvoir de troubler cet homme exécré. Mon
procédé consistait à lui infliger cette sensation aiguë de ma présence
en me taisant et en le poursuivant de mes regards. Si maître de lui
fût-il, jamais je n'ai fixé ainsi mes yeux sur lui du fond d'une
chambre, sans qu'à un moment il ne tournât, lui aussi, les yeux vers
moi. Ses prunelles alors fuyaient les miennes; il continuait à causer,
puis, comme malgré lui, me regardait encore; nos yeux se croisaient et
les siens se dérobaient de nouveau. À un pli qui se formait sur son
front, je comprenais qu'il était sur le point de me défendre de le
regarder de la sorte. Puis il se domptait, et quelquefois quittait la
pièce. Cette sorte de renonciation à toute lutte avec moi était un parti
pris chez lui, je le devinais, car je le savais de nature très énergique
et surtout incapable de supporter qu'on le bravât. Il aimait à raconter
ce trait de sa jeunesse qu'il avait, attaché d'ambassade à Madrid, et
sur le défi d'un jeune Espagnol, tué un taureau dans une course
d'amateurs. Il devait terriblement en coûter à son orgueil de me
permettre la silencieuse insolence de mes yeux, mais il me la
permettait, et moi je n'avouais pas ce puéril triomphe à ma tante
Louise. Il faut tout dire, j'étais un enfant malheureux; je me savais
tel, et j'aimais à ne rien diminuer de mon malheur en le lui racontant,
à l'exagérer plutôt, pour avoir cette tendre sympathie qui émanait
d'elle et me caressait le coeur. Parfois aussi je lui parlais de mon
serment intime, de cette promesse solennelle que je m'étais faite de
découvrir l'assassin de mon père et de m'en venger, et elle me mettait
la main sur la bouche. Elle était pieuse et me répétait les mots de
l'Évangile: «Il faut laisser à Dieu le soin de punir, disait-elle, ses
volontés sont impénétrables...» Elle reprenait: «Souviens-toi des
phrases sacrées: Pardonnez, on vous pardonnera... ne dites jamais oeil
pour oeil, dent pour dent... Ah! chasse de ton coeur la haine, même
celle-là...» Et elle avait dans les yeux des larmes!