IV

Les faits qui suivirent? Je me les rappelle à peine. Ils furent si

petits, si médiocres, entre cette première vision d'épouvante et la

vision de tristesse qui lui succéda deux années plus tard. En 1864, mon

père mourait. En 1866, ma mère épousait M. Jacques Termonde. Dans

l'intervalle de ces deux dates se place une période qui n'est pourtant

pas abolie de mon souvenir, car c'est la seule où ma mère se soit

occupée de moi avec une attention suivie. Avant la date fatale, c'était

mon père, et, plus tard, ce ne fut personne. Nous avions quitté notre

appartement de la rue Tronchet, qui nous rappelait trop le sinistre

drame, et nous nous installâmes dans un petit hôtel du boulevard de

Latour-Maubourg, qui avait appartenu à un peintre amateur. Un mince

jardin l'entourait, qui semblait plus grand parce que d'autres jardins

verdoyaient derrière son mur d'enclos. Cet hôtel renfermait une espèce

de hall qui avait été l'atelier du précédent propriétaire, et dont ma

mère fit presque tout de suite sa pièce d'habitation. Il y avait en

elle, je le comprends aujourd'hui à distance, quelque chose d'irréel et

d'un peu théâtral, mais si naïvement, qui la poussait à exagérer

l'expression visible de tous les sentiments qu'elle éprouvait. Tandis

qu'elle s'occupait à étudier avec une enfantine coquetterie les

attitudes propres à traduire son émotion, elle laissait cette émotion

elle-même s'en aller de son coeur. C'est ainsi que, dans l'exil

volontaire où elle voulut se cloîtrer après son malheur, ne recevant

plus qu'un petit nombre d'amis dont était M. Jacques Termonde, elle

recommença bien vite de se parer et de parer toutes choses autour

d'elle, avec le goût délicat et subtil qui lui était inné. C'était une

femme d'une beauté singulière, mince et pâle, avec des cheveux si longs

qu'ils tombaient réellement jusqu'à terre quand elle les peignait devant

moi le matin. Devait-elle cette beauté originale de son fin profil, de

ses yeux si doux et de sa fragile personne aux gouttes du sang grec qui

coulaient dans ses veines? Son aïeul maternel était un M. Votronto, venu

du Levant à Marseille, lors de l'annexion des îles Ioniennes à la

France. Toujours est-il que souvent depuis j'ai pensé au contraste

étrange de cette beauté si rare et si menue avec la solide et lourde

carrure de mon père, et avec la mienne propre. Qui peut dire que ce ne

fut pas là une grande cause à tant de malentendus irréparables? Mais, à

cette époque, je ne raisonnais pas. Je subissais le charme de cet être

gracieux qui me disait: «mon fils». Quand elle était assise à son piano

dans cet asile élégant qu'elle s'était organisé parmi les étoffes

drapées, les plantes vertes et tout un petit décor si à elle, je la

contemplais avec une idolâtrie infinie. À cause d'elle, je m'efforçais,

malgré ma maladresse native, de me garder bien propre dans les costumes

de plus en plus composés qu'elle me faisait porter, et de plus en plus

aussi la terrible image de l'assassiné s'effaçait de cet

intérieur,--dont toute la délicatesse était cependant payée par la

fortune que nous avait laissée son travail à lui. La vie moderne

comporte si peu le drame sanglant, les rudes sauvageries du meurtre et

de la passion, que les scènes tragiques auxquelles une famille a pu

assister semblent bien vite, aux personnes mêmes de cette famille, une

espèce de songe, un cauchemar dont il est impossible de douter et auquel

on ne croit pourtant pas entièrement.

Oui, la vie avait repris son cours presque normal quand le second

mariage de ma mère me fut annoncé. Je me souviens, cette fois, avec une

précision minutieuse, non seulement de l'époque, mais du jour et de

l'heure. Je me trouvais en vacances chez mon unique tante, une soeur de

mon père, vieille demoiselle de quarante-cinq ans, qui habitait

Compiègne. Elle vivait là, dans une maison située à l'extrémité de la

ville, avec trois domestiques, parmi lesquels était ma bonne Julie, dont

le caractère ne convenait pas à maman. Ma tante Louise était petite,

avec un air d'une personne de province;--à peine si elle consentait à

visiter Paris pour quarante-huit heures, quand vivait mon père. Elle

portait presque toujours une robe de soie noire faite à la maison, avec

une ligne de blanc au cou et aux poignets, et autour du cou aussi une

vieille chaîne d'or, très longue, qui passait sous son corsage et

ressortait à sa ceinture avec sa montre et des breloques anciennes.

Quand elle n'avait pas son bonnet à rubans, noirs comme sa robe, ses

cheveux grisonnants montraient leurs bandeaux et encadraient un front et

des yeux d'une telle expression de douceur, que la pauvre femme plaisait

tout de suite, malgré son nez un peu fort, ses lèvres trop larges et son

menton trop long. Elle avait élevé mon père ici même, dans cette petite

ville de Compiègne. Elle lui avait donné de sa fortune ce qu'elle avait

pu distraire des besoins si simples de sa vie. Quand il avait voulu

épouser Mlle de Slane, c'était le nom de jeune fille de maman, elle

l'avait doté pour que la famille où il voulait entrer s'ouvrît plus

aisément devant lui. Combien elle avait souffert depuis deux ans, le

contraste entre le portrait que j'avais d'elle dans mon album d'enfant

et de son visage actuel le disait assez. Ses cheveux avaient beaucoup

blanchi, les rides qui vont des narines aux coins des lèvres s'étaient

creusées, ses paupières s'étaient comme flétries. Et cependant elle ne

s'était livrée à aucune démonstration. À mon regard de petit garçon

observateur, l'antithèse entre le caractère de ma mère et celui de ma

tante se précisait dans la différence de leurs douleurs. Alors j'avais

de la peine à comprendre la réserve de la vieille fille dont je ne

pouvais cependant pas suspecter la tendresse. Aujourd'hui, c'est pour

l'autre sorte de nature que je suis injuste. Ma mère aussi avait l'âme

tendre, si tendre qu'elle ne s'était pas sentie capable de me révéler sa

vie nouvelle, et c'était ma tante qui s'en chargeait. Elle n'avait pas

voulu assister au mariage, et M. Termonde avait préféré, je l'ai su

depuis, que je n'y assistasse point, afin sans doute d'épargner la

sensibilité de celle qui devenait sa femme. Mon Dieu! comme ma tante

Louise, malgré sa surveillance d'elle-même, avait des larmes au bord de

ses yeux bruns lorsqu'elle m'emmena dans le fond du jardin, où mon père

avait joué, enfant comme moi. Les teintes dorées du mois de septembre

commençaient à s'étendre sur le feuillage des arbres. Le berceau sous

lequel nous nous assîmes était garni d'une vigne dont les raisins, déjà

presque blonds, attiraient un vol bourdonnant de guêpes. Ma tante prit

mes deux mains dans les siennes et commença:

--André, j'ai à te faire part d'une grande nouvelle.

Je la regardai avec anxiété. De la secousse que m'avait infligée

l'affreux événement, il me restait une sorte de susceptibilité

nerveuse. Pour la moindre surprise, mon coeur battait à me faire mal.

--Ta mère se remarie, dit simplement la vieille fille, à laquelle mon

trouble ne put échapper.

Chose étrange, cette phrase ne me causa pas tout de suite l'impression

que mon regard de tout à l'heure aurait fait prévoir. À l'accent de ma

tante, j'avais pensé qu'elle allait m'apprendre une maladie de maman ou

sa mort. Mon imagination frappée avait de ces peurs. Ce fut donc avec un

certain calme que je répondis:

--Avec qui?

--Tu ne devines pas? demanda ma tante.

--Avec M. Termonde? fis-je brusquement.

Encore aujourd'hui, je ne me rends pas compte des raisons qui me

poussèrent ce nom aux lèvres, comme cela, tout de suite. Sans doute M.

Termonde était venu souvent chez nous depuis le veuvage de ma mère. Mais

n'y venait-il pas autant, sinon davantage, avant que ma mère ne fût

veuve? Ne s'était-il pas occupé du détail de nos affaires avec une

fidélité que je comprenais dès lors être bien rare? Et pourquoi la

nouvelle de son mariage avec ma mère m'apparaissait-elle tout d'un coup

comme plus triste que si elle eût épousé n'importe quel autre? C'est la

sensation contraire qui aurait dû se produire, semblait-il. Je

connaissais cet homme depuis si longtemps. Il m'avait beaucoup gâté

autrefois, et il me gâtait encore. Mes plus beaux jouets m'étaient venus

de lui, et mes plus beaux livres,--un merveilleux cheval de bois quand

j'avais sept ans, qui marchait avec une mécanique; avais-je assez amusé

mon pauvre père en lui disant de ce cheval qu'il était «deux fois pur

sang»?--le _Don Quichotte_, de Gustave Doré, cette année même, et sans

cesse quelque nouveau cadeau. Et cependant, je ne me sentais plus en sa

présence le coeur ouvert comme jadis. Quand ce malaise avait-il commencé?

Je n'aurais pu le dire; mais je le trouvais trop souvent entre ma mère

et moi. J'en étais jaloux, pour tout avouer, de cette jalousie

inconsciente des enfants, qui me faisait, quand il était dans la

chambre, prodiguer les caresses à maman pour mieux lui montrer qu'elle

était ma mère et qu'elle ne lui était rien, à lui. Avait-il reconnu ce

sentiment?... Qui sait? L'avait-il partagé? Toujours est-il que je

trouvais maintenant dans son regard, malgré sa voix toujours flatteuse

et ses manières toujours polies, une antipathie pareille à la mienne. À

l'âge que j'avais, l'instinct ne se trompe guère sur ces impressions-là.

C'était bien de quoi expliquer le petit frisson qui me saisit à

prononcer son nom. Mais, à ce frisson et au cri que j'avais jeté, je vis

ma tante tressaillir.

--Avec M. Termonde, fit-elle, oui, c'est vrai; mais pourquoi as-tu pensé

à lui tout de suite?... Et, me regardant jusqu'au fond des yeux, elle me

dit, à voix basse, comme si elle avait eu honte de poser une question

semblable à un enfant:

--Que sais-tu?

À ces mots, et sans autre motif qu'une espèce d'énervement presque

maladif auquel j'étais en proie depuis la mort de mon père, je me mis à

fondre en larmes.--Des crises pareilles me prenaient quelquefois, tout

seul, enfermé dans ma chambre, le verrou tiré, victime d'une angoisse

dont je ne pouvais pas triompher, et comme à l'approche d'un danger. Je

prévoyais d'avance les pires accidents: par exemple, que ma mère allait

être assassinée comme mon père, et moi ensuite, et j'épiais sous tous

les meubles. Quand je me promenais avec un domestique, il m'arrivait de

me demander si cet homme n'était pas complice du mystérieux criminel et

chargé de me conduire à lui, ou tout au moins de me perdre. Mon

imagination, trop excitée, me dominait. Je me voyais échappant au

complot, et, pour mieux m'y dérober, gagnant Compiègne. Aurais-je assez

d'argent? Et je me disais qu'il serait possible de vendre ma montre à un

vieil horloger que je regardais, en allant au lycée, travailler, sa

loupe contre son oeil droit, derrière la vitre d'une petite échoppe.

Triste puissance de prévoir le pire qui m'a ainsi empoisonné tant

d'heures inoffensives de mon enfance!--C'était elle encore qui me

faisait à ce moment, et sous la tonnelle de ce jardin d'automne, éclater

en sanglots tandis que ma tante me demandait de lui dire ce que j'avais

sur le coeur contre M. Termonde. Le plus douloureux de mes griefs

d'alors, je le lui contai, la tête appuyée contre son épaule, et ce

grief résumait tous les autres. Il y avait de cela deux mois à peine. Je

revenais du collège, vers les cinq heures, contre l'habitude

parfaitement gai. Le professeur, comme il arrivait dans les dernières

classes de l'année, nous avait fait une lecture divertissante, et

j'avais reçu de sa bouche, à la sortie, des compliments sur mes

compositions de prix. Quelle bonne nouvelle à rapporter chez nous et

qui me vaudrait un baiser plus tendre! Je me précipitai, aussitôt mes

cahiers déposés et mes mains lavées sagement, vers le petit salon où se

tenait ma mère. J'entrai sans frapper, avec tant de vivacité qu'elle

poussa un léger cri lorsque je m'élançai vers elle pour l'embrasser.

Elle était debout contre la cheminée, toute pâle, et M. Termonde auprès

d'elle, debout aussi, qui me saisit par le bras, pour m'écarter.

--Ah! disait ma mère, que tu m'as fait peur!...

--Est-ce que c'est une manière d'entrer dans un salon? reprit, de son

côté, M. Termonde.

Sa voix s'était faite brutale comme son geste. En me prenant le bras, il

m'avait serré assez fort pour que, le soir, j'eusse trouvé une marque

noire à la place où ses doigts m'avaient étreint. Ce ne fut ni cette

phrase insolente ni la souffrance de cette étreinte qui me firent

demeurer comme stupide et le coeur oppressé. Non, mais d'entendre ma mère

qui répondait:

--Ne le grondez pas trop, il est si jeune... Il se corrigera...

Elle bouclait mes cheveux de ses doigts, et, dans ses paroles, dans leur

accent, dans son regard, dans son demi-sourire, je surprenais une

timidité singulière, presque une supplication adressée à cet homme qui

fronçait le sourcil en tirant sa moustache de ses doigts nerveux, comme

impatient de ma présence. De quel droit m'avait-il parlé en maître et

chez nous, lui, un étranger? Pourquoi avait-il porté la main sur moi, si

légèrement que ce fût? Oui, de quel droit? Est-ce que j'étais son fils

ou son élève? Pourquoi ma mère ne me défendait-elle pas contre lui? Même

si j'étais fautif, je ne l'étais qu'envers elle. Un accès de colère

s'empara de moi, qui me donna une envie furieuse de sauter sur M.

Termonde, comme une bête, de le griffer au visage et de le mordre. Je le

regardai avec rage, et aussi ma mère, et je m'en allai de la chambre,

sans rien répondre. J'étais boudeur, défaut douloureux qui tenait à mon

excessive et presque morbide sensibilité. Toutes mes émotions

s'exagéraient, en sorte que je me fâchais pour des riens, et que de

revenir m'était un supplice. L'impression de la honte à dompter était

trop forte. Même mon père avait eu beaucoup de peine à triompher

autrefois de ces accès de susceptibilité blessée, durant lesquelles je

luttais contre mes propres attendrissements avec une colère froide et

contenue, qui me soulageait tout ensemble et me torturait. Je me

connaissais cette infirmité morale, et, avec la bonne foi d'un enfant

très honnête, j'en rougissais. Ce me fut donc un comble d'humiliation

que M. Termonde, au moment où je sortais de la chambre, dît à ma mère:

--En voilà pour huit jours de bouderie maintenant. C'est un caractère

vraiment insupportable...

Ce dernier mot eut cet avantage que je mis un point d'honneur à le

démentir et que je ne boudai pas. Mais cette simple scène m'avait trop

profondément ulcéré pour que je l'eusse oubliée, et voici que tout mon

ressentiment se réveillait à mesure que je faisais ce récit à ma tante.

Hélas! ma double vue presque inconsciente d'enfant trop sensible ne s'y

trompait pas. C'était toute l'histoire de ma jeunesse que cette scène

puérile et douloureuse symbolisait ainsi: mon invincible antipathie

envers l'homme qui allait occuper la place de mon père, et la partialité

aveugle, en sa faveur, de celle qui aurait dû me défendre d'abord et

toujours.

--Il me déteste, disais-je en pleurant à ma tante Louise, que lui ai-je

fait?...

--Calme-toi, répondait l'excellente fille; tu es là, comme ton pauvre

père, à outrer toujours tes moindres chagrins... Et puis, tâche d'être

gentil pour lui, à cause de ta mère, de ne pas t'abandonner à ces

violences qui me font peur... Ne t'en fais pas un ennemi, ajouta-t-elle.

C'était si simple qu'elle me parlât de la sorte, et cependant son

insistance me parut un peu étrange, dès ce moment-là. Je ne sais

pourquoi aussi elle me sembla comme surprise de ma réponse à sa

question: «Que sais-tu?» Elle voulait m'apaiser, et elle augmenta encore

l'appréhension où j'étais de l'usurpateur,--ainsi je l'appelai

depuis,--par le léger tremblement qu'elle avait dans la voix lorsqu'elle

en parlait.

--Il faut que tu leur écrives dès ce soir, dit-elle enfin.

Leur écrire! Cette simple formule me fit mal. Ils étaient unis. Jamais,

jamais je ne pourrais plus penser à l'un sans penser à l'autre.

--Et vous? demandai-je à ma tante.

--J'ai déjà écrit, répondit-elle.

--Et quand se fait le mariage?

--Il est fait d'hier, fit-elle d'une voix si basse que je l'entendis à

peine.

--Et où? demandai-je de nouveau après un silence.

--À la campagne, chez des amis communs, dit-elle; et, tout de

suite:--Ils ont préféré que tu n'y fusses pas, pour ne pas déranger tes

vacances. Ils sont partis pour trois semaines, puis ils viendront te

voir à Paris avant d'aller en Italie... Moi, tu sais que je ne suis pas

assez bien pour voyager. Je te garderai jusque-là... Sois doux,

ajouta-t-elle, et va écrire.

J'avais bien d'autres questions à lui poser, bien d'autres larmes à

répandre. Je me contins pourtant, et, un quart d'heure plus tard,

j'étais assis dans le salon de la bonne et chère tante, et à son bureau.

Que j'aimais cette pièce du rez-de-chaussée qu'une porte-fenêtre

séparait du jardin! C'était une chambre tapissée de souvenirs. À côté du

secrétaire ancien, je pouvais voir, appendus au mur dans leurs cadres de

toutes formes, les portraits de ceux que la sainte fille avait aimés et

qui étaient morts. Que ce petit coin funèbre remuait doucement ma

rêverie! Il y avait là une miniature coloriée, représentant mon

arrière-grand'mère, la mère de mon aïeule, en costume du Directoire,

avec une taille courte et des cheveux à la Prudhon. Il y avait encore

mon grand-oncle, son fils, une miniature aussi. Quel aimable et

important visage à toupet d'admirateur de Louis-Philippe et de M.

Thiers! Il y avait mon grand-père paternel avec sa rude physionomie de

parvenu,--et mon père à tous les âges. Plusieurs de ces portraits, déjà

très anciens, avaient été faits au daguerréotype; la lumière qui jouait

sur les plaques à demi effacées rendait difficile de bien distinguer

tous les traits. Une bibliothèque basse régnait un peu plus loin, où je

retrouvais tous les livres de prix de mon père, gardés pieusement. Mon

Dieu! comme je me sentais protégé par les portières en velours vert

traversées de longues bandes de tapisseries,--chef-d'oeuvre de ma

tante,--qui tombaient à gros plis sur les portes! Comme je regardais

avec complaisance le tapis aux nuances passées, dont j'avais, tout

petit, voulu cueillir les fleurs! C'était une des légendes de ma

première enfance, de ces anecdotes qui se redisent sur un fils qu'on

chérit et qui lui font sentir combien les moindres détails de son

existence ont été regardés, compris, aimés. J'ai touché plus tard la

glace de l'indifférence... Ma tante surtout, parmi ces meubles aux

formes démodées, comme je l'aimais, avec son visage où je ne lisais que

tendresse absolue pour moi, avec ses yeux dont le regard me faisait du

bien à une place mystérieuse de mon âme! Je la sentais si voisine de

moi par la seule ressemblance avec mon père,--et ce jour-là davantage

encore,--si bien que je me levai quatre ou cinq fois de table pour

l'embrasser dans l'intervalle du temps que je mis à écrire ma lettre de

félicitations adressée au pire ennemi que je me connusse au monde.--Et

ce fut la seconde date ineffaçable de ma vie.

V

Ineffaçables? Oui, ces deux dates le sont demeurées, et elles seules...

Lorsque je reviens en arrière, toujours et toujours je me heurte à

elles. Mon père assassiné, ma mère remariée, ces deux idées ont si

longtemps pesé sur mon coeur. Les autres enfants ont des âmes mobiles,

souples et qui se prêtent à toutes les sensations. Ils se donnent en

entier à la minute présente. Ils vont, ils viennent d'une gaieté à une

peine, oubliant, chaque soir, ce qu'ils ont éprouvé le matin, nouveaux à

tous les aspects du sentier tournant de leur vie... Et moi, non!... Mes

deux souvenirs réapparaissaient sans cesse devant ma pensée. Une

hallucination continue me montrait le profil du mort sur l'oreiller du

lit au pied duquel pleurait ma mère,--ou bien j'entendais la voix de ma

tante, m'annonçant l'autre nouvelle. Je revoyais son visage triste, ses

yeux bruns, les rubans noirs de son bonnet qui tremblaient au vent de

l'après-midi de septembre. Puis j'éprouvais, comme alors, l'impression

de déchirure intime que j'avais ressentie par deux fois, combien

cruelle, combien inguérissable! Aujourd'hui encore que je m'essaye à

retrouver l'histoire de mon âme, de l'André Cornélis véritable et

solitaire, je ne rencontre pas un souvenir qui ne disparaisse devant ces

deux-là, pas une phase de ma jeunesse que ces deux faits premiers ne

dominent, qu'ils n'expliquent, qu'ils ne contiennent en eux, comme le

nuage contient la foudre, et l'incendie, et la ruine des maisons

frappées de cette foudre. Par delà toutes les images qui assiègent ma

mémoire me représentant celui que je fus, durant mes longues années

d'enfance et de jeunesse, ce sont toujours ces deux journées de malheur

que j'aperçois en arrière. Fond sinistre du tableau de ma vie, morne

horizon d'un plus morne pays...

Quelles images?... Une grande cour plantée d'arbres anciens, des

enfants qui jouent, par une fin de jour en automne, et d'autres enfants

qui ne jouent pas, mais qui regardent, s'appuient au tronc des arbres

jaunis, ou se promènent avec des airs de petites créatures

abandonnées... C'est le préau du lycée de Versailles. Les écoliers

joueurs sont les anciens; les autres, les timides, les exilés, sont les

nouveaux, et je suis l'un d'eux. Voici quatre petites semaines que ma

tante me disait le mariage de ma mère, et déjà ma vie est toute changée.

À mon retour des vacances, il a été décidé que j'entrerais comme interne

au collège. Ma mère et mon beau-père entreprennent un voyage en Italie

qui durera jusqu'à l'été. M'emmener? Il n'en a pas été question une

seconde. Me laisser externe à Bonaparte sous la surveillance de ma tante

qui viendrait s'établir à Paris? Ma mère a proposé ce moyen, que mon

beau-père a repoussé tout de suite avec des arguments trop raisonnables.

Pourquoi imposer un tel sacrifice d'habitudes à une vieille fille?

Pourquoi redouter cette rudesse de l'internat qui façonne les

caractères?

--Et il a besoin de cette école, a-t-il ajouté en me regardant avec des

yeux froids, comme au moment où il m'a serré le bras si fort. Bref, on

a résolu que je serais pensionnaire, mais pas dans un collège de Paris.

--L'air y est trop mauvais..., a dit mon beau-père.

Pourquoi ne lui sais-je aucun gré du souci qu'il semble prendre de ma

santé? Je ne prévois pourtant guère ce qu'il prévoit déjà, lui, l'homme

qui veut m'écarter à jamais de ma mère, qu'il sera plus aisé de me

laisser interne dans un collège situé hors de la ville, quand ils

reviendront. Quel besoin a-t-il de ces calculs? Est-ce qu'il ne lui

suffit pas d'énoncer une volonté pour que Mme Termonde lui obéisse?

Comme je souffre lorsque j'entends sa voix, à elle, lui dire «tu», de

même qu'à mon père! Et je pense à mes rentrées d'autrefois lorsque je

commençais mes classes à Bonaparte, et que ce pauvre père m'aidait à mes

devoirs. C'est mon beau-père qui m'a conduit au lycée, hier dans

l'après-midi. C'est lui qui m'a présenté au proviseur, un maigre et long

bonhomme à tête chauve qui m'a tapé sur la joue en me disant:

--Ah! il vient de Bonaparte... le collège des muscadins...

J'ai eu, le soir même, la curiosité de chercher ce mot dans le

dictionnaire, et j'ai trouvé cette définition: «Jeune homme qui a de la

recherche dans sa parure...» Et c'est vrai qu'avec mes vêtements coquets

où s'est complue la fantaisie de ma mère, mon grand col blanc, mes

bottines anglaises, ma veste joliment coupée, je ne ressemble point aux

garnements en tunique parmi lesquels je vais vivre. Ils ont leurs képis

déformés. Presque tous leurs boutons sont arrachés. Leurs gros bas bleus

tombent sur leurs souliers éculés. Ils achèvent d'user à l'intérieur des

costumes de l'an passé. Plusieurs m'ont regardé avec curiosité dès les

premières récréations de ce premier jour. Un d'entre eux m'a même

demandé: «Que fait ton père?» Je n'ai pas répondu. Ce que j'appréhende

avec une angoisse insoutenable, c'est qu'on me parle de _cela_. Hier,

tandis que le train nous amenait à Versailles, mon beau-père et moi,

dans ce vagon où nous n'avons pas échangé une parole, comme j'aurais

voulu dire cette épouvante, le conjurer de ne pas me jeter au milieu

d'autres enfants, ainsi abandonné à leurs indiscrètes férocités, lui

promettre, si je demeurais à la maison, de travailler plus et mieux

qu'autrefois! Mais le regard de ses yeux bleus est si aigu quand il se

pose sur moi; j'ai besoin de tant d'efforts pour prononcer, en

m'adressant à lui, ces enfantines syllabes, ce mot de «papa» que je dis

toujours en pensée à l'autre, à l'endormi sans réveil possible qui est

là-bas dans le cimetière de Compiègne! Et je n'ai pas supplié M.

Termonde, et je me suis laissé enfermer au lycée sans une phrase de

regret. J'aime encore mieux, plutôt que de m'être plaint à lui, errer

comme je le fais parmi les étrangers. Maman doit venir demain, veille de

son départ, et cette entrevue toute prochaine m'empêche de trop sentir

l'inévitable séparation. Pourvu qu'elle vienne sans mon beau-père?...

Elle est venue,--et avec lui. Dans ce parloir, décoré de mauvais

portraits des élèves qui ont obtenu le prix d'honneur au concours

général, elle s'est assise. Mes camarades causaient aussi avec leurs

mères, mais laquelle était digne d'être aimée comme la mienne? Avec la

sveltesse de sa taille, la grâce de son cou un peu long, ses yeux

profonds, son fin sourire, encore une fois elle m'est apparue si belle!

Et je n'ai rien pu lui dire parce que mon beau-père, «Jack», comme elle

l'appelle avec la mutinerie d'une prononciation anglaise, était là

aussi, entre nous. Ah! cette antipathie qui paralyse toutes les

puissances affectueuses du coeur, l'ai-je assez connue alors, et depuis?

J'ai cru voir que ma mère était étonnée, presque attristée de ma

froideur à cette minute de nos adieux. Mais n'aurait-elle pas dû

comprendre que je ne lui montrerais jamais ma tendresse, à elle, devant

lui? Et elle est partie, elle voyage, et moi je suis resté...

D'autres images surgissent qui me montrent notre salle d'étude pendant

les soirs de ce premier hiver de mon emprisonnement. Le poêle de fonte

rougeoie au milieu de cette salle éclairée au gaz. Un bol rempli d'eau

est posé sur le couvercle de peur que la chaleur ne nous entête. Tout le

long des murs court la ligne de nos pupitres, et derrière chacun de nous

se trouve un petit placard où nous rangeons nos livres et nos papiers.

Un grand silence pèse sur la vaste pièce, rendu comme plus perceptible

par le bruissement des feuillets tournés, le grincement des plumes, et

une toux étouffée de moment à autre. Le maître se tient là-bas, sur une

estrade haute de deux marches. Il s'appelle Rodolphe Sorbelle, et il est

poète. L'autre jour, il a laissé tomber de sa poche un papier chargé de

ratures sur lequel nous avons déchiffré les vers suivants:

_Je voudrais être oiseau des champs,

Avoir un bec,

Chanter avec;

Je voudrais être oiseau des champs,

Avoir des ailes,

Voler sur elles.

Mais je ne puis en faire autant,

Car j'ai le bec

Beaucoup trop sec,

Et je suis pion,

Cré nom de nom!..._

Cette prodigieuse poésie a fait notre joie, à nous autres petits

collégiens féroces. Nous la chantons continuellement, au dortoir, en

promenade, en cour, fredonnant les dernières paroles sur l'air classique

des «lampions». Mais le vieux chien de cour a la dent mauvaise, il se

défend à coups de retenues et on ne le brave guère en face. La lampe

suspendue au-dessus de sa tête éclaire ses cheveux d'un gris verdâtre,

son front rouge, et son paletot jadis bleu, aujourd'hui blanchâtre à

force d'usure. Il rime sans doute, car il écrit, il efface, et, par

instants, il relève ce front où les veines se gonflent, ses gros yeux

bleus, qui expriment une si réelle bonté lorsque nous ne le tourmentons

pas de nos taquineries, fouillent la salle et font le tour des

trente-cinq pupitres. Moi aussi je regarde ces compagnons de mon

esclavage actuel. Ils ont des visages que je commence à si bien

connaître: Rocquain, tout petit, avec un nez trop grand, rouge dans une

face longue et blême;--Parizelle, immense, avec sa mâchoire en avant. Il

est blond, il a des yeux verts, des taches de rousseur, et par gageure,

l'autre été, il a mangé un hanneton. Il y a aussi Gervais, un brun tout

frisé, qui écrit son testament chaque semaine. Il m'a communiqué le

dernier de ces opuscules où se trouve cette clause: «Je lègue à

Leyreloup un bon conseil enfermé dans ma lettre à Cornélis». Leyreloup

est son ancien ami qui lui a joué le tour de le rouler, l'automne

dernier, dans un tas de feuilles sèches, entraîné à cette malice par le

grand Parizelle, que le rancuneux Gervais considère depuis lors comme un

scélérat, et le conseil enfermé dans la lettre posthume est un avis de

défiance à l'égard du géant... Tout ce petit monde est la proie de mille

intérêts puérils et qui, dès cette époque, m'apparaissent tels, quand je

les compare aux souvenirs que je porte en moi. Et eux aussi, mes

camarades, semblent comprendre qu'il y a dans ma vie quelque chose qui

n'est pas dans la leur; ils ne m'ont infligé aucune des misères qui

sont l'épreuve accoutumée des nouveaux, mais je ne suis l'ami d'aucun

d'eux, excepté de ce même Gervais qui va en rangs avec moi lorsque nous

sortons. C'est un garçon imaginatif et qui dévore chez lui une

collection de numéros du _Journal pour tous_. Il a découvert là une

suite de romans qui s'appellent: _l'Homme aux figures de cire_, _le Roi

des Gabiers_, _le Chat du bord_, et, de jeudi en jeudi, les jours de

promenade, il me les raconte. Le fond tragique de mes rêveries me fait

trouver un étrange plaisir à ces récits où le crime joue le rôle

principal. J'ai eu le malheur de dire cette malsaine distraction à ma

bonne tante, et le proviseur a séparé le feuilletoniste improvisé de son

public. On nous défend, à Gervais et à moi, d'aller ensemble à la

promenade. Ma tante Louise a cru ainsi calmer les frénésies d'une

sensibilité qui l'effraye. Pauvre femme! Ni la sollicitude de sa

tendresse, ni les soins pieux de sa prévoyance,--elle vient de Compiègne

à Versailles chaque dimanche pour me faire sortir,--ni mon travail,--car

je redouble d'efforts pour que mon beau-père ne puisse pas triompher de

mes mauvaises notes,--ni ma religion exaltée,--car je suis devenu le

plus fervent de nous tous à la chapelle,--non, rien n'apaise l'espèce

de démon intérieur qui me ravage l'âme. Durant les études du soir, et

dans mes repos entre deux séances de travail, je relis une lettre dont

l'enveloppe porte un timbre à l'effigie du roi Victor-Emmanuel. C'est ma

pâture de la semaine que ces pages qui me viennent de maman. Elles me

disent sur son voyage beaucoup de détails que je ne comprends guère. Ce

que je comprends, c'est qu'elle est heureuse, sans moi, hors de

moi;--c'est que la pensée de mon père et de sa mort mystérieuse ne la

hante pas?--c'est surtout qu'elle aime son nouveau mari, et je suis

jaloux, misérablement, vilainement jaloux. Mon imagination, qui a ses

lacunes étranges, a ses minuties singulières... Je vois ma mère dans une

chambre d'hôtel, et, disposées sur une table, les pièces de son

nécessaire de voyage qui sont en vermeil avec son chiffre en relief, son

prénom tout entier et la première lettre de son nom de femme entrelacée

aux lettres de ce prénom: Marie C...--Ah! n'était-ce pas son droit de

refaire loyalement son existence? Pourquoi renierait-elle son passé?

Pourquoi ce mélange de ce passé à son présent me fait-il si mal,--si mal

que tout à l'heure, au dortoir, étendu sur mon étroit lit de fer, je ne

pourrai pas fermer les yeux?

Qu'elles me semblaient longues, ces nuits, lorsque je me couchais sur

cette impression-là, et comme je luttais en vain pour obtenir

l'anéantissement de mon esprit dans le doux abîme du sommeil! Je

demandais ce sommeil à Dieu, de toutes les forces de ma piété d'enfant.

Je disais mentalement douze fois douze _Pater_ et douze _Ave_,--et je ne

dormais pas. J'essayais alors de me forger une chimère. J'appelais ainsi

un bizarre pouvoir dont je me savais doué. Tout petit garçon, et une

fois que je souffrais d'une rage de dents, j'avais fermé les yeux,

ramené mon âme sur elle-même et forcé mon esprit à se représenter une

scène heureuse dont je fusse le héros. J'avais pu ainsi aliéner ma

sensation présente au point de ne plus me douter de mon mal. Maintenant,

chaque fois que je souffre, je fais de même, et ce procédé me réussit

presque toujours.--Je l'emploie en vain lorsqu'il s'agit de maman. Au

lieu du tableau de félicité que j'évoque, l'autre tableau se présente,

celui de l'intimité de l'être que j'aime le plus au monde avec l'homme

que je hais le plus. Car je le hais, animalement, et sans que j'en

puisse donner d'autre motif, sinon qu'il a pris la première place dans

ce coeur qui fut tout à moi. Allons, j'entendrai les heures sonner, une

fois au clocher d'une église voisine, et une fois à l'horloge de notre

collège,--un tintement grave, puis un tintement grêle. J'entendrai le

vieux Sorbelle marcher le long du dortoir, tristement éclairé de

quelques quinquets, puis rentrer dans la chambre qu'il occupe à une des

extrémités. Que les deux rangées de nos petits lits sont lugubres à

regarder, avec leurs boules de cuivre qui brillent dans l'ombre, et le

ronflement des dormeurs odieux à entendre! D'intervalle à intervalle, un

veilleur passe, un ancien soldat à la face large, à la grosse moustache

noire. Il est engoncé dans un caban de drap brun et porte une lanterne

sourde. Est-ce qu'il n'a pas peur la nuit, tout seul, le long des

escaliers de pierre du lycée où le vent s'engouffre avec un bruit

sinistre? Que je n'aimerais pas à en descendre les marches, dans ce

frisson des ténèbres, de crainte d'y rencontrer un revenant! Je chasse

cette nouvelle idée, mais vainement encore, et puis je songe... Où est

celui qui a tué mon père? Est-ce d'épouvante, est-ce d'horreur que je

frémis à cette question? Et je songe toujours... Sait-il que je suis

ici? Et la panique m'affole, et je me demande si l'assassin ne serait

pas capable de se déguiser en garçon de collège pour venir me frapper à

mon tour? Je recommande mon âme à Dieu, et c'est sur ces affreuses

pensées que je m'endors enfin, très tard, pour être réveillé en sursaut

à cinq heures et demie du matin, la tête lassée, les nerfs tendus, ma

pauvre âme malade, d'une maladie qui ne peut pas guérir.

André Cornélis · 第 12 / 35 题