Quand je demandai à ma mère, à ce moment-là, un récit de l'affreux
événement, elle me dit que mon père avait été frappé d'une attaque dans
une voiture, et, comme il n'avait point de papiers sur lui, on était
demeuré deux jours sans le reconnaître. Les grandes personnes croient
trop volontiers qu'il est également aisé de mentir à tous les enfants.
J'étais de ceux qui travaillent longuement en pensée sur les discours
qu'on leur tient. À force de mettre ensemble une masse de petits faits,
j'arrivai bien vite à voir que je ne savais pas toute la vérité. Si mon
père était mort comme on me l'avait raconté, pourquoi le valet de
chambre m'avait-il demandé, un jour qu'il me ramenait chez nous, «ce
que l'on m'avait dit»? Et pourquoi cet homme avait-il ensuite gardé le
silence, lui si loquace d'ordinaire? Ce même silence, pourquoi le
sentais-je flotter autour de moi, s'abattre sur toutes les bouches,
dormir dans tous les regards? Pourquoi changeait-on sans cesse de sujet
de conversation, lorsque j'approchais? Je le devinais à tant de menus
signes! Pourquoi ne laissait-on plus traîner un seul journal, tandis
que, du vivant de mon père, les trois feuilles auxquelles nous étions
abonnés se trouvaient toujours sur la table du salon? Pourquoi surtout,
lorsque je rentrai au collège, dans les premiers jours d'octobre, près
de quatre mois après ce malheur, les yeux de mes camarades et même ceux
des maîtres se fixèrent-ils sur moi si curieusement? Ce fut, hélas!
cette curiosité qui me révéla toute l'étendue de la catastrophe. Il n'y
avait pas deux semaines que les cours avaient recommencé. Je me
trouvais, un matin, à jouer avec deux nouveaux; je me souviens de leurs
noms: Rastouaix et Servoin. Je revois leurs visages, la grosse face
bouffie du premier et la mine chafouine du second. C'était dans le quart
d'heure de récréation que nous prenions, quoique externes, à
l'intérieur, entre la classe de latin et celle d'anglais. Les deux
enfants m'avaient retenu, depuis la veille, pour une partie de billes,
et voici qu'à la fin de cette partie, s'approchant de moi,
s'encourageant du regard, ils me demandent, comme cela, sans
préparatifs:
--Est-ce que c'est vrai qu'on vient d'arrêter l'assassin de ton père?...
--Et qu'on va le guillotiner?...
Après seize ans, je ne peux pas me rappeler sans horreur la sorte de
battement de coeur qui me saisit à ces deux questions. Je dus devenir
affreusement pâle, car les deux étourdis qui m'avaient porté ce coup
avec la légèreté de leur âge,--de notre âge,--restèrent là tout
décontenancés. Une colère aveugle s'emparait de moi qui me poussait à
leur ordonner de se taire et à me jeter sur eux à poings fermés, s'ils
continuaient; une curiosité folle, en même temps;--si c'était là
l'explication de ce silence dont je me sentais enveloppé?--une timidité
aussi, la peur de l'inconnu. Et un flot de sang me monta au visage,
tandis que je balbutiais:
--Je ne sais pas.
Le tambour qui appelait les élèves en classe nous sépara. Quelle
journée je passai, perdu d'angoisse, à prendre et à reprendre les deux
phrases qui m'avaient bouleversé! Il eût été naturel que je
questionnasse ma mère, mais le fait est que je me sentis incapable de
lui répéter ce que mes deux bourreaux inconscients m'avaient dit. Chose
étrange! Dès cette époque, cette femme que j'aimais pourtant de tout mon
coeur exerçait sur moi une influence paralysante. Elle était si belle
dans sa pâleur, si royalement belle et fière! Non, je n'aurais jamais
osé lui montrer le doute irrésistible que deux simples demandes
d'écoliers avaient soulevé en moi, et instinctivement, sur le récit
qu'elle m'avait fait. Mais comme j'aurais étouffé de silence, je pris le
parti de m'adresser à Julie, la bonne qui m'avait élevé. C'était une
vieille fille de cinquante ans, petite, avec une face plate et ridée
comme une pomme trop mûre. Que de bonté dans ses yeux noirs, et sur
toute cette face, quoique ses lèvres un peu rentrées, à cause de la
chute de ses dents de devant, lui donnassent une bouche de sorcière!
Elle avait pleuré mon père auprès de moi, l'ayant servi autrefois, bien
avant son mariage. On la gardait pour mon service particulier et de
menus ouvrages, à côté de la femme de chambre, de la cuisinière et du
domestique mâle. C'était elle qui me couchait le soir, bordant mon lit,
me faisant dire mes prières et me confessant de mes petites peines. «Ah,
les mauvais!... s'écria-t-elle naïvement quand je lui eus ouvert mon
coeur et répété les phrases qui m'avaient tant remué, mais quoi? On ne
pouvait pas te le cacher toujours...» Et ce fut elle qui dans ma
chambrette de petit garçon, à voix basse, et tandis que je sanglotais
dans mon lit étroit,--oui, ce fut elle qui me raconta la vérité. Du
moins elle en souffrait autant que moi, et sa vieille main sèche de
travailleuse aux doigts piqués par l'aiguille était bien douce aux
boucles de mes cheveux, qu'elle caressait tout en parlant.
Cette lugubre histoire, et qui mit le poids de son mystère impénétrable
sur toute ma jeunesse,--je l'ai retrouvée écrite dans les journaux de
l'époque, mais pas plus nette qu'elle ne sortit de la bouche fanée de ma
vieille bonne. La voici, dans l'aridité de ses détails, telle que je
l'ai tournée et retournée, des jours et des jours, avec la stérile
espérance d'éclairer d'un rayon ce mystère. Mon père, avocat distingué,
avait depuis quelques années quitté la Cour, et acheté, dans l'intention
d'arriver plus vite à la grande fortune, un important cabinet
d'affaires. Quelques relations officielles, une probité scrupuleuse, une
entente accomplie des questions les plus ardues, une puissance rare de
travail lui avaient assuré bien vite une place à part. Il occupait dix
secrétaires, et le million et demi, dont nous héritâmes, ma mère et moi,
n'était que le commencement d'une richesse qu'il voulait considérable,
un peu pour lui, beaucoup pour son fils, mais surtout pour sa femme dont
il était follement épris. Les notes et les lettres trouvées dans ses
papiers attestèrent qu'il était, à l'époque de sa mort, en
correspondance depuis un mois avec un certain William Henry Rochdale, ou
soi-disant tel, chargé par la maison Crawford de San-Francisco,
d'obtenir du gouvernement français une concession de chemin de fer dans
la Cochinchine, alors tout récemment conquise. C'était à un rendez-vous
avec ce Rochdale que mon père allait en nous quittant, après avoir
déjeuné avec ma mère, M. Termonde et moi-même. Cela, l'instruction n'eut
aucune peine à l'établir. Le lieu de ce rendez-vous était l'hôtel
Impérial,--un grand bâtiment à longue façade, situé rue de Rivoli, pas
très loin du ministère de la marine. Les incendies de la Commune ont
détruit ce paquet de maisons, mais que de fois, durant mon enfance,
j'ai demandé à ma bonne de passer là, pour regarder, avec une émotion
poignante, la cour garnie de verdures, l'escalier et son tapis, la
plaque de marbre noir incrustée de lettres d'or, l'entrée de cette
funeste demeure vers laquelle ce pauvre père s'acheminait, tandis que ma
mère causait avec M. Termonde et que je jouais auprès d'eux! Mon père
nous avait quittés à midi un quart et il avait dû aller à pied en un
quart d'heure, car le concierge de l'hôtel, après avoir vu le cadavre,
le reconnut et se rappela que mon père lui avait demandé le numéro des
chambres occupées par M. Rochdale, aux environs de midi et demi. Cet
étranger était arrivé de la veille, et, après quelque hésitation, il
s'était décidé pour un appartement au second étage, composé d'une
chambre à coucher et d'un salon, le tout séparé du couloir par une
petite pièce. Il n'était pas sorti depuis ce moment, et il avait pris
dans son salon le dîner du soir, puis le déjeuner du lendemain. Le
concierge se rappelait encore que, vers deux heures, ce même Rochdale
était descendu, seul; mais, habitué aux continuelles allées et venues,
cet homme n'avait même pas songé à se demander si le visiteur de midi
et demi était ou non reparti. Rochdale avait remis la clef de son
appartement, en donnant l'ordre, si quelqu'un venait pour lui, qu'on fît
attendre en haut. Il était parti ainsi, de son pas tranquille, une
serviette sous le bras, fumant un cigare, et il n'avait point reparu.
La journée se passa. Vers la nuit, les femmes de chambre entrèrent dans
l'appartement de l'étranger pour préparer le lit. Elles traversèrent le
salon sans y rien remarquer d'anormal. Les bagages du voyageur, composés
d'une grande malle très fatiguée et d'un petit nécessaire tout neuf,
étaient là, ainsi que les objets de toilette disposés sur la commode. Le
lendemain matin, vers midi, les mêmes servantes entrèrent, et, trouvant
que le voyageur avait découché, elles ne se donnèrent pas d'autre peine
que de recouvrir le lit sans s'occuper du salon. Le même manège se
répéta le soir. Ce fut seulement le surlendemain qu'une de ces femmes,
étant entrée dans l'appartement au matin, et trouvant de nouveau toutes
choses intactes, s'en étonna, fureta un peu et découvrit sous le canapé
un corps couché tout du long, la tête enveloppée de serviettes. Au cri
qu'elle poussa, d'autres domestiques accoururent, et le cadavre de mon
père,--c'était lui, hélas!--fut tiré de la cachette où l'assassin
l'avait placé. Il ne fut pas malaisé de reconstituer la scène du
meurtre. Un trou à la nuque indiquait assez que le malheureux avait été
tué par derrière, presque à bout portant, sans doute quand il était
assis à la table, examinant des papiers. Le bruit du coup n'avait pas
été entendu, en raison de cette proximité même d'une part, puis à cause
du fracas de la rue et aussi de la place du salon, isolé derrière son
antichambre. D'ailleurs les précautions prises par le meurtrier
permettaient de croire qu'il s'était muni d'armes assez soigneusement
choisies pour que la détonation fût très légère. La balle avait touché
la moelle allongée, et la mort avait dû être foudroyante. L'assassin
avait préparé les serviettes toutes neuves et sans chiffres dont il
enveloppa aussitôt le visage et le cou de sa victime, afin d'éviter
toute trace de sang. Il s'était essuyé les mains à une serviette
semblable et il avait employé pour cela l'eau de la carafe, qu'il vida
ensuite à nouveau dans cette même carafe qu'on retrouva cachée sous le
tablier baissé de la cheminée. Était-ce un vol ou une simulation de vol?
Mon père n'avait plus sur lui ni sa montre, ni son portefeuille, ni
aucun papier propre à reconnaître son identité, qu'une indication
fortuite découvrit cependant aussitôt. Il portait à l'intérieur de la
poche de sa jaquette une petite bande de toile, mise là par son
tailleur, avec le numéro de la fourniture et l'adresse de la maison d'où
venait le vêtement. On s'y transporta et c'est ainsi que l'après-midi
qui suivit la triste découverte, et après les constatations légales, le
corps put être déposé chez nous.
Et l'assassin? Les seules données offertes à la justice furent bien vite
épuisées. On ouvrit la malle laissée par ce mystérieux Rochdale,--mais
ce n'était certainement pas son nom;--elle était remplie d'objets
achetés au hasard, comme la malle elle-même, chez un marchand de
bric-à-brac que l'on retrouva, et qui donna un signalement très
différent de celui qu'avait fourni le concierge de l'hôtel Impérial, car
il dépeignit le prétendu Rochdale comme un homme blond et sans barbe,
tandis que le concierge le décrivait comme un homme très brun, très
barbu, et très basané. On retrouva aussi le fiacre qui avait chargé la
malle aussitôt achetée, et la déposition du cocher fut identique à celle
du marchand de bric-à-brac. L'assassin s'était fait conduire par ce
fiacre, d'abord dans une boutique d'objets de voyage, où il avait acheté
un nécessaire, puis dans un magasin de blanc, où il s'était procuré les
serviettes, puis à la gare de Lyon, où il avait déposé la malle et le
nécessaire à la consigne. On retrouva l'autre fiacre, celui qui trois
semaines plus tard l'avait amené de la gare à l'hôtel Impérial, et le
signalement donné par ce second cocher se trouva être le même que celui
de la déposition du concierge. On en conclut que dans l'intervalle de
ces trois semaines l'assassin s'était grimé,--car les témoignages
concordaient sur l'allure, le timbre de la voix, les manières et la
carrure.--Cette hypothèse fut confirmée par un coiffeur du nom de
Jullien, lequel vint raconter de lui-même ce singulier détail: un
personnage au teint clair, aux cheveux blonds, glabre, grand et large
d'épaules, comme le marchand de bibelots et le premier cocher
décrivaient Rochdale, était venu, le mois précédent, à sa boutique,
commander une perruque et une barbe assez bien exécutées pour qu'on ne
pût le reconnaître. Il s'agissait, disait-il, de figurer dans une soirée
costumée. Cet inconnu prit livraison, en effet, d'une perruque et d'une
barbe noires; il se munit de tous les ingrédients nécessaires pour se
grimer en Américain du Sud, il acheta du Khôl pour se noircir les
paupières, une composition de terre de Sienne et d'ambre pour colorer
son teint. Le maquillage lui réussit assez bien pour qu'il pût revenir
chez Jullien sans que ce dernier le reconnût. Le coiffeur avait été trop
étonné de cette perfection dans le déguisement, et aussi de l'étrangeté
de ce bal masqué donné en plein été, pour que son attention ne fût pas
attirée lors des articles des journaux sur le mystère de l'hôtel
Impérial, comme on appela cette affaire. Mais quoi? cette révélation
rendait plus difficile encore la tâche des magistrats en démontrant
quelles précautions avait multipliées l'inconnu. On découvrit chez mon
père deux lettres signées Rochdale, datées de Londres, mais sans leurs
enveloppes, et toutes deux écrites d'une écriture renversée, que les
experts jugèrent simulée. Il avait dû remettre quelque mémoire
justificatif. Peut-être mon père le portait-il dans la serviette que
l'assassin avait prise aussitôt son crime accompli. La maison Crawford
de San-Francisco existait réellement, mais elle n'avait jamais formé le
projet d'une entreprise de voie ferrée en Cochinchine. On était en
présence d'un de ces problèmes criminels qui défient l'imagination. Ce
n'était probablement pas pour voler que l'assassin avait multiplié à ce
degré les habiletés de ses ruses. On n'attire pas un homme d'affaires
dans un piège combiné avec cette perfection, pour lui dérober quelques
billets de mille francs et une montre. Était-ce une vengeance? On
fouilla dans la vie privée de mon père, et l'on découvrit qu'il avait eu
quelques-unes de ces faiblesses communes aux jeunes gens de sa classe et
de son temps. Il avait été lié autrefois avec une femme mariée, mais
cette intrigue était rompue depuis longtemps, et, si le mari l'avait
jamais soupçonnée, pourquoi aurait-il attendu, avant de s'en venger, que
cette relation fût brisée? D'ailleurs cet homme, vieux de cinquante-cinq
ans à cette époque, engagé dans de grandes entreprises industrielles,
n'avait pas un caractère à pousser ainsi une passion jusqu'au crime, et
son signalement de Parisien chétif ne correspondait en rien à celui du
faux Rochdale. Était-il admissible que sa femme eût voulu se venger,
elle, par quelque instrument docile, d'un abandon ancien? Dans le délire
de mes premières recherches, plus tard, j'en suis venu à rêver cela.
J'ai tenu à la connaître. Je l'ai vue. Elle avait des cheveux blancs et
un fils plus âgé que moi,--qui sait? peut-être mon frère? L'étrange
impression que je ressentis à songer que mon père avait aimé cette femme
qui me regardait avec des yeux où elle ne savait pas que je cherchais
une inquiétude! Et je ne trouvais dans ces beaux yeux bleus, demeurés la
seule jeunesse d'un visage vieilli, qu'un attendrissement profond,
quelque chose de si doux et de si triste, une telle pitié mélangée à
tant de souvenirs que j'eus honte de mes soupçons comme d'une infamie.
La justice, qui n'a pas de ces pudeurs sentimentales, eut-elle ce
soupçon comme moi, ou d'autres encore? S'il en fut ainsi, l'imagination
de ses représentants se heurta au point indiscutable et inexplicable, à
la réalité de ce Rochdale, dont l'existence ne pouvait pas être
contestée, non plus que sa présence à l'hôtel Impérial depuis les sept
heures du soir la veille jusqu'à deux heures de l'après-midi le
lendemain; et puis il s'était évanoui, comme un être fantastique, sans
qu'une seule trace en demeurât,--une seule. Cet homme était venu,
d'autres hommes lui avaient parlé. On savait où il avait passé la nuit
et la matinée d'avant le crime. Il avait accompli son oeuvre de meurtre,
et puis rien. Tout Paris se passionna pour cette affaire, et depuis,
lorsque j'ai voulu rechercher la collection des journaux relatifs à
elle, j'ai trouvé que, pendant plus de six semaines, les chroniqueurs en
avaient parlé chaque matin. Ensuite la rubrique fatale avait disparu des
colonnes des journaux, comme le souvenir de cette lugubre énigme s'était
effacé de la mémoire des lecteurs, comme le souci de cette enquête de la
pensée des limiers de police. La vie avait continué, roulant cette épave
dans sa vague qui emporte toutes choses. Oui; mais moi, le fils? Comment
oublier jamais le récit de la vieille femme, qui avait rempli d'une
tragique épouvante ma petite chambre d'enfant? Comment ne pas revoir
toujours et toujours la face pâle de l'assassiné, ses yeux ouverts, sa
bouche fermée par une mentonnière, le linge noué de son front? Comment
ne pas dire: je te vengerai, pauvre mort.--Pauvre mort!...--Lorsque je
lus l'_Hamlet_ de Shakespeare pour la première fois, avec cette avidité
passionnante que donne à l'esprit une analogie entre la situation morale
étudiée dans une oeuvre d'art et quelque crise de notre propre vie, je me
souviens que ce jeune homme me fit horreur. Ah! si le fantôme de mon
père était venu me raconter, à moi, avec ses lèvres sans souffle, le
drame qui l'avait tué, aurais-je hésité une minute? Non! m'écriais-je;
et puis j'ai tout su, et puis j'ai hésité, comme lui, moins que lui
pourtant, à oser l'action terrible.--Silence! Silence!... Revenons
encore aux faits.