Me souvenir?--J'ai l'impression d'avoir, durant des années, gravi un
calvaire de douleur! Mais quel fut mon premier pas sur ce chemin tout
mouillé de taches de sang? Par où prendre cette histoire du lent martyre
dont je subis aujourd'hui les affres dernières? Je ne sais plus.--Les
sentiments ressemblent à ces plages mangées de lagunes qui ne laissent
pas deviner où commence, où finit la mer, vague pays, sables noyés
d'eau, ligne incertaine et changeante d'une côte sans cesse reformée et
déformée. Cela n'a pas de bornes et pas de contours. On dessine pourtant
ces contrées sur la carte, et nos sentiments aussi, nous les dessinons
après coup, par la réflexion et avec de l'analyse. Mais la réalité,
qu'elle est flottante et mouvante! Comme elle échappe à l'étreinte!
Énigme des énigmes que la minute exacte où une plaie s'ouvre dans le
coeur,--une de ces plaies qui ne se sont pas refermées dans le
mien.--Afin de tout simplifier et de ne pas sombrer dans cette
douloureuse torpeur de la rêverie qui m'envahit comme un opium,
attaquons cette histoire par les événements. Marquons du moins le fait
précis qui fut la cause première et déterminante de tout le reste: cette
mort de mon père, si tragique et si mystérieuse. Essayons de retrouver
la sorte d'émotion qui me terrassa, dès lors, sans y rien mêler de ce
que j'ai compris et senti depuis...
J'avais neuf ans. C'était en 1864, au mois de juin, par une brûlante et
claire fin d'après-midi. Comme d'ordinaire, je travaillais dans ma
chambre, au retour du lycée Bonaparte, toutes persiennes closes. Nous
habitions rue Tronchet, auprès de la Madeleine, dans la septième maison
à gauche, en venant de l'église. On accédait à cette petite pièce,
coquettement meublée et toute bleue, où j'ai passé les dernières
journées complètement heureuses de ma vie, par trois marches cirées sur
lesquelles j'ai buté bien souvent. Tout se précise: j'étais vêtu d'un
grand sarreau noir, et, assis à ma table, je recopiais les temps d'un
verbe latin sur une copie réglée à l'avance et divisée en plusieurs
compartiments... J'entendis soudain un grand cri, puis des voix
affolées, puis des pas rapides le long du couloir contre lequel donnait
la porte de ma chambre. D'instinct, je me précipitai vers cette porte,
et, dans le corridor, je me heurtai à un valet de chambre qui courait,
tout pâle, une pile de linge à la main,--j'en compris l'usage
ensuite.--Je n'eus pas à questionner cet homme. Il m'eut à peine vu
qu'il s'écria comme malgré lui:
--Ah! Monsieur André, quel affreux malheur!...
Puis, épouvanté de ses paroles et reprenant son esprit:
--Rentrez dans votre chambre, rentrez vite...
Avant que j'eusse pu répondre, il me saisissait dans ses bras, me jetait
plutôt qu'il ne me déposait sur les marches de mon escalier, refermait
la porte à double tour, et je l'entendais s'éloigner en toute hâte.
--Non, m'écriai-je en me précipitant sur la porte; dites-moi tout, je
veux tout savoir...
Pas de réponse. Je pesai sur la serrure, je frappai le battant de mes
poings, je m'arcboutai contre le bois avec mon épaule. Vaines colères!
Et, m'asseyant sur la seconde marche, j'écoutai, fou d'inquiétude, aller
et venir dans le couloir les gens qui savaient, eux, «l'affreux
malheur»,--mais que savaient-ils? Tout enfant que je fusse, je me
rendais compte de la terrible signification que le cri du domestique
portait avec lui, dans les circonstances actuelles. Il y avait deux
jours que mon père était sorti, suivant son habitude, après le déjeuner,
pour se rendre à son cabinet d'affaires, installé depuis quatre ans rue
de la Victoire. Il avait été soucieux durant le repas, mais, depuis des
mois, son humeur, si gaie jadis, s'était assombrie. Au moment de cette
sortie, nous étions à table, ma mère, moi-même et un des familiers de
notre maison, un M. Jacques Termonde, que mon père avait connu à l'École
de Droit. Mon père s'était levé avant la fin du repas, après avoir
regardé la pendule et demandé l'heure exacte.
--Voyons, Cornélis, vous êtes si pressé? avait dit Termonde.
--Oui, avait répondu mon père, j'ai rendez-vous avec un client qui se
trouve souffrant... un étranger... Je dois passer à son hôtel pour y
prendre des pièces importantes... Un singulier homme et que je ne suis
pas fâché de voir de plus près... J'ai fait pour lui quelques démarches,
et je suis presque tenté de les regretter.
Et depuis lors, aucune nouvelle. Le soir de ce jour, quand le dîner,
reculé de quart d'heure en quart d'heure, eut eu lieu sans que mon père
rentrât, lui, si méticuleux, si ponctuel, ma mère commença de montrer
une inquiétude qui ne fit que grandir, et qu'elle put d'autant moins me
cacher que les dernières phrases de l'absent vibraient encore dans mes
oreilles. C'était chose si rare qu'il parlât ainsi de ses occupations!
La nuit passa, puis une matinée, puis une après-midi. La soirée revint.
Ma mère et moi, nous nous retrouvâmes en tête-à-tête, assis à la table
carrée où le couvert, tout dressé devant la chaise vide, donnait comme
un corps à notre épouvante. M. Jacques Termonde, qu'elle avait prévenu
par une lettre, était arrivé après le repas. On m'avait renvoyé tout de
suite, mais non sans que j'eusse eu le temps de remarquer
l'extraordinaire éclat des yeux de cet homme,--des yeux bleus qui
d'habitude luisaient froidement dans ce visage fin, encadré de cheveux
blonds et d'une barbe presque pâle. Les enfants ramassent ainsi de menus
détails, aussitôt effacés, mais qui réapparaissent plus tard, au
contact de la vie, comme certaines encres invisibles se montrent sur le
papier à l'approche du feu. Tandis que j'insistais pour rester,
machinalement j'observai avec quelle agitation ses belles mains, qu'il
tenait derrière son dos, tournaient et retournaient une canne de jonc,
objet de mes plus secrètes envies. Si je n'avais pas tant admiré cette
canne, et le combat de centaures, travail de la Renaissance, qui se
tordait sur le pommeau d'argent, ce signe d'extrême trouble m'eût
échappé. Mais comment M. Termonde n'eût-il pas été saisi de la
disparition de son meilleur ami? Sa voix cependant était calme, cette
voix si douce qui veloutait chacune de ses phrases, et il disait:
--Demain, je ferai toutes les recherches, si Cornélis n'est pas
revenu... mais il reviendra... Tout s'expliquera après coup... Qu'il
soit parti pour l'affaire dont il vous parlait, confiant une lettre à un
commissionnaire, et que cette lettre n'ait pas été remise....
--Ah! disait ma mère, vous croyez que c'est possible?...
Que j'ai souvent évoqué ce dialogue dans mes mauvaises heures, et revu
la pièce où il se prononçait,--un étroit salon qu'affectionnait ma
mère, tout garni d'étoffes à longues raies rouges et blanches, jaunes et
noires, que mon père avait rapportées d'un voyage au Maroc, et je la
revoyais, elle aussi, ma mère, avec ses cheveux noirs, ses yeux bruns,
sa bouche tremblante. Elle était blanche comme la robe d'été qu'elle
portait ce soir-là. M. Termonde était, lui, en redingote ajustée,
élégant et svelte. Que cela me fait sourire lorsqu'on parle des
pressentiments! Je m'en allai tout rassuré de ce qu'il avait dit. Je
l'admirais d'une manière si enfantine, et, jusque-là, il ne représentait
pour moi que des gâteries. J'avais donc assisté aux deux classes du
lycée, le coeur sinon tranquille, au moins plus apaisé... Mais, tandis
que j'étais assis sur les marches de mon petit escalier, toutes mes
inquiétudes avaient recommencé. De temps à autre, je frappais de nouveau
sur la porte, j'appelais. On ne me répondait pas, jusqu'au moment où la
bonne qui m'avait élevé entra dans ma chambre.
--Mon père? m'écriais-je, où est mon père?
--Pauvre! pauvre!... fit la vieille femme en me prenant dans ses bras.
On l'avait chargée de m'annoncer l'atroce nouvelle. Les forces lui
manquaient. Je m'échappai d'elle et courus dans le couloir. J'enfilai
deux pièces vides et j'arrivai dans la chambre à coucher de mon père,
avant qu'on pût m'arrêter. Ah! sur le lit, ce corps dont le drap moulait
la rigidité, sur l'oreiller cette face exsangue, immobile, avec ses yeux
fixes et grands ouverts, comme de quelqu'un à qui l'on n'a pas fermé les
paupières, cette mentonnière blanche et cette serviette autour du front,
et, au pied, agenouillée, écrasée de douleur, une femme encore vêtue de
couleurs gaies... c'était mon père et c'était ma mère! Je me jetai sur
elle comme un insensé. «Mon fils, mon André!» dit-elle en m'étreignant
avec passion. Il y avait dans ce cri une si ardente douleur, une si
frénétique tendresse dans cet embrassement, son coeur était si gros de
larmes dans cette minute, que j'ai encore chaud jusqu'au fond de l'âme,
lorsque j'y pense. Puis, tout de suite, elle m'emporta hors de la
chambre, pour que je ne visse plus le spectacle horrible. Ses forces
étaient décuplées par l'exaltation. «Dieu me punit! Dieu me punit!...»
répétait-elle sans prendre garde aux paroles qu'elle prononçait.--Elle
avait toujours eu des moments de piété mystique.--Et elle couvrait mon
visage, mon cou, mes cheveux, de baisers et de larmes.--Pour la
sincérité de ces larmes à cette seconde, que toutes nos souffrances,
celles du mort et les miennes, te soient, pauvre mère, pardonnées!
Vois-tu, même aux plus noires heures, et quand le fantôme était là, qui
m'appelait, du moins ta douleur d'alors a plaidé pour toi plus haut que
sa plainte. J'ai pu croire en toi toujours, malgré tout, à cause des
baisers de cette seconde. Oui, ces larmes et ces baisers ne cachèrent
pas une arrière-pensée. Ton coeur tout entier se révolta contre la
terrible aventure qui me privait de mon père. J'en jure par nos sanglots
unis de cette seconde, tu n'étais pour rien dans l'affreux complot. Ah!
pardonne-moi d'avoir, encore aujourd'hui, besoin de m'affirmer cela, de
redoubler cette évidence. Si tu savais comme on a soif et faim de
certitude, quelquefois,--jusqu'à l'agonie.