Je comprends!

SQUARCIAFICO, haut.

Aromates!

(Bas.)

On l'empêche d'entrer.

(Haut.)

Ambre!--Daignez sentir!

(Bas.)

Il voudrait vous parler.

(Haut.)

Satin broché de Tyr!

MÉLISSINDE, bas.

Son nom?

SQUARCIAFICO, bas.

Je ne sais pas. C'est, je crois, un poète!

MÉLISSINDE, avec un petit cri qu'elle rattrape immédiatement.

Ah!... Ah! Cette écarlate, aux yeux, est une fête!

SQUARCIAFICO

Par ruse, pouvez-vous le faire entrer chez vous?

MÉLISSINDE, bas.

Mais non!

SQUARCIAFICO, haut.

Fin lin d'Égypte! Est-ce souple? Est-ce doux!

MÉLISSINDE, haut.

D'où vient-il?

SQUARCIAFICO, bas.

Mais de France! A l'instant il débarque,

Beau comme un pâtre grec, et fier comme un monarque!

--Est-ce que ce gardien jamais ne s'en ira?

(Haut.)

Des épices venant de Kiss-Ben-Omira.

MÉLISSINDE, bas.

Non, il reste, pareil au dragon dans les mythes!

SQUARCIAFICO, haut.

De l'encens, que je tiens du roi des Axumites!

(Bas.)

Ce jeune homme m'a dit que le cas est pressant,

Et, pour vous voir, qu'il se battrait un contre cent!

MÉLISSINDE

Alors?

SQUARCIAFICO, haut.

Du calamus!

(Bas.)

Si tantôt quand il sonne

Du cor, on ne vient pas à son appel, il donne

L'assaut!

(Haut.)

Baume Arabesque, un baume tout-puissant

Mis sur une blessure, il arrête le sang!...

(Se levant et lui offrant un petit sac.)

Et de Provence enfin, pour que sous vos dents fines

Vous les fassiez craquer, de blondes avelines!

MÉLISSINDE

C'est bon, laisse cela. J'achète tout. Va-t'en.

(A part.)

Il me semble déjà que là dehors j'entend!...

SQUARCIAFICO, repliant les étoffes.

J'aurai de beaux brocarts aux prochains arrivages.

(Sur un geste impatient de Mélissinde.)

Je m'en vais!...

(Câlin.)

Vous ferez supprimer les péages?

MÉLISSINDE

Oui.

SQUARCIAFICO, bas.

Beau comme Paris. J'en étais ébloui!

(Haut. Câlin.)

Et la subvention, vous nous l'accordez?...

MÉLISSINDE

Oui.

SQUARCIAFICO, à lui-même.

Je crois que je n'ai pas manqué de ce qu'on nomme

Du flair, en m'attachant au sort de ce jeune homme.

Hé, hé, ceci pourrait bien nuire à Manuel...

(Se retournant sur la seuil avant de sortir en un salut plein de grâce.)

C'est dit, cent bons besants de crédit annuel!

(Le chevalier sort derrière lui.)

SCÈNE VI

MÉLISSINDE, SORISMONDE, puis LE CHEVALIER AUX ARMES VERTES

MÉLISSINDE, à Sorismonde.

As-tu tout entendu?

(Sorismonde fait signe que oui.)

Ce jeune homme!... un poète!...

SORISMONDE

Eh mais, vous paraissez inquiète.

MÉLISSINDE

Inquiète?

Moi? Non!

SORISMONDE, avec malice.

Est-ce que vous vous ennuyez encor?

MÉLISSINDE, se jetant sur le divan.

Pourquoi pas? Ne dis pas de sottises!...

(On entend sonner un cor au loin.)

Le cor!

SORISMONDE, au vitrail.

Oui, le voilà. C'est lui. Pour s'annoncer il sonne.

MÉLISSINDE, tout à fait étendue, avec indifférence.

Que m'importe?

SORISMONDE

C'est qu'il est bien de sa personne!

MÉLISSINDE, haussant les épaules.

Comment peux-tu le voir de si loin?

SORISMONDE

Je le vois.

Il appelle; et l'on sort en armes à sa voix.

Il est à la première porte.

MÉLISSINDE

Que m'importe?

(Un temps.)

Eh bien, qu'est-ce qu'il fait à la première porte?

SORISMONDE

Les gens de l'Empereur l'arrêtent.

MÉLISSINDE

Le pauvret!

Il s'en retourne?

SORISMONDE

Non. Il se bat.

MÉLISSINDE, s'accoudant.

Est-ce vrai?

SORISMONDE

Mais c'est qu'il les bouscule. Il passe. Vierge sainte!

Il est déjà devant la deuxième enceinte.

Il se bat!

MÉLISSINDE, se soulevant.

Est-ce vrai?

SORISMONDE

Oh! quel superbe élan!

(Le cor résonne plus près.)

Écoutez-le sonner du cor!

MÉLISSINDE, debout.

Comme Roland.

SORISMONDE

Il va passer.

MÉLISSINDE, à la fenêtre derrière elle.

Il passe!

SORISMONDE

Il tombe!...

MÉLISSINDE

Il se relève!

SORISMONDE

Sa lance s'est brisée!

MÉLISSINDE

Il a saisi son glaive.

Ah!

(Elle recule.)

SORISMONDE

Qu'avez-vous?

MÉLISSINDE

Ses yeux! J'ai rencontré ses yeux.

Il vient de les lever, et de me voir.

SORISMONDE

Tant mieux!

Comme dans les tournois, jetez-lui votre manche.

MÉLISSINDE, se dressant dans la fenêtre et arrachant sa manche qu'elle

élève.

Messire, frappez dru! Voici ma manche blanche!

Je vous enjoins ici d'en changer la couleur!

Défendez votre sang! Faites couler le leur!

Et ce samit d'argent à la blancheur si pure,

Ne me le rapportez que rouge.

(Elle lance la manche.)

LA VOIX DE BERTRAND.

Je le jure.

(Tumulte et cliquetis, puis silence.)

MÉLISSINDE, descendant.

Il est entré dans le Palais...

(Sorismonde referme le vitrail. Silence.)

On n'entend rien...

Plus rien... Que voulait-il me dire?

SORISMONDE, lui montrant la galerie.

Oh, voyez!

(Un esclave entre dans la galerie, couvert de sang, l'épée à la main,

les vêtements en lambeaux. Il parle bas au chevalier.)

LE CHEVALIER

Bien.

(Il prend sa hache d'armes, et avec une courtoisie tranquille, à

Mélissinde.)

Vous permettez? Je ferme un instant cette porte.

(Il la ferme. On l'entend que pousse les verrous. Silence.)

MÉLISSINDE

Que va-t-il se passer?--Ah! je suis demi-morte!

(On entend du bruit qui se rapproche dans le palais.)

Il vient!--Le Chevalier aux Armes Vertes, là,

Va le tuer avec cette hache qu'il a!--

Le pauvre enfant ne peut abattre cette brute!--

(Bruit de pas derrière la porte. Cliquetis.)

Ah! ils ont commencé!... Comme c'est long! On lutte.

On piétine!

(Bruit sourd.)

Quel choc!

(On n'entend plus rien, la porte s'ouvre; elle recule.)

Ha!... les battants ouverts!

(Bertrand paraît sur le seuil, l'épée au poing, blessé au front; et il

jette aux pieds de Mélissinde la manche empourprée.)

MÉLISSINDE, reculant toujours.

Messire!... Ah!... Qu'avez-vous à me dire?...

BERTRAND

Des vers.

SCÈNE VII

MÉLISSINDE, BERTRAND, SORISMONDE

BERTRAND, mettant un genou en terre.

C'est chose bien commune

De soupirer pour une

Blonde, châtaine ou brune

Maîtresse,

Lorsque brune, châtaine,

Ou blonde, on l'a sans peine...

Moi, j'aime la lointaine

Princesse!

C'est chose bien peu belle

D'être longtemps fidèle,

Lorsqu'on petit baiser d'Elle

La traîne,

Lorsque parfois on presse

Une main, qui se laisse...

--Moi, j'aime la Princesse

Lointaine!

MÉLISSINDE, continuant.

Car c'est chose suprême

D'aimer sans qu'on vous aime,

D'aimer toujours, quand même,

Sans cesse,

D'une amour incertaine,

Plus noble d'être vaine...

Et j'aime la lointaine

Princesse!

Car c'est chose divine

D'aimer lorsqu'on devine,

Rêve, invente, imagine

A peine...

Le seul rêve intéresse,

Vivre sans rêve, qu'est-ce?

Et j'aime la Princesse

Lointaine!

BERTRAND

Quoi! vous saviez ces vers?...

MÉLISSINDE

Par plus d'un ménestrel!

BERTRAND

Et vous savez qu'ils sont?

MÉLISSINDE

Oui, de Joffroy Rudel.

BERTRAND

Et cet étrange amour aurait eu la fortune?...

MÉLISSINDE

Ah! parlez-moi de lui, car l'heure est opportune!

BERTRAND

Vous saviez la constance et le zèle fervent

De cet amour?...

MÉLISSINDE

J'aimais cet amour!... Si souvent

Dans le bruit de la vague arrivant sur le sable

La voix de cet amour me parut saisissable,

Si souvent dans le bleu d'une fuite de jour

J'ai senti près de moi l'âme de cet amour!...

BERTRAND défaillant.

Ciel!

MÉLISSINDE, penchée presque sur son front.

Vous êtes heureux?

BERTRAND

Oh! bien heureux, Madame!

Car celui... Mais le sang perdu... Je...

MÉLISSINDE

Il se pâme...

Sorismonde!

SORISMONDE, accourant.

Attendez!... Il faut l'étendre... là.

(Elles l'étendent dans les coussins.)

MÉLISSINDE, affolée.

Va! cours! De l'eau! L'aiguière! Eh, vite! donne-la!

SORISMONDE, s'agenouillant à côté de Mélissinde et de Bertrand, avec

l'aiguière.

Qu'il est pâle! Il est beau comme un dieu de l'Olympe!

MÉLISSINDE

Son front saigne. Du linge! Attends. J'ai...

(Elle déchire à sa gorge de la mousseline.)

SORISMONDE

Votre guimpe!

MÉLISSINDE

Non, ce n'est rien!--Le coeur bat sous le siglaton!

--Prends le baume Arabesque! Eh, vite, il est, dit-on,

Tout-puissant!--Doucement! il va reprendre mine!

--Non, ne lui tache pas son pelisson d'hermine!--

Chut!--Il faut qu'il revienne à lui, mais sans sursauts.

--Il porte les cheveux comme les Provençaux.--

Ah! sur la joue, on voit renaître un peu de rouge;

Il respire; les cils tremblent; la lèvre bouge;

Il a serré ma main dans la sienne...

SORISMONDE

Il va mieux.

MÉLISSINDE

Il entr'ouvre les yeux. Il ouvre grands les yeux.

BERTRAND ouvrant les yeux et la voyant.

Je rêve! Je suis Flor. Et Blancheflor, c'est Elle!

A moins que, ma blessure ayant été mortelle,

Mon réveil maintenant se fasse en paradis.

MÉLISSINDE

Entends-tu, Sorismonde?

SORISMONDE

Il va mieux, je vous dis.

BERTRAND, la tête sur le bras de Mélissinde, d'où la manche a été

arrachée.

Je ne me souviens plus... j'éprouve une faiblesse...

Ce bras contre ma joue...

(Mouvement de Mélissinde.)

Oh! non, laissez!

MÉLISSINDE

Je laisse.

BERTRAND

O brûlante fraîcheur de ce bras inconnu,

De ce bras fin, de ce bras nu!

MÉLISSINDE, retirant vivement son bras.

Mais c'est vrai,--nu!

BERTRAND, se soulevant, à Mélissinde.

Mais qui donc êtes-vous?

MÉLISSINDE

Vous savez bien, messire,

Celle à qui vous aviez une nouvelle à dire...

Mais vous êtes tombé du long, évanoui!

BERTRAND, reculant.

Oh! non! vous n'êtes pas la Princesse?

MÉLISSINDE, souriant.

Mais oui!

BERTRAND

Vous, mais alors!... Vous, la Princesse!...--A la malheure!

Et moi!... Grand Dieu!... Courons, car l'heure passe, l'heure

Passe!...

(Il veut s'élancer et chancelle.)

Ouvrez ce vitrail. Regardez... je ne puis...

(Mélissinde ouvre le vitrail du fond.)

Que voyez-vous?

MÉLISSINDE

Mais la terrasse en fleurs.

BERTRAND

Et puis?

MÉLISSINDE

La mer.

BERTRAND

Et sur la mer,--grand Dieu, le coeur me manque!--

Sur la mer voyez-vous une galère franque?

MÉLISSINDE

Une petite nef ventrue, au loin, là-bas,

A l'ancre,--et qu'en effet hier je ne vis pas!

BERTRAND

C'est elle! Et tout en haut du mât?

MÉLISSINDE

Des hirondelles!

BERTRAND

Et pas de voile noire à la vergue?...

MÉLISSINDE

Des ailes,

Des ailes d'alcyon, blanches!

BERTRAND

Il est donc temps!

Oh! madame, courons!--Oh! Vierge qui m'entends,

Prolonge un peu sa vie, et qu'il quitte ce monde,

L'ayant vue! Il mourrait si content!

MÉLISSINDE

Sorismonde,

Regarde, en ses beaux yeux désespérés, des pleurs!

BERTRAND

Il mourrait si content! Car c'est la fleur des fleurs,

Et c'est l'étoile des étoiles!--Et les rêves

Seront outrepassés! Et les peines grièves,

Et tous les souvenirs amers s'aboliront,

Sitôt qu'il recevra la clarté de ce front,

Qu'il pourra contempler entre les grands cils fauves,

Ces yeux bleus, qui sont gris, et qui pourtant sont mauves!

Voyant celle dont, sans la voir, il fut épris,

Ah! je comprends qu'il faut qu'il la voie à tout prix!

--Hélas! on ne peut plus le transporter à terre!

Venez donc apparaître au pauvre grabataire

De qui l'instant dernier sera délicieux,

S'il ferme sur l'image adorable ses yeux!

Ne vous reculez pas d'une façon hautaine!

Ne redevenez pas la Princesse lointaine!

Princesse d'Orient, Princesse au nom de miel,

Venez pour que, vivant, il connaisse le ciel,

Et venez, pour qu'il ait, sur sa nef misérable,

Le mourir le plus doux,--et le plus enviable!

MÉLISSINDE, qui a reculé à mesure qu'il s'avance.

Mais de qui parlez-vous?

BERTRAND

De ce Joffroy Rudel

Duquel la dernière heure est instante,--duquel

Vous prétendiez aimer l'amour! Oh! il expire!

Hâtez-vous. J'ai promis...

MÉLISSINDE

Mais alors, vous, messire,

Vous, qui donc êtes-vous?

BERTRAND

Bertrand d'Allamanon,

Son frère, son ami... Ho! venez vite!

MÉLISSINDE

Non.

RIDEAU

ACTE III

Même décor qu'au deuxième. Au fond, le vitrail est ouvert. C'est

l'après-midi éclatante et brûlante. Les dalles sont jonchées, non plus

de lys, mais de roses rouges.

SCÈNE PREMIÈRE

BERTRAND, SORISMONDE

SORISMONDE

J'ai dit que vous vouliez, à tout prix, la revoir.

Elle hésite. Va-t-elle ou non vous recevoir?

Espérez!

BERTRAND

Mais le temps presse!

SORISMONDE, hochant la tête, en remontant vers le vitrail.

Quelle aventure!

(Elle regarde.)

BERTRAND, d'une voix sourde.

La voile?...

SORISMONDE

Elle est toujours blanche dans la mâture.

--Tiens, voici sur le port que, dans un deuil profond,

Les gens du Chevalier aux Armes Vertes font

Tous leurs préparatifs de départ. Leur galère

De ses rames, déjà, bat lourdement l'eau claire.

Ah! lorsque dans Byzance arrivera la nef,

Portant le chevalier, corps sanglant et sans chef,

Au récit que feront ses janissaires mornes,

La colère de l'Empereur sera sans bornes!

BERTRAND, perdu en rêverie.

Comme ils se sont faits durs, soudain, ses yeux si doux!

Et ce brusque refus, pourquoi?

(A Sorismonde.)

Que croyez-vous?

SORISMONDE, avec un geste vague.

Ah!...

BERTRAND

Pourquoi ce refus?

SORISMONDE, voyant s'ouvrir la porte d'or.

Elle!

BERTRAND

Je vous en prie,

Dites-lui bien...

SORISMONDE, le faisant sortir.

Entrez dans cette galerie.

(Mélissinde apparaît, et lentement, toute soupirante, descend

l'escalier.)

SCÈNE II

MÉLISSINDE, SORISMONDE

MÉLISSINDE

Sorismonde, ma fille, approche, écoute ici...

Qu'est-ce que tu peux bien penser de tout ceci?

SORISMONDE, avec un geste vague.

Ah!...

MÉLISSINDE

Pourquoi ce refus, cette subite rage?

C'était l'énervement, n'est-ce pas, de l'orage?

Mais j'ai brûlé le cierge et j'ai dit l'oraison.

Ce refus, n'est-ce pas, n'avait pas de raison?

Semblait-il de l'humeur, semblait-il la rancune

D'une déception? Non, n'est-ce pas, d'aucune?

Ce refus n'avait pas de raison, n'est-ce pas?

SORISMONDE

Vous savez bien qu'il en avait une.

MÉLISSINDE, effrayée.

Plus bas!

SORISMONDE, souriant, après un temps.

Rassurez-vous. Voici celle que je devine:

Celui qui vous fut cher dans la splendeur divine

D'un rêve, vous avez un recul naturel

Au penser de le voir affreusement réel,

Quand ses yeux sont hagards, violettes ses lèvres,

Moites ses maigres mains, de la moiteur des fièvres.

Vous avez donc voulu, gardant pour l'avenir

De votre noble amour un noble souvenir,

Ignorer quel objet funeste on enlinceule.

MÉLISSINDE, vivement.

Ah! merci!--C'est bien là la raison, c'est la seule!

Oui, la seule raison pourquoi j'ai dit ce non.

--Et l'on peut faire entrer sire d'Allamanon.

SORISMONDE, souriant.

Puisque vous refusez, à quoi bon?

MÉLISSINDE

Je refuse...

Mais de sa lâcheté mon âme est trop confuse.

Je dois donner encor cette chance au mourant

D'entendre, en sa faveur, plaider sire Bertrand.

SORISMONDE

Vous le devez!...

MÉLISSINDE

Aux soins de mon rêve égoïste

Il pourra m'arracher, peut-être, s'il insiste.

(Sorismonde va à la galerie et fait un signe. Bertrand apparaît.

Sorismonde sort.)

SCÈNE III

BERTRAND, MÉLISSINDE

BERTRAND

Oh! merci de m'avoir permis de vous revoir!

Insister, insister encor, c'est mon devoir,

Puisque la voile est blanche et que Rudel respire.

MÉLISSINDE, assise parmi les coussins, avec nonchalance.

Peut-être n'est-il pas si mal qu'on veut le dire.

BERTRAND

Ne parlez pas ainsi. Ces instants accordés

Le sont pour me laisser vous convaincre.

MÉLISSINDE

Plaidez.

BERTRAND

Oh, tout à l'heure, là, je suis resté stupide!...

La claire vision avait fui, si rapide,

Elle m'avait jeté ce non si méchamment

--Elle qui m'était bonne à ce même moment--

Que je me serais cru leurré d'un songe presque,

Si, dans l'air, une odeur langoureuse et moresque,

Témoignage léger par vos voiles laissé,

Pareille à cette odeur qui lorsque avait passé

Cléopâtre, devait longtemps embaumer Tarse,

N'eût encore flotté, subtilement éparse!...

MÉLISSINDE, souriant et lui tendant son poignet auquel pendent des

boîtes à parfums.

Ce parfum est-il ce parfum oriental,

Cet ambre auquel s'ajoute un soupçon de santal,

Et que je porte au bras dans ces toutes petites

Cassolettes d'or fin?

(Bertrand s'agenouille et baise la main.)

Est-il celui-là,--dites?

BERTRAND, d'une voix un peu altérée.

Lui-même auquel s'ajoute infiniment de vous!

MÉLISSINDE, au moment où il veut se relever.

Puisque vous m'implorez, demeurez à genoux.

BERTRAND, à genoux.

Ce qu'est Rudel, comment, moi, vil, le faire entendre?

Ah! ce grand esprit doux, cette âme triste et tendre,

Et son amour pour vous, ce merveilleux roman,

Suis-je digne de vous en parler?

MÉLISSINDE

Parlez-m'en.

--Vous l'aimez donc beaucoup?

BERTRAND

Je l'admire et je l'aime.

Quand il arriva dans Aigues-Mortes, si blême,

Et déjà condamné par son vieux mire, quand

Je sus que vers la mort certaine s'embarquant,

Ce mourant amoureux d'une reine inconnue

N'avait qu'un but: ne pas mourir sans l'avoir vue,

Une admiration soudaine m'enflamma,

J'allai le voir...

MÉLISSINDE, vivement.

Et tout de suite, il vous aima?

BERTRAND

Je l'aimai tout de suite, et j'entrai dans son rêve;

Je devins son ami, son frère, son élève;

On blâma son idée,--on n'y comprenait rien!--

Alors, moi, je voulus le suivre...

MÉLISSINDE

Oh, ce fut bien!

BERTRAND

Clémente, tout d'abord, nous fut la traversée,

Et, tandis que vers vous voguait la nef bercée,

Il me faisait, du matin rose au couchant roux,

Répéter les beaux vers qu'il composait pour vous.

MÉLISSINDE

Vous deviez bien les dire avec votre voix chaude!

BERTRAND

Roland fut amoureux, certes, de la belle Aude,

Tristan le fut d'Iseult, et Flor de Blancheflor,

Mais Rudel le fut plus de Mélissinde encor!

Rudel poussa l'amour aux dernières outrances!

Ah, ses plaintes, ses pleurs, ses prières, ses transes,

La nuit, quand je restais à veiller près de lui!

MÉLISSINDE

C'était donc toujours vous qui le veilliez la nuit?

BERTRAND, debout, avec lyrisme.

Le voyage, comment, femme, te le décrire,

De cet agonisant cinglant vers ton sourire?

Oh! nous crûmes bientôt, tant la nef fit de bonds,

Que nous serions sur mer d'éternels vagabonds!

Notre coque craquait, vagues, à votre attaque,

Et l'on eût dit la nef du propre roi d'Ithaque!

Mais le mourant vivait, soutenu par sa foi,

Et son rêve gagnait les autres, après moi.

Parfois une éclaircie. Alors, un port nous tente.

Quelque île blonde, au loin, nous sourit, invitante;

On voudrait l'y descendre un peu parmi les fleurs;

Il refuse; et bientôt sous les rudes souffleurs

La nef repart! Mais tout à coup le vent s'accoise:

On rame!... et l'on rencontre une barque turquoise!...

On se bat, on la coule, on passe; on rame! Enfin

A tant de maux soufferts vient s'ajouter la faim;

Nos hommes ne sont plus que des spectres étranges;

Nos mâts sont des tronçons; nos voiles sont des franges;

Plus d'espoir; Rudel meurt; soudain. Terre! Ah, songez!...

MÉLISSINDE, frémissante.

Ah, je songe que tu courus tous ces dangers!

BERTRAND, surpris.

Moi?

MÉLISSINDE, vivement essayant de se reprendre.

Toi. Pour lui,--pour lui--permets donc que j'en sente

La beauté, que j'en sois, pour lui, reconnaissante!...

BERTRAND

Madame!...

MÉLISSINDE

Peux-tu donc être modeste au point

De vouloir que ton coeur ne s'aperçoive point?

Tu fus un chevalier loyal, un ami rare...

Et je vais, ma galère, ordonner qu'on la pare...

... Je viens... je viens...

(Mouvement de Bertrand.)

Mais plus une parole!... Oh! Dieu!

(Elle sort, dans le trouble, précipitamment.)

SCÈNE IV

BERTRAND, puis SQUARCIAFICO

BERTRAND

Elle vient.--Ce refus n'était qu'un cruel jeu!...

Ah, serait-ce que même à ceux que la mort presse

Elles veulent rester féminines? Serait-ce

Qu'il faut même apporter, barbare selon l'art,

Au bonheur d'un mourant quelque habile retard?

(Se tournant vers la fenêtre.)

Pauvre ami, qui l'attends comme on attend un ange,

Tu mourras donc heureux, Joffroy Rudel!

SQUARCIAFICO, qui est entré sur ces mots.

Qu'entends-je?

Joffroy Rudel, ce n'est pas vous?

BERTRAND

Moi?

SQUARCIAFICO

Diavolo!

Mais tous mes beaux espoirs, alors, sont à vau-l'eau!

BERTRAND

Vos espoirs?

SQUARCIAFICO

Oui, voyant ta fière tête brune,

Je m'étais dit: c'est lui! Nous tenons la fortune!

BERTRAND

La fortune?

SQUARCIAFICO

Mais oui. Je m'étais dit: voilà

Ce poète de qui l'amour nous affola!

Il arrive en vainqueur, se fait un jeu d'occire

L'affreux gardien: on va l'épouser, ce beau sire!

BERTRAND

Hein?

SQUARCIAFICO

Et c'était parfait!... Manuel et les siens

Détestent les Génois et les Vénitiens.

Ah! s'ils régnaient, les temps seraient durs pour des nôtres!

Pourtant, que voulons-nous? Peu de chose, nous autres!

Qu'on laisse notre ville aller comme elle allait!

Un poète, c'était le roi qu'il nous fallait!

Nous nous serions chacun occupés, dans nos sphères;

Il aurait fait des vers; nous autres les affaires.

C'était parfait! Sur le trône, deux amoureux!

On se serait chargé de gouverner pour eux.

Ils n'auraient pas, feignant un zèle qui redouble,

Voulu nous empêcher...

BERTRAND

De pêcher en eau trouble.

SQUARCIAFICO

Oui, de... Mais non, voyons, tu me comprends!

BERTRAND

Très bien.

SQUARCIAFICO

Rudel meurt. Ce voyage alors ne sert à rien!

BERTRAND

A rien! Noble aventure, élan d'une grande âme,

Vous auriez dû servir à quelque chose!

SQUARCIAFICO

Dame!

BERTRAND, à lui-même.

Ils ont compris pourtant, les humbles mariniers!

Mais lui, ce trafiquant, ce dernier des derniers,

Dans sa laide cervelle étroite et mercantile,

Déshonorait l'idée en la rendant utile!

Aussi pur, aussi grand que soit ce que l'on fit,

Il y aura des gens pour y chercher profit!

Peut-on donc tout souiller par un calcul infime?

--Ah! que n'entendez-vous ceci, frère Trophime!...

SQUARCIAFICO

Penser que ce maudit Manuel que je hais

Épousera bientôt...

BERTRAND, violemment.

Oh! pour cela, jamais!

SQUARCIAFICO, à part.

Tiens! tiens!

BERTRAND

Non, jamais ce barbare, je le jure,

N'étreindra la fragile et rare créature!

SQUARCIAFICO, à part.

Pourrait-on relever notre combinaison?

(Haut.)

Pauvre Rudel, il meurt plus tôt que de raison!

(Bertrand plongé dans ses réflexions n'a pu l'air d'entendre.

Squarciafico se rapproche.)

Elle l'eût épousé, certes, aimant les poètes

Et les Francs; il était les deux,--comme vous êtes!--

Puis ce fameux voyage était d'un sûr effet,

--Voyage que d'ailleurs, aussi, vous avez fait!--

Mais il meurt. C'est le sort! L'homme passe trop vite.

De ce qu'il accomplit jamais il ne profite.

Au moment de toucher la prime, il est mourant.

--L'affaire réussit au second qui la prend.

BERTRAND

Oh! ce mât! Si j'allais voir flotter à sa cime

L'affreux signal de mort!...

SQUARCIAFICO, se rapprochant de lui.

Enfant! enfantissime!

Qui parle pour un autre, et pour un mort, pouvant

--Oh! si facilement!--parler pour un vivant!

BERTRAND se retourne et le regarde.--Squarciafico recule.

Tu dis?

SQUARCIAFICO

Rien.

BERTRAND, le saisissant à la gorge.

Misérable!

SQUARCIAFICO, se dégageant.

Hé! là! J'admire comme

Vous me remerciez de mes conseils, jeune homme.

BERTRAND

Ah! je t'écraserai!...

SCÈNE V

LES MÊMES, MÉLISSINDE, SORISMONDE, LES FEMMES DE MÉLISSINDE portant son

manteau, son diadème et son sceptre.

MÉLISSINDE

Quel est ce bruit?

BERTRAND, à Squarciafico.

Serpent!

SQUARCIAFICO

Serpent! soit!--Mais qui veut m'écraser s'en repent!

BERTRAND

De ta vile piqûre au talon, je n'ai cure!

SQUARCIAFICO

Je la ferai peut-être au coeur, cette piqûre!

MÉLISSINDE, s'avançant frémissante.

Mon hôte menacé par toi, fourbe éhonté!

Sois donc avant demain sorti de ma comté!

Et si dans Tripoli tu te trouves encore

A l'aube, tu seras mis en croix à l'aurore!

SQUARCIAFICO

Banni!... Mais c'est la ruine!

(A Bertrand.)

Et pour toi!--Tu verras!...

Je saurai me venger!

(En sortant.)

Ces Français, quels ingrats!

MÉLISSINDE, à Bertrand.

Vous voyez, j'ai banni cet homme pour vous plaire.

BERTRAND

Cet homme avait, cet homme...

MÉLISSINDE

Il vous mit en colère.

Cela suffit. Mais nous partons dans un instant.

Descendez et voyez si ma galère attend,

Si mes nochers... Allez...

(Bertrand la regarde un moment comme égaré, puis sort brusquement.)

SCÈNE VI

MÉLISSINDE, SORISMONDE, LES FEMMES un moment.

MÉLISSINDE, à Sorismonde, nerveuse.

Donne mon diadème!

Ne m'ayant jamais vue, oh, bien sûr, ce qu'il aime,

C'est la Princesse, en moi!--Par conséquence je dois

Apparaître en Princesse, avec mon sceptre aux doigts!--

Donne mon sceptre!--Hélas! je me soutiens à peine!--

(Elle essaye de mettre son manteau, puis le rend à ses femmes.)

Descendez ce manteau qui m'est une géhenne

Dans la galère... Allez! Allez vite!--Toujours

Plus lourds, ces cabochons, ces ors, toujours plus lourds!--

Au moment d'arriver, je reprendrai ces pierres!

(Les femmes sortent emportant tous les insignes. A Sorismonde.)

Crois-tu qu'il me faudra lui fermer les paupières?

SORISMONDE

La Princesse lointaine: Pièce en quatre actes, en vers · 第 2 / 4 段