Ce spectacle à vos nerfs émus sera malsain.

Envoyez votre prêtre ou votre médecin!

MÉLISSINDE

Ah! tes façons d'arranger tout sont désinvoltes!...

C'est vrai que cependant j'ai d'obscures révoltes

A m'en aller vers lui, blême, prêt au tombeau,

Au lieu de garder l'autre ici, vivant et beau!

SORISMONDE

Défaites donc un lien chimérique, madame!

Restez et reprenez votre liberté d'âme!

Puisque vous aimez l'autre,--eh! qui vous interdit?...

MÉLISSINDE

J'aime l'autre?--Ah! c'est vrai, c'est vrai, je te l'ai dit!

SORISMONDE

Cet amour vous désole. Et moi, j'en suis ravie,

Car vous sortez du rêve et rentrez dans la vie!

MÉLISSINDE

Hélas! la soeur des lys en est-elle donc là,

Pour le premier qui, jeune et viril, lui parla?...

SORISMONDE

La nature, madame, a de telles revanches!

MÉLISSINDE

Parce que j'ai tenu ses mains mâles et blanches

Qui, froides, ont repris, dans mes mains, leur chaleur...

SORISMONDE

Et parce que son front était beau de pâleur...

MÉLISSINDE

Et parce que son souffle!... Oh! non, pas pour ces choses!

Mais parce que d'abord je l'ai pris pour... Tu l'oses

Soutenir à toi-même, ô folle! Comme si

Ce n'était pas l'amour qui t'abusait ainsi?

Oui, sitôt qu'il nomma de sa voix grave et tendre

Celui que j'espérais sans plus oser l'attendre,

Mon coeur, impatient d'un prétexte à saisir,

Désira qu'il le fût, et crut à son désir!

SORISMONDE

C'est clair.

MÉLISSINDE

Que j'eusse appris jadis avec ivresse

Que mon rêveur tentait de joindre sa princesse!

Et maintenant il vient, ce prince malheureux,

Il vient, et les dangers qu'il encourt sont affreux,

Il vient, et meurt d'avoir voulu venir, et celle

Qu'il réclame en mourant, doute, hésite, chancelle,

Et douloureusement cherche à se dégager,

Parce qu'il a trop bien choisi le messager!

SORISMONDE

Eh, oui!...

MÉLISSINDE

Trop bien choisi! Comprends-tu, Sorismonde,

Pourquoi, si brun, il a parfois la voix si blonde,

Et si fier, dans son oeil timide et triomphant,

L'irrésolution charmante d'un enfant?

--Qu'à frapper l'orgueilleuse, Amour, tu fus rapide!

SORISMONDE

Vous aimez. Donc, restez. La raison...

MÉLISSINDE

Est stupide!

La raison est stupide et ne croit qu'au normal,

Et n'admet que le bien tout bien, le mal tout mal!

Ah, il y a pourtant bien des mélanges troubles!

Il y a bien des coeurs désespérément doubles!

Celui dont si longtemps mes rêves furent pleins,

Celui qui meurt pour moi, je l'aime, je le plains,

Et l'autre je l'adore! et ma souffrance est telle

Qu'il me semble, mon âme, entre eux, qu'on l'écartèle!

SORISMONDE

Faites donc sur la nef une apparition,

Et vous pourrez après...

MÉLISSINDE

Conciliation

Que ta raison devait proposer! Ruse indigne!

A ce vil dénouement, que, moi, je me résigne?

Faire mourir Joffroy Rudel entre mes bras

Et revenir avec son ami, n'est-ce pas?

Ah! c'est bien le conseil que doit donner le monde.

Non, pas cela! Rien de médiocre, Sorismonde!

Pas de bonheur au prix d'un compromis commun!

J'ai rêvé d'un amour sublime, j'en veux un:

Si par l'étrangeté mystique il n'est sublime,

Qu'il le soit par l'orgueil partagé d'un grand crime!

SORISMONDE

Qu'allez-vous chercher là d'encore trop subtil?

MÉLISSINDE

S'il se savait aimé, Bertrand, que ferait-il?

SORISMONDE

Ah, je comprends...

MÉLISSINDE

Voilà ce qui surtout me tente.

SORISMONDE

Vaincre sa loyauté,--peut-être résistante?

MÉLISSINDE

Eh bien, oui, ce serait un atroce succès.

Mais quelle n'a rêvé de ces cruels essais?

Oui, quelle femme un peu digne du nom de femme?

Qu'on doit l'aimer celui que l'on rendit infâme

Et qu'il faut consoler de ce qu'il fit pour nous!

Hommes, qu'à notre coeur, ce doit donc être doux

De voir humilié pour nous d'une bassesse

Ce misérable honneur dont vous parlez sans cesse!

Quelle ne s'est sentie, ainsi que je me sens,

Le désir d'être la mauvaise aux yeux puissants,

Brisant d'une vertu la marche triomphale,

--La Dalila, pas tout à fait, non, mais l'Omphale?

Garrotter un héros d'un seul cheveu d'or fin!

Quelle est celle de nous qui ne serait, enfin,

Heureuse de tenir en ses bras un Oreste

Dont le Pylade meurt, qui le sait,--et qui reste!

SCÈNE VII

MÉLISSINDE, BERTRAND

BERTRAND, entrant.

Votre éclatante nef, toute parée, attend,

Et déjà les nochers...

MÉLISSINDE, à elle-même.

Horriblement tentant.

(Sorismonde s'est éloignée et sort.)

BERTRAND

Pourquoi me regarder de ces larges yeux vagues?

Pourquoi tourmentez-vous avec fièvre vos bagues?

MÉLISSINDE

Peut-être ai-je un motif qui me rend importun

De vous suivre là-bas...

BERTRAND, vivement.

Vous n'en avez aucun!

MÉLISSINDE

Pourtant, je temporise encore, et je frissonne...

--Et si j'aimais quelqu'un?

BERTRAND, violemment.

Non, vous n'aimez personne!

MÉLISSINDE

Il a bien dit cela!--Mais hélas! c'est ainsi:

J'aime, et c'est l'amour seul qui me retient ici.

BERTRAND, bondissant.

Vous en aimez un autre!... Ah!--Qui?--Je tuerai l'homme!

MÉLISSINDE

Vous ne le tueriez pas sachant comme il se nomme.

BERTRAND, hors de lui.

Son nom, dites-le moi!

MÉLISSINDE

Faut-il?

BERTRAND

Oui!

MÉLISSINDE, marchant sur lui avec langueur.

Faut-il?

BERTRAND, reculant épouvanté.

Non!

Ne dites pas son nom! Ne dites pas son nom!

Car si c'est celui-là...

(Tirant son épée.)

Lui, surtout, je le tue!

MÉLISSINDE

Oh! ne vous frappez pas, puisque je me suis tue!

BERTRAND, laissant tomber son épée.

Je suis un chevalier déloyal.

MÉLISSINDE

Votre honneur

Est sauf.

BERTRAND

Non!--Car je viens d'éprouver du bonheur!

MÉLISSINDE

Ah, je suis fière alors de votre félonie!

BERTRAND

Mais je ne peux pas être un voleur d'agonie!

Va vers le malheureux; ton coeur n'est pas mauvais!

MÉLISSINDE

Et c'est pourquoi je n'y vais pas. Car si j'y vais!...

Je tremble que mon coeur s'attendrisse et se laisse

Reprendre à quelque idée absurde de noblesse!

Pourrai-je devant lui me défendre d'émoi?

Je l'ai longtemps aimé, Bertrand, comprenez-moi...

Il était,--je le sens, hélas! et j'en soupire!--

Mon âme la meilleure, et vous êtes la pire!

Pour pouvoir être à vous, à toi, je ne veux pas

Voir les yeux de Rudel! Je n'irai pas là-bas!

A moins que maintenant vous n'insistiez encore!

BERTRAND

Ah, que sais-je?... Je veux... Rudel... Je vous adore!

--Non, détourne de moi ce regard de langueur!...

Ce vitrail ouvert là, sur la mer, me fait peur.

MÉLISSINDE court au vitrail, le ferme brusquement, et s'y adosse.

Eh bien, il est fermé!... Là, je t'ai, je te garde.

Fermé, te dis-je, et plus jamais on n'y regarde!

Ignorons! N'est-on pas très bien dans ce palais?...

(Elle descend vers lui.)

Il y a des parfums dans l'air, respirons-les!

De ce palais jamais, jamais plus tu ne bouges.

Tu vois, on a jonché de chaudes roses rouges

Le sol fleurdelisé ce matin de lys froids.

--Le vitrail est fermé, te dis-je, plus d'effrois!--

J'ai renié la pâle fleur des songeries

Pour la fleur amoureuse; il faut que tu souries!

Va, nous ne saurons rien, et comment saurions-nous?

Nous n'interrogerons personne. A mes genoux

Tu vivras. Rien n'est vrai d'ailleurs que notre étreinte.

Quel remords aurions-nous, et quel sujet de crainte?

Qui donc nous a parlé d'une nef, d'un Rudel?

Personne! Rien, sinon notre amour n'est réel!

Derrière ce vitrail, le rêve d'or s'échancre

D'un golfe bleu, tout bleu, sans une nef à l'ancre!

Un jour, dans bien longtemps, quand nous le rouvrirons,

Ce vitrail, de nos peurs absurdes nous rirons,

Car nous ne verrons rien! Et quelle est cette histoire,

D'une voile qu'on doit hisser d'étoffe noire?

C'est un conte, Bertrand!--Le vitrail est fermé!--

Ne pense à rien, ne pense à rien, mon bien-aimé!

Et pourquoi supposer quelque chose d'horrible

Derrière ce vitrail? Il n'a pas l'air terrible.

Tu vois, il rit, avec de l'or et de l'émail...

BERTRAND

Vous ne pouvez que me parler de ce vitrail.

MÉLISSINDE

Mais c'est faux. Je ne peux vous parler.--Oh! je t'aime.

Je ne veux te parler que de toi, de moi-même...

Comme à ton large col cette agrafe est d'un bel

Effet. Qui t'a donné cela?

BERTRAND

Joffroy Rudel.

MÉLISSINDE

Eh bien! quoi! tu n'as qu'à l'arracher!...

BERTRAND

O mon frère,

C'est avec tes joyaux que j'ai plu!

MÉLISSINDE

Pour me plaire.

Tu n'avais qu'à venir dans ton justaucorps brun

Souillé, troué, sentant la bataille et l'embrun,

Avec ton air de jeune aventurier farouche,

Et ton col aurait eu pour agrafe ma bouche.

Ne te recule pas. Donne tes yeux charmants.

Quand ton regard me fuit, tu sais bien que tu mens.

Tu sais bien...

BERTRAND

Je sais bien que ta voix me pénètre...

(La fenêtre s'ouvre brusquement comme sous une rafale.)

MÉLISSINDE

Ah! le vent de la mer a rouvert la fenêtre!...

BERTRAND

La fenêtre est rouverte.

MÉLISSINDE

Allez la fermer!

BERTRAND

Non!

J'aurais trop peur de voir la voile à l'horizon!

MÉLISSINDE

On détourne les yeux, et puis on ferme vite.

BERTRAND

Non! je regarderais, je le sens!

MÉLISSINDE, se levant pour aller à la fenêtre en rasant le mur.

On évite

De se trouver en face... et l'on approche, ainsi!...

(Au moment d'arriver, elle hésite, n'ose pas la fermer, recule à pas

lents, toujours rasant le mur, et vient tomber à côté de Bertrand, sur

le divan.)

Eh bien! restons ici!... l'on ne voit rien d'ici;

Ensevelissons-nous dans notre amour profonde,

Et faisons comme tous les heureux de ce monde!

BERTRAND

Ah! que dis-tu?

MÉLISSINDE

Je dis que ceux qui sont heureux

Ont tous cette fenêtre ouverte derrière eux,

Et sentent tous, au froid qui leur souffle sur l'âme,

Qu'ouverte derrière eux la Fenêtre réclame!

Mais tous restent blottis, refusent d'aller voir:

Car ils verraient la nef d'un douloureux devoir,

Les appelant loin du bonheur qui les accroche,

Ou bien, s'il est trop tard, ils verraient le reproche

De tes plis noirs flottant obstinément, remords!

Aussi, dans leurs coussins blottis, ils font les morts;

Tous, ils veulent garder le cher bonheur, le rêve

Qu'un seul regard jeté par la fenêtre enlève,

Tous veulent ignorer s'ils sont des assassins!...

Faisons comme eux: restons dans les lâches coussins!

(Elle l'enlace et se renverse avec lui dans les coussins.)

BERTRAND

Oui, restons. Mais hélas, hélas, ô pauvre femme,

Le pouvons-nous? Hélas, ai-je l'âme, as-tu l'âme

Qu'il faudrait pour cela, pour être heureux ainsi?

Ah! nous ne sommes pas de ces gens-là!

MÉLISSINDE

Mais si!

Je t'aime!

(On entend un tumulte joyeux monter par la fenêtre.)

BERTRAND, tressaillant.

Qu'est cela?

MÉLISSINDE

Mais, rien, rien, les tapages

Sur la terrasse, là, des valets et des pages.

DES VOIX, au dehors.

Un... trois... huit!

MÉLISSINDE

Ce n'est rien, te dis-je, écoute-les.

Ils viennent là, souvent, jouer aux osselets.

LES VOIX

Tra la ï!--Qu'il fait beau!

BERTRAND

Mélissinde, je t'aime!

Quelle fée a prévu dans ton nom de baptême,

Dis, tes cheveux de miel, et tes lèvres de miel?

LES VOIX

La mer est belle!...--Oh! Oh! regardez!

BERTRAND, tressaillant.

Juste ciel!

Quoi? Que regarde-t-on?

MÉLISSINDE

Mais, au loin, quelque chose!

UNE VOIX

Voyez-vous cette nef?

BERTRAND

C'est de la nef qu'on cause!

MÉLISSINDE

Eh bien, n'écoute pas!

BERTRAND

Je ne peux pas. Ces voix...

MÉLISSINDE

Moi, je n'écoute rien!... Ah! qu'ont-ils dit?

BERTRAND

Tu vois!

MÉLISSINDE

Il n'est pas qu'une nef! Pourquoi donc aller croire?

UNE VOIX

Oui, regardez, ils ont hissé la voile noire!

(Mouvement de Mélissinde et de Bertrand.)

UNE VOIX

Je descends jusqu'au port!--Les autres, venez-vous?

(Bruit de voix et de pas qui s'éloignent. Bertrand et Mélissinde, sans

oser plus se regarder, se séparent, lentement. Un très long silence.)

MÉLISSINDE, enfin, d'une voix à peine saisissable.

Eh bien?

BERTRAND

Eh bien! quoi?... rien!...

(Il prend machinalement l'écharpe de Mélissinde restée sur les coussins

et la respire.)

Ce parfum est très doux.

Que me disiez-vous donc que c'était, tout à l'heure?...

MÉLISSINDE

Oui... je... De l'ambre.

BERTRAND

Votre écharpe... Je l'effleure

Des lèvres; votre écharpe...

(S'abattant comme une masse avec des cris terribles et des sanglots.)

Ho! ho! ho!... C'est fini!

Mort!... Il est mort! lui mort! mon frère! mon ami!

C'est fini! Qu'ai-je fait? Sans le bonheur suprême

Qu'il rêvait! Qu'ai-je fait? Qu'avez-vous fait vous-même!

MÉLISSINDE

C'est affreux. Mais du moins, maintenant, je vous ai.

BERTRAND

Oui, vous avez un traître, oh! le digne épousé!

MÉLISSINDE

Mais traître par amour, n'est-il pas beau de l'être?

BERTRAND

Ah! je n'ai même pas la beauté d'un grand traître!

Je suis, non le héros de qui le crime est fier,

Mais l'enfant qu'amollit chaque douceur de l'air,

Le faible coeur dont l'existence à la dérive

N'est qu'une trahison incessante et naïve!

Mais me faire trahir, c'est trop facile, moi!

J'appartiens tout entier au plus récent émoi.

Oui, je fus ce matin héroïquement brave,

Et puis, voilà!... pour un parfum, je suis esclave!

Le moment me possède! Oh! je me connais bien.

Vous m'avez, dites-vous? M'avoir, c'est n'avoir rien!

C'est avoir un jouet de la brise, un poète

Instable, une eau fuyante où l'heure se reflète!

MÉLISSINDE

Bertrand, vos remords vous égarent...

BERTRAND

Mes remords

Prouvent que je ne suis pas même de ces forts

Qui, le crime achevé, s'en font une noblesse!

Mes remords, c'est encore et toujours ma faiblesse!

Mais je suis le dernier des misérables, mais

Soit en bien, soit en mal, je n'achève jamais!

Oui, j'ai de beaux élans; je promets; ma voix vibre;

Mais de persévérer, je ne suis jamais libre!

--Oh! ce long dévouement pour trahir à la fin!

Ce crime, pour après s'en repentir en vain!

MÉLISSINDE

Bertrand...

BERTRAND

Ah! puisses-tu, souffrant de ta méprise,

Me mépriser autant que, moi, je me méprise,

O toi, qui par ton art circéen et subtil

M'as perdu, qui pour un caprice...

MÉLISSINDE

Que dit-il?

N'a-t-il vu qu'une femme en moi, qui s'est offerte?

Et n'a-t-il pas au crime, au remords, à la perte

De l'honneur, aperçu de compensation

Dans une entière et très altière passion?

Seule je suivais donc mon rêve grandiose?...

--Et nous fîmes, voilà pourquoi, l'horrible chose!

BERTRAND, hors de lui.

Oui; c'est elle qui m'a perdu, c'est elle!...

(Tombant à genoux et pleurant.)

Non,

Je n'ai pas dit cela! Ho! pardonne! Oh! pardon!

Après ce que j'ai fait, j'ai besoin de tes lèvres!

C'est impossible, après cela, que tu m'en sèvres!

Il faut à mes remords tes cheveux pour linceul.

Je ne veux plus, je ne peux plus demeurer seul.

MÉLISSINDE

Non, trop tard! Laissez-moi! Quels sentiments infimes!

--Voilà pourquoi, la chose horrible, nous la fîmes!--

Mais puis-je t'accabler, malheureux, quand sur moi

Je suis déçue, hélas, encor plus que sur toi!

Que l'oubli dans tes bras était donc peu suprême,

Et comme je restais divisée en moi-même!

Hélas! grande inquiète, ô mon âme, où, comment,

Connaîtras-tu jamais l'entier rassasiement?

Éternelle assoiffée, affamée immortelle,

Le pain, où donc est-il? La source, où donc est-elle?

BERTRAND

Tout est fini.

MÉLISSINDE

Fini.

BERTRAND

Mélissinde...

MÉLISSINDE

Bertrand...

BERTRAND

Et penser ce qu'il a dû souffrir en mourant!

MÉLISSINDE, allant vers la fenêtre.

Grâce, cher mort trahi, ne prends pas de revanche.

J'irai chercher ton corps...

(Avec un grand cri.)

Bertrand! la voile est blanche!

BERTRAND

Dieu!

MÉLISSINDE

Mais on a parlé...

BERTRAND, qui a couru au vitrail.

De la voile de deuil

De ce vaisseau qui fuit, emportant le cercueil

Du Chevalier aux Armes Vertes à Byzance!

Oh! mais à notre nef qui, là-bas, se balance,

La voile est blanche encor!

MÉLISSINDE

Blanche sur le ciel bleu!

Blanche comme un espoir de pardon! Oh! mon Dieu,

Prolongez la blancheur encor de cette voile,

Car cette voile blanche est ma suprême étoile!

Devoir dont vainement on étouffe l'appel,

Je viens vers toi! Je viens vers toi, Joffroy Rudel!

Oui, je viens! Et tu m'es à cette heure derrière

Plus cher de tout le mal que j'ai failli te faire!

(Elle sort.)

RIDEAU

ACTE IV

Même décor qu'au premier acte. Jour de rose et d'or qui précède le

coucher du soleil.--Joffroy Rudel, à la même place, sur son grabat, au

fond. Plus livide que le matin, les yeux toujours fixés sur la terre,

complètement immobile. A coté de lui, l'observant, maître Érasme.

Agenouillé, la tête enfouie dans ses mains, au pied du grabat, frère

Trophime. A droite, à gauche, les mariniers très exaltés contre

Squarciafico, qui, les bras croisés, debout au milieu la scène, tourné,

tête nue, vers Joffroy Rudel, achève de parler. Murmure violent. Le

pilote retient les mariniers qui veulent se jeter sur lui.

SCÈNE PREMIÈRE

JOFFROY RUDEL, FRÈRE TROPHIME, ÉRASME, SQUARCIAFICO, LES MARINIERS:

BRUNO, BISTAGNE, MARRIAS, PÉGOFAT, TROBALDO, FRANÇOIS, ETC.

SQUARCIAFICO

Voilà ce que j'avais à vous dire!... Elle l'aime,

Il l'aime!... Et leur retard s'explique de lui-même!

LES MARINIERS

Assez!--Bâillonnez-le!

(Joffroy Rudel ne détourne pas les yeux de la terre--et pas un muscle ne

tressaille sur son visage.)

LE PATRON, aux mariniers.

Laissez-le parler!

LES MARINIERS

Chut!

Le lâche!--Il veut tuer le prince!--Dans quel but?...

SQUARCIAFICO, parlant au Prince.

Oui, votre ami Bertrand...

PÉGOFAT

Tu mens!

SQUARCIAFICO

Non!... La Princesse...

BRUNO

La Princesse! jamais!

FRANÇOIS

C'est faux!

LE PATRON

Mais qu'on le laisse

Parler!

(Joffroy Rudel n'a pas tressailli, et ses yeux regardent toujours au

loin.)

SQUARCIAFICO, plus fort.

Donc le félon...

BISTAGNE

C'est toi!

SQUARCIAFICO

Mais ils sont fous!

Oui, là-bas, elle et lui, Prince! m'entendez-vous?

Tandis que votre coeur s'obstine à les attendre...

ÉRASME

Le prince ne peut plus, messire, vous entendre.

SQUARCIAFICO

Ah! ce serait pourtant un supplice bien grand,

Pour l'autre, de savoir que le prince, en mourant,

A tout su; ce serait le supplice le pire!

ÉRASME

Le prince ne peut rien entendre, ni rien dire.

Il ne garde de vie encor que dans les yeux.

SQUARCIAFICO

Oh! mais il faut qu'il sache!...

ÉRASME

Il n'entend plus.

FRÈRE TROPHIME, levant le regard au ciel.

Tant mieux!

SQUARCIAFICO, au patron.

O rage!--Vous, du moins, si l'hypocrite fourbe

Ose ici revenir, et s'il pleure et s'il courbe

Faussement le genou devant le mort trahi,

Dites-lui que Rudel l'a méprisé, haï,

Maudit, et qu'il a pu, quand j'ai parlé, m'entendre!

LE PATRON, aux mariniers, montrant Squarciafico.

Je vous livre cet homme, et vous pouvez le pendre.

SQUARCIAFICO

Comment?

LES MARINIERS

A mort! Menteur! Blasphémateur!

PÉGOFAT

Jamais

La Princesse n'eût fait cela!

SQUARCIAFICO

Mais...

BRUNO

Pas de mais!

Nous n'admettrons jamais qu'on touche à la Princesse.

FRANÇOIS

Elle viendra!

BISTAGNE

C'est sûr!

TROBALDO

On en a la promesse

De messire Bertrand!

SQUARCIAFICO

Écoutez... puis après...

PÉGOFAT

Ah! vous devez avoir de fameux intérêts

A faire ce mensonge!

SQUARCIAFICO

Oh! mais quelles cervelles!

BRUNO

Ah! tu viens apporter des mauvaises nouvelles?

SQUARCIAFICO

Mais...

MARRIAS

Tu viens arracher aux malheureux l'espoir?

SQUARCIAFICO

Mais...

FRANÇOIS

Tu viens dire à ceux qui vivent pour la voir,

Qu'ils ne la verront pas?...

SQUARCIAFICO

Mais...

PÉGOFAT

Ta malice couvre

De bave notre idole à tous!

SQUARCIAFICO

Mais je vous ouvre

Les yeux!

TROBALDO

Si nous voulons les garder fermés, nous!

SQUARCIAFICO

Vous êtes fous!

LA PRINCESSE LOINTAINE

JUAN

Et si nous voulons être fous!

FRANÇOIS

Ah! tu veux nous ôter la Princesse lointaine!

C'est bon, c'est bon, on va te suspendre à l'antenne!

PÉGOFAT

Non! lui hacher le col!

BRUNO

Non! des supplices lents!

FRANÇOIS

Nous leur coupons le pied, nous autres, Catalans!

SQUARCIAFICO

Oh! oh!

BISTAGNE

Arrachons-lui la langue!

SQUARCIAFICO, d'une voix mourante.

Ah!

TROBALDO

Les narines!

SQUARCIAFICO

Non!

PÉGOFAT

Faisons-lui comme on leur fait dans les marines

Du Nord!--Clouons au mât sa main, en y plantant

Un couteau bien tranchant, dans la paume, au mitan;

Puis, lui-même, il devra, sous le fouet, sans coup brusque,

Retirant doucement sa main, se l'ouvrir jusque

Vers l'entre-deux des doigts!

SQUARCIAFICO

Moi, ma main?--Non, pitié!

PÉGOFAT, tranquillement.

Quelquefois on en laisse au mât une moitié.

SQUARCIAFICO, se débattant.

Mais je suis citoyen de Gêne!

(Tous les mariniers s'écartent de lui.)

BRUNO

Hein?

FRANÇOIS

Oh!

BISTAGNE

Ah!

TROBALDO

Diable!

PÉGOFAT

Qu'allions-nous faire là, nous, d'irrémédiable?

... Messire est citoyen de Gêne!

(Tous s'inclinent devant Squarciafico.)

SQUARCIAFICO, rassuré et gouailleur.

Ah! ah!

(Promenant un regard assuré autour de lui.)

Génois!...

(Tous saluent de nouveau.)

BRUNO, se relevant.

Alors!...

(Changeant brusquement de ton et empoignant Squarciafico au collet.)

Je m'en soucie autant que d'une noix.

SQUARCIAFICO, ahuri.

Hein?

FRANÇOIS, le poussant vers le plat bord pour le précipiter.

A l'eau donc, Génois, et nage jusqu'à Gêne!

SQUARCIAFICO

Au secours!

FRÈRE TROPHIME, accouru.

Non! C'est suffisant!

PÉGOFAT

Prière vaine!

Il peut nager, il n'est pas cousu dans un sac!

SQUARCIAFICO, se cramponnant au bord.

J'ai de l'argent...

LES MARINIERS

A l'eau!

SQUARCIAFICO

J'ai de l'or... Je vous...

MARRIAS

Flac!...

(On le jette à l'eau.)

FRÈRE TROPHIME

Qu'avez-vous fait?

BRUNO

Noyé, dans la fleur de son âge.

FRANÇOIS, à frère Trophime.

Laissez! C'est un méchant! Il sait nager!...

LA VOIX DE SQUARCIAFICO, railleuse au dehors.

Je nage!

BISTAGNE

Eh bien! attends!

(Il prend un arc, le bande, et vise.)

FRÈRE TROPHIME

Non! non!

LES MARINIERS

Si!... Vise bien!

(Tout le monde est porté à droite et penché pour suivre des yeux

Squarciafico. Érasme seul est resté à côté de Joffroy Rudel qui n'a pas

paru soupçonner cette scène.)

ÉRASME.

Holà!

Le Prince! Regardez! Je ne sais ce qu'il a!

(Tout le monde se retourne et l'on voit Joffroy Rudel, dont la main

s'est lentement soulevée et montre au loin quelque chose.)

FRÈRE TROPHIME

Il a vu quelque chose!

PÉGOFAT

Il montre quelque chose!

BRUNO

Oh! mais il a raison! Voyez là-bas! C'est rose!

C'est doré! Cela vient!

FRANÇOIS

Oh! mais il a raison!

On voit venir sur l'eau toute une floraison.

(Une bouffée de musique arrive.)

BISTAGNE

Noël! Car le Génois a menti, par cautèle!

On n'en peut plus douter!... Des musiques!... C'est Elle!

PÉGOFAT

Une galère en or qui lance des rayons!

BRUNO, courant comme un fou et bousculant tout le monde.

C'est Elle! Je vous dis que c'est Elle, voyons!

(Les échelles se garnissent de mariniers; ils sont tous debout sur le

bastingage ou grimpés dans les vergues et agitant leurs bonnets.)

FRÈRE TROPHIME, tombant à genoux.

Merci de n'avoir pas permis, ô divin Père,

Qu'au moment de mourir cette âme désespère!

(La musique devient plus distincte.)

PÉGOFAT

Elle approche! Voyez les pennonceaux pourprés.

BRUNO

La voile est de cendal vermeil!

FRANÇOIS

Tous les agrès

Fleuris!

BISTAGNE

Pareille nef en vit-on jamais une!

C'est un petit jardin suspendu que la hune!

TROBALDO

Des violes d'amour! Écoutez!

BRUNO

Regardez!

Jusques aux avirons qui sont enguirlandés!

PÉGOFAT

Si bien que chaque fois qu'ils relèvent leurs pales,

Ils laissent sur les flots des plaques de pétales!

LES MARINIERS

La vois-tu, la Princesse?--Où donc est-elle?--Elle est

Debout, sous l'écarlate en feu du tendelet!

JUAN

Qu'Elle est belle!

LE PATRON

La nef glisse vite et se berce,

Laissant traîner dans l'eau de grands tapis de Perse!

ÉRASME

Des triangles, des luths et des psaltérions.

FRÈRE TROPHIME

La reine de Saba!

MARRIAS

Levons les bras! Crions!

TOUS, agitant leurs bras.

Mélissinde!--Gloire à la Princesse!--Ho! ho! Vive

La Princesse!--Noël!

ÉRASME

Qu'est-ce donc qui m'arrive?

Ça me prend à la gorge.

(Il crie.)

Ho! Noël!

(Se retournant vers frère Trophime.)

J'ai crié!

FRÈRE TROPHIME, lui serrant la main.

Et comme à tous, des pleurs dans vos yeux ont brillé!

LE PATRON

La galère, à tribord, va nous être agrafée!

Abattez-moi tout ça, pour qu'elle entre, la fée!

(A coups de hache, ils élargissent l'ouverture de plat bord.)

FRÈRE TROPHIME

Le prince! Son manteau! Vite, il faut le parer!

Transportons-le plus loin,--pour pouvoir préparer

Mélissinde à le voir. Las! car ce pauvre prince

Est effrayant. L'oeil est vitreux. Le nez se pince.

LE PATRON

La voilà!

PÉGOFAT

Tous! jetons nos vestes sous ses pas!

(Ils font sur le pont un chemin avec les haillons arrachés de leurs

épaules.)

TOUS, à voix étouffées.

Silence!--Rangez-vous!--Elle!--Ne poussez pas!

A genoux!--Elle!--Chut!--Elle!

La Princesse lointaine: Pièce en quatre actes, en vers · 第 3 / 4 段