Oh! tu parles trop fort, et je viens de t'entendre.

EDMOND ROSTAND

LA PRINCESSE LOINTAINE

PIÈCE EN QUATRE ACTES

EN VERS

Représentée pour la première fois, à Paris, le 5 avril 1895,

sur le théâtre de la Renaissance.

PARIS

CHARPENTIER et E. FASQUELLE, Éditeurs

11, RUE DE GRENELLE, 11

1895

Tous droits réservés

DU MÊME AUTEUR

Les Musardises, poésies (_épuisé_).

Les Romanesques, comédie en trois actes et en vers (Comédie-Française).

PROCHAINEMENT:

Poèmes Sensitifs.

Paris.--Imprimerie L. MARETHEUX, 1, rue Cassette.--5632.

A MADAME

SARAH BERNHARDT

puis-je ne pas dédier cette pièce?

E. R.

LES PERSONNAGES:

MÉLISSINDE, princesse d'Orient, comtesse

de Tripoli Mme Sarah Bernhardt.

BERTRAND D'ALLAMANON, chevalier et troubadour

provençal MM. Guitry.

JOFFROY RUDEL, prince de Blaye, troubadour

aquitain De Max.

FRÈRE TROPHIME, chapelain du prince Jean Coquelin.

ÉRASME, son médecin Chameroy.

SQUARCIAFICO, marchand génois Laroche.

LE CHEVALIER AUX ARMES VERTES, aventurier au

service de l'Empereur Manuel Comnène Castelli.

SORISMONDE, dame d'honneur de Mélissinde Mme Marthold.

LE PATRON DE LA NEF } MM. Montigny.

TROBALDO LE CALFAT } Lacroix.

FRANÇOIS LE RÉMOLAR } Angelo.

PÉGOFAT } Mariniers Arquillière.

BRUNO } Monrose.

BISTAGNE } Gérard.

JUAN LE PORTINGALAIS } Pelletier.

MARRIAS D'AIGUES-MORTES } Magnin.

LE PILOTE Cauroy.

PREMIER PÈLERIN Ramy.

DEUXIÈME PÈLERIN Torey.

TROISIÈME PÈLERIN Besnard.

QUATRIÈME PÈLERIN Letellier.

CINQUIÈME PÈLERIN Maugis.

NICHOLOSE, Valet de Squarciafico Piron.

UN MOUSSE Camus.

Les Mariniers, Des Musiciens, Esclaves, etc.

XIIe SIÈCLE

LA

PRINCESSE LOINTAINE

PREMIER ACTE

Le pont d'une nef qui paraît avoir souffert une longue et terrible

traversée. On voit qu'il y a eu tempête: voiles en loques, vergues

brisées, échevèlement de cordages, mât rajusté qui penche. On voit qu'il

y a eu bataille: taches de sang, armes éparses. Nuit finissante. Ombre

grise et transparente. Ciel qui pâlit. Étoiles qui se raréfient. Mer

violette sous des écharpes de vapeurs. Horizon de brumes.

L'éclairage, au cours de l'acte, change insensiblement.

SCÈNE PREMIÈRE

LES MARINIERS: BRUNO, BISTAGNE, MARRIAS, PÉGOFAT, TROBALDO, FRANÇOIS,

ETC., LE PILOTE, puis LE PATRON DE LA NEF et FRÈRE TROPHIME

(Au lever du rideau, couchés ou assis en tous sens, de mariniers à face

tragique, blêmes, décharnés; ils paraissent épuisés de fatigues et de

privations. Quelques-uns, blessés, sont sommairement pansés de haillons.

Deux d'entre eux, au fond en balancent, par la tête et par les pieds, un

troisième, inerte.)

LES DEUX MARINIERS: PÉGOFAT et BRUNO, au fond.

Un... deux... trois... houp!

(Ils lancent le corps par-dessus le bastingage. On entend sa chute dans

l'eau.)

PÉGOFAT

C'est fait.

BRUNO

Encore un camarade

Qui ne nagera pas, Tripoli, dans ta rade!

PÉGOFAT, ôtant son bonnet vers le disparu.

Adieu, garçon!

BRUNO, regardant au loin.

Bientôt l'aurore. Une rougeur.

(Ils redescendent.)

FRANÇOIS, se réveillant et s'étirant.

Qui vient-on de jeter?

BRUNO

Audriu l'Égorgeur.

FRANÇOIS

Maudite fièvre!

(Il regarde le pont dévasté.)

Eh bien, elle en a fait, la vague!

BISTAGNE, levant la tête.

Et le vent, donc! Plus de boulines!...

BRUNO

Plus d'itague!

FRANÇOIS

Le mât pourrait bien choir. Mieux vaudrait le scier.

BISTAGNE

Moi, je voudrais manger.

BRUNO

Rien chez le pitancier!

FRANÇOIS, se levant.

Aï! ma blessure!...

(Il chancelle.)

Ho! ho!... On ne se tient plus, presque!

Que l'on rencontre encore une nef barbaresque,

Et l'on ne pourra plus se battre!...

BRUNO

On se battra!

Car il faut arriver! Rien ne l'empêchera!

Tant pis pour toute nef qui nous cherchera noise!

BISTAGNE

Quand donc voguera-t-on dans l'eau sarrasinoise?

LE PILOTE

Bientôt, j'espère. Mais le temps fut si mauvais!

Ah! l'aiguille qui dit le nord, si je l'avais!

Et la pierre dont on la frotte!...

BISTAGNE, haussant les épaules.

Quelle bourde!

LE PILOTE

Non, ils sont quelques-uns qui l'ont, dans une gourde:

On frotte. De la pierre est amoureux le fer.

Alors l'aiguille tourne et dit le nord: c'est clair.

TOUS LES MARINIERS

Ha! ha!--C'est idiot!... Est-il bête!--Une aiguille!

PÉGOFAT

Bah! passons-nous d'aiguille, et vogue la coquille!

--Tiens, le temps s'éclaircit, la misère prend fin!

BRUNO

Tu trouves, toi? Hé bien, et la soif?

FRANÇOIS

Et la faim?

BISTAGNE

Oui, ce qu'on a souffert!

PÉGOFAT

Le ciel nous soit en aide!

TROBALDO, apparaissant à cheval sur une vergue.

Le drôle, après tout ça, serait qu'elle fût laide!

TOUS LES MARINIERS

Oh! non, elle est très belle!--Elle l'est!--

TROBALDO

De par Dieu,

Il faut qu'Elle le soit, Bistagne!

BISTAGNE

Et plus qu'un peu,

Fils, après les dangers qu'on a couru pour Elle!

Ou bien, moi, je me fâche!

BRUNO

Il faut qu'Elle soit belle!

TOUS

Elle l'est!--Elle l'est!

MARRIAS

Moi, j'en suis sûr!

UN RAMEUR

Ah! mais!

Ça m'ennuierait si vers un monstre je ramais!

PÉGOFAT, riant.

Il y pense en ramant, le Marseillais!

LE RAMEUR

Sans cesse!

BISTAGNE

C'est toujours beau, va, sois tranquille, une princesse!

LE PILOTE, haussant les épaules.

Vous ne parlez que d'Elle.

PÉGOFAT

On est si fatigué!

Regarde: on parle d'Elle, et l'on est presque gai.

LE PILOTE

Vous la montrera-t-on seulement, cette oiselle?

BRUNO

Le Prince l'a promis, de nous mener vers Elle

Si l'on arrive, et de lui dire que c'est nous

Qui l'avons apporté jusques à ses genoux!

LE PILOTE

Et crois-tu qu'avec nous une princesse cause?

PÉGOFAT

Non. Mais on la verra, c'est déjà quelque chose.

On ne parle que d'Elle en tous pays chrétiens!

UN MOUSSE

Et de ses yeux!

LE PILOTE, se retournant vers lui.

Tu veux voir ses yeux, toi?

LE MOUSSE

Mais, tiens!

PÉGOFAT

Le maître!

(Le patron de la nef est entré depuis un moment et a écouté.)

LE PATRON DE LA NEF

Il faut d'abord, pour les voir, qu'on arrive;

Et que Joffroy Rudel, notre bon prince, vive!

LES MARINIERS

Il va plus mal?--Hélas!--Pauvre homme!

BRUNO

Quel meschef!

LE PATRON

Voyez, on a fermé le château de la nef.

Veillé par ses amis, sans doute qu'il repose!

PÉGOFAT

Hier soir il chantait encor!

BISTAGNE

C'est quelque chose

D'étonnant, comme il fait aisément des chansons!

FRANÇOIS

Comment nomme-t-on ça, dont il tire des sons?...

LE PILOTE, d'un air capable.

Ça s'appelle une lyre.

FRANÇOIS

Ah!... une lyre!--Dame,

Ça fait un joli bruit.

BISTAGNE

Bien doux pendant qu'on rame!

PÉGOFAT

Et quand il faut haler, ça donne de l'élan!

LE PATRON

Chut! l'aumônier du Prince.

PÉGOFAT

Ah! oui!... le capelan!

(Frère Trophime, robe rapiécée et trouée, sort du château de la nef,

consulte le ciel et va s'agenouiller au fond.)

BRUNO

Un prêtre pas gênant.

FRANÇOIS

Brave nature. Franche.

BISTAGNE

Ah! si tous les curés avaient sa large manche!

LE PATRON

Les luizernes du ciel ont éteint leurs derniers

Feux pâles...

BISTAGNE

L'aube poind.

(Une clarté plus blanche règne.)

FRÈRE TROPHIME, agenouillé.

Vierge des mariniers,

Toi qui changeas la mer farouche en mer bénigne,

Fais glisser jusqu'au port la nef comme un grand cygne.

Vierge, en suite de quoi, s'il vit, sire Rudel

T'ira mettre à Tortose une nef sur l'autel,

Copiant en argent celle en qui nous errâmes,

Avec son gouvernail, ses voiles et ses rames!

LE PILOTE

Peuh!... tout ça!... Si j'avais mon aiguille!

BISTAGNE

Animal!

En tous les cas ça ne peut pas faire de mal.

(Érasme sort à son tour. Robe de docteur en lambeaux. Décoiffé, l'air

piteux. Les mariniers ricanent.)

BRUNO

Le vieux mire, à présent, qui montre sa frimousse.

FRANÇOIS

Le médico.

BISTAGNE

Pas fort!

TROBALDO, haussant les épaules.

Un médecin d'eau douce!

SCÈNE II

FRÈRE TROPHIME, ÉRASME, LES MARINIERS, au fond

FRÈRE TROPHIME, allant vers Érasme.

Maître Érasme, le mal?

ÉRASME

Va toujours empirant.

Le prince dort, veillé par messire Bertrand.

(Regardant l'horizon.)

Eh bien, frère Trophime, eh bien, on ne discerne

Que du brouillard!

(Furieux.)

Moi, moi, médecin de Salerne,

Je vous demande un peu, que fais-je en ces périls?

Ma cathèdre, mon feu, mes livres, où sont-ils?

Hélas! le vent de mer, qui mit ma robe en loques,

M'a successivement ravi toutes mes toques!...

FRÈRE TROPHIME

Le prince?...

ÉRASME

Eh! mais, pourquoi ce musard des musards,

Ce poète, vint-il se mettre en ces hasards?

Lorsque j'entrai chez lui, prince doux et débile,

C'était pour vivoter sous son toit, bien tranquille,

C'était pour le soigner sur terre, et non sur mer.

Je trouve ce voyage extrêmement amer!

(Se promenant avec une fureur croissante.)

Ah! que l'enfer rôtisse et que le diable embroche

Ces maudits pèlerins arrivant d'Antioche,

Qui sont venus parler les premiers, au château,

Un soir, comme on soupait, à l'heure où le couteau

De l'écuyer tranchant attaquait une dinde,

Sont venus les premiers parler de Mélissinde!

Ils chantèrent,--avec quel zèle inopportun!--

La fille d'Hodierne et du grand Raymond Un;

Ils déliraient, parlant de cette fleur d'Asie!

J'en vois encore un gros dont l'oeil rond s'extasie...

Ils en parlèrent tant que soudain, se levant,

Le prince, ce poète épris d'ombre et de vent,

La proclama sa Dame, et, depuis lors, fidèle,

Ne rêva plus que d'Elle, et ne rima que d'Elle,

Et s'exalta si bien pendant deux ans qu'enfin

De plus en plus malade et pressentant sa fin,

Vers sa chère inconnue il tenta ce voyage,

Ne voulant pas ne pas avoir vu son visage!

FRÈRE TROPHIME

Maître Érasme...

ÉRASME

Il aura l'écume pour linceul!

--Et ce sire Bertrand d'Allamanon, qui, seul,

Lorsque tous à Rudel faisaient des remontrances,

Louangea son amour, approuva ses souffrances,

Déclara ce départ admirablement beau,

Et voulut s'embarquer aussi, sur le bateau!

--Mais c'est absurde!--Et vous, un prêtre, en cette affaire!

On peut comprendre encor ce que moi j'y viens faire!

Mais vous! le chapelain du prince! comme si

Vous aviez une excuse à vous trouver ici!

Votre maître, lui seul de la chevalerie,

Sans avoir pris la croix vogue vers la Syrie,

Et, pèlerin d'amour, il chante sur son luth

Que le Tombeau Divin n'est pas du tout son but!

FRÈRE TROPHIME

Sait-on le but secret à quoi Dieu nous destine?

ÉRASME

Nous allons pour des yeux de femme en Palestine!

FRÈRE TROPHIME

Croyez que le Seigneur le trouve de son goût.

ÉRASME

Ah! vraiment? Le Seigneur? Qu'y peut-il gagner?

FRÈRE TROPHIME

Tout.

ÉRASME

Oh!

FRÈRE TROPHIME

Car il gagne tout, c'est du moins ma pensée,

A toute chose grande et désintéressée;

Presqu'autant qu'aux exploits des Croisés, je suis sûr

Qu'il trouvera son compte à ce bel amour pur!

ÉRASME

Il ne peut comparer une tendre aventure

Au dessein d'affranchir la Sainte Sépulture!

FRÈRE TROPHIME

Ce qu'il veut, ce n'est pas cet affranchissement.

Croyez que s'il se fût soucié seulement

De chasser du Tombeau l'essaim des infidèles,

Un seul ange l'eût fait, du seul vent de ses ailes!

Mais non. Ce qu'il voulut, c'est arracher tous ceux

Qui vivaient engourdis, orgueilleux, paresseux,

A l'égoïsme obscur, aux mornes nonchalances,

Pour les jeter, chantants et fiers, parmi les lances,

Ivres de dévouement, épris de mourir loin,

Dans cet oubli de soi dont tous avaient besoin!

ÉRASME

Alors, ce que le Prince accomplit pour sa Dame?...

FRÈRE TROPHIME

De même me paraît excellent pour son âme.

Elle était morte, en lui, gai, futile, indolent;

Elle revit en lui, souffrant, aimant, voulant.

Que selon ses moyens chacun de nous s'efforce

L'important, c'est qu'un coeur nous batte dans le torse!

Le Prince est hors du vice, et des vains jeux d'amour,

Et des vains jeux d'esprit de sa petite cour:

Doutez-vous que bien mieux ces sentiments ne vaillent?

C'est pour le ciel que les grandes amours travaillent.

ÉRASME

Soit!

FRÈRE TROPHIME, baissant la voix.

Remarquez encor. Ces rameurs, sur leurs bancs,

Ces mariniers, jadis, qu'étaient-ils?--Des forbans.

Rêve-t-on cargaison d'âmes plus scélérates

Que celles de la nef, jadis?--nef de pirates!--

Mais ils se sont loués, comme le font souvent

Les Corsaires à ceux qui vont dans le Levant,

Pour porter monseigneur vers sa Dame lointaine!

Quand on signa le pacte avec leur capitaine,

La Princesse, à coup sûr, n'existait pas pour eux.

Or, voyez, maintenant, tous en sont amoureux.

ÉRASME

Vous en êtes content?

FRÈRE TROPHIME

Enchanté!--La galère

S'élance vers un but plus noble qu'un salaire!

Tous rêvent la Princesse, aspirent à la voir,

Et ces férocités se laissent émouvoir:

La Dame du poète, ils en ont fait leur Dame;

On finit par aimer tout ce vers quoi l'on rame!

Ils voudraient que le prince atteignît aux chers yeux!

Son amour leur a plu, vague, mystérieux,

Parce que les petits aiment les grandes choses

Et sentent les beautés poétiques sans gloses!

Cette noble folie et que nul ne comprit

Apparaît toute claire à ces simples d'esprit!

ÉRASME

Le pilote a trouvé la démence trop forte!

FRÈRE TROPHIME

Il est déjà moins simple.

ÉRASME

Et puis d'ailleurs, qu'importe?

FRÈRE TROPHIME

Beaucoup. Car tout rayon qui filtre, d'idéal,

Est autant de gagné dans l'âme sur le mal.

Je vois dans tout but noble un but plus noble poindre;

Car lorsqu'on eut un rêve on n'en prend pas un moindre!

J'estime donc ces coeurs désormais agrandis.

--Vous semblez étonné de ce que je vous dis?...

Oui, je suis partisan des aventures hautes!

Et près de celle-ci, que sont les Argonautes?

Elle est lyriquement épique, cette nef,

Qui vole, au bruit des vers, un poète pour chef,

Pleine d'anciens bandits dont nul ne se rebelle,

Vers une douce femme étrange, pure et belle,

Sans aucun autre espoir que d'arriver à temps

Pour qu'un mourant la voie encor quelques instants!

Ah! l'inertie est le seul vice, maître Érasme!

Et la seule vertu, c'est...

ÉRASME

Quoi?

FRÈRE TROPHIME

L'enthousiasme!

(Il remonte.)

ÉRASME

Hum!... Soit!--Drôle de moine, on ne peut le nier...

(Après réflexion.)

On ne tardera pas à l'excommunier.

(Bertrand, dont les vêtements aussi sont en lambeaux, sort du château de

la nef.)

BERTRAND, à Érasme.

Le prince se réveille...

ÉRASME

Auprès de lui je rentre.

(Il entre dans le château.)

SCÈNE III

FRÈRE TROPHIME, BERTRAND, LES MARINIERS

LE PATRON, à Pégofat qui a lâché sa rame.

Nagez donc!

PÉGOFAT

Oh! trois jours qu'on n'a rien dans le ventre.

Je ne peux plus!

BRUNO, dans un râle.

J'ai soif!

FRÈRE TROPHIME, allant à Bertrand et lui prenant les mains.

Mon fils, ton dévouement

Au Prince est admirable, et ton coeur est charmant.

BERTRAND

Mon coeur est faible à tout sentiment qui le gagne.

Un héros passe, il me séduit, je l'accompagne!

Serais-je Provençal, serais-je troubadour,

Si je n'avais pas pris parti pour cet amour?...

(Aux mariniers.)

Courage, mes amis!... On avance!... on avance!...

(A frère Trophime.)

J'étais si peu content de ma vie en Provence;

Je m'écoeurais de vivre à ravauder des mots,

A faire, de mes vers, de tout petits émaux.

J'étais las d'un métier de polisseur à l'ongle;

Je vivais, vaniteux sophiste, esprit qui jongle.

A quelque chose, au moins, maintenant, je suis bon.

FRÈRE TROPHIME

Ton courage, tes soins au Prince moribond...

BERTRAND

Je suis poète,--et sais-je, en ce dévouement même,

Si ce qui m'a séduit, ce n'est pas le poème?

FRÈRE TROPHIME

Qu'importe? Tu fus brave. Il est mauvais, mon fils,

De toujours dénigrer les choses que tu fis!

BERTRAND

Vous me gênez, mon saint ami, par vos louanges.

Car les diversités de mon coeur sont étranges!

Je suis capable, eh oui, de grandes actions,

Mais trop à la merci de mes impressions.

Elle m'effraie un peu, l'aisance avec laquelle

J'ai tout quitté, trouvant cette aventure belle!

D'autres, moins prompts au bien, au mal seraient plus lents!

Ne m'admirez pas trop pour mes nobles élans:

Je suis poète...

UN MARINIER, étendu, au patron qui essaye de le faire se relever.

Ah! non!... Je ne peux plus!

LE PATRON, à Bertrand.

Messire,

Ce qui leur rend courage, il faut le leur redire.

(Les mariniers se traînent vers Bertrand.)

PÉGOFAT

Sire Bertrand, j'ai faim: dis-moi ses cheveux d'or.

BRUNO, même jeu.

J'ai soif, sire Bertrand: dis-moi ses yeux, encor!

FRANÇOIS, même jeu.

Tu nous as tant de fois, pendant notre détresse,

Tant de fois raconté comment est la Princesse!

(Ils sont tous autour de lui, exténués et suppliants.)

BERTRAND

Eh bien, bons mariniers, je veux

Vous le raconter encore une:

Du soleil rit dans ses cheveux,

Dans ses yeux rêve de la lune;

Quand brillent ses traits délicats

Entre les chutes de ses tresses,

Tous les Amants sont renégats,

Plaintives toutes les Maîtresses;

Un je ne sais quoi de secret

Rend sa grâce unique; et bien sienne,

Grâce de Sainte qui serait

En même temps Magicienne!

Ses airs sont doux et persifleurs,

Et son charme a mille ressources;

Ses attitudes sont de fleurs,

Ses intonations de sources...

Telle, en son bizarre joli

De Française un peu Moabite,

Mélissinde de Tripoli

Dans un grand palais clair habite!

Telle nous la verrons bientôt

Si n'ont menti les témoignages

Des pèlerins dont le manteau

Est bruissant de coquillages!

(Pendant ces vers, les mariniers se sont peu à peu relevés.)

PÉGOFAT

Hein? Comme il parle! On ne comprend pas tout très bien.

Mais on voit qu'elle doit être bien belle, hein?

BRUNO

Oui, je vais mieux...

(Ils s'activent tous.)

FRANÇOIS

Hardi!

LE PILOTE

Mais quels fous vous en faites!

Ce que c'est que d'avoir à son bord des poètes!

BERTRAND

Rudel et moi, dis-tu, nous en faisons des fous?

Mais s'ils peinent encor ce n'est que grâce à nous.

A bord de toute nef que l'orage ballotte,

Il faudrait un poète encor plus qu'un pilote.

PÉGOFAT, narguant le pilote.

Surtout quant le pilote est, comme lui, subtil!

BERTRAND

Jusqu'à quand ce brouillard, sur l'eau, traînera-t-il?

LE PATRON DE LA NEF

Attendez le soleil.

BRUNO, montrant le pilote.

Il rage!

LE PILOTE

Patience!

Quand j'aurai mon aiguille!

PÉGOFAT

Eh! bien quoi! ta science

Restera courte, va!--Quand tu sauras le nord,

Tu n'empêcheras pas qu'on ne s'ennuie à bord!

BRUNO

Tu n'empêcheras pas qu'on n'y manque de vivres!

FRANÇOIS

Et feras-tu qu'à jeun les mariniers soient ivres?

BISTAGNE

Et feras-tu qu'absents, ils soient dans leur pays?

TROBALDO

Et feras-tu briller à leurs yeux éblouis

Du pays où l'on va les futures richesses?

PÉGOFAT

Leur raconteras-tu, d'avance, les Princesses?

FRÈRE TROPHIME

On apporte le prince!

(Joffroy Rudel, la figure terriblement défaite, le corps perdu, tant il

est maigre, en ses loques, est apporté sur un grabat. Il grelotte la

fièvre, et ses yeux vivent extraordinairement.)

BERTRAND

A vos bancs, les rameurs!

JOFFROY RUDEL, d'une voix faible.

Plus nous nous approchons, plus je sens que je meurs.

SCÈNE IV

LES MÊMES, JOFFROY RUDEL

JOFFROY

Je te salue, ô jour, à la plus fine pointe!...

Quand tu fuiras ce soir, Elle, l'aurai-je jointe?

Princesse d'Orient dont le nom est de miel:

Mélissinde!... vous que l'empereur Manuel

Voulait impératrice en sa Constantinople,

L'onde met entre nous, toujours, tout son sinople!

Fleur suprême du sang du glorieux Baudoin,

Ne verrai-je jamais venir sur l'eau, de loin,

Avec sa plage d'or où la vague s'argente,

L'heureuse Tripoli dont vous êtes régente?--

La brume ne construit encore à l'horizon

Qu'une ville illusoire!--O flottante prison!

Mourrai-je sans avoir même de la narine

Aspiré de l'espoir dans la brise marine,

Hélas! et reconnu, venant vers moi, par l'air,

Le parfum voyageur des myrtes d'outre-mer?

LE PILOTE

Attendez, de par Dieu, que la brume se lève!

JOFFROY

La voir, avant mourir, pour qu'endormi j'en rêve!

PÉGOFAT

Vous la verrez!

JOFFROY

Merci, rude et vaillante voix!

Mais, qu'ai-je donc, mon Dieu? Pour la première fois,

Vais-je désespérer aujourd'hui? Oh! ma Dame...

Ramez bien, les rameurs, car je sens fuir mon âme!

BRUNO

Vous la verrez!

JOFFROY

Bruno, Bistagne, Pégofat,

François le Rémolar, Trobaldo le Calfat,

Vous qui souffrez pour moi des maux de toutes sortes,

Juan le Portingalais, Marrias d'Aigues-Mortes,

Toi, Grimoart, toi, Luc... tous les autres--merci.

PÉGOFAT

Laissez donc. On est fier de ce voyage-ci!

BRUNO

C'est une traversée illustre!

FRANÇOIS

C'en est une!

JOFFROY

Oui, vous ne portez pas César et sa fortune,

Mais vous portez Joffroy Rudel et son amour!

FRÈRE TROPHIME, s'approchant.

Espérez, mon enfant.

JOFFROY, avec un faible sourire.

Saint Trophime, bonjour!

(Se tournant vers Érasme.)

Sans robe doctorale et sans toque, j'admire

Comme vous avez l'air moins savant, mon cher mire.

ÉRASME

Monseigneur...

JOFFROY, lui tendant la main.

Sans rancune.

(A Bertrand.)

Approche, ami bien cher,

Frère plus fraternel que d'une même chair,

Qui voulus, généreux, me suivre en ce voyage,

Quand tous me trouvaient fou qui, seul, me trouvas sage!...

... Ah! je vais mourir loin de tout ce qui fut mien.

BERTRAND

Non, ne regrette pas...

JOFFROY, vivement.

Je ne regrette rien!

Ni parents, ni foyer, ni la verte Aquitaine...

Et je meurs en aimant la Princesse lointaine!

ÉRASME

Elle est cause de tous nos maux...

JOFFROY

Je la bénis.

J'aime les espoirs grands, les rêves infinis,

Et le sort d'Icarus me paraît enviable

Qui voulut, vers le ciel qu'il aimait, l'air viable!

Et tombant comme lui, je n'eusse pas moins fort

Aimé ce qui causait si bellement ma mort!

ÉRASME

Cet amour, malgré tout, me demeure un problème.

Ce qu'on ne connaît pas, se peut-il donc qu'on l'aime?

JOFFROY

Oui, lorsqu'ayant un coeur impatient et haut,

On ne peut plus aimer ce que l'on connaît trop!

(Se soulevant sur son grabat.)

Ai-je en vain suspendu l'escarcelle à l'écharpe?

Ai-je pris le bourdon en vain?--Mais sur ma harpe,

D'une voix qui faiblit, oh! d'instant en instant,

Si je ne puis la voir, je mourrai la chantant!

(Il prend la harpe pendue à la tête de son grabat et prélude.)

Mais j'hésite, et je rêve, et prolonge l'arpège...

Pour la dernière fois chantant, que chanterai-je?

O premiers vers d'amour faits pour Elle jadis,

Mes premiers vers, soyez les derniers que je dis!

(Il récite en s'accompagnant.)

C'est chose bien commune

De soupirer pour une

Blonde, châtaine ou brune

Maîtresse,

Lorsque brune, châtaine,

Ou blonde, on l'a sans peine.

--Moi, j'aime la lointaine

Princesse!

C'est chose bien peu belle

D'être longtemps fidèle,

Lorsqu'on peut baiser d'Elle

La traîne,

Lorsque parfois on presse

Une main, qui se laisse...

Moi, j'aime la Princesse

Lointaine!

Car c'est chose suprême

D'aimer sans qu'on vous aime,

D'aimer toujours, quand même,

Sans cesse,

D'une amour incertaine,

Plus noble d'être vaine...

Et j'aime la lointaine

Princesse!

Car c'est chose divine

D'aimer lorsqu'on devine,

Rêve, invente, imagine

A peine...

Le seul rêve intéresse,

Vivre sans rêve, qu'est-ce?

Et j'aime la Princesse

Lointaine!

(Il retombe défaillant.)

Je ne peux plus! Hélas! mes pauvres doigts trembleurs

Ne trouvent plus les nerfs de la harpe. Les pleurs

M'étouffent!... Mélissinde!... Hélas! je vais me taire,

Et peut-être à jamais, car l'espérance...

UNE VOIX, dans les voiles.

Terre!

(Violent tumulte. Joffroy s'est dressé d'un coup, debout sur son grabat,

les bras ouverts.)

MARRIAS

Oui! Regardez!

BRUNO

C'est vrai! Terre!

FRANÇOIS

Noël! Ramons!

BISTAGNE

Le brouillard cachait tout!

JUAN

Un pays d'or!

TROBALDO

Des monts

Violets!

PÉGOFAT

Tripoli! Noël!

BRUNO, courant comme un fou.

Soyez donc calmes!

FRANÇOIS

Terre! C'est Tripoli!

MARRIAS

Je vois déjà les palmes!

BISTAGNE

Non, pas encor!

FRANÇOIS

Si, je les vois!

TROBALDO

Un alcyon!

PÉGOFAT

La plage a l'air, là-bas, d'une peau de lion!

LE PILOTE

Oui, c'est bien Tripoli, mes calculs étaient justes!

Voici les longs murs blancs et les grêles arbustes!

TOUS

Gloire au pilote!

PÉGOFAT

Vois, sous le ciel s'enflammant

La ville est rouge!

BRUNO

Oh! cet oiseau rose!

FRANÇOIS

Un flamant!

BISTAGNE

Embrassons-nous!

TROBALDO

Chantons!

PÉGOFAT

Oui, la malheure cesse!

TROBALDO

Terre!

JUAN

Terre!

BISTAGNE

Le port!

PÉGOFAT

Tripoli!

JOFFROY

La Princesse!

(Il tombe évanoui entre les bras de Bertrand.)

LE PATRON

Et maintenant... jetez les ancres!

BERTRAND, qui aidé d'Érasme et de Trophime, a recouché Rudel sur son

grabat.

Mais il meurt!

Mais il faut aborder!

LE PATRON

Oh! non! Le moindre heurt

Contre un récif pourrait briser notre coquille;

On ne peut approcher sans donner de la quille!...

On va nous envoyer des felouques.

BERTRAND

Ses yeux

Sont clos.

(A Érasme qui est penché sur le prince.)

Respire-t-il un peu mieux?

ÉRASME

Un peu mieux.

Mais le Prince est très mal.

BERTRAND, désespéré.

On ne peut pas attendre!

JOFFROY

Oh! tu parles trop fort, et je viens de t'entendre.

D'ailleurs, je le savais. Je vais mourir. Il faut

Me transporter à terre, au plus tôt, au plus tôt...

Sans quoi, mes bons amis, je vais, comme Moïse,

Mourir les yeux fixés sur la Terre promise!

BERTRAND, bas, à Érasme.

Peut-on le transporter?

ÉRASME

Il n'y faut pas songer.

JOFFROY, se débattant.

Je veux la voir!

ÉRASME lui présente une fiole.

D'abord conjurons le danger.

Buvez. Puis du repos. Et vous pourrez...

JOFFROY, à Bertrand.

Écoute,

Bertrand, emmène-moi là-bas, coûte que coûte!

Puisque je suis perdu, vous pouvez sans remord

Me laisser avancer de quelque peu ma mort.

Je suis un homme enfin, et l'on peut tout me dire

Serai-je mort avant d'arriver?

ÉRASME

Oui, messire!

JOFFROY

Ah! Bertrand! Au secours!

ÉRASME

Mais, si vous demeurez

En repos, sans parler, calme, vous guérirez,

Et vous pourrez alors la Dame de vos songes...

JOFFROY

Non! non! Les médecins font toujours ces mensonges!...

Bertrand, je veux la voir!

BERTRAND, avec force.

Tu la verras!

JOFFROY

Comment?

BERTRAND

Tu la verras, te dis-je! Oh! j'en fais le serment!

--Oui, j'y vais, je lui parle, et je te la ramène.

JOFFROY

Bertrand!...

BERTRAND

Elle n'est pas, peut-être, une inhumaine

Oui, oui! Tu la verras avant la fin du jour.

Soigne-toi bien. Je vais lui dire ton amour!

JOFFROY

Bertrand!...

BERTRAND

Elle saura qu'un Français, qu'un poète,

L'adora, traversa les Turcs et la tempête,

Pèlerina vers elle ainsi que vers la Croix,

Et qu'il arrive, et que trop malade...

JOFFROY

Et tu crois?...

BERTRAND

Qu'elle viendra?... Mais j'en suis sûr! Mais je m'en charge,

Et vite! Une nacelle, une barque, une barge!

Oui, l'esquif de la nef, c'est cela!--Nous verrons

Ce qu'elle répondra!--Vite!... Les avirons!--

Je ramerai. Ce n'est pas bien long, ce passage!

On va te ramener ta princesse; sois sage!

JOFFROY

Oh! Bertrand, si tu fais cela!...

BERTRAND

Je le ferai!

Il faudra qu'elle vienne ici, bon gré, mal gré.

JOFFROY

Pourras-tu seulement arriver devant Elle?

Te voyant accoutré d'une manière telle,

Les gardes du palais...

BERTRAND

C'est vrai!

A un marinier.

Toi, dans l'esquif,

Mets mon coffre d'atours et d'armes... Va, sois vif!

JOFFROY

Attendez... et joignez ce coffret à son coffre.

Ce sont là mes plus chers joyaux. Je te les offre.

Mon fermail, mon collier et mes éperons d'or.

L'envoyé d'un poète amoureux, c'est encor

Plus que l'ambassadeur d'un Roi! fais-toi splendide!

Va, que rien ne t'arrête!

LE PATRON, à Bertrand.

Il faudra prendre un guide,

Car le palais n'est pas proche du port, dit-on.

A la prime maison demandez un piéton.

Votre hôte s'offrira de lui-même sans doute,

Et vous pourrez chez lui vous vêtir; puis, en route.

JOFFROY

Dis-lui de venir vite, ou sinon je m'en vais...

ÉRASME

Prince, ne parlez pas, cela vous est mauvais.

JOFFROY

Oui, je me tais!...

(A Bertrand.)

Écoute...

BERTRAND

Il faut que tu reposes!

JOFFROY

Attendris-la, sois éloquent, trouve des choses!

Ou plutôt non, dis-lui la simple vérité:

Que je l'adore, et que je meurs d'avoir chanté,

Éperdument chanté sa beauté sans égale,

Comme d'avoir chanté le soleil, la cigale!

Oh! mais que je mourrai le prince des amants,

Si pour deux ans d'amour je la vois deux moments!

BERTRAND

Oui, oui, ne parle plus.

JOFFROY

Je me tais,--mais j'y pense:

Ne lui dis pas cela sitôt en sa présence!...

Il faut la préparer.--Je me tais, je me tais!--

Et pour la préparer si tu lui récitais

D'abord ces vers, tu sais, que j'ai dits tout à l'heure...

Mais oui, cela serait la façon la meilleure

D'expliquer mon amour, peut être?

BERTRAND

Ne crains rien.

Je lui dirai tes vers!

JOFFROY

Tu les lui diras bien?

BERTRAND, avec une gaieté forcée.

Si j'en faussais un seul, hein, quelle catastrophe!

Va, je ferai sonner tendrement chaque strophe.

JOFFROY

Pour la dernière fois, peut-être, embrassons-nous.

(Ils s'étreignent.)

FRÈRE TROPHIME

Je resterai pendant l'ambassade à genoux.

ÉRASME, bas, à Bertrand.

Il peut durer deux jours, comme il se peut qu'il meure

Ce soir, comme il se peut qu'il soit mort dans une heure!

LE PATRON, de même.

Messire, s'il venait à mourir tout d'un coup

Nous hisserions au mât le sigle appelé Loup,

La voile noire qui nous sert, à nous corsaires,

Les nuits... où nous craignons d'avoir des voiles claires!

FRÈRE TROPHIME, accompagnant Bertrand.

Ah! persuadez-la!--Qu'elle vienne le voir!

Insistez! Insistez!

BERTRAND

Oui, jusqu'au signal noir!

(Il enjambe le plat bord et descend dans l'esquif. On entend un bruit de

chaînes, d'avirons, d'eau battue.)

JOFFROY

Là, portez mon grabat tout près du bastingage!

Je suis sûr qu'elle va venir.

La voix de BERTRAND, lui répondant d'en bas.

Je m'y engage!

Adieu!--Ne parle plus!--A bientôt!

(Bruit rythmique de rames qui décroît.)

JOFFROY

C'est certain

Qu'il la ramènera.--Qu'il fait beau ce matin!--

La barque glisse et fuit sur une eau toute rose.--

Oh! d'abord quand Bertrand s'engage à quelque chose!...

BRUNO

Elle viendra!

FRANÇOIS

Nous la verrons!

PÉGOFAT

Sur le bateau!

TROBALDO

De tout près.

La voix de BERTRAND, au loin se perdant.

Bon espoir... La Princesse... bientôt...

JOFFROY

La barque est déjà loin. Comme les eaux sont calmes!

Le grincement décroît des rames dans les scalmes...!

Laissez-moi là... Je veux y rester tout le temps!

--Là!--Je ne parle plus.--Je regarde.--J'attends.

RIDEAU

ACTE II

Une salle d'un palais d'un luxe moitié roman, moitié oriental. Au fond,

un large vitrail s'ouvre sur des terrasses, derrière lesquelles la mer

monte dans le ciel. A droite, second plan, une grande porte ouverte

laisse apercevoir une galerie qui fuit, avec des colonnades sveltes et

des jets d'eau. A gauche, un escalier de porphyre descend d'une lourde

porte d'or. Les dalles de marbre, éblouissantes, et toutes les marches

de l'escalier sont jonchées de lys fraîchement coupés. Sorte de divan

aux nombreux coussins. Pendue au mur, près de la porte, une énorme hache

d'armes, au manche émaillé, tout bossué de cabochons verts.

SCÈNE PREMIÈRE

LES PÈLERINS

(Au lever du rideau, le vitrail du fond est fermé. Un groupe de

pèlerins, vêtus de la robe de bure à coquilles, tenant en main chacun le

bourdon et une longue palme verte, se tient sur le devant de la scène.

Ces pèlerins parlent à mi-voix comme des gens intimidés et éblouis de ce

qu'ils voient.)

PREMIER PÈLERIN

La Dame qui nous a reçus ne revient pas.

DEUXIÈME PÈLERIN

Le silence est si pur qu'on entend sous les pas

Le craquement léger des lys que l'on écrase.

TROISIÈME PÈLERIN

Chut!... Écoutez!... Non, rien, c'est un jet d'eau, qui jase.

QUATRIÈME PÈLERIN

Je n'ai plus d'où je suis le sentiment bien net.

Nous avons traversé combien de salles?

PREMIER PÈLERIN

Sept.

DEUXIÈME PÈLERIN

Il y avait des mosaïques singulières!

TROISIÈME PÈLERIN

Il y avait des oiseaux d'or dans les volières!

QUATRIÈME PÈLERIN

Et des tapis de pied, et des coussins d'appui!

DEUXIÈME PÈLERIN, au troisième.

As-tu vu ce colosse inquiétant?

TROISIÈME PÈLERIN

Celui

Qui nous dévisagea l'un après l'autre? Certes!

PREMIER PÈLERIN

Taisez-vous; c'est le Chevalier aux Armes Vertes,

L'étrange aventurier...

(A ce moment, on voit passer dans la galerie un chevalier de haute

stature, à l'armure émaillée de vert.)

DEUXIÈME PÈLERIN, au premier, bas avec un coup de coude.

Chut!... Il est dans ton dos!...

TROISIÈME PÈLERIN, à voix basse, regardant le chevalier à la dérobée.

Le cercle de son heaume est fait de péridots...

QUATRIÈME PÈLERIN

Et le pommeau de son glaive d'une émeraude!

(Le chevalier disparaît.)

DEUXIÈME PÈLERIN, frissonnant.

Oh! mais je n'aime pas ce fantôme qui rôde!...

PREMIER PÈLERIN, reprenant son récit.

Oui, c'est l'aventurier magnifique et cruel

Qui représente ici l'Empereur Manuel,

Le fiancé de la Princesse...

DEUXIÈME PÈLERIN

Ah! Elle épouse

L'Empereur Manuel?

PREMIER PÈLERIN

Étant d'humeur jalouse,

Se sachant accepté pour la raison d'État,

Le César byzantin a craint qu'on ne tentât

De conquérir d'amour le coeur de la Très-Belle,

Et ce guerrier, dit-on, veille, pour lui, sur Elle,--

Barrant aux jeunes gens l'accès de ce palais,

A moins...

TROISIÈME PÈLERIN

Mais je suis jeune!

PREMIER PÈLERIN

A moins qu'ils ne soient laids!

QUATRIÈME PÈLERIN

C'est qu'il semble doué d'une force...

PREMIER PÈLERIN

Effroyable!

(Montrant la hache accrochée au mur.)

Nul ne peut soulever sa hache d'armes.

DEUXIÈME PÈLERIN

Diable!--

Ce beau jeune homme, alors, que tantôt, sur le quai,

Sautant de son esquif, nous avons remarqué,--

Et qui disait à des Génois et des Morisques

De le mener vers la Princesse,--court des risques!...

TROISIÈME PÈLERIN

Il criait comme un fou que même Belzébuth

Ne l'empêcherait pas d'arriver à son but.

--Et c'est qu'il n'a pas l'air d'un que l'on fait démordre!

(Depuis un moment, dans la porte de la galerie, le chevalier a reparu.

Sur les derniers mots il fait un mouvement et s'éloigne très vite. Au

bruit, les pèlerins se retournent.)

PREMIER PÈLERIN

Hum! il nous écoutait!

DEUXIÈME PÈLERIN

Il va donner quelque ordre

Pour empêcher d'entrer notre inconnu...

PREMIER PÈLERIN, au deuxième pèlerin.

Vieux sot!

Vous avez trop parlé!

TROISIÈME PÈLERIN

Ah! bah! le jouvenceau

Est d'abord descendu, pour revêtir ses armes,

Chez le chef du parti génois. Donc, point d'alarmes!

Maître Squarciafico, ce fin matois, saura

L'aviser du danger, et le conseillera.

Car il souhaite fort qu'un candidat se pose

Contre cet Empereur, qu'il redoute, et pour cause...

PREMIER PÈLERIN

Chut!... J'entends des accords de viole et de luth,

Et la Dame revient qui nous a reçus!--Chut!...

SCÈNE II

LES PRÉCÉDENTS, SORISMONDE, puis MÉLISSINDE

SORISMONDE, paraissant au haut de l'escalier devant la porte d'or

fermée.

Pèlerins qui demain repartez pour la France,

La Princesse connaît par moi votre présence,

Et que vous avez tous, d'Antioche ou de Tyr,

Voulu venir la voir avant de repartir!

PREMIER PÈLERIN

Oui, pour que son image enchante notre errance!

SORISMONDE

La Princesse n'a pas avec indifférence

Connu que vous étiez venus dans cet espoir,

Et, généreuse, elle veut bien se laisser voir.

Elle entend maintenant sa matinale messe...

(On entend tinter une cloche.)

Mais la messe est finie. Elle vient.

UN HÉRAUT

La Princesse!

(Les portes d'or s'ouvrent, Mélissinde paraît, revêtue d'une lourde

chape surchargée de pierreries de toutes sortes, le front ceint d'un

tressoir de perles. Autour d'elle des enfants portent des gerbes de

lys.)

PREMIER PÈLERIN

C'est elle!

DEUXIÈME PÈLERIN

Ho! quelle grâce inattendue elle a!

TROISIÈME PÈLERIN

Dans les perles de l'Inde et les lys, voyez-la!

QUATRIÈME PÈLERIN

Oui, les récits qu'on fait d'elle sont véridiques:

Elle efface les lys et les perles indiques!

PREMIER PÈLERIN

Telle Hélène, quand les vieillards causaient entre eux!

MÉLISSINDE, du haut des marches.

Ainsi, vous reverrez la France, gens heureux!

Ainsi, vers votre nef, vous croirez que s'avance,

Bientôt, dans un brouillard bleuâtre, la Provence!

Je vous envie!--Hélas! je suis comme ces fleurs

Qui naissant sous des cieux qui ne sont pas les leurs,

Et devinant au loin qu'elles ont des patries,

Peuvent sembler fleurir, mais se sentent flétries!

(Elle descend quelques marches.)

Vous verrez, sur la mer, le sol natal qui poind!...

--Moi, ma vie est d'aimer en ne connaissant point,

Et d'avoir des regrets, sans une souvenance...

(Elle descend une dernière marche et s'avance entre les pèlerins.)

Mais déjà, comme il sied aux chrétiens en partance,

Vous avez tous cueilli la Palme.

(Prenant des lys aux mains des enfants.)

Voulez-vous

Chacun joindre à la palme un lys fragile et doux,

Et le garder, ce lys, relique bien légère,

Pour vous remémorer la française étrangère?

(Elle leur distribue les lys.)

UN PÈLERIN

La Palme redira nos durs chemins;--le Lys,

Ta beauté qui nous fut la meilleure oasis!

DEUXIÈME PÈLERIN

La Palme nous sera le sévère trophée,

Le Lys, le souriant souvenir d'une fée!

TROISIÈME PÈLERIN

Adieu, Princesse, Lys toi-même, de beauté!...

QUATRIÈME PÈLERIN

Lys toi-même de grâce et de gracilité!...

(Les pèlerins remontent peu à peu.)

MÉLISSINDE

Adieu!...

(Les pèlerins sortent. On les entend repasser sous le vitrail ouvert.

Mélissinde va y paraître. Les enfants ont déposé sur une table une gerbe

restante de lys,--et ils renouvellent sur les dalles la jonchée que les

pas des pèlerins ont dispersée.)

LES VOIX DES PÈLERINS, passant sous le vitrail.

Noël!... Noël!...

(Mélissinde, après un geste d'adieu, referme le vitrail et redescend.

Les enfants sortent.)

SCÈNE III

MÉLISSINDE, SORISMONDE

SORISMONDE

Quelle aménité fine!

Quelle condescendance!... Elle fut, la divine,

Bonne plus joliment que jamais aujourd'hui!

MÉLISSINDE

Oh! tu sais bien que je suis bonne par ennui!

(Elle dégrafe nerveusement son manteau.)

Manteau brodé, stellé, gemmé, toi qui m'écrases

De corindons, de calcédoines, d'idocrases,

De jaspes, de béryls, de grenats syriens,

De tous ces vains cailloux, de tous ces riches riens,

Manteau, fardeau, sous qui je ploie et deviens blême,

O somptueux manteau, tu me sembles l'emblème

D'un autre que je porte et qu'on ne peut pas voir

Et qui me pèse encor,

(Elle le laisse glisser de ses épaules à terre.)

quand je t'ai laissé choir!

(Elle émerge dans une gaine blanche. Sorismonde ramasse la chape. Elle

lui tend aussi sa couronne.)

Prends mes perles aussi, tout ce qui me déguise.

Ouf!

(De quelques lys prestement arrachés à la gerbe, elle se coiffe.)

Me voici coiffée à peu près à ma guise,

De quelques fleurs encor perlières de la nuit!

(Se jetant dans le fauteuil.)

Oui, tu sais bien que je suis bonne par ennui!

(Un temps.)

Au fait, est-ce bien par ennui que je suis bonne?

Non, c'est par intérêt qu'aux pèlerins je donne

Mes plus beaux lys avec de touchantes façons.

SORISMONDE

Et qu'attendez-vous d'eux, Madame?

MÉLISSINDE

Des chansons!

C'est grâce à la chanson d'un de ces pauvres hères

Que je suis aujourd'hui la plus chère des chères,

Celle qu'aime Joffroy Rudel le Troubadour

D'un si miraculeux et si célèbre amour!

Oui, ce poète à moi que j'ai là-bas en France,

Commença de m'aimer au bruit d'une romance,

Et tu sais combien plaît à mon coeur isolé

Cet amour dont la gloire a jusqu'à nous volé!

Combien, dans le médiocre où vivre nous enserre,

Le sublime de cet amour m'est nécessaire!

(Avec un geste vers la fenêtre.)

Eh bien, ces pèlerins, en France, ils s'en iront

Dire partout, de moi, de mes yeux, de mon front,

Des choses qui feront rêver les jeunes hommes...

SORISMONDE

Et Rudel le saura. Voilà comme nous sommes!

MÉLISSINDE

Et peut-être, en effet, Rudel le saura-t-il,

Et c'est une façon, pour mon âme en exil,

De correspondre un peu par-dessus la mer vaste

Avec mon amoureux.

SORISMONDE

C'est une façon chaste.

MÉLISSINDE

Oui, je veux l'exalter toujours plus dans l'orgueil

De m'adorer ainsi. Voilà pourquoi l'accueil

Que j'ai fait à ces gens. Ma bonté n'est pas grande,

Non, mais tout simplement je soigne ma légende!

SORISMONDE

Vous voici de nouveau toute à ce rêve vain.

Moi, j'aimerais Rudel, mais il faudrait qu'il vînt!

MÉLISSINDE

Mais j'aime son amour, j'aime son âme, j'aime...

SORISMONDE

Je ne comprends pas bien. Si par un stratagème

De sorcier, si par un anneau de magicien,

Vous pouviez voir d'ici quel visage est le sien?...

MÉLISSINDE

Tu veux des sentiments trop nets...

SORISMONDE

Et vous, trop vagues.

Que n'avez-vous un tel anneau parmi vos bagues!

Mais votre esprit se plaît dans un doux errement...

MÉLISSINDE

Oui, dans mes grands jardins, pâles lunairement,

J'écoute murmurer la brise entre les myrtes...

Je vais voguer sur l'eau glauque et lisse des Syrtes,

Où ma belle galère aux flancs ornementés

Mire le jour des fleurs et le soir des clartés;

Et puis, du son des luths que le plectre suscite

Je donne de l'envol aux vers que je récite;

Et puis, m'enfermant seule en ces vastes pourpris,

Je m'y attriste,--et ma tristesse a bien son prix!--

Enfin, j'erre aux parfums de ces lys sur ces dalles,

Et le rêve, m'ouvrant de vaporeux dédales,

M'oblige à peu à peu déserter le réel,

Et ma raison s'endort au bruit sempiternel...

Au bruit sempiternel des jets d'eau dans les vasques!

SORISMONDE

Oui, nous manquons ici d'éperons et de casques.

Il nous faudrait beaucoup de jeunes chevaliers!

Mais votre affreux gardien les éloigne... Riez!

Cet homme est près de vous placé, bien qu'il le nie,

Comme auprès du Trésor on place le Génie!

Depuis qu'il est ici, nul ne frappe au vantail!

MÉLISSINDE, riant.

Prendre un garde d'honneur pour un épouvantail!

SORISMONDE

L'Empereur est jaloux...

MÉLISSINDE, haussant les épaules.

S'en donne-t-il la peine?

SORISMONDE, s'asseyant sur un coussin, à ses pieds.

Et vraiment, vous allez l'épouser, ce Comnène?

MÉLISSINDE

Pourquoi pas?... Un mari, ce n'est pas un amant.

SORISMONDE

Mais puisqu'il vous ennuie?

MÉLISSINDE

Impérialement!

SORISMONDE

Ce Turquois ne peut vous comprendre...

MÉLISSINDE

Sorismonde,

Nul homme à qui je sois plus illisible au monde...

C'est tout à fait celui qu'il me faut pour mari.

Un jour je lui disais ma tristesse, il a ri!...

Eh bien, je trouverai, comme ont fait d'autres dames,

Des plaisirs d'ironie à nos distances d'âmes!...

Qui pouvais-je épouser de mieux que Manuel

Pour rester toute à mon amant incorporel?

SORISMONDE

Si pourtant quelque jour un amour véritable

Venait dans votre coeur, glouton, se mettre à table?...

MÉLISSINDE

Non, l'invisible ami me protège trop bien!

SORISMONDE

Ce n'est pas l'ange, enfin, mais c'est l'amant gardien.

MÉLISSINDE

C'est celui dont je sens, le soir, longeant la grève,

Les pensers m'arriver comme à tire de rêve,

Si bien que je réponds dans la brise: Merci!

SORISMONDE

Vous ne lui devez rien à ce poète?

MÉLISSINDE

Si!...

Je lui dois mes fiertés, mes soucis, mes scrupules,

Mes tendances de coeur, mon goût des crépuscules,

Mes frissons délicats et mes larmes aux yeux,

Tout ce qui m'envahit de noble et d'anxieux,

Je lui dois la blancheur des robes que je porte,

Et je lui dois enfin mon âme, en quelque sorte!

SORISMONDE, secouant la tête.

Et faut-il pour cela lui dire tant merci?...

J'en veux à cet amour...

MÉLISSINDE

Moi, quelquefois, aussi.

(Elle se lève.)

Il fait trop beau. L'orage est dans l'air. Ah! j'étouffe!

(Sorismonde veut éloigner les lys posés sur la table.)

Non, laisse. C'est pour moi, maintenant, cette touffe.

SORISMONDE

Vous vivez trop parmi les lys. Les lys sont blancs.

Les lys sont fiers et purs. Mais les lys sont troublants.

MÉLISSINDE

Peut-être as-tu raison. Ce sont des fleurs étranges,

Et traîtresses, avec leurs airs de sceptres d'anges,

De thyrses lumineux pour doigts de séraphins:

Leurs parfums sont trop forts, tout ensemble, et trop fins.

(Elle prend la touffe et la regarde.)

Peut-être as-tu raison: ce sont des fleurs mauvaises!

On contracte, à frôler ces candeurs, des malaises;

Leur orgueil solitaire est d'un fâcheux conseil,

Et le rire vaut mieux des roses au soleil.

(Respirant les lys.)

Ah! ce parfum! Je ne sais plus ce qu'il me verse.

Cette mysticité n'est-elle pas perverse?

(Avec une frivolité forcée.)

Soit, vivons: trouvons-nous de petits passe-temps!

J'ai mandé mon marchand génois. Mais oui. J'attends

Squarciafico!... J'en suis à me faire des joies

Avec les curieux objets, les pâles soies,

Et j'use de longs jours à choisir des dessins

Imprévus, et des tons mourants pour mes coussins.

(Elle s'est assise parmi les coussins du divan.)

SORISMONDE

Votre rusé Génois vous fournit d'amusettes,

Et vous ne voyez pas, distraite que vous êtes,

Tout ce qu'il vous extorque, ici, jouant son jeu,

Pour lui, pour le quartier des marchands, peu à peu!...

Commodes aux voleurs sont les princes artistes!

Aussi, tous nos Génois trafiquants sont-ils tristes

De vous perdre, ô Princesse éprise de beaux vers,

Dont les yeux sont fermés, et les doigts sont ouverts!...

Ah! votre mariage, ils le voient avec peine,

Car ils savent quel maître ils auront dans Comnène!

UNE FEMME, entrant.

Le Chevalier aux Armes Vertes attend là

L'autorisation de venir prendre...

MÉLISSINDE, haussant les épaules.

Il l'a.

SCÈNE IV

MÉLISSINDE, SORISMONDE, LE CHEVALIER AUX ARMES VERTES

LE CHEVALIER

(Il a l'air préoccupé et regarde souvent vers la galerie ou vers le

vitrail.)

Princesse, pardonnez si ce matin je tarde

A venir prendre ici vos ordres,--Dieu vous garde!...

MÉLISSINDE, souriant.

Ne serait-ce pas vous, plutôt, qui me gardez?...

LE CHEVALIER

Oh, Madame...

MÉLISSINDE

Je sais, vous vous en défendez.

--Mes ordres?--Je ferai, peut-être, un tour en rade.

LE CHEVALIER

Bien.

MÉLISSINDE

Y a-t-il des fleurs sur ma nef de parade,

Et des musiciens?

LE CHEVALIER, galamment.

Il y en a toujours.

MÉLISSINDE, se levant.

Au fait, si nous sortions tout de suite?

(A Sorismonde.)

Va, cours

Prendre un voile...

LE CHEVALIER, vivement.

Oh! non, pas tout de suite!

(Mouvement de Mélissinde.)

Madame,

J'agis avec vraiment le désespoir dans l'âme...

Mais à cette sortie il vous faudrait surseoir.

MÉLISSINDE

Hein!... Qu'est-ce à dire?

LE CHEVALIER

Oh, pas longtemps! Jusqu'à ce soir.

MÉLISSINDE

C'était donc vrai?

LE CHEVALIER

Las! je ne suis que l'homme-lige

De l'Empereur, Madame. Un grand serment m'oblige.

Or, ce matin, je dois redoubler...

MÉLISSINDE, vivement.

Ah! Pourquoi?

LE CHEVALIER

J'ai dû placer mes gens armés--pardonnez-moi!--

Aux portes du Palais. Cette porte dernière,

Moi-même y resterai.

MÉLISSINDE

Mais je suis prisonnière!

SORISMONDE, à la fenêtre.

Ciel, aux portes, partout, des esclaves armés!

MÉLISSINDE

Et mes gens?

LE CHEVALIER

Par mes soins, pour une heure, enfermés.

(Montrant la galerie.)

D'ailleurs, vous ne pourriez, puisqu'ici, moi, je veille,

Leur faire parvenir un seul ordre.

MÉLISSINDE

A merveille!

Je suis la châtelaine enchantée à présent!...

Sorismonde, ceci devient presque amusant.

Nous mettons les romans en action, ma chère!

--Mais que se passe-t-il? Pourquoi?

LE CHEVALIER, s'inclinant.

Je dois le taire!

(Il remonte un peu, puis s'arrêtant au moment de sortir.)

J'oubliais. Ce marchand est là, ce prêteur d'or,

Ce sournois de Génois, plus juif qu'un juif, signor...

MÉLISSINDE

Squarciafico?

LE CHEVALIER

Je peux permettre qu'on lui dise

D'entrer, s'il vous convient de voir sa marchandise.

MÉLISSINDE

Ah! vraiment? Vous daignez ne pas m'ôter jusqu'au

Plaisir de recevoir mon cher Squarciafico?...

LE CHEVALIER

Vous le recevrez donc, madame,--en ma présence.

(Il sort.)

SORISMONDE

Il fait bon d'épouser l'empereur de Byzance.

MÉLISSINDE

Mais que se passe-t-il!

SCÈNE V

MÉLISSINDE, SORISMONDE, SQUARCIAFICO suivi de son valet NICHOLOSE, qui

porte des ballots de marchandises, LE CHEVALIER AUX ARMES VERTES, les

bras croisés sur le seuil.

SQUARCIAFICO, obséquieux, vif, volubile, et ne perdant pas le chevalier

de coin de l'oeil.

Oh! plus belle toujours!

Le sourire lui-même, elle l'a, des Amours!

(A son valet qui ouvre les ballots.)

Nicholose, tous les objets, tu les disposes...

(A Mélissinde, en un salut.)

Princesse, nous avons beaucoup de belles choses!

MÉLISSINDE

Toujours plus riche, alors?

SQUARCIAFICO

Bon Jésus! Pauvre, moi!

MÉLISSINDE

Vieux menteur! Comme tous nos Génois, riche, toi!

Ayez donc, ô chercheurs de gains en Palestine,

Non pas la Croix, mais le Sequin sur la poitrine!

Vous vous enrichissez à la Croisade? Oh! fi!

SQUARCIAFICO

La gloire est pour les Francs!

MÉLISSINDE

Et pour vous le profit?

SQUARCIAFICO

Non! Tout va mal, malgré notre patron saint George!

Des péages partout, Princesse; on nous égorge!

On nous a supprimé les fours et les moulins!

(Câlin.)

Vous nous les ferez rendre?

MÉLISSINDE

On verra.

SQUARCIAFICO, montrant des sacs.

Des sacs pleins

De parfums, tous exquis!...

(Déroulant un tapis.)

Voyez! Tapis de Perse!

(Tout en donnant des petits coups sur le tapis.)

La ville d'Ascalon, protégeant le commerce,

Donne aux Génois, par an, cent besants; c'est joli!

(Câlin.)

Vous devriez en faire autant dans Tripoli!

MÉLISSINDE

On verra!

SQUARCIAFICO, présentant un coffret.

Ce coffret, admirez-vous?

MÉLISSINDE

J'admire.

SQUARCIAFICO, à genoux devant elle et déballant.

Tissu d'or de Moussoul! Perles du Golfe! Myrrhe

De l'Arabie Heureuse! Ivoire éthiopien!...

(Bas.)

Chut! Je vais vous parler tout bas, écoutez bien!

(Mouvement de Mélissinde. Haut.)

Beau brocart!

(Bas.)

Un jeune homme rôde...

(Haut, faisant bouffer et miroiter l'étoffe.)

Teintes mates!...

(Bas.)

Rôde autour du Palais.

MÉLISSINDE, à part.

La Princesse lointaine: Pièce en quatre actes, en vers · 第 1 / 4 段