Paris, 7 décembre 1863.
Mon cher Panizzi,
Il semble que César n'a pas trop mal vu la lettre de lord Russell. C'est
pour l'Angleterre un parti pris de devenir une puissance de second
ordre; du moins elle fait le plongeon toutes les fois qu'on l'invite à
faire acte de puissance du premier ordre. C'est son affaire, et, à un
certain point de vue, je trouve qu'elle a raison et que nous avons tort.
Mais, d'un autre côté, trouvez-vous bien l'excessive hâte de son refus,
et les termes employés par lord Russell? On n'est pas habitué de sa part
à la politesse, mais on aurait voulu qu'il prît la peine de lire la
lettre de l'empereur. Tandis que toutes les puissances de l'Europe se
bornent à demander qu'on spécifie les questions à traiter, il répond
qu'il est impossible de s'entendre, et que ce n'est pas la peine de
commencer. Observez que, naguère encore, il se plaignait de la grandeur
des armements de la France, qui obligeait toute l'Europe à l'imiter. Or
l'empereur, dans sa lettre, dit que la question du désarmement général
doit occuper le congrès. Supposé que toutes les puissances refusassent
de traiter les affaires qui agitent en ce moment l'Europe, qu'elles
voulussent qu'on en restât sur l'_uti possidetis_, et qu'on se bornât à
reproduire les articles non abrogés des traités de 1815, en leur donnant
une sanction nouvelle, la question du désarmement pourrait cependant
être traitée sans difficulté. Si chaque puissance prenait vis-à-vis des
autres l'engagement de réduire son état militaire à ses besoins
personnels, ne serait-ce pas un grand avantage pour toute l'Europe?
C'est à quoi lord Russell ne répond même pas.
L'impression de sa lettre a été très mauvaise ici, de quoi sans doute il
se soucie très peu. Ce qui paraît certain, c'est que, supposé, ce qui
est probable, que l'insurrection polonaise soit anéantie au printemps
prochain et que l'empereur Alexandre fasse preuve de quelque humanité ou
de quelque politique à l'égard de ses sujets polonais, il y aura un
rapprochement entre la France et la Russie, dont l'Angleterre pourra
craindre un jour les effets, si nous ne sommes pas en pleine anarchie
lorsque la question d'Orient éclatera.
La discussion des pouvoirs de la Chambre a montré à nu le suffrage
universel. Le gouvernement n'a pas été justifié, et l'opposition a été
convaincue d'avoir fait usage des mêmes moyens de corruption et
d'intimidation. Maintenant que les candidats ont à faire la cour à la
canaille, ils sont obligés d'employer des agents ignobles, qui font
toutes les turpitudes imaginables. Il est fâcheux qu'on ait mis cela au
grand jour. En Angleterre où la matière électorale est beaucoup plus
élevée, on a grand soin de passer l'éponge sur toutes les saloperies de
cette nature.
Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien. Que devient le procès de lord
Palmerston? On dit que, ayant demandé conseil là-dessus à Thiers, Thiers
lui a répondu: «Faites la vérification des pouvoirs.»