Cannes, 30 décembre 1863.
Mon cher Panizzi,
Depuis que je suis ici, je ne sais plus rien de la politique que par
Cousin, qui a des correspondants parmi les grands hommes d'État, et par
quelques mois que M. Fould m'envoie de temps en temps.
La discussion de l'emprunt a été meilleure que je ne l'aurais espérée.
M. Thiers a été convenable. Entre nous, il me semble qu'il n'a rien
appris ni rien oublié, comme vos amis les Bourbons. Il avait besoin de
parler et a parlé sur la pointe d'une aiguille. Il a traité la Chambre
avec des airs de supériorité qui n'ont pas plu beaucoup, et il n'est pas
arrivé à un autre résultat qu'à prouver qu'il ne dirigeait pas
l'opposition, et qu'elle n'avait guère de confiance en lui. Il prendra
peut-être sa revanche sur la question du Mexique, qui est un bien
meilleur champ de bataille pour l'opposition. Je ne sais pas trop
comment M. Rouher et M. Chaix d'Est-Ange se tireront de ce mauvais pas.
On annonce de mauvaises nouvelles d'Italie et de Hongrie. Le parti
rouge, qui est de tous les pays, comme le parti clérical, et qui dans
toute l'Europe agit avec un diabolique concert, se remue terriblement et
promet pour le printemps prochain une explosion générale. Vous avez vu
la proclamation de Kossuth. Je ne sais pas si le gouvernement d'Italie
est assez fort pour empêcher les volontaires et Garibaldi de recommencer
quelque autre sottise. Il est fort à craindre qu'il ne soit pas trop
préparé pour s'y opposer. Ce qui est certain, c'est que les rouges et
les cléricaux; ces deux ennemis du sens commun et de l'humanité, sont
les uns et les autres pleins de confiance et annoncent de grands
événements pour l'année qui va commencer après-demain. Je ne crois pas
au succès des uns ni des autres, mais je crois à un gâchis terrible,
funeste pour tout le monde et pour nous plus que pour personne.
On parlait à Paris ces jours derniers de changements ministériels, entre
autres de celui de Drouyn de Lhuys. Je n'y crois pas trop, bien que
persuadé qu'il serait fort à désirer que nous fussions débarrassés de ce
faiseur de phrases qui n'a pas une idée à lui, et qui, même en matière
de phrases, est fort au-dessous du prince Gortchakof.
Lord Brougham est ici, bien faible, chancelant sur ses jambes, mais
toujours _busy body_, curieux de tout savoir et passablement
gobe-mouche. Il est devenu fort dévot. Cela donne de l'espérance pour
vous et moi quand nous aurons quatre-vingt-cinq ans.
J'ai consulté, avant de quitter Paris, le plus habile médecin pour
l'asthme. Il m'a ordonné un traitement que je vais suivre et il me
promet une guérison complète si je l'observe exactement. C'est de
l'arsenic qu'il s'agit d'avaler. Cela fait grand bien aux moutons, aux
chevaux et aux Tyroliens; mais c'est une question de savoir si mon
estomac est comme celui des quadrupèdes et bipèdes à qui l'arsenic
réussit. Enfin il faut essayer.
Adieu, mon cher Panizzi; finissez bien cette année, commencez bien
l'autre, et suivez le précepte philosophique _recte agere et lætari_ que
le père Dubois, le médecin de Napoléon Ier, traduisait par faire son
affaire et se f..... du reste.