CXLIV

Cannes, 30 décembre 1863.

Mon cher Panizzi,

Depuis que je suis ici, je ne sais plus rien de la politique que par

Cousin, qui a des correspondants parmi les grands hommes d'État, et par

quelques mois que M. Fould m'envoie de temps en temps.

La discussion de l'emprunt a été meilleure que je ne l'aurais espérée.

M. Thiers a été convenable. Entre nous, il me semble qu'il n'a rien

appris ni rien oublié, comme vos amis les Bourbons. Il avait besoin de

parler et a parlé sur la pointe d'une aiguille. Il a traité la Chambre

avec des airs de supériorité qui n'ont pas plu beaucoup, et il n'est pas

arrivé à un autre résultat qu'à prouver qu'il ne dirigeait pas

l'opposition, et qu'elle n'avait guère de confiance en lui. Il prendra

peut-être sa revanche sur la question du Mexique, qui est un bien

meilleur champ de bataille pour l'opposition. Je ne sais pas trop

comment M. Rouher et M. Chaix d'Est-Ange se tireront de ce mauvais pas.

On annonce de mauvaises nouvelles d'Italie et de Hongrie. Le parti

rouge, qui est de tous les pays, comme le parti clérical, et qui dans

toute l'Europe agit avec un diabolique concert, se remue terriblement et

promet pour le printemps prochain une explosion générale. Vous avez vu

la proclamation de Kossuth. Je ne sais pas si le gouvernement d'Italie

est assez fort pour empêcher les volontaires et Garibaldi de recommencer

quelque autre sottise. Il est fort à craindre qu'il ne soit pas trop

préparé pour s'y opposer. Ce qui est certain, c'est que les rouges et

les cléricaux; ces deux ennemis du sens commun et de l'humanité, sont

les uns et les autres pleins de confiance et annoncent de grands

événements pour l'année qui va commencer après-demain. Je ne crois pas

au succès des uns ni des autres, mais je crois à un gâchis terrible,

funeste pour tout le monde et pour nous plus que pour personne.

On parlait à Paris ces jours derniers de changements ministériels, entre

autres de celui de Drouyn de Lhuys. Je n'y crois pas trop, bien que

persuadé qu'il serait fort à désirer que nous fussions débarrassés de ce

faiseur de phrases qui n'a pas une idée à lui, et qui, même en matière

de phrases, est fort au-dessous du prince Gortchakof.

Lord Brougham est ici, bien faible, chancelant sur ses jambes, mais

toujours _busy body_, curieux de tout savoir et passablement

gobe-mouche. Il est devenu fort dévot. Cela donne de l'espérance pour

vous et moi quand nous aurons quatre-vingt-cinq ans.

J'ai consulté, avant de quitter Paris, le plus habile médecin pour

l'asthme. Il m'a ordonné un traitement que je vais suivre et il me

promet une guérison complète si je l'observe exactement. C'est de

l'arsenic qu'il s'agit d'avaler. Cela fait grand bien aux moutons, aux

chevaux et aux Tyroliens; mais c'est une question de savoir si mon

estomac est comme celui des quadrupèdes et bipèdes à qui l'arsenic

réussit. Enfin il faut essayer.

Adieu, mon cher Panizzi; finissez bien cette année, commencez bien

l'autre, et suivez le précepte philosophique _recte agere et lætari_ que

le père Dubois, le médecin de Napoléon Ier, traduisait par faire son

affaire et se f..... du reste.

Lettres à M. Panizzi - 3eme édition, Tome I · 第 146 / 152 题