Cannes, 20 octobre 1863.
Mon cher Panizzi,
J'ai pensé faire une fâcheuse expérience des économies réalisées par les
compagnies de chemins de fer, qui, pour ne pas retarder un train, le
font passer sur des traverses non calées ni consolidées. Nous avons eu
un accident entre Avignon et Marseille qui aurait pu être assez grave.
Tout s'est borné pourtant à un wagon renversé, celui de l'administration
des postes, dont les employés out été tous un peu contusionnés. La
diligence où j'étais s'est arrêtée au bord d'un talus d'une vingtaine
de pieds. J'étais dans un coupé avec un curé, et il y avait derrière
trois capucins. Cela explique l'accident. Il ne faut pas s'embarquer en
si mauvaise compagnie.
J'ai reçu des nouvelles de nos amis embarqués sur _l'Aigle_. Un mot de
madame de Lourmel et une dépêche télégraphique de la comtesse de
_Pierrefonds_ (_sic_), datée de Cadix 18, et ainsi conçue: «Je pars de
Cadix en très bonne santé. Tout s'est bien passé.» Expliquez comme vous
pourrez le journal qui dit qu'elle est arrivée à Valence le 17 et partie
pour Madrid.
La mort de Billaut est un coup funeste pour la réussite de la session
qui va s'ouvrir. C'était assurément le plus habile et le plus propre à
lutter avec avantage contre les orateurs de l'opposition, même les plus
brillants. Ce n'était pas un homme d'État, mais c'était un instrument
merveilleux entre les mains d'un homme d'État. Je ne vois que Rouher qui
puisse lui succéder, non le remplacer.
J'ai, d'ailleurs, d'assez bonnes nouvelles de Thiers. Il est toujours
sage et promet de continuer à l'être. Tiendra-t-il parole, cela est
écrit dans les tablettes de Jupiter. Cousin, qui était un excellent
conseiller, va venir ici et ne pourra plus le contrôler ni combattre
l'influence fâcheuse d'un certain nombre de belles dames orléanistes
dont notre ami estime les sourires à un très haut prix.
Adieu, mon cher ami; j'espère que vous êtes en bonne santé et que vous
ne regrettez pas trop le ciel des Pyrénées. J'étouffe de chaleur. Pas un
nuage au ciel. La mer est comme une glace.