CXXXVIII

Cannes, 20 octobre 1863.

Mon cher Panizzi,

J'ai pensé faire une fâcheuse expérience des économies réalisées par les

compagnies de chemins de fer, qui, pour ne pas retarder un train, le

font passer sur des traverses non calées ni consolidées. Nous avons eu

un accident entre Avignon et Marseille qui aurait pu être assez grave.

Tout s'est borné pourtant à un wagon renversé, celui de l'administration

des postes, dont les employés out été tous un peu contusionnés. La

diligence où j'étais s'est arrêtée au bord d'un talus d'une vingtaine

de pieds. J'étais dans un coupé avec un curé, et il y avait derrière

trois capucins. Cela explique l'accident. Il ne faut pas s'embarquer en

si mauvaise compagnie.

J'ai reçu des nouvelles de nos amis embarqués sur _l'Aigle_. Un mot de

madame de Lourmel et une dépêche télégraphique de la comtesse de

_Pierrefonds_ (_sic_), datée de Cadix 18, et ainsi conçue: «Je pars de

Cadix en très bonne santé. Tout s'est bien passé.» Expliquez comme vous

pourrez le journal qui dit qu'elle est arrivée à Valence le 17 et partie

pour Madrid.

La mort de Billaut est un coup funeste pour la réussite de la session

qui va s'ouvrir. C'était assurément le plus habile et le plus propre à

lutter avec avantage contre les orateurs de l'opposition, même les plus

brillants. Ce n'était pas un homme d'État, mais c'était un instrument

merveilleux entre les mains d'un homme d'État. Je ne vois que Rouher qui

puisse lui succéder, non le remplacer.

J'ai, d'ailleurs, d'assez bonnes nouvelles de Thiers. Il est toujours

sage et promet de continuer à l'être. Tiendra-t-il parole, cela est

écrit dans les tablettes de Jupiter. Cousin, qui était un excellent

conseiller, va venir ici et ne pourra plus le contrôler ni combattre

l'influence fâcheuse d'un certain nombre de belles dames orléanistes

dont notre ami estime les sourires à un très haut prix.

Adieu, mon cher ami; j'espère que vous êtes en bonne santé et que vous

ne regrettez pas trop le ciel des Pyrénées. J'étouffe de chaleur. Pas un

nuage au ciel. La mer est comme une glace.

Lettres à M. Panizzi - 3eme édition, Tome I · 第 140 / 152 题