Paris, 16 juillet 1863.
Mon cher Panizzi,
Voilà le pauvre duc de X... qui paye cher ses amusements trop tardifs.
Il paraît qu'après avoir bien dîné et avoir bu beaucoup d'eau-de-vie, il
est allé dans un bal champêtre, d'où il est revenu pour souper, en
compagnie de deux gueuses, et c'est en sortant de la Maison dorée, après
un souper très prolongé, qu'il est tombé sur le trottoir à demi
paralysé. Je ne crois pas qu'il ait retrouvé sa connaissance.
J'ai dîné avant-hier chez madame Fould, qui m'a donné des nouvelles de
Vichy. Son mari était, en apparence, en grande faveur auprès de Sa
Majesté. On est content, en général, du nouveau ministère. Le ministre
de l'instruction publique a commencé par quelques mesures très
anti-jésuitiques qui ont fait un très bon effet.
Je ne suis pas content de la note de lord Russell ni de son discours sur
la Pologne. La note est bien médiocre de forme, surtout si on la compare
à celle de Drouyn de Lhuys et à celle de M. de Rechberg. Il y a une
grande naïveté au sujet de l'armistice, naïveté dont, au reste, nous
avons à supporter notre part. On demande un armistice; mais comment un
armistice peut-il exister sans frontières définies? Et le moyen de
déterminer une frontière dans un pays où les insurgés n'ont pas une
ville, peut-être pas un village; où il n'y a pas une lieue de terrain
occupé par eux, mais où il y a, dans chaque forêt, une troupe de cent à
deux cents hommes? Quelle réponse on prépare au prince Gortchakof!
Ajoutez à cela l'assurance donnée au Parlement qu'on ne fera pas la
guerre à la Russie, quand même elle répondrait par la négative aux six
propositions. Il me semble que rien de plus imprudent, ni de plus timide
à la fois, n'avait encore été signé par un ministre des affaires
étrangères. Comme tout cela montre bien l'énormité de la puissance de la
presse, qui fait faire tant de bêtises aux gens les plus sensés!
Adieu, mon cher Panizzi; je vous écrirai bientôt, et ce sera j'espère
pour vous dire le jour de mon arrivée.