Paris, dimanche 12 juillet 1863.
Mon cher Panizzi,
Je devais dîner avec Sa Majesté hier, et je comptais lui remettre votre
lettre; mais, au moment de monter en voiture pour Saint-Cloud, est
arrivé un de ses écuyers m'annoncer que le dîner était remis, attendu
que le duc de X... venait d'avoir une attaque, on ne sait pas bien de
quoi, et qu'il était encore sans connaissance. Il y a deux divinités
païennes qui peuvent être accusées du fait, pour lesquelles il avait
trop de penchants! On nous a remis à demain, pour le cas où l'accident
ne finirait pas mal. Je vais envoyer savoir de ses nouvelles dans
l'après-midi. S'il allait plus mal, ou s'il mourait _salute a noi_,
j'enverrais votre lettre qui me paraît excellente.
Je ne vois pas encore bien clair dans l'avenir. Cependant je crois bien
que vous me verrez apparaître vers le 20 de ce mois. Vous savez que je
ne tiens pas beaucoup au monde et que je viens à Londres pour _vous_
voir. Quant aux dîners, les vôtres me plaisent beaucoup mieux que ceux
des aristocrates du West-End. L'exemple du duc de X... est là pour
prouver que les jeunes gens de notre âge doivent se contenter d'un
bifteck.
On vient de recevoir la nouvelle de la prise de Mexico. Ce serait
excellent si cela finissait tout; mais c'est un autre ordre de
difficultés qui commence. César et M. Fould sont jusqu'à présent les
seules personnes, à ma connaissance, qui pensent que l'affaire pourra
devenir profitable à ce pays-ci.
On attend avec grande impatience et un peu d'inquiétude des nouvelles de
Russie. La plupart croient que la réponse de Gortchakof sera très polie,
et même qu'il acceptera la proposition de l'Autriche, sinon les nôtres,
qui paraissent les mêmes que celles de l'Angleterre. Mais les Polonais
n'en voudront pas, pas plus que de l'armistice timidement présenté par
lord Russell. Alors quelle sera la conséquence? de laisser carte blanche
à la Russie. Si on n'eût pas encouragé les Polonais, il est probable que
l'insurrection serait déjà terminée. On se demande encore comment on
traiterait avec le gouvernement national, qui ressemble fort au
gouvernement des francs juges ou des inquisiteurs de l'État de Venise.
Je pense que lord Russell ne sera pas embarrassé pour les découvrir, car
il a le grand pontife Hertzen sous la main.
Je viens de voir une lettre de Thiers. Il a été reçu merveilleusement
par l'aristocratie de Vienne. L'empereur l'a consulté sur la politique,
et il a modestement répondu qu'il ne pouvait qu'admirer M. de
Schmerling. Il paraît, d'ailleurs, très frappé du mouvement _libéral_ de
l'Autriche et de la résignation des grands seigneurs à l'accepter. Il
paraît bien résolu à ne pas faire ici d'opposition tracassière; et même
à se séparer très franchement des rouges ses collègues de Paris. Mais,
_entre dicho y hecho, hay gran trecho_.
Adieu, mon cher Panizzi; à bientôt, j'espère. Mille amitiés et
compliments.