Fontainebleau, 25 juin au soir 1863.
Mon cher Panizzi,
Vous aurez vu que nous avons fait un ministère. Je crois que tout est
pour le mieux. Les nouveaux venus peut-être n'ont pas assez de
notoriété; mais le cabinet gagne cent pour cent en se défaisant de
quelques-uns de ses membres. On peut dire que le dernier changement
donne raison aux gens d'esprit. Les fous et les bêtes de moins, c'est
une bonne chose.
Nous passons ici le temps très gaiement et en très bonne compagnie,
presque aussi agréablement qu'à Biarritz, _breeches excepted_. Il n'y a
pas de montagnes de la Rune, et nous faisons des promenades charmantes
dans des bois magnifiques. IL y a devant le palais un grand étang que
nous appelons honorablement le Lac. Il y a toute sorte de petites
embarcations, un caïque de Constantinople avec un caïkdji et une
gondole vénitienne _quite in style_ avec son gondolier. Cette gondole a
pris la parole, l'autre soir, et a dit, par l'entremise de Nigra,
d'assez jolis vers à Sa Majesté. En voici la fin:
Donna se acaro sull' placido
Tuo lago, a quando a quando
Teco verrà solando
Il muto Imperator,
Digli che in riva all' Adria
Povera, ignuda, esangue,
Geme Venezia e langue
Ma vive--e aspetta ancor!
Je crains qu'on n'ait répondu: _Aspetti._ Cependant Nigra est très
festoyé ici. Il y a un autre Italien, compatriote à vous, je crois, un
comte Sormani, qui est bon garçon et homme d'esprit. Il est de Modène,
je crois, et aussi dévoué à ses ducs légitimes que vous pouvez l'être.
Avec M. Billaut, qui est homme du monde et très aimable, c'est le seul
personnage officiel du séjour et cela ne le gâte pas.
Nous avons vu des figures assez drôles pendant la crise ministérielle.
C'est amusant d'être aux premières loges et d'assister à la comédie
quand on n'est pas acteur, et qu'on n'a pas la prétention d'y jouer un
rôle. Je n'ai pas revu M. Fould depuis mon départ de Paris; mais on me
dit qu'il est très content.
J'ai vu M. Thiers, que j'ai trouvé fort sage et moins irrité que je ne
l'aurais cru. A vrai dire, il aurait tort de l'être, car c'est aux
colères de M. de Persigny qu'il doit sa nomination. Il m'a parlé en très
bons termes de l'empereur et paraît détermine à se séparer de
l'opposition. Je crois qu'il cherche une position intermédiaire. Il
voudrait qu'on fît un pas en avant; mais il croit que ce pas
consoliderait la dynastie. _Hic jacet lepus._ Mais, enfin, je crois que
ce n'est pas une mauvaise chose qu'un homme comme lui, acceptant
franchement le gouvernement de l'empereur et voulant améliorer au lieu
de renverser, chose rare dans les oppositions françaises. Je ne doute
pas qu'un de ces jours nous ne le voyions ici.
Les affaires de Pologne continuent à donner beaucoup d'inquiétude. Je ne
trouve pas que le jeu qu'on joue en Angleterre soit très loyal. Il
rappelle trop l'histoire des marrons tirés du feu par la patte du chat.
Tout le bruit qu'on fait au Parlement des violences des Russes, on
aurait pu le faire avec autant de raison à Saint-Pétersbourg, lors de la
révolte des cipayes dans l'Inde. Personne ne trouvait à redire lorsque
le capitaine Hodgton tuait de sa main les deux fils du Grand Mogol,
coupables d'avoir eu des sujets qui avaient violé des Anglaises (car ces
Indiens ont de mauvaises manières) et l'on jette feu et flammes lorsque
les Russes pendent des officiers qui ont quitté leur régiment pour
prendre parti parmi les insurgés. Nous faisons très justement fusiller à
Puebla des Français que nous avons attrapés.
Adieu, mon cher Panizzi. L'_incognita_ m'écrit des lettres italiennes
toujours brûlantes.