CXXIX

Paris, 16 juin 1863.

Mon cher Panizzi,

Vous aurez vu le résultat de nos dernières élections, où l'opposition a

réussi assez notablement. C'est un enseignement dont je ne sais pas trop

si l'on profitera. Ici, le cri général est qu'il faut changer de

ministère, ou du moins modifier considérablement le ministère actuel.

Bien que l'opposition, en dernière analyse, ne consiste que dans

vingt-cinq voix, elle a une puissance énorme dans un pays où tout le

monde aime à critiquer. Il faudra de toute façon compter avec elle,

autrement on lui donnerait trop d'avantages. Si on jugeait les

changements probables par ce qu'on désire et par ce qui serait agréable

au plus grand nombre, les dépensiers et les courtisans seraient exclus

du cabinet et remplacés par des hommes d'affaires. Mais le maître n'aime

pas les visages nouveaux et n'admet pas trop, je le crains, qu'il y ait

des hommes nécessaires. Cependant M. Billaut a, depuis quelque temps,

de fréquentes conversations avec lui et paraît le conseiller dans ce

sens.

Notre ami du faubourg Saint-Honoré me semble plus content et plus calme.

Je sais, d'autre part, que M. Walewski, qui d'abord avait pris des airs

triomphants, est maintenant un peu écorné et inquiet. Cependant rien

n'est encore fait, et la situation peut durer encore longtemps; on ne

paraît pas disposé à réunir la Chambre tout de suite pour la

vérification des pouvoirs. C'est en novembre, à ce qu'il paraît, que la

convocation aura lieu, ce qui me semble assez mauvais; car d'un côté, il

pourrait arriver tel événement qui exigeât une réunion immédiate, et

cependant il faudrait encore perdre quinze jours à la vérification des

pouvoirs. D'un autre côté, après la façon dont les élections ont été

menées par les préfets, il faut s'attendre à plus d'un scandale, et il

vaudrait mieux, à mon avis, confondre tout cela avec l'excitation

électorale, que de laisser reposer les gens pour les réveiller et les

exciter de nouveau. Machiavel, qui est toujours le prince des

politiques, dit quelque part: _Debbono farsi tutte le crudeltà in un

tratto._ A la place de _crudeltà_, qui n'est plus de ce temps-ci,

mettez un mot plus convenable, le principe reste toujours le même.

M. Thiers annonce l'intention d'être très modéré. Je le crois, au fond,

un peu embarrassé de son entourage. Il ne peut pas se dissimuler qu'il

est seul à la Chambre et que la queue plus ou moins rouge qui se

ralliera à lui dans certaines occasions ne lui veut aucun bien. Il est

partagé entre l'irritation très-juste que lui donnent les circulaires de

Persigny, et l'inquiétude que lui inspire le parti rouge. Je crois que,

avec un autre ministère, il serait possible de l'amener, non pas à

devenir le défenseur du gouvernement, mais à être un critique

bienveillant et utile dans l'occasion.

Voici une petite histoire assez-drôle: Prévost-Paradol, des _Débats_,

avait acheté un cheval arabe d'un officier de spahis. La première fois

qu'ils le monte, il va au bois de Boulogne. Le prince impérial vient à

passer avec son escorte de spahis. Aussitôt, le cheval se met avec eux,

et, bon gré; mal gré, emmène M. Paradol jusque dans la cour des

Tuileries.

Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et écrivez-moi.

Lettres à M. Panizzi - 3eme édition, Tome I · 第 131 / 152 题