Paris, 21 mai 1863.
Mon cher Panizzi,
J'ai revu mon _incognita_, toujours fort brûlante, et je ne sais plus
qu'en penser. Je lui ai promis de ne pas chercher à savoir qui elle est,
et, dans le fond, cela m'importe fort peu. Les conjectures que j'avais
faites se sont trouvées tout à fait mal fondées, en sorte que je n'y
comprends plus rien du tout. Elle a de l'esprit, elle est très gaie et
folle. Elle m'a dit qu'elle est Italienne, et, en effet, elle parle
l'italien très facilement, et, à ce qu'il me semble, sans accent. Elle
en a en parlant français, mais pas l'accent italien. Comme ce siècle de
fer est drôle! Je crois que, vous et moi excepté, tout le monde est fou.
Il y a ici beaucoup d'excitation pour les élections. M. de Persigny
ressemble à un cocher qui tire sur les rênes et donne des coups de fouet
à tort et à travers. Sa lettre sur la candidature de Thiers a fait
mauvais effet parmi les gens comme il faut; mais on m'assure qu'elle en
a produit un tout autre sur les épiciers, qui forment la masse des
électeurs.
Notre ami du faubourg Saint-Honoré est allé travailler l'élection de son
fils, et manque un terrible déjeuner chez Ragelle. Il est parti plus _in
spirits_ que lorsque vous l'avez vu. Personne ne doute qu'après les
élections il n'y ait un remaniement ministériel considérable, et,
jusqu'à présent, l'apparence est que la couleur politique à laquelle
appartient notre ami sera renforcée. Comme la chose dépend en dernière
analyse de la volonté de quelqu'un dont on ne sait jamais la pensée,
tout est encore fort incertain, sinon le changement.
On s'occupe toujours beaucoup, et à mon avis trop, des affaires de
Pologne. Heureusement, jusqu'à présent, et j'espère que cela continuera,
on s'en occupe diplomatiquement, et de concert avec l'Angleterre et
l'Autriche. Il faut que la guerre de Crimée ait blessé la Russie plus
fortement qu'on ne pensait, pour qu'elle n'en ait pas encore fini avec
cette révolte qui, même en tenant compte des exagérations des journaux,
paraît s'étendre et s'envenimer tous les jours.
Il y a maintenant à Paris un escadron de spahis qui accompagne
quelquefois le prince impérial. Au milieu de ces gens noirs avec leur
costume étrange, faisant la fantasia autour de lui, il a l'air d'un de
ces princes des _Mille et une Nuits_ enlevés par des magiciens. Il a été
très enrhumé dernièrement, mais va très bien à présent. On dit qu'il
commence à travailler. Son précepteur est un homme intelligent, dit-on,
et pas clérical. On ne lui donnera pas de gouverneur comme il semble.
Je mourais de peur que ce ne fût un évêque. Il avait été question du
maréchal Vaillant, qui avait ses inconvénients aussi, quoique pas de ce
côté-là.
Adieu, mon cher Panizzi; rappelez-moi au souvenir du British Museum.