Paris, 11 mai 1863.
Mon cher Panizzi,
Vous ai-je conté l'histoire du général X... et de sa femme, qui est une
puritaine renforcée? Elle a fait arranger son hôtel à ***, où il
commande une division. Dans toutes les pièces, elle a fait mettre des
inscriptions tirées des Écritures; et, dans la chambre à coucher, il n'y
en a qu'une, notez-le bien, à la manière anglaise; on lit en lettres
d'or: «Faites le bien tous les jours.»--Il a un peu perdu la tête de
_vanagloria_, comme disent les Espagnols. Il donne lui-même le bras à la
générale comme l'empereur à l'impératrice, ce qui semble un peu drôle.
Il disait à madame de Z..., la fille du général qui commandait à ***
avant lui: «Comment votre père pouvait-il habiter une baraque comme
celle qu'il occupait? Moi, je n'oserais pas loger ainsi mon aide de
camp.--Oh! général, mon père était un vieux soldat, et il était trop
grand seigneur pour faire attention à ces choses-là.»
L'impératrice est très enrhumée pour être allée à Fontainebleau essayer
une gondole vénitienne sur le lac. Je ne m'explique pas trop comment
elle peut entrer sous la _felce_ avec la crinoline, ni comment on
manoeuvre la gondole, si l'on n'a pas apporté en même temps des
gondoliers vénitiens.
Je vous ai raconté l'année passée une aventure fort étrange avec une
dame inconnue dont j'ai fait cependant la connaissance. Cela m'en a
attiré une autre dix fois plus extraordinaire et qui me donne une idée
bien avantageuse de notre époque. L'espace me manque pour vous conter la
chose et, d'ailleurs, ma moralité en souffrirait trop. Le fond de la
question est que les jeunes gens n'aiment plus que les lorettes, de
sorte que les femmes honnêtes sont obligées de recourir aux vieillards.
C'est une personne fort bien d'esprit et de corps, folle, à ce que je
crois.
Adieu, mon cher Panizzi; mille amitiés et compliments.