Paris, 21 mars 1863.
Mon cher Panizzi,
Merci de votre lettre. Il me semble que vous voyez les choses en noir.
Du désordre me paraît probable à Naples, mais je ne crois pas à une
révolution, ni même à des mouvements sérieux. Le grand malheur de
l'Italie, si je suis bien informé, est que, depuis longtemps, les gens
honnêtes et éclairés ont été ou se sont tenus tout à fait écartés des
affaires. Il en résulte qu'on ne trouve personne pour les faire. Prendre
des Piémontais est le moyen d'exciter la jalousie des autres Italiens,
et donner des administrateurs du pays à chaque province est le moyen que
rien ne marche et qu'on fasse des bêtises. Il faut du temps et de la
patience.
Je viens d'assister aux dernières séances du Sénat, séances assez
orageuses, grâce au prince Napoléon. Rien de plus éloquent, de plus
incisif et de plus spirituel que son discours, mais en même temps rien
de moins politique et de moins princier. Il a une absence de tact
incroyable dans un homme d'esprit. Le résultat a été de faire perdre aux
Polonais une quarantaine de voix. Je ne sais pas, à la vérité, si son
but, en prenant la parole, était d'être utile aux Polonais. C'est un
homme blasé qui cherche à s'amuser. Il pense à l'effet qu'il produira,
et tout est dit. De ses clients, il s'en soucie fort peu. Tant il y a
que nous avons blackboulé la pétition des catholiques et des
académiciens.
La question polonaise d'ailleurs fait grand bruit, du moins à Paris, car
en province personne ne s'en occupe. Selon l'usage, cette question a
rejeté toutes les autres sur le dernier plan. On ne pense plus ni à
l'Amérique ni à l'Italie. Tous les journaux sont pourvus de nouvelles
venant de Posen ou de Cracovie, toutes d'origine polonaise et qui sont,
en général, des mensonges. Cependant il est certain qu'il y a un
mouvement national très énergique. Quant au nombre des insurgés, il
n'est pas considérable, et ils se tiennent sur les frontières de
Galicie, à la lisière des forêts, afin de se ménager une retraite. Ce
qui est assez étrange, c'est qu'à Cracovie il y a un bureau public
d'enrôlement, avec drapeaux polonais et affiches majuscules, à quelques
pas d'une sentinelle autrichienne. Vous savez que l'Autriche ne craint
pas d'insurrection de ce côté. Les paysans galiciens sont grecs; les
gentilshommes sont catholiques. L'Autriche à fait du bien aux paysans,
et, en 1846, lorsque les gentilshommes ont voulu remuer, elle a lâché
sur eux les paysans, qui les ont massacrés. C'est toujours le magnifique
exemple d'ingratitude que le prince Félix Schwartzenberg annonçait après
la campagne de Hongrie.
Vous aurez vu que, après un long entretien avec l'empereur, M. de
Metternich est parti pour Vienne, d'où il revient la semaine prochaine.
Personne ne sait de quelles propositions il est porteur, et, par
conséquent, chacun donne ses suppositions comme les tenant de bonne
source. Apprenez que l'Autriche va nous céder la Vénétie, qu'elle envoie
quatre cent mille hommes en Pologne, pendant que nous donnerons une
raclée aux Prussiens; nous prendrons les provinces rhénanes et nous
donnerons à l'Autriche la Silésie, la Serbie, je ne sais quoi encore.
Nous ferons un royaume de Pologne et on le jouera aux dés. Voilà ce qui
se dit de plus sensé pour le moment. La seule chose qui me semble
probable, c'est un rapprochement entre l'Autriche et nous. Ce que cela
peut amener, je n'en sais absolument rien.
On est mécontent ici de ce que fait, ou plutôt ne fait pas, le général
Forey au Mexique. On annonce ce soir que le paquebot qui apporte les
nouvelles était en vue ce matin; ainsi on aura des lettres demain.
J'ai dîné mardi avec nos hôtes de Biarritz, tous les deux en parfaite
santé. Votre jeune ami, qui vient d'avoir sept ans le 16 de ce mois, a
passé sa première revue et a manoeuvré très bien avec les enfants de
troupe. On a demandé pour lui le grade de sergent, mais on a répondu
qu'il n'avait pas encore le temps de service exigé par les règlements.
Il n'a plus de _kilt_, mais des _knicker-bockers_ qui lui vont à
merveille. Il est toujours très gentil et commence à bien étudier.
Adieu, portez-vous bien. N'oubliez pas de m'apporter une corne contre la
_jettatura_.