CXXIV

Paris, 21 mars 1863.

Mon cher Panizzi,

Merci de votre lettre. Il me semble que vous voyez les choses en noir.

Du désordre me paraît probable à Naples, mais je ne crois pas à une

révolution, ni même à des mouvements sérieux. Le grand malheur de

l'Italie, si je suis bien informé, est que, depuis longtemps, les gens

honnêtes et éclairés ont été ou se sont tenus tout à fait écartés des

affaires. Il en résulte qu'on ne trouve personne pour les faire. Prendre

des Piémontais est le moyen d'exciter la jalousie des autres Italiens,

et donner des administrateurs du pays à chaque province est le moyen que

rien ne marche et qu'on fasse des bêtises. Il faut du temps et de la

patience.

Je viens d'assister aux dernières séances du Sénat, séances assez

orageuses, grâce au prince Napoléon. Rien de plus éloquent, de plus

incisif et de plus spirituel que son discours, mais en même temps rien

de moins politique et de moins princier. Il a une absence de tact

incroyable dans un homme d'esprit. Le résultat a été de faire perdre aux

Polonais une quarantaine de voix. Je ne sais pas, à la vérité, si son

but, en prenant la parole, était d'être utile aux Polonais. C'est un

homme blasé qui cherche à s'amuser. Il pense à l'effet qu'il produira,

et tout est dit. De ses clients, il s'en soucie fort peu. Tant il y a

que nous avons blackboulé la pétition des catholiques et des

académiciens.

La question polonaise d'ailleurs fait grand bruit, du moins à Paris, car

en province personne ne s'en occupe. Selon l'usage, cette question a

rejeté toutes les autres sur le dernier plan. On ne pense plus ni à

l'Amérique ni à l'Italie. Tous les journaux sont pourvus de nouvelles

venant de Posen ou de Cracovie, toutes d'origine polonaise et qui sont,

en général, des mensonges. Cependant il est certain qu'il y a un

mouvement national très énergique. Quant au nombre des insurgés, il

n'est pas considérable, et ils se tiennent sur les frontières de

Galicie, à la lisière des forêts, afin de se ménager une retraite. Ce

qui est assez étrange, c'est qu'à Cracovie il y a un bureau public

d'enrôlement, avec drapeaux polonais et affiches majuscules, à quelques

pas d'une sentinelle autrichienne. Vous savez que l'Autriche ne craint

pas d'insurrection de ce côté. Les paysans galiciens sont grecs; les

gentilshommes sont catholiques. L'Autriche à fait du bien aux paysans,

et, en 1846, lorsque les gentilshommes ont voulu remuer, elle a lâché

sur eux les paysans, qui les ont massacrés. C'est toujours le magnifique

exemple d'ingratitude que le prince Félix Schwartzenberg annonçait après

la campagne de Hongrie.

Vous aurez vu que, après un long entretien avec l'empereur, M. de

Metternich est parti pour Vienne, d'où il revient la semaine prochaine.

Personne ne sait de quelles propositions il est porteur, et, par

conséquent, chacun donne ses suppositions comme les tenant de bonne

source. Apprenez que l'Autriche va nous céder la Vénétie, qu'elle envoie

quatre cent mille hommes en Pologne, pendant que nous donnerons une

raclée aux Prussiens; nous prendrons les provinces rhénanes et nous

donnerons à l'Autriche la Silésie, la Serbie, je ne sais quoi encore.

Nous ferons un royaume de Pologne et on le jouera aux dés. Voilà ce qui

se dit de plus sensé pour le moment. La seule chose qui me semble

probable, c'est un rapprochement entre l'Autriche et nous. Ce que cela

peut amener, je n'en sais absolument rien.

On est mécontent ici de ce que fait, ou plutôt ne fait pas, le général

Forey au Mexique. On annonce ce soir que le paquebot qui apporte les

nouvelles était en vue ce matin; ainsi on aura des lettres demain.

J'ai dîné mardi avec nos hôtes de Biarritz, tous les deux en parfaite

santé. Votre jeune ami, qui vient d'avoir sept ans le 16 de ce mois, a

passé sa première revue et a manoeuvré très bien avec les enfants de

troupe. On a demandé pour lui le grade de sergent, mais on a répondu

qu'il n'avait pas encore le temps de service exigé par les règlements.

Il n'a plus de _kilt_, mais des _knicker-bockers_ qui lui vont à

merveille. Il est toujours très gentil et commence à bien étudier.

Adieu, portez-vous bien. N'oubliez pas de m'apporter une corne contre la

_jettatura_.

Lettres à M. Panizzi - 3eme édition, Tome I · 第 126 / 152 题