CXXII

Cannes, 5 février 1863.

Mon cher Panizzi,

J'ai reçu votre lettre et je suis bien fâché de vous savoir toujours

souffrant de rhumatismes. Si le beau climat de Naples n'y peut rien,

vous devriez essayer de la gymnastique. Payez un homme pour lui donner

des coups de poing, cela vous dégourdira les bras, et, au bout d'une

semaine, vous verrez qu'il vous demandera un supplément. J'avais une

douleur dans l'épaule gauche qui a disparu au moyen de l'_archery_.

Vous aurez appris la mort de lord Lansdowne. C'est le dernier des grands

seigneurs que j'ai connus. Il n'y a pas eu d'homme plus heureux au

monde, du moins en apparence, si la considération générale fait quelque

chose au bonheur. Lord Brougham ici en est très affecté. C'est

d'ailleurs un avertissement, et je crois qu'il était l'aîné de lord

Lansdowne.

Ellice est-il ou n'est-il pas lord Glengurry? On dit non à présent. Je

lui ai écrit il y a quelques jours, au _Right honorable_ tout bonnement,

et je n'ai pas de réponse. Je sais qu'il a refusé d'être lord de je ne

sais quoi, il y a quelques années. Au reste, comme disait M.

Royer-Collard à M. Pasquier lorsqu'il fut fait duc, «cela ne le diminue

pas».

Que dites-vous de cette énorme brioche de notre ami Odo Russell, doublée

de celle de son oncle? Représentez-vous les rires homériques du sacré

collège. A quoi sert-il d'avoir de l'esprit? N'avez-vous pas remarqué

que les Anglais, et les gens du Nord en général, ne comprennent pas du

tout la plaisanterie des gens du Midi? Le frère de Meyerbeer, qui était

Prussien et poète, se figurait toujours que je me moquais de lui, et, si

je lui offrais des épinards à dîner, il me disait: «Épargnez-moi.» Cette

offre faite au pape par lord Russell, et sa note sur les affaires de

Schleswig sont de lourdes charges pour un ministre des affaires

étrangères, et je crois que lord Derby les lui fera cruellement expier.

J'ai laissé voter l'adresse, _nemine contradicente_. M. Billaut s'en est

tiré assez bien. Tout le monde attend quelque chose. Je suis intimement

convaincu qu'il n'arrivera rien. Les réformes du pape sont une facétie à

laquelle personne ne croit; mais les mesures qu'il prendra auront pour

effet de montrer la corde, comme on dit. Il est impossible qu'il puisse

entretenir son état-major sans l'employer à mal faire, et il n'y a point

de pape sans état-major. _Ergo!_ Tout cela est pour l'année prochaine.

La grande affaire est que, d'ici là, les affaires en Italie aillent

tranquillement et que Garibaldi ne fasse pas des siennes.

Les orléanistes, les rouges et les carlistes se donnent beaucoup de

mouvement pour les prochaines élections, et presque partout les trois

partis se coalisent. Cela ne fait honneur à aucun d'eux. Je crains un

peu le résultat. Notre ami le docteur Maure est candidat ici, agréé par

le gouvernement, grâce à M. Fould et à votre serviteur; mais tous les

calotins sont déchaînés contre lui et inventent chaque jour quelque

petite noirceur.

Adieu, mon cher Panizzi. Avez-vous entendu parler de la saisie d'un

livre du duc d'Aumale sur la maison de Condé? Je n'y comprends rien et

cela m'afflige.

Lettres à M. Panizzi - 3eme édition, Tome I · 第 124 / 152 题