Cannes, 5 février 1863.
Mon cher Panizzi,
J'ai reçu votre lettre et je suis bien fâché de vous savoir toujours
souffrant de rhumatismes. Si le beau climat de Naples n'y peut rien,
vous devriez essayer de la gymnastique. Payez un homme pour lui donner
des coups de poing, cela vous dégourdira les bras, et, au bout d'une
semaine, vous verrez qu'il vous demandera un supplément. J'avais une
douleur dans l'épaule gauche qui a disparu au moyen de l'_archery_.
Vous aurez appris la mort de lord Lansdowne. C'est le dernier des grands
seigneurs que j'ai connus. Il n'y a pas eu d'homme plus heureux au
monde, du moins en apparence, si la considération générale fait quelque
chose au bonheur. Lord Brougham ici en est très affecté. C'est
d'ailleurs un avertissement, et je crois qu'il était l'aîné de lord
Lansdowne.
Ellice est-il ou n'est-il pas lord Glengurry? On dit non à présent. Je
lui ai écrit il y a quelques jours, au _Right honorable_ tout bonnement,
et je n'ai pas de réponse. Je sais qu'il a refusé d'être lord de je ne
sais quoi, il y a quelques années. Au reste, comme disait M.
Royer-Collard à M. Pasquier lorsqu'il fut fait duc, «cela ne le diminue
pas».
Que dites-vous de cette énorme brioche de notre ami Odo Russell, doublée
de celle de son oncle? Représentez-vous les rires homériques du sacré
collège. A quoi sert-il d'avoir de l'esprit? N'avez-vous pas remarqué
que les Anglais, et les gens du Nord en général, ne comprennent pas du
tout la plaisanterie des gens du Midi? Le frère de Meyerbeer, qui était
Prussien et poète, se figurait toujours que je me moquais de lui, et, si
je lui offrais des épinards à dîner, il me disait: «Épargnez-moi.» Cette
offre faite au pape par lord Russell, et sa note sur les affaires de
Schleswig sont de lourdes charges pour un ministre des affaires
étrangères, et je crois que lord Derby les lui fera cruellement expier.
J'ai laissé voter l'adresse, _nemine contradicente_. M. Billaut s'en est
tiré assez bien. Tout le monde attend quelque chose. Je suis intimement
convaincu qu'il n'arrivera rien. Les réformes du pape sont une facétie à
laquelle personne ne croit; mais les mesures qu'il prendra auront pour
effet de montrer la corde, comme on dit. Il est impossible qu'il puisse
entretenir son état-major sans l'employer à mal faire, et il n'y a point
de pape sans état-major. _Ergo!_ Tout cela est pour l'année prochaine.
La grande affaire est que, d'ici là, les affaires en Italie aillent
tranquillement et que Garibaldi ne fasse pas des siennes.
Les orléanistes, les rouges et les carlistes se donnent beaucoup de
mouvement pour les prochaines élections, et presque partout les trois
partis se coalisent. Cela ne fait honneur à aucun d'eux. Je crains un
peu le résultat. Notre ami le docteur Maure est candidat ici, agréé par
le gouvernement, grâce à M. Fould et à votre serviteur; mais tous les
calotins sont déchaînés contre lui et inventent chaque jour quelque
petite noirceur.
Adieu, mon cher Panizzi. Avez-vous entendu parler de la saisie d'un
livre du duc d'Aumale sur la maison de Condé? Je n'y comprends rien et
cela m'afflige.