CXVII

Cannes, 13 décembre 1862.

Mon cher Panizzi,

Je suis sans nouvelles d'Ellice et des faisans. Je crois le _bear_ à

_Bowood_; mais je ne l'attends guère qu'à la fin de l'année. Je sais

qu'il ne se presse pas quand il est dans de bons quartiers, et il m'a

dit qu'il comptait passer quelques jours chez M. Duchâtel, qui lui fera

boire du vin du cru, lequel, pour arrêter les voyageurs, est bien

supérieur, à mon avis, au chant des sirènes.

Nous avons ici un temps merveilleux, même pour le pays. Depuis dix

heures jusqu'à la nuit, on est en plein été, et, comme il y a eu

quelques jours de grande pluie, tout est vert et florissant. Je désire

que vous ayez à Naples un temps pareil. Il ne peut pas être plus beau.

J'ai envoyé l'autre jour à l'impératrice une patate venue en pleine

terre à Cannes, qui pèse cinq kilogrammes trois cents grammes. Que

dites-vous de ce sol et de ce climat? Je ne crois pas qu'on ait quelque

chose de semblable à Malaga.

J'ai eu des nouvelles de la comtesse de Montijo, qui me demande comment

vous vous portez. Elle est réinstallée à Madrid sans rhume. Elle

m'annonce une session assez chaude. Je crois pourtant que O'Donnell

conservera la position.

Je vois qu'en Italie on a fait un ministère anti-français. Cela n'est

pas trop habile. Au reste, je crois assez au bon sens des Italiens, et

j'espère que les nouveaux venus ne donneront pas une nouvelle

représentation des fredaines garibaldiques. Cet infortuné Garibaldi

écrit des lettres inconcevables. Avez-vous lu celle qu'il écrit à

Nélaton? _He out herods Herod._

L'empereur a eu un succès véritable, l'autre jour, à l'ouverture du

boulevard du Prince-Eugène. Son discours, qui était fort adroit, a

produit grand effet. Les ouvriers du faubourg Saint-Antoine lui savent

gré d'avoir nommé, d'après un simple ouvrier, devenu par son talent un

riche fabricant, un des nouveaux boulevards. Je ne sais où il se

renseigne pour si bien comprendre les instincts du peuple. Je voudrais

qu'il satisfît également un autre désir de la nation française en tenant

un peu mieux en bride ses évêques et son clergé.

Quand vous serez à Naples, vous me direz candidement quelle est la

situation. Je vous promets, si vous le désirez, de tenir vos

renseignements sous le boisseau. Je reçois de ce pays des rapports si

contradictoires, que je ne puis m'empêcher de croire qu'il y règne une

grande diversité d'opinions, ou plutôt qu'il y a deux partis bien

dessinés, très forts l'un et l'autre et difficilement réconciliables. Le

mal, c'est que la plupart de nos diplomates qui ont été à Naples sont,

par leurs relations sans doute, très attachés au parti bourbonien.

Adieu, mon cher Panizzi; je vous souhaite une belle traversée. J'ai eu

hier la visite du roi Louis de Bavière. C'est un bon diable, très

vicieux et spirituel.

Lettres à M. Panizzi - 3eme édition, Tome I · 第 120 / 152 题