Marseille, 19 octobre 1862.
Mon cher Panizzi,
Tout ce que vous dites est parfaitement vrai, et le grand malheur de
l'affaire, c'est que personne n'y gagne, au contraire tout le monde s'y
amoindrit, depuis le directeur du spectacle jusqu'aux acteurs.
Outre les considérations que je vous ai dites et qui ont influé sur la
détermination de M. Fould, il y en a encore d'autres assez importantes.
Le commerce et les gens d'affaires, qui ont grande confiance en lui,
l'ont supplié de rester, protestant que sa retraite causerait des
catastrophes terribles. D'autre part, il était à craindre que ses
collègues, qui l'avaient soutenu jusqu'à un certain point, ne le
lâchassent lorsqu'une transaction quelconque aurait été proposée.
Ici, cette péripétie a paru encore plus extraordinaire qu'à Paris, parce
qu'on ne savait rien des disputes qui l'ont précédée, et l'effet a été
des plus mauvais. Ce qui me fâche le plus, c'est qu'on en rend
responsable notre aimable _hôtesse_, et je ne doute pas qu'on ne lui
attribue dorénavant tout le mal et toutes les fautes qui se feront.
M. de Persigny, qui est parfois éloquent et toujours passionné, a dit
les choses les plus fortes à cette occasion. «Vous vous laissez
gouverner comme moi par votre femme; moi, je ne compromets que ma
fortune et je la sacrifie pour avoir la paix, tandis que vous, vous
sacrifiez vos intérêts, ceux de votre fils et le pays tout entier. Vous
faites croire que vous avez abdiqué, vous perdez votre prestige et vous
découragez tous les amis qui vous restent et qui vous servent
fidèlement.» On dit que cette sortie n'a pas été mal reçue et qu'elle a
fait une assez grande impression.
Dans cette ville-ci, je trouve beaucoup de mécontentement, et tout le
monde me dit que, si les élections se faisaient cette année, elles ne
seraient pas bonnes. Je crois fermement que plus on tardera, plus on
risquera que la question cléricale ne soit le _schibboleth_ demandé aux
candidats. La chose est assez grave pour qu'on y fasse attention.
J'ai dîné jeudi avec Nigra. Il ne semblait ni découragé ni préoccupé.
Peut-être est-ce contenance diplomatique. Je ne serais pas surpris,
d'ailleurs, qu'il eût reçu de bon lieu quelques paroles rassurantes.
Lisez l'article du _Constitutionnel_ d'hier samedi. Il me paraît d'une
plume assez bonne et différente de la plume ordinaire.
C'était hier l'inauguration des docks de Marseille, et, aujourd'hui,
nous allons voir partir le premier bateau des Messageries, qui va en
Chine. M. Fould a bien parlé et a été très bien reçu. Le dîner était
bon, quoique nous fussions environ trois cents à le manger, ce qui est
bien du monde pour un dîner. La grande merveille, c'est que tout avait
été cuisiné par le personnel de la compagnie et servi dans leur
argenterie. Marseille est tout en fête. On y gagne un argent prodigieux.
Adieu, mon cher Panizzi. J'ai reçu une lettre d'Ellice, toujours au
milieu d'un essaim de beautés. Je lui ai conté vos exploits et vos
succès dans les Pyrénées et sur un terrain qui passe pour être encore
plus glissant que les montagnes. Il prétend que vous êtes devenu tout à
fait courtisan.