CXII

Paris, 28 octobre 1862.

Mon cher Panizzi,

Vous avez raison dans tout ce que vous dites au sujet de M. Fould. Je

crois qu'il s'aperçoit lui-même à présent qu'il a pris le plus mauvais

parti. D'un autre côté, on ne lui en sait pas le moindre gré; au

contraire, on se souvient et on se souviendra de l'envie qu'il a eue de

planter là tout, et je ne doute pas qu'un de ces jours, précisément

quand il n'y pensera plus et qu'il sera plus disposé que jamais à

rester, on ne lui donne son congé. D'un autre côté, il ne faut pas se

dissimuler qu'en restant, lui et les autres, ils ont empêché leurs

adversaires d'en faire à leur tête. Après ce combat, il n'y a pas eu de

vainqueurs. Walewski et sa clique se plaignent d'avoir été trahis au

plus beau moment et d'être réduits à l'impuissance.

Le grand _auteur_ de tout cela n'a pas fait moins fiasco que les autres.

Il avait un plan et a été obligé de le remettre dans son carton. Reste à

savoir si ce n'est pas une raison de plus d'en vouloir à ceux qui ont

fait échouer la combinaison projetée. Eu attendant, c'est le _statu

quo_.

Le prince de Latour d'Auvergne n'est nullement papalin, et n'a accepté

qu'après avoir fait ses conditions, c'est-à-dire que rien de ses

anciennes possessions ne serait rendu au saint-père; qu'il ne serait

fait aucune tentative de contre-révolution, et, par contre, qu'il ne

serait pas chargé de donner congé au locataire du Vatican. Voilà ce que

disait le prince de Latour d'Auvergne avant de partir pour Berlin.

On croit que Garibaldi est perdu et que la seule question est de savoir

s'il mourra avec sa jambe ou si on la lui coupera avant sa mort. Tout

cela fait beaucoup d'honneur à ce Partridge et aux trente ou quarante

médecins ou apothicaires qui se sont abattus sur le blessé comme des

corbeaux sur un cadavre.

L'affaire de Grèce fait ici beaucoup de sensation, non qu'on s'intéresse

beaucoup au roi Othon ou à son petit peuple, mais c'est un premier

craquement dans le bâtiment oriental que lord Palmerston croit si

solide. Ici, on a remarqué le langage des journaux anglais, qui tout

d'abord, avant qu'on ait rien su des causes de la révolution, ont pris

parti pour elle. Ils sont fidèles à la théorie fort sage de l'intérêt

national, et il est évident que les îles Ioniennes à coté d'une Grèce

libre sont difficiles à gouverner.

D'un autre côté, il va devenir fort embarrassant de donner un successeur

à cet affreux Bavarois qu'on a mis à la porte. Les Grecs, autant que

j'en puis juger par ceux que je connais ici, voudraient le duc de

Leuchtenberg, c'est-à-dire le protectorat russe. On parle aussi d'un

prince piémontais, mais il n'y en a pas de trop pour l'Italie. Je ne

serais pas surpris si cette affaire prenait bientôt des proportions

considérables.

On nous promet pour le mois prochain un procès très curieux à Poitiers.

Il s'agit d'une séparation de corps. On entendra un révérend père

jésuite qui donnait des consultations à la femme sur l'attitude ou les

attitudes qu'elle devait prendre dans l'exercice de ses devoirs

conjugaux. Il y a, m'a dit le juge instructeur, qui m'a offert une place

dans la cour, un mélange très agréable de religion et de luxure dans

toute l'affaire. Berryer et Jules Favre doivent plaider.

Adieu, mon cher Panizzi. Il fait ici très beau, mais froid.

Lettres à M. Panizzi - 3eme édition, Tome I · 第 115 / 152 题