CX

Paris, 15 octobre 1862.

Mon cher Panizzi,

Ce matin, M. Fould est allé voir notre _hôte_ et notre _hôtesse_, et

leur a dit tout ce qu'il avait sur le coeur. _Monsieur_ disait qu'il ne

voulait rien changer à sa manière de faire, qu'il n'y avait pas lieu de

le quitter, et qu'avant trois mois il aurait mené à bonne fin la

question embarrassante. Il se plaignait qu'on l'abandonnât et qu'on

n'eût pas confiance en lui.

D'ailleurs, _madame_ et _lui_ n'ont rien épargné pour retenir les trois

qui voulaient partir. De son côté, Walewski avait embouché la trompette

et avait annoncé qu'il allait mettre au _Moniteur_ un petit entre-filet

qui promettrait à notre saint-père Rome et la protection impériale à

toujours. Après d'assez longs débats, pendant lesquels il y a eu de

dures vérités dites, on s'est mis à capituler. Des trois qui voulaient

s'en aller, il y en avait deux, Rouher et Baroche, qui ne demandaient

qu'à rester. On leur a présenté cette combinaison, qu'il n'y aurait que

Thouvenel remplacé, et que Persigny resterait, que rien ne serait changé

à la politique et qu'on serait amis comme devant.

Sur cette belle invention, la paix s'est faite. Nous avons cherché noise

à notre ami à cette occasion. Il se défend en disant qu'en restant il

empêche un grand mal; que, s'il ne renverse pas ses ennemis, du moins il

les empêche de gagner la bataille.

Le côté bouffon, c'est de voir qu'on renvoie un homme d'esprit pour le

remplacer par un pédant; un homme dévoué à la dynastie par un

légitimiste qui, il y a quelques années, renvoyait le brevet de sénateur

avec dédain. Le plus drôle encore, c'est que MM. Fould, Rouher et

Baroche insistent pour conserver Persigny, dont ils ont mille fois

demandé le changement, et qu'ils ne veulent aujourd'hui garder qu'afin

de ne pas paraître tout à fait opprimés.

Je crois que l'effet produit sera détestable. Tout le monde perd en

considération; de tous les côtés, il y a faiblesse. Notre aimable

_hôtesse_ se fait un tort immense et se livre à des gens qui la

trahiraient demain, ou qui la conduiraient dans un précipice. Tout cela

est parfaitement bête et triste. Nous allons voir comment Drouyn de

Lhuys va débuter. Il n'est pas impossible que la bataille recommence

sous très peu de jours.

Adieu; je n'ai pas eu le temps de venir écrire cela avant le courrier.

Lettres à M. Panizzi - 3eme édition, Tome I · 第 113 / 152 题