CVI

Biarritz, 29 septembre 1862.

Mon cher Panizzi,

J'espère que vous avez fait un bon voyage et que vous n'avez pas eu trop

de regrets de votre expédition de la Rune[16]. Il n'a été question que

de vous à la ville. L'impératrice me charge de vous dire combien elle a

regretté de ne pas vous voir hier matin; mais elle était si fatiguée,

qu'elle n'a jamais eu la force de quitter son lit. M. de Varaigne

croyait que vous ne partiez qu'à deux heures, et s'excuse de n'avoir pas

été vous serrer la main au moment où vous montiez en voiture. J'ai aussi

des excuses à vous faire: je suis descendu sur la terrasse, mal rasé et

médiocrement culotté, juste pour voir votre voiture trottant en _high

style_ le long de l'avenue. Nous attendons de vos nouvelles avec

impatience. Sachez que vous avez ici la plus grande popularité parmi les

grands et les petits.

[Note 16: Site aux environs de Biarritz, L'impératrice

voyageait parfois sous le nom de comtesse de la Rune; c'est

sous ce pseudonyme que Mérimée lui a dédié sa nouvelle _la

Chambre bleue_.]

Hier au soir, il y a eu une bataille en règle entre Sa Majesté et moi,

simplement _de questione romana_. L'affaire a été engagée avant que

j'aie eu le temps de me reconnaître et de l'éviter. Elle parlait avec

une grande vivacité, mais sans colère. Il me semble que j'ai été aussi

ferme que possible mais me maintenant très calme sans rien ménager. On

m'a dit que j'avais été convenable.

Point d'honneur; désir de montrer à M. Keller et à pareille espèce qu'on

n'a pas peur; désir de montrer à l'Angleterre qu'on ne fait rien sous la

pression d'une menace; inquiétude de donner aux rouges une occasion;

voilà ses arguments.

J'ai dit qu'on ne devait pas plus céder à des menaces qu'à des prières

et des cajoleries hypocrites; qu'il ne fallait jamais prendre le

contre-pied de la politique de ses ennemis; que _in medio virtus_; qu'il

y avait plus de courage à mépriser des calomnies qu'à se jeter dans

l'embarras pour les réfuter; enfin qu'on avait charge d'âmes, qu'on

était responsable d'une dynastie et d'un grand pays et que la politique

de sentiment ne valait pas mieux que la politique dite (à tort)

machiavélique.

La discussion a fini par l'épuisement des gosiers, et il y a eu un grand

silence de huit à dix minutes; après quoi, il m'a semblé qu'elle était

plus prévenante pour moi qu'à l'ordinaire; évidemment pour me montrer

qu'elle n'était pas fâchée. Elle a même demandé à madame de Rayneval si

elle croyait que je n'avais pas été blessé. Vous la reconnaissez à ce

trait. En un mot, c'est avec la vivacité de son caractère et avec ses

préjugés particuliers, par les mêmes considérations que votre _auguste

hôte_, qu'elle envisage toute l'affaire.

Je crois que, si les ministres anglais veulent sincèrement l'évacuation

de Rome, ils ne l'obtiendront qu'en ménageant des susceptibilités

généreuses et, par cela même, plus difficiles à effacer. Vous avez vu ce

que peu d'étrangers ont vu, _leur intérieur_, et vous en savez sur leur

caractère plus que tous les ministres de l'Europe. Vous pouvez faire

beaucoup de bien, je crois, en disant vos impressions. Je ne doute pas

qu'à part celle que vous a laissée la montagne de la Rune, elles ne

soient excellentes.

Ce matin, j'avais découpé un masque en papier pour le prince impérial.

Il est entré dans le salon après le déjeuner, en disant: «Je suis

monsieur Panizzi qui revient.»

Nous avons tous plus ou moins des inquiétudes dans les mollets. Un des

chevaux est resté malade à Sarre. Ce n'est pas le _vôtre_, mais un de

ceux de Sa Majesté. Les marins de Saint-Jean de Luz sont venus rendre

visite à l'empereur hier. Cela faisait très bon effet de la terrasse.

Il y avait une flotte de vingt bateaux. Vous pouvez penser que cela a

fini par un fameux pourboire.

Ce soir, il y a bal. Nous avons fort admiré deux Circassiennes arrivant

du Caucase, avec des yeux de gazelle et des cheveux tombant en tresses

défaites sur de blanches épaules; très agréable mélange de civilisation

et de sauvagerie, promettant de fameux profits pour le consommateur.

Bonsoir; portez-vous bien et recevez les compliments et les regrets de

tous les habitants de la villa.

Lettres à M. Panizzi - 3eme édition, Tome I · 第 109 / 152 题