Cannes, 22 mars 1862.
Mon cher Panizzi,
Votre lettre, qui a dû se croiser avec la mienne, et qui m'a été
adressée à Paris, je ne sais par qui, portait cette suscription: à
_Kenné-Vard_. Cependant, elle est arrivée à Cannes (Alpes-Maritimes). Ce
qui fait grand honneur à l'administration des postes.
M. Fould m'a fait nommer membre du jury international pour les faïences
et porcelaines. Il en résulte que je serai à Londres le 1er mai, sinon
plus tôt. Je n'ai pas besoin de vous dire que je m'arrangerais
merveilleusement de votre hospitalité, qui m'est déjà si connue; mais je
ne sais pas encore bien de quelle façon je dois être à Londres et pour
combien de temps. Non pas que je craigne que vous n'abusiez de votre
position pour me faire voter en faveur de votre fabricant de pots de
chambre; mais, d'une part, si la chose durait longtemps, je ne voudrais
pas vous embarrasser; de l'autre, je ne sais pas s'il n'y a pas un hôtel
pour les infortunés dans ma position. Enfin nous verrons. Quand je serai
à Paris, j'en saurai plus long et je vous dirai tous mes projets.
Je quitte Cannes mardi prochain, désolé de laisser des champs couverts
de violettes et d'anémones pour les boues de Paris.
Je suis sans nouvelles ici. Il me semble qu'il y a de l'agitation à
Paris, ce à quoi la discussion de l'adresse n'a pas peu contribué. On
nous a rendu des institutions parlementaires ce qu'il y a de plus
inutile, sinon de plus nuisible. Cependant cela peut avoir un bon effet,
celui de prouver à l'Europe que la parole est assez libre dans nos
assemblées politiques.
Il me semble qu'il résulte de la discussion du paragraphe relatif aux
affaires de Rome, que tout le monde s'accorde à décerner au gouvernement
du saint-père un brevet d'incapacité et de sottise. C'est quelque chose
mais pas encore assez. Je compte beaucoup, pour terminer la question,
sur l'emploi du vinaigre, dont nos prêtres font un si grand usage.
Mais qu'arriverait-il si, au lieu de dépenser quinze ou vingt millions
par an à tenir garnison à Rome, on en dépensait cinq ou six à acheter
les consciences du sacré collège? Je me suis toujours laissé dire que la
simonie était pratiquée à Rome sur une grande échelle. Le duc de Modène,
votre légitime souverain, obtenait ce qu'il voulait avec une douzaine de
_zampetti_.
Cousin a quitté Cannes hier. Il est guéri de son mal de gorge, mais le
sang qui le tourmente s'est jeté dans ses jambes. Il a des varices qui
l'inquiètent, et il va à Montpellier pour se faire faire des caleçons en
gutta-percha. Je l'ai trouvé très raisonnable, mais les lettres de ses
amis les burgraves, qu'il me montrait de temps en temps, ne le sont
guère. Ce sont des fous qui ne pensent qu'à détruire, sans examiner si
l'édifice ne leur tomberait pas sur la tête.
M. Fould dans une de ses dernières lettres me demandait de vos
nouvelles; sa conversion de la rente a eu plein succès, mais il a contre
lui une masse d'ennemis dont les plus dangereux ne sont pas les
déclarés. Cependant il me paraît avoir bon courage, et bonne disposition
de mordre qui le mordra.
Adieu, mon Cher Panizzi; mille amitiés à nos amis. Jeudi ou vendredi
prochain, je serai à Paris, et vous aurez bientôt communication de mes
plans.