XCIV

Cannes, 10 mars 1862.

Mon cher Panizzi,

Je reviens d'une excursion dans nos montagnes[14]. A deux mille pieds

au-dessus du niveau de la mer, nous avions chaud et les orangers ont

des fruits mangeables. Il y croît des asperges sauvages dont nous nous

régalions et qui me rappelaient l'Italie. Les aimez-vous? on les adore

ou on les déteste.

[Note 14: A Saint-Césaire, chez le docteur Maure.]

Notre discussion de l'adresse a dû vous intéresser. Bien que nos gens

soient des vieillards très goutteux, très écloppés pour la plupart, ils

ont montré une ardeur toute juvénile à crier et à faire tapage. Nous

autres gens sensés et philosophes, nous ne pouvons pas nous figurer ce

que deviennent de vieux généraux en pouvoir de femmes. La peur du diable

les prend, et, par suite, l'amour de notre saint-père le pape, dont le

diable est le gendarme ou le premier ministre, si vous voulez.

On m'écrit que c'est encore bien pis dans les salons de Paris. On vous

appelle un homme sans moeurs si vous doutez que le pape ne soit un saint

martyr et M. de Goyon un tison d'enfer crucifiant le vicaire de

Jésus-Christ. Par contre, il ne paraît pas que le reste du public se

montre très enclin, à cette mode de dévotion. On m'a écrit que les

étudiants font du tapage, que les ouvriers disent de mauvais propos aux

prêtres, enfin qu'il y a une agitation assez mauvaise des deux côtés.

La discussion de l'adresse dans le Sénat me semble au fond assez bonne.

M. Billault a usé du dernier argument, qui, à parler franchement, est le

seul bon, au point de vue français. C'est lorsqu'il a dit qu'après avoir

occupé Rome, nous serions mal reçus à vouloir empêcher un autre de

l'occuper. Or, cet autre, ce sont les Autrichiens, que le pape appelle

de tous ses voeux. Nous ne sommes pas en position d'entamer une guerre

qui pourrait devenir générale. Cependant, à la manière dont il a parlé

de l'obstination de la cour de Rome, il y a lieu d'espérer que le

gouvernement français comprend la nécessité d'en finir.

Ici, on est, ce me semble, assez effrayé du changement du ministère

italien. Je ne parle que par l'impression que me donnent les journaux et

le peu de lettres que je reçois. On ne croyait pas que M. Ricasoli fût

bien disposé pour la France, on le regardait même comme décidément

hostile à l'empereur; mais, en même temps, il avait la réputation d'être

très franchement contraire au parti du mouvement qui est le plus

dangereux et pour vous et pour nous. J'ai rencontré plusieurs fois M.

Ratazzi à Paris. Il ne paye pas de mine; il a l'air timide et

embarrassé; cela tient peut-être à ce qu'il ne parle pas le français

très facilement. Il a fait, d'ailleurs, un bon discours dans un dîner

qu'on lui a donné ici.

Adieu, mon cher Panizzi; miss Lagden et mistress Ewers me chargent pour

vous de mille amitiés et compliments.

Lettres à M. Panizzi - 3eme édition, Tome I · 第 97 / 152 题