XCVI

Paris, 31 mars 1862.

Mon cher Panizzi,

Il y a certainement beaucoup d'agitation sourde à Paris et ailleurs;

mais les choses sont loin d'en être au point où Duvergier de Hauranne et

autres grands politiques les voient. On souffre de la crise monétaire,

de la crise alimentaire, de la crise religieuse. Les orléanistes et les

légitimistes se donnent beaucoup de mouvement pour faire tomber la

voûte sur leurs têtes. Bien qu'ils soient experts en cette manoeuvre,

elle me paraît encore solide; mais il est certain que ni les ministres

ni les Chambres ne plaisent au public. On aspire vers quelque chose qui

ne soit ni le passé ni le présent.

Le prestige de l'empereur n'a pas diminué dans les masses; et les

classes qui se disent intelligentes aboutiront, je crois, avec tous

leurs efforts, à donner à son gouvernement une tendance plus

démocratique. Je ne suis pas de ceux qui s'en réjouiront, mais je ne

vois pas trop comment il pourrait en être autrement. La passion est si

aveugle, que les parlementaires et les aristocrates, qui pourraient

empêcher la balance de pencher d'un côté, la précipitent au contraire.

Malgré le goût furieux qu'on a pour l'argent aujourd'hui, il y a une

foule de gens qui, au risque de compromettre leur fortune, mettent des

bâtons dans les roues de M. Fould.

La grande nouvelle est le retour de la Valette. Il paraît qu'il est venu

dire ici qu'il était impossible de vivre à Rome avec Goyon, et qu'il

fallait en retirer ou lui, la Valette, ou bien l'autre. Ce soir, on

disait que le maréchal Niel allait remplacer l'un et l'autre et être à

la fois ambassadeur et commandant du corps d'armée. Ce serait une

singularité qu'un ambassadeur avec une armée; mais, enfin, cela vaudrait

mieux que ce qui existe et ce qui a trop duré.

Un officier français qui revient d'Italie me dit que la fusion des

volontaires avec l'armée régulière est très malheureuse et qu'il en

résultera un affaiblissement notable pour l'armée italienne. Nos armées

républicaines d'autrefois ne se sont pas trop mal trouvées de semblables

mesures; mais, ici, ce qui me paraît grave, c'est la force que cela va

donner au parti progressiste, aux impatients qui peuvent tout perdre. Ce

temps-ci devrait pourtant conseiller la patience.

L'Allemagne, avec ses princes imbéciles, se détraque davantage de jour

en jour. Le roi de Prusse me paraît avoir des velléités d'imiter Charles

X, et il pourrait bien avoir le même sort. Il se trouve dans une

singulière position, pouvant se mettre à la tête d'une révolution où il

a tout à gagner, ou bien d'une contre-révolution où il a tout à perdre.

Adieu, mon cher Panizzi. Je pense que je dois être à Londres pour le 1er

mai. Je crains que vous n'ayez de moi plus que vous n'en voudrez.

Lettres à M. Panizzi - 3eme édition, Tome I · 第 99 / 152 题